qu'il s'en fait une consommation inouïe en réponse à une production
artificielle énorme. La plante est entrée, comme l'animal, dans
l'économie sociale et domestique. Elle s'y est transformée comme lui,
elle est devenue monstre ou merveille au gré de nos besoins ou de nos
fantaisies. Elle y prend ses habitudes de docilité et, si l'on peut dire
ainsi, de servilité qui établissent entre elle et sa nature primitive un
véritable divorce. Je ne m'intéresse pas moralement au chou pommé et aux
citrouilles ventrues que l'on égorge et que l'on mange. Ces esclaves ont
engraissé à notre service et pour notre usage. Les fleurs de nos serres
ont consenti à vivre en captivité pour nous plaire, pour orner nos
demeures et réjouir nos yeux. Elles paraissent fières de leur sort,
vaines de nos hommages et avides de nos soins. Nous ne remarquons guère
celles qui protestent et dégénèrent. Celles-ci, les indépendantes qui ne
se plient pas à nos exigences, sont celles justement qui m'intéressent
et que j'appellerais volontiers les libres, les vrais et dignes enfants
de la nature. Leur révolte est encore chose utile à l'homme. Elle le
stimule et le force à étudier les propriétés du sol, les influences
atmosphériques et toutes les conséquences du milieu où la vie prend
certaines formes pour creuset de son activité. Les droséracées, les
parnassées, les pinguicules, les lobélies de nos terrains tourbeux
ne sont pas faciles à acclimater. La vallisnérie n'accomplit pas ses
étranges évolutions matrimoniales dans toutes les eaux. Le chardon
laiteux n'installe pas où bon nous semble sa magnifique feuille
ornementale; les orchidées de nos bois s'étiolent dans nos parterres,
l'_orchis militaris_ voyage mystérieusement pour aller retrouver son
ombrage, l'ornithogale ombellé descend de la plate-bande et s'en va
fleurir dans le gazon de la bordure; la mignonne véronique Didyma, qui
veut fleurir en toute saison, grimpe sur les murs exposés au soleil et
se fait pariétaire. Pour une foule de charmantes petites indigènes, si
nous voulons retrouver le groupement gracieux et le riche gazonnement
de la nature, il nous faut reproduire avec grand soin le lit naturel où
elles naissent, et c'est par hasard que nous y parvenons quelquefois,
car presque toujours une petite circonstance absolument indispensable
échappe à nos prévisions, et la plante, si rustique et si robuste
ailleurs, se montre d'une délicatesse rechigneuse ou d'une nostalgie
obstinée.
Voilà pourquoi je préfère aux jardins arrangés et soignés ceux où le
sol, riche par lui-même de plantes locales, permet le complet abandon
de certaines parties, et je classerais volontiers les végétaux en deux
camps, ceux que l'homme altère et transforme pour son usage, et ceux qui
viennent spontanément. Rameaux, fleurs, fruits ou légumes, cueillez tant
que vous voudrez les premiers. Vous en semez, vous en plantez, ils
vous appartiennent: vous suivez l'équilibre naturel, vous créez et
détruisez;--mais n'abîmez pas inutilement les secondes. Elles sont bien
plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l'art,
ces _mauvaises herbes_, comme les appellent les laboureurs et les
jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des êtres complets.
Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides
et vagues. Elles présentent des caractères certains, durables, et, quand
un milieu a imprimé à l'espèce une modification notable, que l'on en
fasse ou non une espèce nouvellement observée et classée, ce caractère
persiste avec le milieu qui l'a produit. La passion de l'horticulture
fait tant de progrès, que peu à peu tous les types primitifs
disparaîtront peut-être comme a disparu le type primitif du blé.
Pénétrons donc avec respect dans les sanctuaires où la montagne et la
forêt cachent et protègent le jardin naturel. J'en ai découvert plus
d'un, et même assez près des endroits habités. Un taillis épineux, un
coin inondé par le cours égaré d'un ruisseau, les avaient conservés
vierges de pas humains. Dans ces cas-là, je me garde bien de faire part
de ces trouvailles. On dévasterait tout.
Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes
et de statices d'une beauté inouïe et d'un parfum exquis. Dans les
Pyrénées, à Gèdres entre autres, sur la croupe du Cambasque près de
Cauterets, au bord de la Creuse, dans les âpres micaschistes redressés,
dans certains méandres de l'Indre, dans les déchirures calcaires de la
Savoie, dans les oasis de la Provence, où nous avons été ensemble avant
la saison des fleurs, mais que j'avais explorés en bonne saison, il y a
des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans
oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien
compte de la beauté d'un végétal libre, heureux, complet, intact dans
toutes ses parties et servi à souhait par le milieu qu'il a choisi. Si
la fleur est l'expression suprême de la beauté chez certaines plantes,
il en est beaucoup d'autres dont l'anthèse est mystérieuse ou peu
apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'êtes pas
insensible, je le sais, à la grâce de la structure et à la fraîcheur du
feuillage, car vous aimez passionnément tout ce qui est beau. Eh bien,
il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment
belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas
encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil
qui ne s'est pas exercé à tout voir. Pourtant votre oeil est jeune; le
mien est fatigué, presque éteint, et il distingue un tout petit brin
d'herbe à physionomie nouvelle. C'est qu'il est dressé à la recherche
comme le chien à la chasse; et voilà le plaisir, voilà l'amusement muet,
mais ardent et continu que chacun peut acquérir, si bon lui semble.
Apprendre à voir, voilà tout le secret des études naturelles. Il est
presque impossible de voir avec netteté tout ce que renferme un mètre
carré de jardin naturel, si on l'examine sans notion de classement.
Le classement est le fil d'Ariane dans le dédale de la nature. Que ce
classement soit plus ou moins simple ou compliqué, peu importe, pourvu
qu'il soit classement et qu'on s'y tienne avec docilité pour apprendre.
Chacun est libre, avec le temps et le savoir acquis, de rectifier selon
son génie ou sa conscience les classifications hasardées ou incomplètes
des professeurs. Adoptons une méthode et n'ergotons pas. Le but d'un
esprit artiste et poétique comme le vôtre n'est pas de se satisfaire
en connaissant d'une manière infaillible tous les noms charmants ou
barbares donnés aux merveilles de la nature; son but est de se servir de
ces noms, quels qu'ils soient, pour former les groupes et distinguer
les types. Les principaux sont si faciles à saisir que peu de jours
suffisent à cette prise de possession des familles. Les tribus et les
genres s'y rattachent progressivement avec une clarté extrême. La
distinction des espèces exige plus de patience et d'attention, c'est
le travail courant, habituel, prolongé et plein d'attraits de la
définition. On y commet longtemps, peut-être toujours, plus d'une
erreur, car les caractères accessoires sur lesquels repose l'espèce sont
parfois très-variables ou difficiles à saisir, même avec la loupe ou le
microscope. Vous pouvez bien vous arrêter là, si vous avez atteint le
but, qui est d'avoir vu tout ce qu'il y a de très-beau à voir dans le
végétal. Pourtant cette recherche ardue ne nuit pas. La loupe vous
révèle des délicatesses infinies, des différences de tissu, des
appareils respiratoires ou sudorifiques très-mystérieux, des appendices
de poils transparents qui ressemblent à une microscopique chevelure
hyaline, tantôt disposée en étoiles, tantôt couchée comme une fourrure,
tantôt courant le long de la tige et alternant avec ses noeuds, tantôt
composée de fines soies articulées ou terminées par une petite boule de
cristal. Ces appendices, placés tantôt sur la tige en haut ou en bas,
tantôt sur le calice, le bord des feuilles ou des pétales, déterminent
quelquefois une partie essentielle des caractères. S'ils ne nous
renseignent pas toujours exactement, c'est un bien petit malheur;
l'important, c'est d'avoir vu cette parure merveilleuse que la plus
humble fleurette ne révélait pas à l'oeil nu, et, pour la chercher avec
la lentille, il fallait bien savoir qu'elle existe ou doit exister.
