Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne

d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur,

un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les

heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La

couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la

végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme

pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en

suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés

de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui

aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant

du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir

à l'horizon visuel! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre

sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui

sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher

naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans

son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon

et le ciel qui s'effleure! Il est bien heureux le papillon, s'il peut

saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche! Ah! que

notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte!

Les arbres sont très beaux dans l'Estérel, on y échappe à la monotonie

des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop répétés dans le pays.

Sauf le liége, les essences de la forêt de l'Estérel sont, à l'espèce

près, celles de nos régions centrales. Les châtaigniers paraissent se

plaire surtout vers le centre. C'est là que nous nous arrêtons au hameau

des Adrets, toujours orné de son poste de gendarmerie, comme d'une

préface de mélodrame. La route était dangereuse autrefois, mais

Frédérick-Lemaître a tué à jamais sa poésie. Le lieu n'évoque plus que

des souvenirs de tragédie burlesque.

Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs

du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de

coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que

la cuisine est fermée et abandonnée. Pourquoi? On ne sait. A force

d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil,

les propriétaires se sont imaginé qu'on leur attribuait un crime réel.

La porte principale est barricadée, les habitants du hameau regardent

avec défiance et curiosité les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils

sourient mystérieusement, ils affectent un air moqueur pour répondre aux

moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les

aient cruellement mystifiés. On frappe longtemps en vain; enfin, les

hôtes vous demandent sèchement ce que vous voulez et consentent à vous

conduire dans une salle de cabaret véritablement hideuse. Elle est

sombre, sale et barbouillée de fresques représentant des paysages, des

scènes de pêche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si

féroce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante

parodie de la nature. Ceci est la nouvelle auberge soudée à l'ancienne,

que l'on ne vous ouvre qu'après bien des pourparlers et des questions.

--Que voulez-vous voir, là? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est

jamais rien passé.

Il faut répondre qu'on le sait bien; mais qu'on veut voir l'escalier

de bois. On le voit enfin dressé en zigzag, au fond d'une salle nue et

sombre à cheminée très ancienne. Il est assez décoratif et conduit

à deux misérables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas

assassiné M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction

de théâtre est fort puérile, mais il faut rire en voyage, et, en

sortant, on rit de la figure ahurie et soupçonneuse de ces bons

habitants des Adrets.

* * * * *

Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le

mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser

du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement

froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un

adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin.

En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus

avancée à Toulon: pourquoi?

Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite.

La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en

fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute

la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses

qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident.

Est-ce un hasard ou une habitude?

Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai

pu explorer en courant me semble très pauvre; pas l'ombre d'un

_tartonraire_, pas de _medicayo maritima_, pas d'astragale

_tragacantha_, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce

qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste

dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires

canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la

description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs

localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli

celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait

sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à

Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une

côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas

favorables à l'exploration botanique.

Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes

du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est

typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à

être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière,

qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce

trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature

et l'homme du Midi; il est cause du reproche de _blague_ adressé à la

population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional

annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment

démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement;

mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la

terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent

du jour au lendemain.

La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi

frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même

splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil

de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et

si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques. Le vent de mer

contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence

presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère

pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gèle

ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la

journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y

soit pas généreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et

les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois.

Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on

voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes,

villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de

relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si

vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils

sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière

étrangère.

Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa

sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du

monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être

ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques

amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus

intéressant de la création; je dirai pour mon excuse que, dans certains

milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se

réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement

qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et

avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a

aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce

et un peu nonchalante peut réaliser des _décamérons_ exquis; mais, en

présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé

par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de

nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation

personnelle?

Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses

extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé

et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux

rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une

langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux

d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés

pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de

ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette

oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une

foule de raisons: la première est que je ne les sais pas. Tu me fais

grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore

exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui

probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me

souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères

avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante,

que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire

modestement:

--Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude

du _phaseolus_.

Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne

connaissait pas cette plante rare.

