Quel rayonnement dans ces vers à la courte et vive allure, q

NOUVELLES LETTRES

D'UN

VOYAGEUR

PAR

GEORGE SAND

1877

I

LA VILLA PAMPHILI

A***

Rome, 25 mars 185...

La villa Pamphili n'a pas été abîmée dans les derniers événements, comme

on l'a dit. Ni Garibaldi, ni les Français n'y ont laissé de traces de

dévastation sérieuse. Ses pins gigantesques sont, en grande partie,

encore debout. Elle est bien plus menacée de périr par l'abandon que par

la guerre, car elle porte l'empreinte de cette indifférence et de ce

dégoût qui sont, à ce que l'on me dit, le cachet général de toutes les

habitations princières de la ville et des environs.

C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et

la mer. De petites collines un peu plantées, chose rare ici, font un

premier plan agréable. Le palais est encore de ceux qui résolvent le

problème d'être très-vastes à l'intérieur et très-petits d'aspect

extérieur.

En général, tout me paraît trop petit ou trop grand, depuis que je suis

à Rome. Quant à la végétation, cela est certain, les arbres de nos

climats y sont pauvres, et les essences intermédiaires n'y atteignent

pas la santé et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos

jardins.

En revanche, les plantes indigènes sont d'une taille démesurée, et le

même contraste pénible que l'on remarque dans les édifices se fait

sentir dans la nature. On dirait que cette dernière est aristocrate

comme la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les

géants et les pygmées, sur cette terre de la papauté. Ces ruines de la

ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne,

et ces énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des

courts buissons de la villégiature, me font l'effet de magnifiques

cardinaux entourés de misérables capucins. Et puis, quels que soient

les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et

l'arène désolée qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et

terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et de

nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes,

tant vantées par les artistes italianomanes, sont courtes et crues,

crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter,

un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces

contours déjà si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je

trouvais un peu trop livrés à la convention, au _style_, comme ils

disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et

d'exactitude, et que la réalité prend ici cette physionomie de froide

âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu

de le faire prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut.

Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de

traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'âme s'en éprend. C'est pour

cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école

homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de

tomber dans les tons froids ou criards, dans les modelés insuffisants,

dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive.

«Eh bien, et les fresques de Raphaël, et celles de Michel-Ange, les

avez-vous vues? pourquoi n'en parlez-vous pas?»

Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous répondre encore.

Nous sommes à la villa Pamphili, dans la région des fleurs. Oh! ici, les

fleurs se plaisent; ici, elles jonchent littéralement le sol, aussitôt

qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonnée de l'homme.

Dans les champs, autour des bassins, sur les revers des fossés, partout

où elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la pioche,

les fleurs sauvages s'en donnent à coeur-joie et prennent des ébats

ravissants. A la villa Pamphili, une vaste prairie est diaprée

d'anémones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce

semis d'anémones à la Béatrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire.

Dans nos pays de la Gaule, les traditions ont de la valeur. Nos paysans

ne sont pas gascons, même en Gascogne. Ils répètent naïvement, sans le

comprendre, et par conséquent sans le commenter, ce que leur ont conté

leurs aïeux. Ici, tout prolétaire est cicérone, c'est-à-dire résolu à

vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses

frais d'imagination. Il y a donc à se métier beaucoup. M. B..., jadis à

la recherche de la fontaine Égérie, prétend qu'en un seul jour, on lui

en a montré dix-sept.

Il y a à Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des

lacs et des rivières. C'est grand pour un jardin particulier, et le

_rococo_, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agréable que

ce qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopté, et ils

ont employé pour leurs rocailles des échantillons minéralogiques d'une

grande beauté. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des

pétrifications curieuses et des débris volcaniques superbes à toutes

les villas de la contrée. Ces fragments étranges, couverts de plantes

grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont très-amusants

à regarder, je vous assure.

Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence;

mais, sans vous offenser, je crois que vous vous êtes bien trompé et que

je ne suis qu'un âne. Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose vous

le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destiné à faire de l'art.

Je suis trop contemplatif, et je le suis à la manière des enfants. Je

voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et

puis, après ces bouffées d'ambition déplacée, je me sens retomber de

tout mon poids sur un rien, sur un brin d'herbe, sur un petit insecte

qui me charme et me passionne, et qui, tout à coup, par je ne sais quel

prestige, me paraît aussi grand, aussi complet, aussi important dans

ma vie d'émotion que la mer, les volcans, les empires avec leurs

souverains, les ruines du Colisée, le dôme de Saint-Pierre, le pape,

Raphaël et tous les maîtres, et la Vénus de Médicis par-dessus le

marché.

Quelle influence me rend idiot à ce point? Ne me le demandez pas, je

l'ignore. Peut-être que j'aime trop la nature pour lui donner jamais

une interprétation raisonnable. Je l'aime pour ses modesties adorables

autant que pour ses grandeurs terrifiantes. Ce qu'elle cache dans un

petit caillou aux couleurs harmonieuses, dans une violette au suave

parfum, me pénètre, en de certains moments, jusqu'à l'attendrissement

le plus stupide. Un autre jour, j'aurai la fantaisie de voler sur les

nuages ou sur la crête des vagues courroucées, d'enjamber les montagnes,

de plonger dans les volcans, et d'embrasser, d'un coup d'oeil, la

configuration de la terre. Mais, si tout cela m'était permis, si Dieu

consentait à ce que je fusse un pur esprit, errant dans les abîmes de

l'univers, je crois que, dans cette haute condition, je resterais

bon prince, et que, tout à coup, au milieu de ma course effrénée, je

m'arrêterais pour regarder, en badaud, une mouche tombée sur le nez

d'une carpe, ou, en écolier, un cerf-volant emporté dans la nue.