Je vous cite ce petit fait entre mille. Si vous étudiez la plante
dans tous ses détails, vous serez frappé d'une première unité de plan
vraiment magistrale, donnant naissance à l'infinie variété et reliant
cette variété au grand type primordial par des embranchements
admirablement ingénieux et logiques. Je m'embarrasse fort peu, quant à
moi, des questions religieuses ou matérialistes que soulève l'ordre de
la nature. Il a plu à de grands esprits d'y trouver du désordre ou tout
au moins des lacunes et des hiatus. Pour mon compte, j'y trouve tant
d'art et de science, tant d'esprit et tant de génie, que j'attribuerais
volontiers les lacunes apparentes de la création à celles de notre
cerveau. Nous ne savons pas tout, mais ce que nous voyons est
très-satisfaisant, et, que la vie se soit élancée sur la terre en
semis ou en spirale, en réseau ou en jet unique, par secousses ou par
alluvions, je m'occupe à voir et je me contente d'admirer.
Pour conclure, l'étude des détails ne peut se passer de méthode. La
méthode impose la recherche, qui n'est qu'un emploi bien dirigé de
l'attention. L'attention est un exercice de l'esprit qui crée une
faculté nouvelle, la vision nette et complète des choses. Là où
l'amateur sans étude ne voit que des masses et des couleurs confuses,
l'artiste naturaliste voit le détail en même temps que l'ensemble. Qu'il
ait besoin ou non pour son art de cette faculté acquise, je n'en sais
rien; et là n'est pas le but que j'ai cherché, je n'y ai même pas songé;
mais qu'il en ait besoin pour son âme, pour son progrès intérieur, pour
sa santé morale, pour sa consolation dans les écoeurements de la vie
sociale, pour la force à retrouver entre l'abattement du désastre et
l'appel du devoir, voilà ce qui n'est pas douteux pour moi. On arrive à
aimer la nature passionnément comme un grand être passionné, puissant,
inépuisable, toujours souriant, toujours prêt à parler d'idéal et à
renouveler le pauvre petit être troublé et tremblant que nous sommes.
Je suis arrivé, moi, à penser que c'était un devoir d'apprendre à
étudier, même dans la vieillesse et sans souci du terme plus ou moins
rapproché qui mettra fin à l'entreprise. L'étude est l'aliment de la
rêverie, qui est elle-même de grand profit pour l'âme, à cette condition
d'avoir un bon aliment. Si chaque jour qui passe fait entrer un peu plus
avant dans notre intelligence des notions qui l'enflamment et stimulent
le coeur, aucun jour n'est perdu, et le passé qui s'écoule n'est pas
un bien qui nous échappe. C'est un ruisseau qui se hâte de remplir le
bassin où nous pourrons toujours nous désaltérer et où se noie le regret
des jeunes années. On dit _les belles années_! c'est par métaphore,
les plus belles sont celles qui nous ont rendus plus sensitifs et plus
perceptifs; par conséquent, l'année où l'on vit dans la voie de
son progrès est toujours la meilleure. Chacun est libre d'en faire
l'expérience.
Il n'y a pas que des plantes dans la nature: d'abord il y a tout; mais
commencez par une des branches, et, quand vous l'aurez comprise, vous en
saisirez plus facilement une autre, la faune après la flore, si bon vous
semble. La pierre ne semble pas bien éloquente au milieu de tout cela.
