limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces
beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de
si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les
délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence
n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni
même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au
peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami,
tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour
habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de
le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande
chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des
conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait
vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est
excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les
chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en
famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous
le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour
intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les
abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et
les rendre insociables.
Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise _Fais ce que
veulx!_ En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est
inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien. Dès lors je
peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie
fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons
vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons,
qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse
flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son
domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni
chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas
en peine du détail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et
le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se
construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne
pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume
elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à
nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce
monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement;
tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature
qui l'environne et l'inspire.
La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est
débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide
que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif
est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour
apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et
que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le
mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui
simplifient tous nos procédés; mais, quelle que soit leur étude, je les
vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés
dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs
idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est là
en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline
Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse
des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos
maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y rêvent
des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des
plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne
sont plus et à ceux qui seront!
V
A PROPOS DE BOTANIQUE
Juillet 1868.
Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être
particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait
croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de
_Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui
convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être
que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication.
Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de
reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans
la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me
résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de
ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans
des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu
aventureuse et toujours sincère, les _penseurs_ se croient forcés
d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les
miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma
personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle
s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par
un soufflet à ce démenti: c'est quand la personnalité nouvelle, vendue
à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et
candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon
indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis
pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail; j'ai
cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre
encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le
dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des
poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs
fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J'ai essayé de
trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.
J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et
reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais
mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le
même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que
l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche
querelle ou lui adresse un reproche.
En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui
n'est plus:
«Eh quoi! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y
arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels
antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à
travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques
plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume!
Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux! Comme
je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes
de l'égoïsme! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce
temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois
mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que,
quant à moi, je suis parfaitement heureux[4].»
Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à
travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et
certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne
sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si
elle était _jeune et malheureuse_; mais, chose étrange, cette jeunesse
nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle
ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées,
elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs; un des plus émus, un des
plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux
ermite qui la contemple avec surprise.
Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici! Je
crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui
l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même,
croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être
nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.
[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.]
Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter.
Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous
aussi qui pensez tout à fait autrement; ceux qui veulent rester en bas
crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème.
Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce
n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui
nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs,
chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous
ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à
lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant
si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du
chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre!
A MAURICE SAND.
Nohant, 15 juillet 1868.
Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de
la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La
bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la
cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine
de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les
enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait
jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie; mais le vent
vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte
d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère _Henriette_, la
poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.
Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie.
L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre; elle se
livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe
sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde,
elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la
préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête
avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_,
qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des
eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce
aussitôt dans le mien.
La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente
mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le
simulacre; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire;
l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je
joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des
répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier,
l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je
l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que
l'enfant a su faire, il s'est dédoublé; il y a en moi deux acteurs,
l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des
pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant
nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma
petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage
égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se
cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils
soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus
développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque...
Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions,
va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta
fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment
élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation.
L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche
quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu
exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me
donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces
réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et
se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie;
voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse
de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise,
l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est
rempli de voiles où la couler pâlit et se noie; n'est-ce pas le moment
d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de
l'impalpable?
Essayons.
Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté
philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est
elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur _l'âme de la
plante_, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction
personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m'en
faudra davantage pour y arriver; prends patience.
«Nous avons deux âmes: l'une préposée à l'entretien et à la conservation
de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La
première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et
l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins
d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est
du ressort des sciences métaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme
affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la
vie.»
Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et
très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.
Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression: il donnait le
même nom à l'instinct et à la réflexion; mais, dans son langage figuré,
il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème
de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru
résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et
les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs
croyances.
Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié:
«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau
pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et
commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie _spécifique_. Le
dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point
chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et
voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique.
Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la
vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence
consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal
de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires! Comme l'âme
proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne
devrait être que servante[5]».
Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe--_sans le
savoir_: une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être;
une âme esclave, _spécifique_, c'est-à-dire commune à toute l'espèce,
agissant dans les régions inférieures; ici la moelle épinière
transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec
la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de
l'instinct.
De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité
incontestable.
«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns: cruel,
lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et
produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.»
[Note 5: Auguste Laugel, _des Problèmes de l'âme_. Paris, 1868.]
Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise
ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne
renonce jamais à la lutte.
«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les
autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de
son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une
découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.»
Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on
prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.
Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le
nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne
définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement
deux _âmes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _âmes_ bien
distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour
celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie
universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie
spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez
tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te
vrai lien, la vraie _âme_, la lumière, l'unité.
Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et
suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un
nom, et s'inquiète de son emploi; mais l'éclair a bien des nuages à
traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles
où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une
flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle
sur la terre.
L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est
le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore
engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est
navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il
est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct
spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme
individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe
impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des
fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie écrit
par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces
vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de
la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que
l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir
jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide
obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite
personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à
dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres?
La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est
forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est
tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit
pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en
impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se
manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné
par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée,
hommes de réflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et
de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à
consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin,
c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès
aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter
contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte
de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause.
Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale!
Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre
idéalisme; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les
illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver
la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.
M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans
la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du
catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de
la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du
mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de
les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond _in
petto: Non possumus_; mais elle continue à nous parler avec une
éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le
talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des
points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente: l'âme
immortelle, la divinité _personnelle_, l'avenir infini, les cieux
ouverts, l'idéal en un mot.
Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement
ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer
qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à
la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.
Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser
jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure
s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de
l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans
son premier développement normal; sénilité puérile et funeste, presque
honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.
Eh quoi! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux
besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct
spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée? Et
même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi
multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau
est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la
lucidité supérieure à la clairvoyance pratique? Nous sommes donc
des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des
intelligences qui n'ont encore rien commencé?
Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en
vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas
timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède,
qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce
qu'elle sait _a priori_ que cette épreuve sera la sanction de sa foi
aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à
faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle
éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt
qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous
de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre
élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères
pour les obstinations de la vie _spécifique_. Ces tyrannies de la chair
ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement
parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien
trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les
catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du
scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le
chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et
le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous
portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres
mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui
obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité
supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur
liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient
aberration ou tyrannie.
On nous dit que cette vérité de _consentement_, qui est la vraie
discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion
théologique ou sociale.
De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru
l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre
part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent
encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un
dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.