Je cache mon infirmité le mieux que je puis; mais je vous confesse, à

vous, que, sur cette terre classique des arts, je me sens las d'avance

de tout ce que j'ai à voir, à sentir et à juger. Juger, moi! pourquoi

faire? J'aime mieux ne rien dire et penser fort peu. Pardonnez-moi

d'être ainsi: j'ai tout souffert dans la vie de civilisation! j'y ai

tant de fois désiré l'absence de prévoyance et le laisser aller complet

de la pensée! Je voudrais encore quelquefois être bien seul dans le

fond d'un antre noir, comme les lavandières de l'_acqua argentina_, et

chanter quelque chose que je ne comprendrais pas moi-même. Il me faut

faire un immense effort pour passer brusquement, de mes rêveries, à la

conversation raisonnable ou enjouée, comme il convient avec des êtres de

mon espèce et de mon temps.

Je regardais dans les eaux de la villa Pamphili un beau petit canard

de Chine barbotant auprès d'une cascatelle. «Il est donc tout seul?

demandai-je à un jardinier qui passait.--Tiens! il est seul aujourd'hui,

répondit-il avec insouciance. _L'oiseau_ lui aura mangé sa femme ce

matin. Il y en avait ici une belle bande, de ces canards-là; mais il y a

encore plus d'oiseaux de proie, et, ma foi, celui-ci est le dernier.»

Là-dessus, il passa sans s'inquiéter de mettre le pauvre canard à l'abri

de la _serre cruelle_. Je levai les yeux et je vis cinq ou six de ces

brigands ailés décrivant leurs cercles funestes au-dessus de lui. Ils

attendaient d'avoir dépecé sa femelle et d'avoir un peu d'appétit pour

venir le prendre. Je ne saurais vous dire quelle tristesse s'empara de

moi. C'était une image de la fatalité. La mort plane comme cela sur la

tête de ceux qu'on aime. Si elle les prend, qu'a-t-on à faire en ce

monde, sinon de barboter dans un coin, comme ce canard hébété qui se

baigne au soleil en attendant son heure?

L'abandon de ces oiseaux étrangers, objets de luxe dans la demeure

princière, était, du reste, très en harmonie avec celui qui se faisait

sentir dans le parc. La même malpropreté que dans les rues de Rome, les

mêmes souillures sur les fleurs que sur les pavés de la ville éternelle.

Cela sent le dégoût de la vie. Je crois qu'un spleen profond dévore ici

les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est

écrit sur les pierres de leurs maisons à formes coquettes et sur les

riantes perspectives de leurs allées abandonnées. Est-ce la saison

encore pluvieuse et incertaine qui fait ce désert dans des lieux si

beaux? est-ce la dévotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent à

Rome ces hôtes ingrats envers le printemps? On dit que toutes les villas

sont délaissées ou négligées et que celle-ci est encore une des mieux

entretenues. J'ai peine à le croire.

En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frappé pourtant de

l'activité déployée par un vieux jardinier pour la réparation d'un

singulier objet de goût horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable.

On me dit que c'est usité dans plusieurs villas et que cela date de

la renaissance. J'aurai de la peine à vous expliquer ce que c'est.

Figurez-vous un tapis à dessins gigantesques et à couleurs voyantes,

étendu sur une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les

fenêtres du palais. Les dessins sont jolis: ce sont des armoiries de

famille, entourées de guirlandes, de noeuds entrelacés, de palmes, de

chiffres, de couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est

riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce que cette mosaïque

colossale, ou ce tapis fantastique étalé, en plein air, sur une si vaste

esplanade? Il faut en approcher pour le comprendre. C'est un parterre

de plantes basses, entrecoupé de petits sentiers de marbre, de faïence,

d'ardoise ou de brique, le tout cassé en menus morceaux et semé comme

des dragées sur un surtout de table du temps de Louis XV; mais on ne

marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils sont trop durement

cailloutés pour des pieds aristocratiques et trop étroits pour des

personnes d'importance. Cela ne sert uniquement qu'à réjouir la vue et

absorbe toute la vie d'un jardinier émérite. Les compartiments de chaque

écusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les

plantes de la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton

dont on a besoin. Une petite bordure de buis nain ou de myrte, taillée

bien court, serpente autour de chaque détail: c'est d'un effet bizarre

et minutieux; c'est un ouvrage de patience, et toute la symétrie, toute

la recherche, toute la propreté dont les Romains de nos jours sont

susceptibles, paraissent s'être réfugiées et concentrées dans

l'entretien de cette ornementation végétale et gymnoplastique.

II

LES CHANSONS DES BOIS

ET DES RUES

A VICTOR HUGO

Dans une de ses chansons, le poëte dit:

George Sand a la Gargilesse

Comme Horace avait l'Anio.

O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas

même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de

la chanter dignement; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots

limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau

domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine a qui sait les

voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais, moi,

je suis devenu pauvre, et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde,

le chagrin, champ aride, domaine du silence. J'ai perdu en un an trois

êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. L'espérance,

c'était un petit enfant qui me représentait l'avenir; la force,

c'étaient deux amitiés, soeurs l'une de l'autre, qui, en se dévouant à

moi, ravivaient en moi la croyance au dévouement utile.

Il me reste beaucoup pourtant: des enfants adorés, des amis parfaits.

Mais, quand la mort vient de frapper autour de nous ce qui devait si

naturellement et si légitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi

et comme dénué de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est

resté debout, parce que le néant de la vie vous apparaît terrible, parce

qu'on en vient à se dire: «Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout à

l'heure? Qu'est-ce que le dévouement, la tendresse, les soins, s'ils ne

peuvent retenir près de nous ceux que nous chérissons? Pourquoi lutter

contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute

félicité? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies

du coeur et de la pensée, sont aussi fragiles que la propriété des

choses matérielles?»