Pour ne point ressembler à cette dame, je ne me risquerai pas à te

nommer une seule des merveilles végétales de l'Australie, de la

Polynésie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire

prospérer dans son enclos: mais ce dont je peux te donner l'idée, c'est

du spectacle que présente le vaste bocage où toutes les couleurs et

toutes les formes de la végétation encadrent, comme en un frais vallon,

les pelouses étoilées de corolles radieuses et encadrées de buissons

chargés de merveilleuses fleurs. La villa est petite et charmante sous

sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous

pays; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui

marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel

prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la

soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches

émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un

Éden qui semble nager au sein de l'immensité. Rien, absolument rien

entre cette immensité sublime et les feuillages qui vous ferment

l'horizon de la côte, cachant ses pentes arides, ses constructions

tristes, ses mille détails prosaïques; rien entre les gazons, les

fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaumé,

et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent à toute cette

verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la côte

éloignée puisse être saisi, ces fantastiques palais de neiges éternelles

qui découpent leurs sommets éclatants dans le bleu pur du ciel. Je ne

chercherai pas de mots excentriques et peu usités pour te représenter

cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que

l'on veut présenter réellement à la vision de l'esprit. Figure-toi donc

tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, «arrondi au fond

comme une corbeille,» que tu me décris si bien dans ta dernière lettre,

et que tu vois surgir de l'horizon boisé la Méditerranée servant de

base à la chaîne des Alpes. Impossible de te préoccuper de la distance

considérable qui sépare ton premier horizon du dernier. Il semble que

ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable

perspective se confonde sans transition avec l'étroit espace que tes pas

vont franchir, car tu es tenté de t'élancer à la limite de ton vallon

pour mieux voir.--Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau

réaliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect composé de trois

choses immaculées, la végétation, la mer, les glaciers. Le sol, cette

chose dure qui porte tant de choses tristes, est noyé ici pour les yeux

sous le revêtement splendide des choses les plus pures. On peut se

persuader qu'on est entré dans le paradis des poëtes... Pas une plante

qui souffre, pas un arbre mutilé, pas une fortification, pas une

enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort

humain, de l'humaine misère ni de l'humaine défiance. Les arbres de tous

les climats semblent s'être donné rendez-vous d'eux-mêmes sur ce tertre

privilégié pour l'enfermer dans une fraîche couronne, et ne laisser

apparaître à ceux qui l'habitent que les régions supérieures où semblent

régner l'incommensurable et l'inaccessible.

Le créateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il

entreprenait? A-t-il vu dans sa pensée, lorsqu'il en a tracé le plan, le

spectacle étrange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes

auraient atteint le développement qu'elles ont aujourd'hui? Si oui,

voilà un grand artiste; si non, s'il n'a cherché qu'à acclimater des

raretés végétales, disons qu'il a été bien récompensé de son intéressant

labeur.

Mais tout passe ou change, et il est à craindre que dans quelques années

les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques années de plus,

et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y résigner, car, si on émonde

les maîtresses branches pour dégager l'horizon, leur souple feston de

verdure perdra sa grâce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne

sera plus qu'un beau jardin botanique.

Ainsi du petit bois de pins, de liéges et de bruyères blanches en arbres

qui s'élevait au-dessus de Tamaris, et d'où l'on voyait la mer et les

collines à travers des rideaux de fleurs. J'y ai contemplé de petites

plantes, le _dorycnium suffruticosum_ et l'_epipactis ancifolia_, qui se

donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines

de la pleine mer. Barbare qui les eût cueillies pour leur donner

l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris!

--C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui

voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer

mon jardin de Nohant!

Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop

petit être pour vivre dans cette grandeur; j'y suis trop sensible, je

me donne trop à ce qui me dépasse dans un sens quelconque, et, quand je

veux me reprendre après m'être abjuré ainsi, je ne me retrouve pas. Je

deviendrais tellement contemplatif, que la réflexion ne fonctionnerait

plus.

En effet, à quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous

procurent une extase plus douce que l'étude? On risque la folie à

vouloir perpétuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman des

_Forces perdues_,--un titre très profond!--raconte que deux âmes ivres

de bonheur se sont épuisées et presque haïes sans autre motif que de

s'être trop aimées. Peut-être, en se fixant au centre d'une oasis rêvée,

deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possédé, à moins que,

sans retour et à tout jamais, on n'en devînt la victime. Pour habiter

l'Éden, il faudrait donc devenir un être complètement paradisiaque. Adam

en fut exilé, et s'en exila probablement de lui-même le jour où l'esprit

de liberté le fit homme. Quelle irrésistible et décevante fascination

ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermédiaire matériel, doivent

exercer sur l'âme! Comme on oublierait volontiers que le mal et la

douleur habitent la terre, et que la mort sévit jusque sur ces hauteurs

sereines où l'on rêve la permanence et l'éternité! Le son de la voix

humaine arriverait ici comme une fausse note. Le désir de peindre, le

besoin d'exprimer, s'évanouiraient comme des velléités puériles. Le

sentiment des relations sociales s'éteindrait, et la démence vous ferait

payer cher quelques années d'un bonheur égoïste.

Voilà pourquoi j'arrive à comprendre ceux qui viennent sur ces rivages

admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et

sentir à faux. S'ils étaient bien pénétrés de la grandeur qui les

environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas.

Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutôt bêtes

qu'égoïstes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme

l'a faite. Le cruel, l'insensé! il l'a bien gâtée, et des artistes ont

imaginé d'aimer sa laideur plutôt que de ne pas l'aimer du tout.

Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que

surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici,

la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts

vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie

les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures

l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout

est lumière; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie

l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers,

les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui

deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que

frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève

au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec

une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que

le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y

contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation des ses

pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines

cascades. L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la

soif; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de

l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît

au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à

chaque pas un décor magique. Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de

rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément

le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet,

le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de

montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse

sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette

perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se

vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier

aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée; mais

ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives: c'est une

terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses,

dont trente lieues vous séparent; plus loin, vous découvrez d'autres

cimes, d'autres neiges séparées par une autre distance inappréciable.

Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin? Je ne m'oriente plus.

Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides,

qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du

Monte-Grosso à l'oeil nu; mais passer, car il faut bien passer par là

sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste.

La riante presqu'île de Monaco vous apparaît bientôt. On se demande

par quel problème on y descendra des hauteurs de la Turbie. C'est bien

simple: on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et,

d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des

lacets l'unique petite route assez escarpée de la principauté: on admire

tous les profils du gros bloc de la _Tête-du-Chien_, qui surplombe la

ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un

grand hôtel qui est à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino

et une maison de jeu.

Étrange opposition! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voilà

jeté en pleine immondice de civilisation moderne. Au pâle clair de la

jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystérieux

gémissement du ressac, à la senteur des orangers qui vous enveloppe,

succèdent et se mêlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles

chiffonnées et fatiguées, je ne sais quelle fétide odeur de fièvre et le

bruit implacable de la roulette. Il y a là de jeunes femmes qui jouent

pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une

jolie petite fille de cinq à six ans s'y traîne et s'endort accablée de

lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misérable mère l'oublie-t-elle,

ou rêve-t-elle de lui gagner une dot? Des _babies_ de tout âge, de

vingt-cinq à soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de

leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame

étrangère est assise au jeu avec un garçonnet de douze ans qui l'appelle

sa mère. Elle perd et gagne avec impassibilité. L'enfant joue aussi et

très décemment, il a déjà l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le

mur escarpé de la montagne, des ombres inquiètes ou consternées

errent autour du café. On dirait qu'elles ont froid; mais peut-être

regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glacée qu'elles ne

peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont à pied,

les poches vides; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent

presque l'aumône d'une place dans votre voiture pour regagner Nice.

Les suicides ne sont point rares. Les garçons de l'hôtel ont l'air de

mépriser profondément ceux qui ont perdu, et à ceux qui se plaignent

d'être mal servis ils répondent en haussant les épaules:

--Ça n'a donc pas été ce soir?

On dîne comme on peut dans une salle immense encombrée de petites tables

que l'on se dispute, assourdi par le bruit que font les demoiselles à la

recherche d'un dîner et d'un ami qui le paie. On retourne un instant aux

salles de jeu pour y guetter quelque drame. Moi, je n'y peux tenir; la

puanteur me chasse. Nous courons au rivage, nous gagnons la ville qui

s'élance en pointe sur une langue de terre délicieusement découpée au

milieu des flots. Elle aussi, cette pauvre petite résidence, semble

vouloir fuir le mauvais air du tripot et se réfugier sous les beaux

arbres qui l'enserrent. Nous montons au vieux château sombre et

solennel. La lune lui donne un grand air de tragédie. Le palais du

prince est charmant et nous rappelle la capricieuse demeure moresque du

gouverneur à Mayorque. La ville est déserte et muette, tout le monde

paraît endormi à neuf heures du soir. Nous revenons par la grève, où la

mer se brise par de rares saccades très brusques au milieu du silence.

La lune est couchée. Le gaz seul illumine le pied du grand rocher

et jette des lueurs verdâtres sur les rampes de marbre blanc et les

orangers du jardin. La roulette va toujours. Un rossignol chante, un

enfant pleure...

Pour gagner Menton, le lendemain matin, nous traversons une gorge qui

ressemble aux plus fraîches retraites de l'Apennin du côté de Tivoli;

les oliviers y sont superbes, les caroubiers monstrueux. Ceci doit être

un _nid_ pour la botanique; mais peu de fleurs sont écloses, et nous

passons trop vite. Nous courons et ne voyageons pas. Il faudrait revenir

seul au mois de juin. Nous sommes gais quand même, parce que nous

nous aimons les uns les autres, et parce que voir ainsi défiler des

merveilles comme dans la confusion d'un rêve est, sinon un plaisir vrai,

du moins une ivresse excitante. On revient de la frontière d'Italie à

Cannes en quelques heures. Route excellente, aucun danger et aucune

interruption dans la splendeur des tableaux; mais trop de rencontres,

trop d'Anglais, trop de mendiants, trop de villas odieusement bêtes

ou stupidement folles, un pays sublime, un ciel divin, empestés de

civilisation idiote ou absurde.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 5 / 14 段