Mon cher ami, après avoir vu cette limite méridionale incomparablement

belle de notre France, j'ai reporté ma pensée tout naturellement à la

limite nord que je côtoyais l'automne dernier, et j'ai trouvé mon coeur

plus tendre pour le pays des vents tièdes et des grands arbres baignés

de brume. Le souvenir que l'on emporte des côtes de Normandie, c'est un

parfum de forêts et d'algues qui s'attache à vous: ce qui vous reste des

rivages de la Provence, c'est un vertige de lumière et d'éblouissements.

Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son

climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurtés de glace et de

soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune variées

comme le sol, où s'entre-croisent les surfaces des diverses formations

géologiques, son caractère éminemment rustique, son éloignement des

grands centres d'activité industrielle, ses habitudes de silence et de

sécurité. Je l'ai passionnément aimé, notre humble et obscur pays, parce

qu'il était mon pays et que j'avais reçu de lui l'initiation première;

je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement,

parce que je le compare aux nombreuses stations où j'ai cherché ou

rêvé un nid. Toutes étaient plus séduisantes, aucune aussi propice au

fonctionnement normal et régulier de la vie physique et morale. Notre

Berry a beau être laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses

oasis que nous connaissons et que les étrangers ne dénicheront guère. Un

petit pèlerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes

vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour

qui sait apprécier le charme et se passer de l'éclat.

Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le

maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, même quand l'homme la

respecte. Les arbres unissent, les rochers se désagrègent, les collines

s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages

aimés de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui.

L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les

choses extérieures que celui qui s'opère dans son propre esprit. Chacun

de nous aime et regrette ses premières impressions; mais, après une

saison de dégoût des choses présentes, il se reprend à aimer ce que ses

enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier

à la beauté des choses, il comprend que, pour être éternellement

changeant et relatif, le beau n'en est pas moins impérissable. Si nous

pouvions revenir dans quelques siècles, nous ne pourrions plus nous

diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute changée nous

serait peut-être incompréhensible, nous chercherions nos plaines sous

le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de

vieux druides ressuscités, nous demanderions en vain nos chênes sacrés

et nos grandes pierres en équilibre, nos retraites ignorées du vulgaire,

nos marécages féconds en plantes délicates et curieuses. Nous serions

éperdus et navrés, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des

poëtes, savoureraient la beauté de ce monde refait à leur image et selon

les besoins de leur esprit.

Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000? Comprendrions-nous

leur langage? Leurs habitudes et leurs idées nous frapperaient-elles

d'admiration ou de terreur? Par quels chemins ils auront passé! Que

d'essais de société ils auront faits! L'individualisme effréné aura eu

son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions

aujourd'hui insolubles auront été tranchées! que de progrès industriels

accomplis! que de mystères dégagés dans les énigmes de la science! On

ne se demandera plus le nom du chèvrefeuille sauvage qui nous a tant

préoccupé à Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit

sacrifier dans les guerres la moitié du genre humain pour assurer la vie

de l'autre moitié. On ne croira plus qu'une nation doive obéir à un seul

homme, ni qu'un seul homme doive être immolé au repos d'une nation. On

saura peut-être ce que célèbre la grosse grive du gui _dans son solo

de contralto_, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui

répond en fausset. On ne comptera peut-être plus cent vingt espèces de

roses sauvages sur nos buissons. Peut-être en aura-t-on distingué cent

vingt mille espèces; peut-être aussi paiera-t-on un impôt pour cultiver

le _drosera_ dans un pot à fleurs, peut-être n'en paiera-t-on plus

pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-être aussi

croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu logé dans les églises et qu'il y en

a un logé partout, voire même dans l'âme de la plante.

Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'_âme de la plante_ et de l'ouvrage[2]

qui porte ce joli nom? Ce n'est peut-être pas un livre de science

proprement dit, mais c'est le développement d'une hypothèse charmante,

c'est le sentiment d'un observateur que la poésie entraîne.--Et, après

tout, quel être dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une âme,

c'est-à-dire la sensation de son existence? Que cette sensation devienne

_conscience_ chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degré

supérieur atteint par une même et seule faculté. Où commence _l'être_

et où finit-il? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la faculté de

locomotion, premier degré de la liberté sacrée, qui le caractérise

essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu; chez

certains êtres, il semble fatal. La véritable vie commence où commence

le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance.

Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de

discernement les conditions nécessaires à son existence--et cela est

prouvé par tous les faits,--nous ne sommes pas autorisés à refuser une

âme au végétal. Pour moi, je me définis la vie, le mariage de la matière

avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique; ce n'est pas ma faute si on

ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit

existe partout où il fonctionne, si peu que ce soit. L'âme d'une huître

est presque aussi élémentaire que celle d'un fucus. C'est une âme

pourtant, aussi précieuse ou aussi indifférente au reste de l'univers

que la nôtre. Si la nôtre se dissipe et s'éteint avec les fonctions

de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le

mollusque; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons

anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est

également progressive et immortelle.

[Note 2: Par M. Boscowitz.]

Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame

fantastique de la vallée de Josaphat. Ce n'est pas que ces fictions me

déplaisent; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles

sont en complet désaccord avec les décisions catholiques qui placent le

jugement de l'âme au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous

devons attendre pour reprendre notre dépouille mortelle et pour marcher

dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mérites, la fin du monde

que nous habitons, c'est un sursis d'exécution qui a sa valeur. C'est

aussi une concession temporaire à la croyance au néant dont il faut

prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi

sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'Église a

fait entrer pêle-mêle et de force dans sa prétendue orthodoxie. Elle

succombe à cette pléthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant

demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la

cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a

jamais compris, et qu'elle tue en irritant une réaction cruelle, mais

légitime.

Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes

revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient,

et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la

Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne

asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était

encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient

encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le

lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.

Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des

sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon. La route est

belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des

collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce

n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en

haine; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le

taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.

Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit à Montrieux.

A Belgentier, le pays devient charmant quand même. On avance dans une

étroite vallée arrosée de mille ruisseaux qui descendent de la montagne

et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures

pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-même. On n'est

plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et

gaies est un enchantement.

On voit se dresser bientôt devant soi, au dessus des bois, les dents

blanches, bizarrement découpées et fouillées à jour, de la crête des

montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce à nos compagnons que nous

allons grimper jusque-là. Comme il fait très chaud, on s'en effraie;

mais, une demi-heure après, sans descendre de voiture, nous entrons dans

ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la forêt de Montrieux,

un gracieux pêle-mêle de roches ardues, de vallons étroits, d'arbres

magnifiques, de buissons épais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons

à gué le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et doré, au milieu

des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un Éden.

Si tu y vas l'an prochain, repose-toi là. Cette entrée de forêt autour

du gué de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que

nous eussions dû déjeuner et ne point passer seulement; mais l'envie de

revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait

quitter un peu la proie pour l'ombre.

La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intérêt aucun. Les débris

de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaissée et boisée où le

roc montre ses flancs âpres à travers le revêtement de la forêt.

C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localités les gens

intitulent emphatiquement le _bout du monde_, et qui, comme toutes les

fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la

ruine et semble la séparer du reste de la terre, à cent pas au-dessous

on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le

long du ruisseau, se rétrécir pour s'entr'ouvrir plus loin et déboucher

dans les larges vallées qui se succèdent et s'étagent jusqu'à la mer.

L'endroit est frais, austère et riant à la fois.

--On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est

une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma

vie.

--En famille?

--Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au

monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre là

d'étude et de rêverie....

--Oh! très-bien, vous rêvez ici, comme j'ai rêvé partout,

l'insaisissable chimère du repos?

Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage

résidence le centre de son activité. M. de Cérisy était un entomologiste

distingué. Il a vécu et il est mort ici, s'occupant à communiquer au

monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous

voyons encore dans un pavillon, à travers les vitres, une grande

boîte de toile métallique qui a servi à l'élevage des chenilles ou à

l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont dû lui donner

de grandes jouissances et de grands enseignements. Un sentiment de

respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends à penser

à toi, à ta retraite, à tes courses, à tes occupations, et à me rappeler

Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'années, certaine

phalène blanche que vous avez souvent trouvée depuis, mais que nous

appelions alors _desideratum Touranginii_.