O maître poëte! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche,

quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et

vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée

d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus

ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui

l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui

s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré.

Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est

la seule possession des choses belles et pures. Moi, j'avais un trésor

de vie, l'espoir! l'espoir de faire vivre ceux qui devaient me fermer

les yeux, l'illusion de compter qu'en les aimant beaucoup, je leur

assurerais une longue carrière. Et, à présent, j'ai les bras croisés

comme, au lendemain d'un désastre, on voit les ouvriers découragés se

demander si c'est la peine de recommencer à travailler et à bâtir sur

une terre qui toujours tremble et s'entr'ouvre, pour démolir et dévorer.

A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non,

George Sand n'a plus la Gargilesse; il n'a plus l'Anio, qu'il a possédé

aussi autrefois tout un jour, et qu'il avait emporté tout mugissant et

tout ombragé dans un coin de sa mémoire, comme un bijou de plus dans un

écrin de prédilection. Il n'a plus rien, le voyageur! il ne veut pas

qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus

de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux

dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait

tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas

artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui _ami_, comme on

dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher

encore, tout en plaignant leur peine.

Marcher! oui, on sait bien qu'il le faut, et que la vie traîne celui qui

ne s'aide pas. Pourquoi donner aux autres, à ceux qui sont généreux et

bienfaisants, la peine de vous porter? n'ont-ils pas aussi leur fardeau

bien lourd? Oui, amis, oui, enfants, je marcherai, je marche; je vis

dans mon milieu sombre et muet comme si rien n'était changé. Et, au

fait, il n'y a rien de changé que moi; la vie a suivi autour de moi son

cours inévitable, le fleuve qui mène à la mort. Il n'y a d'étrange en

ma destinée que moi resté debout. Pourquoi faire? pour chanter, cigale

humaine, l'hiver comme l'été!

Chanter! quoi donc chanter? La bise et la brume, les feuilles qui

tombent, le vent qui pleure? J'avais une voix heureuse qui murmurait

dans mon cerveau des paroles de renouvellement et de confiance. Elle

s'est tue; reviendra-t-elle? et, si elle revient, l'entendrai-je? est-ce

bientôt, est-ce demain, est-ce dans un siècle ou dans une heure qu'elle

reviendra?

Nul ne sait ce qui lui sera donné de douceur ou de force pour fléchir

les mauvais jours. Au fort de la bataille, tous sont braves: c'est si

beau, le courage! «Ayez-en, vous dit-on; tous en ont, il faut en avoir.»

Et on répond: «J'en ai!» Oui, on en a, quand on vient d'être frappé et

qu'il faut sourire pour laisser croire que la blessure n'est pas trop

profonde. Mais après? quand le devoir est accompli, quand on a pressé

les mains amies, quand on a dissipé les tendres inquiétudes, quand on

reprend sa route sur le sol ébranlé, quand on s'est remis au travail, au

métier, au devoir; quand tout est dit enfin sur notre infortune et qu'il

n'est plus délicat d'accepter la pitié des bons coeurs, est-ce donc

fini? Non, c'est le vrai chagrin qui commence, en même temps que la

lutte se clôt. On avance, on écoute, on voit vivre, on essaie de

vivre aussi; mais quelle nuit dans la solitude! Est-ce la fatigue

qui persiste, ou s'est-il fait une diminution de vie en nous, une

déperdition de forces? J'ai peine à croire qu'en perdant ceux qu'on

aime, on conserve son âme entière. A moins que....

Oui, allons, la vie ne se perd pas, elle se déplace. Elle s'élance et

se transporte au delà de cet horizon que nous croyons être le cercle de

notre existence. Nous avons les cercles de l'infini devant nous. C'est

une gamme que nous croyons descendre après l'avoir montée, mais les

gammes s'enchaînent et montent toujours, La voix humaine ne peut

dépasser une certaine tonalité; mais, par la pensée, elle entre

facilement dans les tonalités impossibles, et, d'octave en octave,

l'audition imaginaire, mais mathématique, escalade le ciel. Ceux qui

sont partis vivent, chantent et pensent maintenant une octave plus haut

que nous; c'est pourquoi nous ne les entendons plus; mais nous savons

bien que le choeur sacré des âmes n'est pas muet et que notre partie y

est écrite et nous attend.

Au delà, oui, au delà! Faut-il s'inquiéter de ce peu de notes que nous

avons à dire encore? Et, quand nous avons souhaité le bonsoir au vivant

qui ferme la porte et descend l'escalier, savons-nous si ce mot n'est

pas le dernier que nous aurons dit dans la langue des hommes?

Vivre est un bonheur quand même, parce que la vie est un don; mais il

y a bien des jours, dans notre éphémère existence humaine, où nous

ne sentons pas ce bonheur. Ce n'est pas la faute de l'univers! Les

personnalités puissantes souffrent moins que les autres. Elles

traversent les crises avec une vaillance extraordinaire, et, quand elles

sont forcées de descendre dans les abîmes du doute et de la douleur,

elles remontent, les mains pleines de poésies sublimes.

Tel vous êtes, ô poëte que nous admirons! dans la tempête, vous chantez

plus haut que la foudre, et, quand un rayon de soleil vous enivre, vous

avez l'exubérante gaieté du printemps. Si tout est gris et morne autour

de vous, votre âme se met à l'unisson des heures pâles et lugubres; mais

vous chantez toujours et vous voyez, vous sentez, même sous l'impression

accablante du néant, la profondeur des choses cachées sous le silence et

l'ombre. Ce mutisme intérieur des coeurs brisés, cette surdité subite

de l'esprit fermé à tous les renouvellements du dehors, vous ne les

connaissez pas. Cela est heureux pour nous, car votre voix est un

événement dans nos destinées, et, quand nous n'entendons plus celle de

la nature, vous parlez pour elle et vous nous forcez d'écouter. Il faut

donc s'éveiller, et demander à votre immense vitalité un souffle qui

nous ranime. Nul n'a le droit d'être indifférent quand votre fanfare

retentit. C'est un appel à la vie, à la force, à la croyance, à la

reconnaissance que nous devons à l'auteur du beau dans l'univers. Ne pas

vous écouter, c'est être ingrat envers lui, car personne ne le connaît

et ne le célèbre comme vous.

