Les messages se font en Turquie par le moyen des coureurs. C’est une
coutume commune à tous les peuples dont les relations habituelles sont
moins multipliées qu’en Europe. Si on voulait ajouter foi à certains
récits, les individus que le Grand-Seigneur emploie à ce service ne
devraient leur agilité qu’à l’extirpation de la rate qu’ils seraient
forcés de subir. C’est sans doute de cette croyance populaire qu’est
venue la façon de parler: courir comme un ératé. Mais, sans nous arrêter
à cette absurde supposition, nous ajouterons que ces courriers du
Grand-Seigneur, appelés valachi, vont avec une diligence incroyable.
Pour éprouver moins de fatigue, _ils se serrent_, dit Montaigne, _à
travers le corps, bien estroitement, d’une bande large, comme font assez
d’aultres_. Ils ont le singulier privilége de démonter le premier
cavalier qu’ils rencontrent, et de n’éprouver aucun refus dans cet acte
arbitraire. Ils se servent de ce cheval jusqu’à ce qu’il se présente une
nouvelle occasion d’en changer. Ils achèvent ainsi leur course, sans
dépense pour le Sultan, sans charges pour le peuple, et sans fatigue
pour eux-mêmes. Quelques individus, de tems à autre, sont victimes de
cette mesure despotique; car il est rare que ces messagers ne profitent
pas de leurs droits ou manquent d’occasion d’en user. Mais l’empire
absolu du Sultan sur ses sujets les rend peu sensibles à ces
contre-tems.
Les lettres qu’on expédie de Londres pour l’Inde, se rendent à Vienne
par Hambourg en 10 jours; la distance est de 806 milles; de Vienne à
Constantinople, dont le trajet est du 800 milles, quelquefois en 16
jours. Cette différence est causée par la fonte des neiges et l’état des
routes; enfin, de Constantinople à Bassora, qui en est éloignée de 1800
milles (600 lieues), par l’Arménie et le Diarberk. Les Tartares, qui
font le service de courriers en Turquie, et qui jouissent du singulier
privilége de démonter les cavaliers qu’ils rencontrent, font
ordinairement à présent ce long voyage sur des chevaux entretenus par le
gouvernement. Ils s’embarquent sur le Tigre pour faire les 400 milles
qui restent de Bagdad à Bassora: ce trajet, qu’ils effectuent en 4
jours, en prend seize lorsqu’ils reviennent et remontent l’Euphrate,
moins rapide que le Tigre.
Le service des dépêches a lieu aussi d’Alep à Bassora par les Tartares,
qui mettent seize jours à faire ce trajet sur leurs dromadaires[193].
[193] Chaque journée est de 16 à 18 lieues.
On voyage dans le désert de l’Inde à cheval ou en mohaffa, espèce de
petites voitures placées comme des paniers sur le dos d’un chameau, et
couvertes de rideaux supportés par un piquet établi comme un mât sur la
selle.
En Tartarie, ce sont les chevaux entretenus aux dépens du grand cham qui
font le service de la poste. Parmi ces chevaux aussi vigoureux
qu’endurcis à la fatigue, on choisit les mieux exercés à la course pour
les courriers du prince. Les clochettes que l’on place en France au cou
des chevaux, sont attachées à la ceinture des courriers tartares. Le
bruit qu’elles produisent d’assez loin, suffit pour donner le tems à
celui qui doit continuer la course de se tenir prêt à recevoir les
dépêches pour les transporter à son tour à la station suivante.
Lorsque la distance à parcourir n’est pas très-considérable, on emploie
des coureurs à ce service: cette coutume était usitée chez les Romains,
où des messagers à pied transmettaient les lettres de certaines villes
de l’empire.
Une autre manière de voyager se remarque parmi les Tartares anguris: ils
ne montent que des buffles[194].
[194] Il en est ainsi du roi de Baly et des seigneurs de sa cour.
Pendant que le capitaine Sarris était à Moka, il reçut la visite du Roi
de Rahaïta, sur la côte l’Abyssinie, qui montait une vache.
_Aux Indes de deçà_, dit Montaigne, _c’estoit anciennement le principal
et royal honneur de chevaucher un éléphant; le second, d’aller en coche
traîné à quatre chevaux; le tiers, de monter un chameau; le dernier et
plus vil degré, d’être porté par un cheval seul. Quelqu’un de nostre
temps escrit avoir veu, en ce climat là, des pays où on chevauche les
bœufs avecques bastines, estriers et brides, et s’estre bien trouvé de
leur posture_.
Mais la manière la plus usitée de voyager, c’est de se faire porter en
palanquin, espèce de pavillon sur un brancard plus ou moins élégant,
selon la condition des particuliers. Sa forme ordinaire est celle d’un
coffre, de 6 pieds de haut, sur trois et demi de large: il est entouré
de persiennes. On peut s’y coucher facilement en reposant sa tête sur
une planche en pente; mais il faut se tenir dans le milieu pour être
bien porté.
