de dire que vous aimez l'univers, et que les aperçus de la science vous
ont ouvert le grand temple où tout est sacré, où toute forme est sainte,
où toute fonction est bénie. En son temps, le paganisme n'était pas
mieux compris des masses que ne l'était le théisme qui le côtoyait,
et l'absorbait même dans la pensée des adorateurs exclusifs du grand
Jupiter. Pour les esprits élevés, Pan était l'idée panthéiste, la même
qui s'est ranimée sous la puissante étreinte de Spinoza. Depuis cette
vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert à une notion de plus en
plus large du rôle de la matière, et la science démontre chaque jour la
sublimité de ce rôle dans son union intime avec le principe de la vie.
En résulte-t-il qu'elle soit le principe même? La matière pourrait-elle
se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle? Est-ce encore une
question de mots? Je le crains bien, ou plutôt je l'espère. La science
a-t-elle la prétention de faire éclore la pensée humaine comme résultat
d'une combinaison chimique? Non, certes; mais elle peut espérer de
surprendre un jour les combinaisons mystérieuses qui rendent la matière
inorganisée propre à recevoir le baptême de la vie et à devenir son
sanctuaire. Ce sera une magnifique découverte; mais quoi! après? L'homme
saura, je suppose, par quelle opération naturelle le fluide vital
pénètre un corps placé dans les conditions nécessaires à son apparition.
Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla
dessus et en fit un être pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien,
mais un mythe est l'expression symbolique d'une idée, et il restera à
savoir si cette idée est un poëme ou une vérité.
Allons aussi loin qu'il est permis de supposer. Entrons dans le rêve,
imaginons un nouveau Faust découvrant le moyen de renouveler sa propre
existence, un _Albertus Magnus_ faisant penser et parler une tête de
bois, _Capparion!_ un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une
forme organisée, vivante,--que saura-t-il de la source de cette vie
mystérieuse? La philosophie a beaucoup à répondre, mais je vois surtout
là une question d'histoire naturelle à résoudre, rentrant dans les
célèbres discussions sur la génération spontanée. Pour mon compte, je
crois presque à la génération spontanée, et je n'y vois aucun principe
de matérialisme à enregistrer dans le sens absolu que l'on veut
aujourd'hui attribuer à ce mot. La matière, dit-on, renferme le
_principe vivant_. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire
ses organes de sa propre substance. Mais le principe _vivant_, d'où
tire-t-il son activité, sa volition, son expansion, ses résultats
sans limites connues? D'un milieu qui ne les a pas? C'est difficile à
comprendre. La matière possède le principe _viable_; mais point de vie
sans fécondation. La doctrine de la génération spontanée proclame que
la fécondation n'est pas due nécessairement à l'espèce; elle admet donc
qu'il y a des principes de fécondation dans toute combinaison vitale,
et même que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de
s'organiser par son mariage avec la matière. Quoi qu'on fasse, il faut
bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des
idées. On aura beau nous dire que la vie est une pure opération et une
simple action de la matière, on ne nous fera pas comprendre que les
opérations de notre pensée et l'action de notre volonté ne soient pas le
résultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous
de la mort, si la matière seule est le principe vivant? Vous dites que
l'âme s'éteint quand le corps ne fonctionne plus. On peut vous demander
pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'âme le quitte. Et tout
cela, c'est un cercle vicieux, où les vrais savants sont moins
affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a
quelque chose de généreux et de hardi, j'en conviens, à braver les
foudres de l'intolérance et à vouloir attribuer à la science la liberté
de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper.
Ses adversaires en usent si largement! Mais attendons, pour nier
l'action divine qui préside au grand hyménée universel, que l'homme soit
arrivé par la science à s'en passer ou à la remplacer.
--Vous ne pensez, nous disent les médecins positivistes, que parce que
vous avez un cerveau.
Très-bien; mais, sans ma pensée, mon cerveau serait une boîte
vide.--Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense
et oblitérer sa fonction par une blessure, notre main peut écraser la
raison et la pensée!--Vous pouvez produire la folie et la mort; mais
empêcher l'une et guérir l'autre, voilà où vous cherchez en vain des
remèdes infaillibles. Cette pensée qui s'éteint ou qui s'égare dans le
cerveau épuisé et meurtri est bien forcée de quitter le milieu où elle
ne peut plus fonctionner.
--Où va-t-elle?--Demandez-moi aussi d'où elle vient. Qui peut vous
répondre? Me direz-vous d'où vient la matière? Vous voilà étudiant les
météorites, étude admirable qui nous renseignera sans doute sur la
formation des planètes. Mais, quand nous saurons que nous sommes nés du
soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci? Pouvez-vous vous emparer
des causes premières? Vous n'en savez pas plus long sur l'avènement
de la matière que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la
priorité de l'apparition de la matière sur notre globe, vous ne résolvez
rien. La vie était organisée ailleurs avant que notre terre fut prête à
la recevoir; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres régions
de l'univers.