La poésie, la grande poésie! quelle arme dans les mains de l'homme pour

combattre l'horreur du doute! La philosophie est belle et grande, soit

qu'elle rejette, soit qu'elle affirme l'espérance. Elle aussi fouille

les profondeurs, éclaire les abîmes et relève énergiquement la puissance

intellectuelle. Par elle, celui-ci, qui croit au néant, se dévoue à

tripler les forces de son être pour marquer son passage en ce monde. Par

elle encore, celui-là, qui croit à sa propre immortalité, se rend digne

d'un monde meilleur. Appel à la libre raison sur toute la ligne! Travail

généreux de la pensée qui cherche Dieu toujours, quand même elle le nie!

Mais voici venir la poésie. Celle-ci ne raisonne ni ne discute, elle

s'impose. Elle vous saisit, elle vous enlève au-dessus même de la région

où vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses

audaces et rejeter ses promesses, mais vous n'en êtes pas moins la proie

de l'émotion qu'elle suscite. C'est ce cheval fantastique qui de son vol

puissant sépare les nuées et embrasse les horizons. Le poëte l'appelle

monstrueux et divin. Il est l'un et l'autre, mais qu'on l'aime

classique, comme la Grèce, ou qu'il ait «l'échevèlement des prophètes,»

il a cela d'étrange et de surnaturel que chacun voudrait pouvoir le

monter, et qu'au bruit formidable de sa course, tout frémit du désir de

s'envoler avec lui.

C'est la magie de cet art qui s'adresse à la partie la plus

impressionnable de l'âme humaine, à l'imagination, au sens de l'infini,

et, si le poëte vous arrache ce cri: «C'est grand! c'est beau!» il a

vaincu! Il a prouvé Dieu, même sans parler de lui, car, à propos d'un

brin d'herbe, il a fait palpiter en vous l'immortalité, il a fait

jaillir de vous cette flamme qui veut monter au-dessus du réel. Il ne

vous a pas dit comme le philosophe: «Croyez ou niez, vous êtes libre.»

Il vous a dit: «Voyez et entendez, vous voilà délivré.»

Au delà d'une certaine région où l'esprit humain ne peut plus affirmer

rien, et où il craint de s'affirmer lui-même, le poëte peut affirmer

tout. C'est le voyant qui regarde par-dessus toutes nos montagnes.

Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous

l'enthousiasme de l'inconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en

vous une corde que la raison et la volonté laissaient muette?

Art et poésie, voilà les deux ailes de notre âme. Que la note soit

terrible ou délicieuse, elle éveille l'instinct sublime engourdi qui

s'ignore, ou le renouvelle quand elle le trouve épuisé par la fatigue et

la tristesse. Chantez, chantez, poëte de ce siècle! Jamais vous ne fûtes

si nécessaire à notre génération. Promenez votre caprice dans la tendre

et moqueuse antithèse du rire antique et du rire moderne:

O fraîcheur du rire! ombre pure!

Mystérieux apaisement!

Il vous est permis, à vous, de placer dans votre universelle symphonie

le «mirliton de Saint-Cloud» à côté de la «lyre de Thèbes». Vous avez le

droit de mettre Pégase au vert. Ceux qui s'en fâchent ne sont pas les

vrais tristes; ce ne sont que des gens chagrins qui ne veulent pas que

le poëte joue avec le feu sacré. Les tristes, famille d'amis en deuil,

veulent bien qu'on essaie de tout pour prouver la vie quand même.

Il s'agit de prouver, et là, dans l'expansion brillante comme dans

l'austère rêverie, le poëte prouve du moment qu'il rayonne.

Quel rayonnement dans ces vers à la courte et vive allure, qui nous

versent les senteurs du printemps et les puissantes folies de la nature

en fête! Hélas! je regarde souvent par ma fenêtre les vestiges de ces

jardins des Feuillantines où vous avez été élevé et où l'on a bâti des

maisons neuves. On a respecté de vieux murs couverts de lierre. Des

arbres qui vous ont prêté leur ombre, quelques-uns sont encore debout,

me dit-on. L'hiver les dépouille à cette heure, et je ne sais où se sont

réfugiés les oiseaux. Rien ne chante plus dans ce coin qui abrita et

charma votre enfance. Au dehors, dans les vallons mystérieux qu'on

trouve encore non loin de Paris, la gelée a mordu les ramées. Il n'y a

plus d'autres chansons des bois que le grésillement des feuilles tombées

que le vent balaie. Dans les rues, il n'y a pas de chansons non plus. Ce

beau quartier latin que je traverse chaque soir est devenu vaste, aéré,

monumental. Ses groupes d'étudiants qui emplissaient jadis toute une rue

dans un éclat de rire, sont comme perdus et inaperçus sur ces larges

chaussées plantées d'arbres. Ils sont toujours jeunes, pourtant; le

printemps ne se fait jamais vieux, et le renouveau de chaque génération

est toujours un objet d'attendrissement et de sympathie pour les coeurs

qui ont vécu et souffert. Mais qu'y a-t-il dans cette influence de la

saison où nous sommes?