En ce moment, toute ta vie se présenta devant moi, résumée par une de

ces rapides opérations de la pensée que les métaphysiciens, lents à

penser, n'ont jamais su nous apprendre à expliquer et à exprimer en peu

de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce

qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour

raconter ce que le souvenir me raconta instantanément. Je te vis

d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es

aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'_ailé_

dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler à un de ces

oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en réalité.

On disait de toi:

--Il est fort délicat. Vivra-t-il? Que fera-t-il? disait ton père.

--Rien et tout, lui répondais-je.

Dans ce temps-là, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait

de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les

seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils

avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grâce essentiellement propre

à leur espèce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts,

lustrés, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'étaient des

chefs-d'oeuvre.

Tu préparas ensuite des papillons avec une perfection égale, cherchant

à conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles,

les microscopiques enfin, d'où te vint le surnom de _Micro_, dont nous

n'avons jamais su nous déshabituer.

Un jour, tu t'exerças à dessiner des oiseaux et à peindre des

lépidoptères: autres merveilles! Tu étais décidément d'une adresse

inouïe. Étais-tu artiste? étais-tu savant? Tes échantillons furent

admirés, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'eût permis de

ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme préparateur au Muséum

d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il

nous semblait que tu étais _casé_, comme on dit bourgeoisement, et que,

ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu à

peu à pouvoir la satisfaire en dehors d'une étroite spécialité; mais,

au bout de quelques mois, tu nous revins dégoûté de ces arides

commencements, affamé d'air rustique et de liberté. Tu étais souffrant.

Ta soeur, l'être adorablement maternel, te reçut avec joie et ne te

gronda pas.

Moi, j'étais affligé de ta désertion. L'illustre vieillard m'avait dit:

--Votre jeune frère a le pied à l'étrier. On _arrive_ à tout quand on

est doué comme lui.

Parlait-il ainsi pour m'être agréable, ou parce qu'il avait senti en toi

un véritable amant de la nature? Dans ce dernier cas, il a dû comprendre

ta fuite. _Arriver_, voilà un grand mot, le mot, le but, le charbon

ardent de la génération actuelle. Il n'a pas touché tes lèvres, tu n'y

as pas cru, ou tu l'as trop analysé, ce charbon qui souvent n'allume

rien, ce mot qui résume pour la plupart des hommes, un océan de

déceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivés quand ils

sont riches ou influents. L'argent ou l'autorité, c'est le but du

vulgaire; les esprits plus élevés ou plus aimants rêvent la gloire ou la

satisfaction intérieure de se rendre utiles, de servir la science, la

philosophie, le progrès, la patrie.

Une modestie excessive, farouche même, t'a persuadé que tu n'avais rien

d'utile à communiquer personnellement, et, dédaignant de te résumer, tu

as tout appris et tout donné, tes collections, tes observations, tes

découvertes, à quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est écoulée

dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop

les délices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-là, rendre féconde

chez toi par une manifestation de ta volonté. Tu es resté inébranlable,

je dirais impassible, si je ne connaissais la solidité de tes muettes

affections et l'enthousiasme de tes admirations secrètes. Tu avais une

philosophie pratique mieux formulée en toi-même que je ne le supposais:

avais-je raison, avais-je tort de la combattre?

Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce

_bout du monde_ fictif où s'enferma pour n'en plus sortir M. de Cérisy,

je me demandais sérieusement si j'étais arrivé moi-même à une limite

quelconque de mon activité, et si tu n'avais pas été beaucoup plus sage

que moi en limitant la tienne dès ta jeunesse à l'exercice paisible et

soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connaître en

dehors de l'intimité.

Si tu étais égoïste, je n'hésiterais pas à te donner tort. Ma

raison--jamais mon coeur--t'a quelquefois blâmé. J'ai cru être dans le

vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le

devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, était impérieusement

tracé: se communiquer à toutes les insultes, se révéler, se donner,

s'immoler, s'exposer à toutes les injures, à toutes les calomnies, à

tous les déboires de la notoriété, pour peu que l'on eût à dire, bien ou

mal, quelque chose de senti, d'expérimenté ou de jugé au fond de soi.