Mais il n'y a pas de matière proprement inerte; je le veux bien! Chaque
élément de vitalité a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de
la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds
et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques;
mais, encore une fois, la vie la plus élémentaire est toujours une
vie; la vie inorganique--il paraît qu'on parle ainsi aujourd'hui--est
toujours une force qui vient animer une inertie. D'où vient cette force?
D'une loi. D'où vient la loi?
Pour répondre scientifiquement à une telle question, il faut trouver
une formule nouvelle à coup sûr. Puisque tous les mots qui ont servi
jusqu'ici à l'idée spiritualiste paraissent entachés de superstition,
et que tous ceux qui servent à l'idée positiviste semblent entachés
d'athéisme, vitalité, dis-nous ton nom!
Sublime inconnue, tu frémis sous ma main quand je touche un objet
quelconque. Tu es là dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un
million d'années, aura servi, par sa décomposition ou toute autre
influence peut-être occulte, à produire un fruit savoureux. Tu es
palpable et visible et déjà merveilleusement savante dans la petite
graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de
l'Amérique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour
l'hyménée. Tu bondis ou planes dans l'insecte vêtu des couleurs de la
plante qui l'a nourri à l'état de larve. Tu dors sous les sables dorés
du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard
ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le
traverse.--Je te vois et je te sens dans tout; mais rayez le mot divin
_amour_ du livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends
plus, je ne vis plus.
La matière qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la
matière ont-elles conscience du besoin qu'elles éprouvent de se réunir?
Ce n'est pas très-probable sans la supposition d'un agent souverain qui
les pousse irrésistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il? son nom? Le
nom que vous voudrez parmi ceux qui sont à l'usage de l'homme; moi, je
n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des idées actuelles:
âme du monde, amour, divinité. Je vois dans la moindre étude des choses
naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont
nulle autre ne peut anéantir le principe. La matière a beau se ruer sur
la matière et se dévorer elle-même, la vie a beau se greffer sur la vie
et s'embrancher en d'inextricables réseaux où se confondent toutes les
limites de la classification, tout se maintient dans l'équilibre qui
permet à la vie de remplacer la mort à mesure que celle-ci opère une
transformation devenue nécessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans
toutes ces harmonies qui se succèdent pour arriver toujours et par tous
les modes au grand accord relativement parfait, âme universelle, amour
inextinguible, puissance sans limites.
Laissons les savants chercher de nouvelles définitions. Si leurs
tendances actuelles nous ramènent à d'Holbach et compagnie, comme il y
avait là en somme très-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de
bon; la vie ne s'arrête pas parce que l'esprit fait fausse route.
Une notion qui tend à comprimer son essor, à détruire son énergie, à
refroidir son élan vers l'infini, n'est pas une notion durable; mais la
science seule peut redresser et éclairer la science. S'il était possible
de la réduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme
aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires
s'empareraient d'un athéisme grossier comme d'un drapeau, et la
recherche de la vérité serait soumise aux agitations de la politique.
Tel n'est point le rôle de la science, tel n'est point le chemin du
vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrès, qui est la loi
même de la vie.
* * * * *
Ce n'est certes pas moi, ma chère amie, qui vous dirai par où le monde
passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est
qu'il faut que l'homme devienne un être complet, et que je le vois en
train d'être comme l'enfant dont on voulait donner une moitié à chacune
des mères qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire,
soyons tranquilles.
Au reste, je me suis probablement aussi mal exprimé que possible sur le
fond de la question en parlant de la vie comme d'une opération. C'est
plus que cela sans doute, ce doit être le résultat d'une opération non
surnaturelle, mais divine, où les éléments abstraits se marient aux
éléments concrets de l'existence; mais il y a un langage technique que
je ne veux point parler ici, parce qu'il me déplaît et n'éclaircit rien.
Les sciences et les arts ont leur technologie très-nécessaire, et vous
voyez que j'évite d'employer cette technologie à propos de botanique.
Elle est si facile à apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais
calcul de pédantisme. La technologie métaphysique n'est pas beaucoup
plus _sorcière_, comme on dit chez nous; mais elle n'a pas la justesse
et la précision de la botanique. Chaque auteur est forcé de créer des
termes à son usage pour caractériser les opérations de la pensée telle
qu'il les conçoit. Ces opérations sont beaucoup plus profondes que
les mystères microscopiques du monde tangible. Après tant de sublimes
travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'âme,
la science des idées n'a pas encore trouvé la parole qui peut se
vulgariser: c'est un grand malheur et un grand tort. Le matérialisme
radical menace d'une suppression complète la recherche des opérations
de l'entendement humain. Allons donc! alors vienne l'homme de génie
qui nous expliquera notre âme et notre corps dans l'ensemble de leurs
fonctions, par des vérités sans réplique et dans une langue qui nous
permettra d'enseigner à nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni
bêtes!