Elle l'est pourtant, cette grande architecture du temple; elle est
l'histoire hiéroglyphique du monde, et, en l'étudiant, même dans les
minuties minéralogiques, qui sont plus amusantes qu'instructives, on
complète en soi le sens visuel du corps et de l'esprit. Ces mystérieuses
opérations de la physique et de la chimie ont imprimé aux moindres
objets des physionomies frappantes que ne saisit pas le premier oeil
venu. Tous les rochers ne se ressemblent pas; chaque masse a son sens
et son expression; toute forme, toute ligne a sa raison d'être et
s'embellit du degré de logique que sa puissance manifeste. Les grands
accidents comme les grands nivellements, les fières montagnes comme les
steppes immenses, ont des aspects inépuisables de diversité. Quand la
nature n'est pas belle, c'est que l'homme l'a changée; voir sa beauté
où elle est et la voir dans tout ce qui la constitue, c'est le précieux
résultat de l'étude de la nature, et c'est une erreur de croire que
tout le monde est à même d'improviser ce résultat. Pour bien sentir la
musique, il faut la savoir; pour apprécier la peinture, il faut l'avoir
beaucoup interrogée dans l'oeuvre des maîtres. Tout le monde est
d'accord sur ce point, et pourtant tout le monde croit voir le ciel,
la mer et la terre avec des yeux compétents. Non, c'est impossible; la
terre, la mer et le ciel sont le résultat d'une science plus abstraite
et d'un art plus inspiré que nos oeuvres humaines. Je trouve inoffensifs
les gens sincères qui avouent leur indifférence pour la nature; je
trouve irritants ceux qui prétendent la comprendre sans la connaître et
qui feignent de l'admirer sans la voir. Cette verbeuse et prétentieuse
admiration descriptive des personnes qui voient mal rend forcément
taciturnes celles qui voient mieux, et qui sentent d'ailleurs
profondément l'impuissance des mots pour traduire l'infini du beau.
Voilà ce que je voulais vous écrire à propos de la botanique. Ne me
dites plus que je la sais. J'en bois tant que je peux, voilà tout. Je ne
saurai jamais. Sans mémoire, on est éternellement ignorant; mais savoir
son ignorance, c'est savoir qu'il y a un monde enchanté où l'on voudrait
toujours se glisser, et, si l'on reste à la porte, ce n'est pas parce
qu'on se plaît au dehors dans la stérilité et dans l'impuissance, c'est
parce qu'on n'est pas doué; mais au moins on est riche de désirs,
d'élans, de rêves et d'aspirations. Le coeur vit de cette soif d'idéal.
On s'oublie soi-même, on monte dans une région où la personnalité
s'efface, parce que le sentiment, je dirais presque la sensation de la
vie universelle, prend possession de notre être et le spiritualise en le
dispersant dans le grand tout. C'est peut-être là la signification du
mot mystérieux de contemplation, qui, pris dans l'acception matérielle,
ne veut rien dire. Regarder sans être ému de ce qu'on voit serait
une jouissance vague et de courte durée, si toutefois c'était une
jouissance. Regarder la vie agir dans l'univers en même temps qu'elle
agit en nous, c'est la sentir universalisée en soi et personnifiée dans
l'univers. Levez les yeux vers le ciel et voyez palpiter la lumière des
étoiles; chacune de ces palpitations répond aux pulsations de notre
coeur. Notre planète est un des petits êtres qui vivent du scintillement
de ces grands astres, et nous, êtres plus petits, nous vivons des mêmes
effluves de chaleur et de lumière.
L'étoile est à nous, comme le soleil est à la terre. Tout nous
appartient, puisque nous appartenons à tout, et ce perpétuel échange
de vie s'opère dans la splendeur du plus sublime spectacle et du plus
admirable mécanisme qu'il nous soit possible de concevoir. Tout y est
beau, depuis Sirius, qui traverse l'éther d'une flèche de feu, jusqu'à
l'oeil microscopique de l'imperceptible insecte qui reflète Sirius et le
firmament. Tout y est grand, depuis le fleuve de mondes qui s'appelle
la voie lactée jusqu'au ruisselet de la prairie qui coule dans son flot
emperlé un monde de petits êtres extraordinairement forts, agiles, doués
d'une vitalité intense, presque irréductible. Tout y est heureux, depuis
la grande âme du monde qui révèle sa joie de vivre par son éternelle
activité jusqu'à l'être qui se plaint toujours, l'homme! Oui, l'homme
est infiniment heureux dans ses vrais rapports avec la nature. Il a le
beau dans les yeux, le vrai est dans l'air qu'il respire, le bon est
dans son coeur, puisqu'il est heureux quand il fait le bien, et triste,
bête ou fou quand il fait le mal.
