Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux

limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces

beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de

si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les

délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence

n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni

même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au

peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami,

tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour

habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de

le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande

chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des

conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait

vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est

excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les

chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en

famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous

le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour

intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les

abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et

les rendre insociables.

Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise _Fais ce que

veulx!_ En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est

inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien. Dès lors je

peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie

fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons

vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons,

qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse

flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son

domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni

chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas

en peine du détail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et

le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se

construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne

pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume

elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à

nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce

monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement;

tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature

qui l'environne et l'inspire.

La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est

débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide

que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif

est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour

apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et

que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le

mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui

simplifient tous nos procédés; mais, quelle que soit leur étude, je les

vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés

dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs

idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est là

en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline

Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse

des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos

maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y rêvent

des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des

plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne

sont plus et à ceux qui seront!

V

A PROPOS DE BOTANIQUE

Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être

particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait

croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de

_Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui

convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être

que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication.

Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de

reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans

la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me

résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de

ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans

des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu

aventureuse et toujours sincère, les _penseurs_ se croient forcés

d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les

miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma

personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle

s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par

un soufflet à ce démenti: c'est quand la personnalité nouvelle, vendue

à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et

candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon

indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis

pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail; j'ai

cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre

encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le

dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des

poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs

fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J'ai essayé de

trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.

J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et

reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais

mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le

même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que

l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche

querelle ou lui adresse un reproche.

En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui

n'est plus:

«Eh quoi! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y

arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels

antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à

travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques

plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume!

Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux! Comme

je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes

de l'égoïsme! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce

temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois

mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que,

quant à moi, je suis parfaitement heureux[4].»

Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à

travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et

certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne

sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si

elle était _jeune et malheureuse_; mais, chose étrange, cette jeunesse

nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle

ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées,

elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs; un des plus émus, un des

plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux

ermite qui la contemple avec surprise.

Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici! Je

crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui

l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même,

croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être

nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.

[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.]

Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter.

Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous

aussi qui pensez tout à fait autrement; ceux qui veulent rester en bas

crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème.

Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce

n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui

nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs,

chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous

ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à

lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant

si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du

chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre!

A MAURICE SAND.

Nohant, 15 juillet 1868.

Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de

la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La

bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la

cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine

de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les

enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait

jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie; mais le vent

vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte

d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère _Henriette_, la

poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.

Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie.

L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre; elle se

livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe

sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde,

elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la

préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête

avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_,

qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des

eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce

aussitôt dans le mien.

La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente

mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le

simulacre; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire;

l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je

joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des

répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier,

l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je

l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que

l'enfant a su faire, il s'est dédoublé; il y a en moi deux acteurs,

l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des

pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant

nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma

petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage

égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se

cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils

soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus

développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque...

Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions,

va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta

fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment

élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation.

L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche

quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu

exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me

donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces

réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et

se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie;

voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse

de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise,

l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est

rempli de voiles où la couler pâlit et se noie; n'est-ce pas le moment

d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de

l'impalpable?

Essayons.

Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté

philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est

elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur _l'âme de la

plante_, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction

personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m'en

faudra davantage pour y arriver; prends patience.

«Nous avons deux âmes: l'une préposée à l'entretien et à la conservation

de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La

première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et

l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins

d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est

du ressort des sciences métaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme

affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la

vie.»

Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et

très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.

Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression: il donnait le

même nom à l'instinct et à la réflexion; mais, dans son langage figuré,

il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème

de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru

résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et

les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs

croyances.

Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié:

«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau

pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et

commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie _spécifique_. Le

dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point

chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et

voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique.

Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la

vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence

consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal

de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires! Comme l'âme

proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne

devrait être que servante[5]».

Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe--_sans le

savoir_: une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être;

une âme esclave, _spécifique_, c'est-à-dire commune à toute l'espèce,

agissant dans les régions inférieures; ici la moelle épinière

transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec

la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de

l'instinct.

De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité

incontestable.

«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns: cruel,

lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et

produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.»

[Note 5: Auguste Laugel, _des Problèmes de l'âme_. Paris, 1868.]

Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise

ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne

renonce jamais à la lutte.

«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les

autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de

son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une

découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.»

Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on

prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.

Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le

nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne

définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement

deux _âmes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _âmes_ bien

distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour

celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie

universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie

spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez

tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te

vrai lien, la vraie _âme_, la lumière, l'unité.

Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et

suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un

nom, et s'inquiète de son emploi; mais l'éclair a bien des nuages à

traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles

où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une

flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle

sur la terre.

L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est

le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore

engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est

navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il

est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct

spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme

individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe

impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des

fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie écrit

par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces

vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de

la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que

l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir

jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide

obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite

personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à

dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres?

La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est

forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est

tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit

pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en

impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se

manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné

par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée,

hommes de réflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et

de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à

consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin,

c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès

aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter

contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte

de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause.

Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale!

Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre

idéalisme; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les

illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver

la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.

M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans

la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du

catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de

la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du

mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de

les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond _in

petto: Non possumus_; mais elle continue à nous parler avec une

éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le

talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des

points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente: l'âme

immortelle, la divinité _personnelle_, l'avenir infini, les cieux

ouverts, l'idéal en un mot.

Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement

ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer

qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à

la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.

Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser

jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure

s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de

l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans

son premier développement normal; sénilité puérile et funeste, presque

honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.

Eh quoi! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux

besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct

spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée? Et

même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi

multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau

est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la

lucidité supérieure à la clairvoyance pratique? Nous sommes donc

des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des

intelligences qui n'ont encore rien commencé?

Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en

vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas

timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède,

qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce

qu'elle sait _a priori_ que cette épreuve sera la sanction de sa foi

aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à

faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle

éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt

qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous

de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre

élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères

pour les obstinations de la vie _spécifique_. Ces tyrannies de la chair

ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement

parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien

trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les

catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du

scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le

chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et

le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous

portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres

mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui

obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité

supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur

liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient

aberration ou tyrannie.

On nous dit que cette vérité de _consentement_, qui est la vraie

discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion

théologique ou sociale.

De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru

l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre

part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent

encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un

dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 7 / 14 段