On courait la poste au Pérou sur les épaules d’hommes destinés à ce
service. Leur diligence à parcourir une distance qui ne devait pas
excéder un mille, était si étonnante, qu’elle égalait la vîtesse d’un
cheval. Ce qui surprenait davantage, c’était leur adresse à décharger
sans s’arrêter le voyageur qu’ils portaient, pour le jeter sur les
épaules du courrier qui les remplaçait.
Lors de la conquête que les Espagnols firent de cet empire en 1527, les
chemins étaient magnifiques. Ils remarquèrent surtout que celui qui
conduisait de Cusco à Quito, dans une étendue de près de cinq cents
lieues, était aligné avec soin, pavé avec solidité, bordé d’arbres
appelés _molly_, aux pieds desquels coulaient deux ruisseaux. Ce chemin
était aussi revêtu de chaque côté de murailles parfaitement construites
pour retenir les terres. L’imagination est surprise des travaux qu’il a
fallu entreprendre pour venir à bout d’un projet aussi vaste, soit en
perçant des montagnes ou comblant des précipices, d’autant plus que les
Péruviens étaient privés de machines propres à transporter les
pierres[207] pour la construction des édifices établis de distance en
distance sur les routes. L’étonnement redouble en considérant la
hardiesse de ces ponts suspendus par des cordages avec lesquels la
communication entre Lima et Quito fut rendue si facile. L’Europe peut
imiter ces entreprises gigantesques avec la supériorité que donne
l’industrie aux peuples civilisés, sans rien ôter à la gloire de ces
nations qui, n’ayant pas les mêmes avantages, ne trouvaient aucun
obstacle pour se frayer un passage à travers les montagnes les plus
élevées et les plus inaccessibles du globe.
[207] Les moindres avaient dix pieds carrés.
Quant aux courriers appelés chasqui, leur emploi consistait à porter les
ordres de l’Inca aux gouverneurs des provinces. Placés au nombre de six
dans de petites cabanes distantes l’une de l’autre d’un quart de lieue,
les uns veillaient constamment pour être prêts à porter sans délai, à la
station voisine, le message qu’ils recevaient de vive voix d’aussi loin
qu’ils pouvaient l’entendre, afin de le transmettre de la même manière;
les autres, pendant ce tems se livraient au repos que ce service
fatigant et continu leur rendait si nécessaire. On conçoit avec quelle
rapidité les volontés du monarque parvenaient sur tous les points de
l’empire.
Quelle ressource offrait encore aux Péruviens leurs nœuds ou quipos. La
différence des couleurs, la variété des contextures, avaient une
signification très-multipliée, qui donnait les moyens de correspondre
plus secrétement. Les quipos étaient composés de petits cordons de laine
de toutes couleurs arrangés et contournés en divers sens. On attachait à
chacune de ces formes, de ces couleurs, la signification des choses les
plus essentielles. Ainsi, un rond fait avec de la laine blanche ou jaune
représentait la lune ou le soleil. Les Péruviens correspondaient par la
voix; mais, lorsque la commission devait être secrète, ils se donnaient
l’un l’autre une espèce de quipos; c’était alors un chiffre convenu
entre l’Inca et le gouverneur auquel il était adressé.
La maîtresse de Pizarre trouvait les nœuds pour exprimer la pensée bien
insuffisans auprès des caractères européens. _Ce langage_, disait-elle,
_était trop borné pour rendre ce que je ressentais pour mon amant_.