Qui l'empêche d'être lui-même? Son ignorance du milieu où il existe,
partant son indifférence pour les biens qui sont à sa portée. La race
humaine est une création trop moderne pour avoir établi sa relation
vraie avec le vrai de l'univers. Extraordinairement douée, elle s'agite
démesurément avant de se poser dans son milieu, et l'on pourrait dire
qu'elle n'existe encore que par l'inquiétude et le besoin d'exister. En
possession d'un sens merveilleux qui semble manquer aux autres créatures
terrestres, et qui est précisément le besoin de connaître et de sentir
ses rapports avec l'univers, elle les cherche péniblement et à travers
tous les mirages que lui crée cette puissance admirable de l'esprit et
de l'imagination. La raison humaine est encore incomplète. L'historien
de l'humanité s'en étonne et s'en effraie. L'historien de la vie, le
naturaliste, peut s'en affliger aussi, mais il n'est ni surpris
ni découragé. Les chiffres de la durée ne sont pour lui que des
palpitations de l'astre éternité.
L'homme est forcé d'être, il est donc forcé d'arriver à l'existence
normale et complète, qui est le bonheur. Il en eut la révélation
fugitive le jour où il écrivit au fronton de ses temples trois mots
sacrés qui résumaient tout le but de sa vie philosophique, sociale et
morale. Ces mots sont effacés de la bannière qui dirige la phalange
humaine. Ils sont restés vivants dans l'univers qui les a entendus.
Essayez de les arracher de l'âme du monde! Étouffez le tressaillement
que la terre en a ressenti, faites qu'ils soient rayés du livre de la
vie! Oui, oui, tâchez! On peut embrouiller ou suspendre tout ce qui
est du domaine de l'idée, mais tuer une idée est aussi vain, aussi
impossible que de vouloir anéantir la vibration d'un son jeté dans
l'espace. Tirez cent mille coups de canon pour empêcher qu'on ne
l'entende. Le dieu Pan se rit du vacarme, et l'écho a redit le chant
mystérieux de sa petite flûte avant que vos mèches fussent allumées.
Liberté, seule condition du véritable fonctionnement de la vie; égalité,
notion indispensable de la valeur de tout être vivant et de la nécessité
de son action dans l'univers; fraternité, complément de l'existence,
application et couronnement des deux premiers termes, action vitale par
excellence.
On a dit que la Révolution était une expérience manquée. On n'a pu
entendre cet arrêt que dans un sens relatif, purement historique. Le
bouillonnement de la sève dans l'humanité peut bien n'avoir pas produit
dans le moment voulu tout l'accroissement de vitalité intellectuelle et
morale que les philosophes de cette grande époque devaient en attendre;
mais c'est la loi de la nature même qui le voulait ainsi. La vie se
compose d'action et de repos, de dépense d'énergie dans la veille et de
recouvrement d'énergie dans le sommeil, de vie sous forme de mort et de
mort sous forme de vie. Rien ne s'arrête et rien ne se perd. C'est l'ABC
de la science, qu'elle s'intitule spiritualiste ou positive. Comment
donc se perdrait une formule qui a fait monter à l'homme un degré de
plus dans la série du perfectionnement que la loi de l'univers impose à
son espèce?
Adieu, et aimons-nous.
A LA MÊME
II
Nohant, 20 avril.
Ma chère, si la science est _triste_, c'est parce qu'elle est toujours
persécutée. Elle lutte, elle a l'austérité et la dignité de sa tâche
écrite sur le front en caractères sacrés. Depuis ma dernière lettre,
j'ai été mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer à
l'État le droit d'imposer silence à l'examen. Je vous disais que ces
discussions ne m'intéressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon
compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de défendre une école, je
ne saurais pas le faire, et, bénissant ici ma propre ignorance qui me
permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne à défendre mon for
intérieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes.