* * * * *
Me voilà bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur
les herbiers. Je tiens cependant à ne pas finir sans cela.
L'herbier inspire des préventions aux artistes.
--C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes.
Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si
grave, que j'ai écrit sur la première feuille du mien: _Fagot_. Je
n'oserais donner un titre plus sérieux à une chose si capricieuse et si
incomplète. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue général, et
je vous accorde que c'est un cimetière. Dès lors, ce n'est pas un coin
aride pour la pensée. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus
éloquemment de la vie, c'est la mort.
Maintenant, écoutez une anecdote véridique.
* * * * *
J'ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des
fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il
avait une admirable mémoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait
pas frappé en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut révélé que
lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante.
Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il
venait de comprendre la belle _architecture_; c'est le mot heureux dont
il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu'à chaque instant son
modèle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait
de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était
merveilleux; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art à la nature, il
fut mécontent et retoucha. Le lis avait complètement changé. Les lobes
du périanthe s'étaient recourbés en dehors, le ton des étamines avait
pâli, celui de la fleur s'était accusé, le jaune d'or était devenu
orangé, la hampe était plus ferme et plus droite, les feuilles, plus
serrées contre la tige, semblaient plus étroites. C'était encore une
harmonie, ce n'était plus la même. Le jour suivant, la plante était
belle tout autrement. Elle devenait de plus en plus _architecturale_.
La fleur se séchait et montrait ses organes plus développés; ses formes
devenaient _géométriques_; c'est encore lui qui parle. Il voyait le
squelette se dessiner, et la beauté du squelette le charmait. Il fallut
le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une étude de plante à l'état
splendide de l'anthèse, une étude de plante en herbier.
Il me demanda alors à voir des plantes séchées, et il s'enamoura de ces
silhouettes déliées et charmantes que conservent beaucoup d'espèces.
Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil
rétablit, le frappaient particulièrement.
--Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort.
Chacun a son procédé pour conserver la plante sans la déformer. Le plus
simple est le meilleur. _Jetée_ et non _posée_ dans le papier qui doit
boire son suc, rétablie par le souffle dans son attitude naturelle,
si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit être
convenablement comprimée, mais jamais jusqu'à produire l'écrasement. Il
faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans
ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre dérangement gâte sa pose,
tant quelle colle à son linceul. Au bout de quelques jours, pour la
plupart des espèces, la dessiccation est opérée. Les plantes grasses
demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais
donner de résultats satisfaisants. Les orchidées noircissent malgré le
repassage au fer chaud, qui est préférable à la presse. Bannissons la
presse absolument, elle détruit tout et ne laisse plus la moindre chance
à l'analyse déjà si difficile du végétal desséché. Le but de l'herbier
doit être de faciliter l'étude des sujets qu'il contient. Le goût des
collections est puéril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour
les autres.
Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance
toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine
à travers la nature, c'est le voyage enchanté d'une âme aimante dans le
monde aimé de la création. Un herbier bien fait au point de vue de la
conservation exhale une odeur particulière, où les senteurs diverses,
même les senteurs fétides, se confondent en un parfum comparable à celui
du thé le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la
vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites
officinales, mariées aux âcres émanations des plantes vireuses,
lesquelles sont probablement tout aussi _officinales_ que les autres,
produisent la suavité qui est encore une richesse, une salubrité,
une subtile beauté de la nature. Ainsi se perdent dans l'harmonie de
l'ensemble les forces trop accusées pour nous de certains détails.
Ainsi de nos souvenirs, où se résument comme un parfum tout un passé
composé de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans
cet herbier-là des épines et des poisons: l'ortie, la ronce et la ciguë
y figurent; mais tant de fleurs délicieusement belles et bienfaisantes
sont là pour ramener à l'optimisme, qui serait peut-être la plus vraie
des philosophies!
La ciguë d'ailleurs..., je l'arrache sans pitié, je l'avoue, parce
qu'elle envahit tout et détrône tout quand on la laisse faire; mais,
outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom
est à jamais lié au divin poëme du _Phédon_. Les chrétiens ne sauraient
dire quel arbre a fourni la croix vénérée de leur grand martyr. Tout le
monde sait que la ciguë a procuré une mort douce et sublime au grand
prédécesseur du crucifié. Innocente ou bienfaisante ciguë, sois donc
réhabilitée, toi qui, forcée de donner la mort, sus prouver que tu
n'atteignais pas la toute-puissance de l'âme, et laissas pure et lucide
celle du sage jusqu'à la dernière pulsation de ses artères!
