D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont

aussi laissé leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande

artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et

passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de

la Côte-d'Or. Célimène a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La

botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté: c'est

que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé

cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de

la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à

fonctionner régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on

me disait et que je croyais nécessaires, augmentaient le nuage qui me

gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que

la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus

en plus dans l'inertie; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point

d'excès.

L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens

de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les

différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué

naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passés en

revue, avec leurs costumes variés, se confondraient dans la vision,

s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent

dans leur ordre; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec

son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se

retrace des lieux aimés, des personnes chéries; on revoit les douces

figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes

et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre âme fidèle à

l'état de pensées fortifiantes et salutaires.

Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort

aimé? L'esprit humain a la faculté d'une évocation admirable. L'ami

reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a

rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme.

Il se rappelle quelques erreurs, quelques préjugés, quelques préventions

inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est débarrassé,

il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point

d'être entré dans la lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge

la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et développé tout

ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses

meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amitié, et

il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les

lacunes. Son apparition les efface.

Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que

nous rendons la vie à ceux qui nous ont quittés. Y sont-ils pour quelque

chose? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La

raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver: elle

n'est pas la seule lumière de l'homme, _quoi qu'on die_; mais elle a des

droits sacrés, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrêtons jamais

son essor.

En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut

qu'elle en arrive là, donnons à nos amis envolés un sanctuaire dans

notre âme, et continuons la reconnaissance et l'affection au delà de

la tombe en leur faisant plus belle cette région idéale, cette vie

renouvelée où nous les plaçons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves

parfums de fleurs qui s'épurent en se condensant.

IV

DE MARSEILLE A MENTON

A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT

Nohant. 28 avril 1868.

Mais non, mon cher _Micro_, je ne suis plus au pays des anémones, je

suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite

plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau

soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui

effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce

moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence

aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter.

J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le

_rapide_,--c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on

prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le

lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon.

Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs

sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux

peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en

vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein

d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que

j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y

pénétrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et

aimé,--m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où

l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui

fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à

son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des

dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela

n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à

ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier

ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses

verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu

m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles

proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de

massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui

s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.

Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser

à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement

saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un

rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle

des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la

civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les

sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre

la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les

perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille

les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste.

Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les

attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes

les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine

avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours

rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore

cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites

raretés du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal

nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il

fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux

enfers se formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la

vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui

consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne

sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la

retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou

celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est

le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un

tunnel.

La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil

plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la savons par

coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir

que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher

de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours,

toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les

plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais

que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins

de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois

d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les

entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent des _chats_,

comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des

roches micacées ou talqueuses.--Les _Frères_, ces écueils jumeaux, pics

engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre

à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire

pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait

presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous

embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné

rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici

à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos

vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure, nous nous

chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une

enjambée de l'hiver à l'été.

Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en

février, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent

d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout; le gazon ne

s'en porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici

uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel à la bastide. C'est

le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au

moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait! l'ancêtre ignoré de

monseigneur froment, puisque cet orgueilleux végétal qui tient tant de

place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses

pères ni faire connaître sa patrie. Le _brachypodium ramosus_ n'a pas de

nom vulgaire que je sache; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un

petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont

passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne

s'en occupe jamais. Il est venu là, et, comme son chaume fin et chevelu

forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y

a nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon

n'eût consenti à vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands

pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit

âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime

mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et

s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île. J'apprends

que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée,--le pauvre petit

chien qui lui tenait compagnie n'est plus,--il s'est mis à vivre à

l'état sauvage. Il part dès le matin, va dans la montagne ou dans la

vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre

quelquefois le soir à son gîte, regarde tristement son râtelier vide et

repart. On vole beaucoup dans la presqu'île, mais on ne peut pas voler

Bou-Maca; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le

regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui détache

une ruade fantastique et part comme une flèche. Or, il n'est guère plus

facile d'attraper un âne d'Afrique que de prendre un lièvre à la course.

Intelligent et fort entre tous les ânes, il n'obéit qu'à ses maîtres

et porte ou traîne des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite

taille.

Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca.

Monsieur était sorti; mais l'étrange gazon de la colline profite de son

absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste

disposée en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiéter sur

les petits sentiers et sans étouffer les nombreuses plantes qui

abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure légère. Une vingtaine de

légumineuses charmantes apprêtent leur joli feuillage qui se couronnera

dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites

gousses bizarrement taillées: _hippocrepis ciliata_, _melilotus

sulcata_, _trifolium stellatum_, et une douzaine de lotus plus jolis les

uns que les autres. Le psoralée bitumineux a passé l'hiver sans quitter

ses feuilles, qui sentent le port de mer; la santoline neutralise son

odeur âcre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie.

Les amandiers en fleur répandent un parfum plus suave et plus fin. Les

smilax étalent leur verdure toujours sombre à côté des lavandes toujours

pâles. Les cistes et les lentisques commencent à fleurir. Le _C. albida_

surtout étale çà et là sa belle corolle rose, si fragile et si finement

plissée une heure auparavant. On la voit se déplier et s'ouvrir. Les

petites anémones lilas, violettes, rosées, purpurines ou blanches

étoilent le gazon, le liseron _althoeoïdes_ commence à ramper et les

orchys-insectes à tirer leur petit labelle rosé ou verdâtre. Rien

n'a disparu; chaque végétal, si rare ou si humble qu'il soit dans la

localité, a gardé sa place, je devrais dire sa cachette.

Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clôture et

sans culture qui était et qui est encore pour moi un idéal de jardin,

puisqu'il se lie au paysage et le complète en rendant seulement

praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori,

un demi-cercle de rochers ombragé à souhait par des arbres d'une grâce

orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent à la

déclivité du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations

roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la sérénité et la

transparence des rivages de la Grèce. Ce golfe de Tamaris, vu du côté

_est_, est le coin du monde, à moi connu, où j'ai vu la mer plus douce,

plus suave, plus merveilleusement teintée et plus artistement encadrée

que partout ailleurs; mais il y faut les premiers plans de ce jardin,

libre de formes et de composition. Du côté _sud_, c'est la pleine mer,

les lointains écueils, les majestueux promontoires, et là j'ai vu les

fureurs de la bourrasque durant des semaines entières. J'y ai ressenti

des tristesses infinies, un état maladif accablant. Tamaris me rappelle

plus de fatigues et de mélancolies que de joies réelles et de rêveries

douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, où j'ai

souffert, que d'autres retraites où je n'ai pas senti la vie avec

intensité. Sommes-nous tous ainsi? Je le pense. Le souvenir de

nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mêle pas une pointe

d'amertume. Et puis les choses du passé grandissent dans le vague

qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du

crépuscule. Il me semble que, sur ce banc où me voilà assis encore une

fois après lui avoir dit un adieu que je croyais éternel, j'ai porté

en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'épuisement et de

renouvellement. Il me semble qu'à certaines heures j'ai été un

philosophe très-courageux, et à d'autres heures un enfant très-lâche. Je

venais de traverser une de ces maladies foudroyantes où l'on est emporté

en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me

restait et que le brutal climat du Midi était loin de dissiper, tournait

souvent à la colère, car l'être intérieur avait conservé sa vitalité, et

le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle

raillerie de la nature à mon impuissance.

--Puisque tu m'appelles, guéris-moi, lui disais-je.

Elle m'appelait encore plus fort et ne me guérissait pas du tout.

J'étudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une théorie,

presque une méthode de cette vertu négative, avec un classement de

phases à suivre en même temps que j'étudiais le classement botanique

d'après Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans pitié de leur

catalogue toute plante acclimatée ou non qui n'est pas de race

française. Je m'exerçais puérilement, car la maladie est très puérile,

à rejeter de ma méthode philosophique tout ce qui était amusement ou

distraction de l'esprit, comme contraire à la recherche de la patience

pour elle-même. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la santé,

n'a pas de spécialité absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce

qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma

course tout seul, comme Bou-Maca, sauf à tomber en chemin et à mourir

sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine

solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus décente

mort que l'on puisse rêver, je forçai ma pauvre machine à obéir aux

injonctions aveugles de ma volonté. J'eus chaud et froid, faim et soif,

dépit et résignation; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais

en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand

j'avais réussi à le gravir. L'attente muette et stoïque de la guérison

ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volonté de

ressaisir à tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore

de ceci: c'est qu'au retour d'une excursion assez sérieuse, je vins

m'asseoir sur ce banc en me débitant l'axiome suivant: «Décidément, la

patience n'est pas autre chose qu'une énergie.»

J'avais peut-être raison. L'inertie glacée de l'attente du mieux n'amène

que le dépérissement. La volonté d'être et d'agir en dépit de tout nous

fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'âme; j'ai encore

vaincu, l'an dernier, un accès d'anémie en n'écoutant que le médecin qui

me conseillait de ne pas m'écouter du tout.

C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici

il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi,

toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet

ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé

ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de

cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de

province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et

Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à

Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant

d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans

leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont

pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas

eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils

ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont

lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont

été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils

sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore

en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la

science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit

et faux.

Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question,

car elle a son sens juste et son côté vrai; mais ils seront généralement

et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et

l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de

l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé

sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément.

Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés

humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent

meilleur en les approchant.

Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse; comment faire pour ne

pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge

de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas

conscience de lui-même?

La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la

caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie

et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être

moroses.... Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous

un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou

sur les neiges d'antan?

Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long

de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela

se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi,

c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une

tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les

contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout

autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel

a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus

comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de

brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un

brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces

formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison

d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent

en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en

réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes.

Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la

structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a

pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements

soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en

masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent

le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes

primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses

ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.

Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le

romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner;

mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans

pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies

qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et

j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par

qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis

l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer; d'ailleurs, je

suis en vacances.

Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop

peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en

retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte

pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre

but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont

attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus

le marché.

Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous

faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande

joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par

trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici.

On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches

vertigineuses; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et

nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont

irréprochables.

A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les

paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant

le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner

à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir

naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel. Le porphyre

n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière; mais, comme

salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante

chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage.

Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées

qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages

cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de

théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites

qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette

rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui

grimpe résolument vers le point central de l'Estérel.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 4 / 14 段