Mais ne pas m'intéresser à la marche des idées et aux luttes qu'elles
suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu'à vous. Nous ne
sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche
générale des études sur l'histoire naturelle; toutes ses branches
partent de l'arbre de la vie.
Voilà donc que la religion nous défend de conclure? Moi qui, par
exemple, trouvais dans l'étude une sorte d'exaltation religieuse, je
dois m'abstenir de l'étude. C'est une occupation criminelle qui peut
conduire au doute, cela entraîne à discuter, et, comme on peut être
vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde.
Quand on voit de quelle façon les influences finies ou près de finir se
précipitent d'elles-mêmes, on est tenté de croire que les idées fausses
ont besoin de se suicider avec éclat, et qu'elles convoquent le genre
humain au spectacle de leur abdication. Comment! le Dieu des Juifs
n'était pas assez humilié dans l'histoire le jour où en son nom le
prêtre prononça la condamnation de Galilée! il fallait donner encore
plus de solennité à la chose et venir, au XIXe siècle, invoquer les
pouvoirs de l'État pour que défense fût faite à la science de s'enquérir
de la vérité, et pour que cette sentence fût portée:
«La vérité est le domaine exclusif de l'Église; quand elle décrète
que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper!
N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumière? Donc toutes les découvertes,
tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayées et
annulées: qu'on se le dise, la terre ne tourne pas!»
Si la science penche vers le matérialisme exclusif, à qui la faute? Il
fallait bien une réaction énergique contre ce prétendu _esprit_ saint
qui veut se passer des lumières de la raison et de l'expérience.
Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait
fort à propos et avec beaucoup de poésie ce grand cri mystérieux que les
derniers païens entendirent sur les rivages de la Grèce et qui les fit
pâlir d'épouvante: _Le grand Pan est mort!_
L'auteur parlait des idées qui meurent. Moi, je songeais à celles qui
ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un
monde qui s'écroulait, le culte et l'amour de la nature égorgés par le
spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrétiens sans lumière.
Le divorce entre le corps et l'âme était prononcé, et le grand Pan, le
dieu de la vie, léguait à ses derniers adeptes la tâche de réhabiliter
la matière.
Depuis ce jour fatal, la science travaille à ressusciter le grand
principe, et, comme il est immortel, elle réussira. Elle révolutionnera
la face de la terre, c'est-à-dire que ses décisions auront un jour
la force des vérités acquises, qu'elles auront pénétré dans tous les
esprits, et qu'elles auront détruit insensiblement tous les vestiges de
la superstition et de l'idolâtrie.
On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le
moment de défendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de
tout dire, puisque ce droit lui est encore contesté par les juges de
Galilée; mais, quand cette rumeur sera passée, quand la science aura
triomphé des vains obstacles,--un peu plus tôt, un peu plus tard, ce
triomphe est assuré, certain, fatal comme une loi de la vie;--quand,
mise sous l'égide de la liberté sacrée invoquée par nos pères, elle
poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal
posée, qui s'agite dans son sein sera élucidée. Il le faudra bien. Si le
grand Pan représentait la force vitale inhérente à la matière, si en lui
se personnifiaient la plante, les bois sacrés et les suaves parfums de
la montagne, l'habitant ailé de l'arbre et de la prairie, la source
fécondante et le torrent rapide, les hôtes du rocher, du chêne et de la
bruyère, depuis le ciron jusqu'à l'homme, si tout enfin était Dieu ou
divin, la vie était divinité: divinité accessible et intelligible, il
est vrai, divinité amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la
terre, mais essence divine incarnée; activité indestructible, revêtant
toutes les formes, nécessairement pourvue d'organes quelconques, mais
émanant d'un foyer d'amour universel, incommensurable.