L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu
qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien
attentive que quand on a l'esprit libre des grandes préoccupations
personnelles ou reposé des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc
une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours
des années écoulées, car on choisit ces jours-là pour chercher la vie
épanouie et s'épanouir pour son propre compte. La vue des sujets un
peu rares dans la localité explorée réveille la vision d'un paysage
particulier. Je ne puis regarder la petite campanule à feuilles de
lierre,--merveille de la forme!--sans revoir les blocs de granit de nos
vieux dolmens, où je l'observai vivante pour la première fois. Elle
perçait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert
de hautes digitales pourprées, et ses mignonnes clochettes devenaient
plus amples et plus colorées à mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau
qui jase timidement dans ces solitudes austères. Là aussi, je trouvai
la _lysimaque nemorum_, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de
fini et de grâce, et, dans le bois voisin, l'_oxalis acelosella_, qui
remplissait de ses touffes charmantes,--_d'un vert gai_, comme daignent
dire les botanistes,--les profondes crevasses des antiques châtaigniers.
Que ce bois était beau alors! Il était si épais d'ombrage que la lumière
du soleil y tombait, pâle et glauque, comme un clair de lune. De
vieux arbres penchés nourrissaient, du pied à la cime, des panaches
ininterrompus de hautes fougères. A la lisière, des argynnis énormes,
toutes vêtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol
sur les églantiers. Un paysan d'aspect naïf et sauvage nous demanda
ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des
insectes, resta cloué sur place, les yeux hagards, le sourire sur les
lèvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'épaules
formidable, et s'éloigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le
mépris et la pitié:
--Ah! mon Dieu, mon Dieu!
J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendu _gloomy_ par un temps
noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circée, et
aussitôt je rêve que je me promène dans les méandres et les petites
cascades de l'Indre; c'était un coin vierge de culture et bien touffu.
La flore y est très-belle. J'y ai trouvé cette année-là l'agraphis
blanche, le genêt sagitté, la balsamine _noli me langere_, la spirante
d'été, les jolies hélianthèmes, le buplèvre en faux, l'_anagallis
tenella_, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des
spirées ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes
communes dans mon petit rayon habituel. La circée m'a remis toute cette
floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondrée, et le jardin
naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits
blocs de grès, ses sentiers encombrés de lianes indigènes et ses grands
lézards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourré comme des
éclairs rampants. Le martin-pêcheur, autre éclair, rase l'eau comme une
flèche; la rivière parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout,
selon la saison, des ruisseaux et des torrents à traverser comme on
peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif
en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs.
Hélas! gare au jour où les arbres seront bons à abattre! La flore des
lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher.
En voyant le domaine de la nature se rétrécir de jour en jour, et les
ravages de la culture mal entendue supprimer sans relâche le jardin
naturel, je ne suis guère en train de conclure avec certains adeptes de
Darwin que l'homme est un grand créateur, et qu'il faut s'en remettre
à son goût et à son intelligence pour arranger au mieux la planète.
Jusqu'à présent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale,
qu'il a plus gâté les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques
améliorations, il a fait cent bévues et cent profanations, qu'il a
toujours travaillé pour son ventre plus que pour son coeur et pour son
esprit, que ces créations de plantes et d'animaux les plus utiles sont
précisément les plus laides, et que ces modifications tant vantées sont,
dans la plupart des cas, des détériorations et des monstruosités. La
théorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie;
mais elle ne doit pas conclure à la destruction systématique de tout ce
qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interpréter ainsi diminuerait son
importance et dénaturerait probablement son but; mais, pour parler de ce
grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je
ne veux condamner vos yeux à en lire. Revenons à nos fleurs mortes.
Je vous disais que l'herbier est un cimetière; hélas! le mien est rempli
de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps
glacées. Voici les graminées que mon vieux précepteur Deschartres
prépara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon père, qui
avait été son élève; elles ont servi à mes premières études botaniques;
je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement un peu
suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui
gardent fidèlement son écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé
de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de Jean-Jacques
Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là
par lui.--De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules
Néraud, dont le livre élémentaire et charmant, _Botanique de ma fille_,
a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi chez
l'éditeur de Lausanne.
Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines
de savoir et d'esprit que j'écoutais en artiste et pas assez en
naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que
depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain
_l'épélage_ de cet alphabet nécessaire dont on espère en vain pouvoir se
passer pour bien voir et réellement comprendre. Le lendemain, hélas! m'a
trouvé seul, privé de mon précieux guide; mais les plantes qu'il m'avait
données, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,--il y en a
si peu de complètes dans les gros livres!--sont restées dans l'herbier
comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos
promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions à
tour de rôle, et qui aimait à chevaucher _la grandelette_, la boîte de
fer-blanc du Malgache.