Je me le demandais l'autre jour en traversant le jardin du Luxembourg,

au coucher du soleil. C'était une belle et douce soirée. Le ciel était

tout rose et l'horizon en feu derrière les branchages noirs. Le grand

bassin aussi était rouge et comme embrasé de tous ces reflets. Le cygne

de la fontaine Médicis était ému et disait de temps en temps je ne sais

quel mot triste et doux. Les enfants étaient gais, eux, franchement

gais, en lançant sur l'eau des flottilles en miniature. La jeunesse

se promenait sagement, presque gravement, et je m'inquiétais de cette

gravité. Parlait-on de vous? sentait-on passer sur cette austérité

du grand jardin, du grand palais, du grand ciel qui peu à peu se

remplissait de brume violette, le vol du coursier que vous déliez et

faites repartir si vigoureusement après l'avoir forcé de brouter la

prairie de l'idylle en fleurs? Moi, je croyais l'entendre soulever des

flots d'harmonie....

Mais un lugubre tonnerre s'éleva des tours de Saint-Sulpice, déjà

effacées dans le brouillard du soir. Une furieuse clameur étouffa le

rire des petits et glaça peut-être le rêve des jeunes. Cette voix rauque

de l'airain me jeta moi-même dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la

voix du siècle? Cloches et canons, voilà notre musique à nous; comment

serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et poëtes, quand

les coryphées de nos villes sont des prêtres ou des soldats, quand la

bénédiction des cathédrales ressemble à un tocsin d'alarme, et quand les

joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la poudre? Du

bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble à

la menace d'un _Dies irae_. Pourquoi le brutal courroux des beffrois?

Ce jour de fête religieuse annonce-t-il le jugement dernier? Avons-nous

tous péché si horriblement qu'il nous faille entendre éclater la fanfare

discordante des démons prêts à s'emparer de nous?--Mais non, ce n'est

rien, ce sont les vêpres qui sonnent. C'est comme cela que l'on prie

Dieu; ce tam-tam sinistre, c'est la manière de le bénir. O sauvages que

nous sommes!

Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces

voix du bronze qui veulent nous rendre sourds, nous et nos enfants, et

il faut que nous écoutions en nous-mêmes l'harmonie de vos vers qui nous

rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui célèbre

et bénit dignement l'auteur du vrai. Ce sera là notre chanson des rues,

celle qu'en dépit du morne hiver qui arrive et des mornes idées qui

menacent, nous chanterons en nous-mêmes pour nous délivrer des paroles

de mort qui planent sur nos toits éplorés.

Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthéon silencieux.

La brume avait tout envahi, mais la lune, perçant ce voile argenté,

enlevait de pâles lumières sur le fronton et sur le dôme qui paraissait

énorme et comme bâti dans les nuages. La place était déserte, et le

monument, qui n'aura jamais l'aspect d'une église, quoi qu'on fasse,

était beau de sérénité avec ses grands murs froids et sa coupole perdue

dans les hautes régions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'élever.

Ce colosse d'architecture n'est rien, en somme, qu'un tombeau voté aux

grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur

cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant

cette tombe. J'avais lu vos radieux poëmes sur la vie, et la vie

m'apparaissait impassiblement éternelle en dépit de nos simulacres

d'éternelle séparation.

Pourquoi des sépultures et des hypogées? me disais-je. Il n'y a pas de

morts. Il y a des amis séparés pour un temps, mais le temps est court,

le temps est relatif, le temps n'existe pas; et, pensant à la flamme

immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les

monstres comme dans les plus humbles pasteurs de brebis, je lui disais

ce que vous dites à la poésie:

Tu ne connais ni le sommeil

Ni le sépulcre, nos péages.

Novembre 1865.

III

LE PAYS DES ANÉMONES

A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN

I

Nohant, 7 avril 1868.

J'étais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Méditerranée,

côtoyant la belle plage doucement déchirée de Villefranche, et causant

de vous sous des oliviers plantés peut-être au temps des Romains. Trois

jours plus tard, nous étions ensemble beaucoup plus loin, dans la région

des styrax[1],--ne confondez plus avec smilax,--et les styrax n'étaient

pas fleuris; mais le lieu était enchanté quand même, et, en ce lieu

vous dites une parole qui me donna à réfléchir. Vous en souvenez-vous?

C'était auprès de la source où nous avions déjeuné avec d'excellents

amis. B..., mon cher B..., aussi bon botaniste que qui que ce soit,

venait de briser une tige feuillée en disant:

--_Suis-je bête!_ j'ai pris une daphné pour une euphorbe!

[Note 1: Le styrax doit croître aussi autour de Grasse. Dites au

cher docteur Maure de vous en procurer.]

Vous vouliez vite cueillir la plante pour m'en éviter la peine. Je vous

dis que je ne la voulais pas, que je la connaissais, qu'elle n'était pas

exclusivement méridionale, et mon fils se souvint qu'elle croissait dans

nos bois de Boulaize, au pays des roches de jaspe, de sardoine et de

cornaline.

A ce propos, vous me dites, avec l'indignation d'un généreux coeur, que

je connaissais trop de plantes, que rien ne pouvait plus me surprendre

ni m'intéresser, et que _la science refroidissait_.

Aviez-vous raison?

Moi, je disais intérieurement:

--Je sais que l'étude enflamme.

Avais-je tort?

Nous avions là-bas trop de soleil sur la tête et trop de cailloux sous

les pieds pour causer. Maintenant, à tête et à pieds reposés, causons.

La science.... Qu'est-ce que la science? Une route partant du connu

pour se perdre dans l'inconnu. Les efforts des savants ont ouvert cette

route, ils en ont rendu les abords faciles, les aspérités praticables;

ils ne pouvaient rien faire de plus, ils n'ont rien fait de plus; ils

n'ont pas dégagé l'inconnu, ce terme insaisissable qui semble reculer à

mesure que l'explorateur avance, ce terme qui est le grand mystère, la

source de la vie.