Si ma nature et mon éducation m'eussent permis d'acquérir la science,

j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux

fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas

la puissance, mais l'appétence bien vive et le désir bien ardent. Une

plus humble destinée m'ayant été faite, j'ai étudié, comme par hasard et

faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'être humain, et peu à

peu j'ai pris à coeur ce métier des gens qui n'ont pas de métier, et

que les personnes purement pratiques méprisent profondément ou ne

comprennent pas du tout.

Engagé dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la

dépense d'énergie vitale qu'il exige, j'ai pensé que ce n'était pas

un vain travail, et, poursuivi par un type idéal applicable à l'être

humain, j'ai cru parfois très-utile de tenter de le dégager de la

fiction des entrailles de l'humanité présente, qui le porte en elle

sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le

trouvant exprimé dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une

oeuvre d'art quelconque.

Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon

travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu

de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me

paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie

pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me

venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet

emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai

senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont

à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le

droit d'acquérir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans

tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux

jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature,

tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver,

toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu

quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens

toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce

n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque _arriver_,

pour moi, c'est toujours revenir.

Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grâce du moment

que la faculté d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans

mon combat avec la vie; mais, quand on pense à soi, quand on compare sa

destinée avec d'autres destinées qui nous intéressent également, on est

porté--c'est mon travers--à chercher l'idéal de la vie pour tous les

êtres du présent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pensée

pendant que nous revenions à la nouvelle chartreuse.

Et, chemin faisant, nous rencontrâmes un groupe de chartreux qui se

promenaient: un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq

ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une

figure triste et d'une beauté remarquable dans son sévère costume

de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche

calcaire, le sentier poudreux et la pâle verdure des buissons. Dans

ce pays des styrax et des clématites, ces personnages _tomenteux_[3]

semblaient un produit du sol.

On nous apprit que le beau chartreux était le héros de mille légendes

dans la province, qu'un mystère impénétrable enveloppait le roman de sa

vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les

uns, il cachait là le remords d'un crime, et, selon les autres, une

dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer

davantage. Eu égard à sa belle figure, nous lui devons de ne pas

chercher la prose peut-être fâcheuse de sa vie réelle. Le garde

forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines étaient

paisibles et doux, très charitables, et faisaient beaucoup de bien.

[Note 3: On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui

sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.]

Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce désert, à moins de le

défricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont

mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier,

il est tout à fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mêmes

le sol qu'ils possèdent, rentrent dans la classe des propriétaires

associés pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne

présentent-ils pas le modèle d'une bonne association, car la prière, la

méditation, la pénitence et les offices absorbent la bonne moitié de

leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de

l'intelligence quand l'esprit est ainsi plongé, à heures fixes, dans la

stupeur du mysticisme.

Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique

devoir des propriétaires dans les pays habités; mais, en Provence, au

coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au

plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les

travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de

l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont

probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres

arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres

diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme,

leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues

par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne

et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe

archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voilà

tout l'emploi qui lui reste.

En regardant ces beaux figurants s'éloigner et se perdre dans le décor

de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou

idiot, celui qui nous avait frappés portait sous ce crâne rasé, exposé

aux morsures d'un soleil dévorant. Est-il _arrivé_, celui-là? A-t-il

trouvé dans le cloître une solution à son existence? Poésie féconde ou

anéantissement stérile, s'il possède l'une ou l'autre, il est entré au

port; mais qui de nous voudrait l'y suivre? Certes ce lieu-ci est un

Éden, et l'image divine y est revêtue de sublimité; mais le catholicisme

n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas défendu au mystique

particulièrement de se plaire à la contemplation des choses extérieures?

Quel enfer d'ailleurs que la promiscuité du communisme pratiqué dans ce

sens étroit et sauvage du couvent? Les chartreux ont, il est vrai,

des habitations séparées, mais qui se touchent en s'alignant dans une

enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton

jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup à une

maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupées.

Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons

rencontré compose toute la communauté. J'ignore s'ils observent bien

strictement la règle austère de saint Bruno, s'ils se dispensent de la

prison cellulaire, du silence et du salut classique: _Frère, il faut

mourir!_ Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hères, et je ne

les blâme point. Le catholicisme n'a plus rien à faire dans la vie

cénobitique. Il s'y éteint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou

le plaigne.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 6 / 14 段