On peut étudier avec progrès continuel le fonctionnement de la vie chez

tous les êtres: travail d'observation et de constatation très-utile,

très-intéressant. Dès qu'on cherche à saisir l'opération qui _fait_ la

vie, on tombe forcément dans l'hypothèse, et les hypothèses des savants

sont généralement froides.

Pourquoi, me direz-vous, une étude que vous trouvez ardente et pleine

de passion, conduit-elle à des conclusions glacées? Je ne sais pas;

peut-être, à force de développer minutieusement les hautes énergies de

la patience, l'examen devient-il une faculté trop prépondérante dans

l'équilibre intellectuel, par conséquent une infirmité relative. Le

besoin de conclure se fait sentir, absolu, impérieux, après une longue

série de recherches; on fait la synthèse des millions d'analyses qu'on

a menées à bien, et on prend cette synthèse, qui n'est qu'un travail

humain tout personnel, plus ou moins ingénieux, pour une vérité

démontrée, pour une révélation de la nature. Le savant a marché

lentement, il a mesuré chacun de ses pas, il a noblement sacrifié

l'émotion à l'attention; car c'est un respectable esprit que celui du

vrai savant, c'est une âme toute faite de conscience et de scrupule.

C'est le buveur d'eau pure qui se défend de la liqueur d'enthousiasme

que distille la nature par tous ses pores, liqueur capiteuse qui enivre

le poëte et l'égare. Mais le poëte est fait pour s'égarer, son chemin,

à lui, c'est l'absence de chemin. Il coupe à travers tout, et, s'il ne

trouve pas le positif de la science, il trouve le vrai de la peinture et

du sentiment. Tel est un naturaliste de fantaisie, qu'on doit cependant

élever au rang de prêtre de la nature, parce qu'il l'a comprise, sentie

et chantée sous l'aspect qui la fait voir et chérir avec enthousiasme.

Le savant proprement dit est calme, il le faut ainsi. Aimons et

respectons cette sérénité à laquelle nous devons tant de recherches

précieuses, mais ne nous croyons pas obligés de conclure avec le savant

quand il arrive par l'induction à un système _froid_. Ce seul adjectif

le condamne. Rien n'est froid, tout est feu dans la production de la

vie.

Ceci me rappelle une anecdote. Un élève botaniste de mes amis étudiait

la germandrée et se sentait pris d'amour pour cette plante sans éclat,

mais si délicatement teintée. Au milieu de son enthousiasme, en lisant

la description de la plante dans un traité de botanique, excellent

d'ailleurs, il tombe sur cette désignation de la corolle: _fleur d'un

jaune sale_. Je le vois jeter le livre avec colère en s'écriant:

--C'est vous, malheureux auteur, qui avez les yeux sales!

On pourrait en dire autant aux malveillants qui jugent à leur point de

vue les actions et les intentions des autres; mais aux bons et graves

savants qui voient la nature froide en ses opérations brûlantes on

pourrait peut-être dire:

--C'est vous qui avez l'esprit refroidi par trop de travail.

L'auteur de _la Plante_, ce spirituel et poétique Grimard, dont je vous

recommandais le livre, lui aussi a pourtant fait acte de soumission

presque complète aux arrêts des savants sur la loi de la vie dans le

végétal. Quand vous le lirez, vous vous insurgerez à cette page, je le

sais; aussi, pour ne pas vous voir abandonner la pensée d'étudier les

fleurs, je veux me hâter de vous dire que, moi aussi, je proteste, non

contre le système généralement adopté en botanique, mais contre la

manière dont on l'expose et les conclusions arbitraires qu'on en tire.

Je tâcherai de résumer le plus simplement possible, au risque de forcer

un peu le raisonnement pour le rendre plus palpable, et pour vous mettre

plus aisément en garde contre ce que présente de spécieux et même de

captieux ce raisonnement.

Il part d'une observation positive, incontestable. La plante tire ses

organes de sa propre substance; qui en doute? De quoi les tirerait-elle?

Est-il besoin d'affirmer que la patte qui repousse à l'écrevisse ou à la

salamandre amputée est patte d'écrevisse pour l'écrevisse, et patte de

salamandre pour la salamandre? Le merveilleux serait que la nature se

trompât et fit des arlequins.

Cependant les savants se sont crus obligés de constater et d'affirmer le

fait, et ils ont donné, très à tort selon moi, le nom de métamorphisme à

l'opération logique et obligatoire qui transforme le pétale en étamine

après avoir transformé la feuille en pétale, comme si une progression

de fonctions dans l'organisme était un changement de substance. Ils

appellent très-sérieusement l'attention de l'observateur sur ce

changement de formes, de couleurs et de fonctions. Fort bien. Le passage

du pétale à l'étamine saute aux yeux dans le nénufar, comme dans la

rose des jardins le passage de l'étamine au pétale. Dans le nénufar, la

nature travaille elle-même à son perfectionnement normal; dans la rose,

elle subit le travail inverse que lui impose la culture pour arriver à

un perfectionnement de convention; mais, de grâce, avec quoi, dans l'un

et l'autre cas, la fleur arriverait-elle à se faire féconde ou stérile?

Et, dans tout être organisé, animal ou plante, de quoi se forment

l'organisation et la désorganisation, sinon de la propre substance,

enrichie ou égarée, de l'individu?

Cette simple observation a fait trop de bruit dans la science et a

produit une doctrine que voici: la plante serait un pauvre être soumis

à d'étranges fatalités; elle ne serait en état de santé normale qu'à

l'état inerte. Reste à savoir quel est le savant qui surprendra ce

moment d'inertie dans la nature organisée! Mais continuons. Du moment

que la plante croît et se développe, elle entre dans une série continue

d'_avortements_. Le pétiole est un avortement de la tige, la feuille un

avortement du pétiole; ainsi du calice, du périanthe et des organes de

la reproduction. Tous ces avortements sont maladifs, n'en doutons pas,

car la floraison est le dernier, c'est la maladie mortelle. Les feuilles

devenues pétales se décolorent; oui, la science, hélas! parle ainsi. Ces

brillantes livrées de noces, la pourpre de l'adonis, l'azur du myosotis,

décoloration, maladie, signe de mort, agonie, décomposition, heure

suprême, mort.

Tel est l'arrêt de la science. Elle appelle sans doute mort le travail

de la gestation, puisqu'elle appelle maladie mortelle le travail de la

fécondation. Il n'y a pas à dire: si jusque-là tout est avortement,

atrophie, efforts trompés, le rôle de la vie est fini au moment où la

vie se complète. La nature est une cruelle insensée qui ne peut procéder

que par un enchaînement de fausses expériences et de vaines tentatives.

Elle développe à seule fin de déformer, de mutiler, d'anéantir;

toutes les richesses qu'elle nous présente sont des appauvrissements

successifs. La plante veut se former en boutons, elle vole la substance

de son pédoncule pour se faire un calice dont les pétales vont devenir

les voleurs à leur tour, et ainsi de suite jusqu'aux organes, qui sont

apparemment des monstruosités, et que la mort va justement punir,

puisqu'ils sont le résultat d'un enchaînement de crimes.

Pauvres fleurs! qui croirait que votre adorable beauté ait pu inspirer

une doctrine aussi triste, aussi amère, aussi féroce?

Rassurons-nous. Tout cela, ce sont des mots. Les mots, hélas! _words,

words, words!_ quel rôle insensé et déplorable ils jouent dans le monde!

A combien de discussions oiseuses ils donnent lieu! Et que fais-je en

ce moment, sinon une chose parfaitement puérile, qui est de réfuter des

mots? Pas autre chose, car, au fond, les savants ne croient pas les

sottises que je suis forcé de leur attribuer pour les punir d'avoir si

mal exprimé leur pensée. Non, ils ne croient pas que la beauté soit une

maladie, l'intelligence une névrose, l'hymen une tombe; ce serait une

doctrine de fakirs, et ils sont par état les prêtres de la vie, les

instigateurs de l'intelligence, les révélateurs de la beauté dans les

lois qui président à son rôle sur la terre.... Mais ils disent mal;

ils ont je ne sais quel fatalisme dans le cerveau, je ne sais quelle

tristesse dans la forme, et parfois l'envie maladive d'étonner le

vulgaire par des plaisanteries sceptiques, comme si la science avait

besoin d'esprit!

Supposons qu'ils eussent retourné la question et qu'ils l'eussent

présentée à peu près ainsi:

«Comme la nature a pour but la fécondation et la reproduction de

l'espèce, la plante tend dès l'état embryonnaire à ce but, qui est le

complément de sa vie. Ce qu'elle doit produire, c'est une fleur pour

l'hyménée, un lit pour l'enfantement. Elle commence par un germe, puis

une tige, puis des feuilles, qui sont, ainsi que le calice, le périanthe

et les organes, une succession de développements et de perfectionnements

de la même substance. Il serait presque rationnel de dire que l'effort

de la plante pour produire des organes passe par une série d'ébauches,

et que la tige est un pistil incomplet, les feuilles des étamines

avortées; mais supprimons ce mot d'avortement, qui n'est jamais que le

résultat d'un accident, et ne l'appliquons pas à ce qui est normal,

car c'est torturer l'esprit du langage et outrager la logique de la

création. Quand une fleur nous présente constamment le caractère

d'organes inachevés qui semblent inutiles, rappelons-nous la loi

générale de la nature, qui crée toujours _trop_, pour conserver _assez_,

observons la ponte exorbitante de certains animaux, et, sans sortir de

la botanique, la profusion de semence de certaines espèces.

»Que l'on suppose la nature inconsciente ou non, qu'on la fasse procéder

d'un équilibre fatalement établi ou d'une sagesse toute maternelle, elle

fonctionne absolument comme si elle avait la prévision infinie. Donc,

si certaines plantes sont pourvues d'organes stériles à côté d'organes

féconds, c'est que ceux-ci ont pris la substance de ceux-là dans la

mesure nécessaire à leur accroissement complet. Cette plante, en vertu

d'autres lois qui sont au profit d'autres êtres, de quelque butineur

ailé ou rampant, est exposée à perdre ses anthères avant leur formation

complète. La nature lui fournit des rudiments pour les remplacer, et

leur avortement, loin d'être maladif, prouve l'état de santé de l'organe

qui les absorbe. Dirons-nous que la floraison exubérante des arbres à

fruit est une erreur de la nature? La nature est prodigue parce qu'elle

est riche, et non parce qu'elle est folle.

»Nous voulons bien,--je fais toujours parler les savants à ma guise, ne

leur en déplaise,--nous voulons bien ne pas l'appeler généreuse, pour

ne pas nous égarer dans les questions de Providence, qui ne sont pas

de notre ressort et dont la recherche nous est interdite; mais, s'il

fallait choisir entre ce mot de généreuse et celui d'imbécile, nous

préférerions le premier comme peignant infiniment mieux l'aspect et

l'habitude de ses fonctions sur la planète. Donc, nous rejetons de notre

vocabulaire scientifique les mots impropres et malsonnants d'avortement

et de maladie appliqués aux opérations normales de la vie.»

Les savants eussent pu exprimer cette idée en de meilleurs termes; mais

tels qu'ils sont, vulgaires et sans art, ils valent mieux que ceux dont

ils se sont servis pour dénaturer leur pensée et nous la rendre obscure,

puérile et quelque peu révoltante.

N'en parlons plus, et chérissons quand même la science et ses adeptes.

Je veux vous dire d'où je tire mon affection et mon respect pour les

naturalistes, car c'est ici le lieu de répondre complètement à votre

objection: _la science refroidit_.

Je n'ai pas la science, c'est-à-dire que je n'ai pas pu suivre tout le

chemin tracé dans le domaine du connu. Une application tardive, d'autres

devoirs, des nécessités de position, peu de temps à consacrer au plaisir

d'apprendre, le seul vrai plaisir sans mélange, peu de mémoire pour

reprendre les études interrompues sans être forcé de tout recommencer,

voilà mes prétextes, je ne veux pas dire mon excuse. J'ai à peine

parcouru les premières étapes de la route, et j'ai encore les joies

de la surprise quand je fais un pas en avant. Je dois donc parler

humblement et vous répéter: Je ne sais pas si vraiment on se refroidit

et pourquoi on se refroidit quand on a fait le plus long trajet

possible. Pour vous expliquer la froide hypothèse de tout à l'heure,

j'ai été obligé de recourir à des hypothèses; mais j'ai un peu d'étude,

et je peux vous dire à coup sûr que l'étude enflamme. Or, l'étude nous

est donnée par ceux qui savent, et il est impossible de renier et

de méconnaître les initiateurs à qui l'on doit de vives et pures

jouissances.

Ces jouissances, vous ne les avez pas bien comprises, et pourtant elles

n'ont rien de mystérieux. Vous me disiez: «J'aime les fleurs avec

passion, j'en jouis plus que vous qui cherchez la rareté, et trouvez

_sans intérêt_ les bouquets que je cueille pour vous tout le long de la

promenade.»

D'abord un aveu. Vous me saignez le coeur quand vous dévastez avec votre

charmante fille une prairie _émaillée_ pour faire une botte d'anémones

de toutes nuances qui se flétrit dans nos mains au bout d'un instant.

Non, cette fleur cueillie n'a plus d'intérêt pour moi, c'est un cadavre

qui perd son attitude, sa grâce, son milieu. Pour vous deux, jeunes et

belles, la fleur est l'ornement de la femme: posée sur vos genoux, elle

ajoute un ton heureux à votre ensemble; mêlée à votre chevelure, elle

ajoute à votre beauté; c'est vrai, c'est légitime, c'est agréable à

voir; mais ni votre toilette, ni votre beauté n'ajoutent rien à

la beauté et à la toilette de la fleur, et, si vous l'aimiez pour

elle-même, vous sentiriez qu'elle est l'ornement de la terre, et que là

où elle est dans sa splendeur vraie, c'est quand elle se dresse élégante

au sein de son feuillage, ou quand elle se penche gracieusement sur son

gazon. Vous ne voyez en elle que la face colorée qui étincelle dans la

verdure, vous marchez avec une profonde indifférence sur une foule de

petites merveilles qui sont plus parfaites de port, de feuillage et

d'organisme ingénieusement agencé que vos préférées plus voyantes.

Ne disons pas de mal de ces princesses qui vous attirent, elles sont

séduisantes: raison de plus pour les laisser accomplir leur royale

destinée dans le sol et la mousse qui leur ont donné naissance.

Cueillez-en quelques-unes pour vous orner, vous méritez des couronnes,

ou pour les contempler de près, elles en valent la peine. Laissez-m'en

cueillir une pour observer les particularités que le terrain et le

climat peuvent avoir imprimées à l'espèce; mais laissez-la-moi cueillir

moi-même, car sa racine ou son bulbe, ses feuilles caulinaires, sa tige

entière et son feuillage intact, m'intéressent autant que sa corolle

diaprée. Quand vous me l'apportez écourtée, froissée et mutilée, ce

n'est plus qu'une fleur, chère dévastatrice, vous avez détruit la

plante.

A l'aspect d'une plante nouvelle pour moi, ou mal classée dans mon

souvenir, ou douteuse pour ma spécification, je serai plus barbare,

j'achèverai quatre ou cinq sujets, afin de pouvoir analyser, ce qui

nécessite le déchirement de la fleur, et de pouvoir garder un ou deux

types, on a toujours un ami avec qui l'on aime à échanger ses petites

richesses. L'étude est chose sacrée, et il faut que la nature nous

sacrifie quelques individus. Nous la paierons en adoration pour ses

oeuvres, et ce sera une raison de plus pour ne pas la profaner ensuite

par des massacres inutiles.

Oui, des massacres, car qui vous dit que la plante coupée ou brisée ne

souffre pas? C'est une question qui se pose dans la botanique, et sur

laquelle cette fois nos chers savants ont dit d'excellentes choses. Tout

les porte à croire à la sensibilité chez les végétaux. Ils supposent

cette sensibilité relative, sourdement et obscurément agissante. Du plus

ou du moins de souffrance, ils ne savent rien, pas plus que du degré de

vitalité, de terreur ou de détresse que garde un instant la tête humaine

séparée de son corps. Ce que nous voyons, c'est que le végétal saigne

et pleure à sa manière. Il se penche, il se flétrit, il prend un

ramollissement qui est d'aspect infiniment douloureux. Il devient froid

au toucher comme un cadavre. Son attitude est navrante; la main humaine

l'étouffe, le souffle humain le profane. N'avait-il pas le droit de

vivre, lui qui est beau, par conséquent nécessaire, utile même en ses

terribles énergies, selon que ses propriétés sont plus ou moins bien

connues de l'homme qui les interroge? Assez de dévastations inévitables

poursuivent la plante sur la surface de la terre habitée, et quand

même la culture, qui multiplie et accumule certains végétaux pour les

utiliser à notre profit, ne les atteindrait pas, la dent des ruminants

et des rongeurs, les pinces ou les trompes des insectes, leur

laisseraient peu de repos. C'est ici que la prodigalité de la nature et

l'ardeur de la vie éclatent. Elles sont assez riches pour que tout ce

que la plante doit nourrir soit amplement pourvu sans que la plante

cesse de renouveler l'inépuisable trésor de son existence.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 1 / 14 段