Le palanquin est soutenu par un bambou qui avance de trois ou quatre
pieds de chaque bout et qui est fixé très-solidement dans le milieu;
c’est là que les boës ou porteurs y placent leurs épaules de manière à
se croiser: ils sont toujours au nombre de six, trois sur le devant et
autant sur le derrière. Ces boës n’ont pas d’autre métier. Ils font
ordinairement deux lieues par heure, courent plus qu’ils ne marchent, et
se relayent sans qu’on s’en aperçoive. S’ils trouvent un étang, ils s’y
mouillent les pieds et le visage, pour reprendre des forces. La journée
d’un boës est de douze ou quatorze lieues. On en prend toujours une
douzaine, et on les établit par relais: c’est la poste du pays. Le prix
d’un palanquin à Madras est de deux roupies et demie par jour.
Les grands et les femmes de qualité, lorsqu’ils voyagent, choisissent de
préférence des éléphans, sur le des desquels on dispose de larges
pavillons richement ornés. On les emploie aussi à traîner les
voitures[195]. La charge d’un éléphant est de trois ou quatre mille
livres. Ces animaux, lorsqu’on les monte, ne bronchent jamais; mais, en
revanche, leurs mouvemens ne sont pas très-doux. Ils font au pas
ordinaire autant de chemin qu’un cheval au petit trot, et autant que les
chevaux au galop, lorsqu’ils accélèrent leur marche. La journée d’un
éléphant est de 20 lieues; quand on le presse, il peut en faire 30 et
même 40[196].
[195] La voiture de cérémonie de l’empereur des Birmans, prise par les
troupes anglaises au commencement de la campagne [1825], est arrivée
en Angleterre. Tout est extraordinaire dans cette voiture dont l’or
forme la base, et qui est couverte de milliers de diamans et des
pierres les plus précieuses. Elle a 25 à 30 pieds de hauteur; elle
est traînée par des éléphans. C’est un chef-d’œuvre qu’il eût été
difficile de surpasser en Europe.
[196] Chardin prétend que l’éléphant en marchant ne fait pas plus de
bruit qu’une souris, qu’il va fort vîte, et que, s’il vient derrière
vous, il est sur vos talons avant que vous vous en aperceviez.
(_Bernardin de Saint-Pierre._)
Les routes dans l’Inde sont assez belles et formées d’une espèce de
brique. Elles sont très-fréquentées par les habitans qui visitent sans
cesse les pagodes qu’on y trouve en très-grand nombre, soit à pied, à
cheval, ou en gadi, espèce de voiture attelée de bœufs. Les grandes
routes, anciennement tracées, étaient divisées par stades de dix en dix,
pour guider les voyageurs et marquer les distances. On avait construit
des lieux de repos pour les caravanes, auprès desquels on creusait des
étangs et des puits, afin de remédier, autant que possible, à la disette
d’eau. Un passeport, toujours écrit en malabare, en persan, et en
talinga, est indispensable pour parcourir ces contrées: les pions
l’exigent strictement des voyageurs.
A Madras, la plupart des routes sont spacieuses, bien entretenues et
bordées, de distance en distance de rangées d’arbres, soit de bamboues,
de cocotiers, de palmiers ou autres plantes élevées. La route qui
conduit au fort Grammont, éloigné de 4 lieues de la ville, est surtout
très-remarquable. On est étonné de la quantité de voitures, cabriolets,
de palanquins qui circulent au déclin du jour; de la beauté et de la
parure des chevaux arabes que montent les Anglais; et de l’attelage de
certaines voitures indiennes conduites par des bœufs superbes, richement
caparaçonnés et dont les cornes sont peintes et souvent dorées.
L’industrie et le commerce si actif de l’Inde exigeaient des moyens
faciles de correspondre. Les Anglais qui en sentaient la nécessité, les
établirent ou les perfectionnèrent. Les présidences de Calcutta, de
Madras et de Bombay firent, à cet effet, des réglemens de poste, en
1793, sous la surintendance générale de Charles Elphinstone. Des relais
de tapals furent établis à 7 ou 8 milles de distance l’un de l’autre, et
leur diligence surpassa toute attente.
Cette organisation régulière a servi au Nabab d’Arcate pour entretenir
des relations avec les provinces méridionales: ses lettres ont
généralement parcouru cent milles en vingt-quatre heures[197]. Les
coureurs employés à ce service, toujours au nombre de deux, portent
chacun un sac de cuir placé sur le dos comme le havresac d’un soldat.
Ils ont aussi une torche allumée pendant la nuit, et le jour un bassin
en cuivre, sur lequel ils frappent continuellement pour effrayer les
animaux féroces, très-redoutables dans ces climats.
[197] La facilité des communications entre les diverses parties de
l’Inde est si grande aujourd’hui, qu’un courrier du gouvernement qui
part de Calcutta pour Ceylan, par la voie de Madras, arrive à sa
destination en 8 jours et 3/4 d’heure. La distance est de 1044
milles: la poste fait ordinairement cette route en onze jours. Un
courrier extraordinaire, expédié de Bombay à Calcutta par terre, se
rend dans cette dernière ville en 18 jours et demi: la distance
entre les deux villes est de 1308 milles.
Dans les provinces qui appartiennent à la Compagnie, le produit des
lettres lui rend, comme en Angleterre, un bénéfice considérable. On
paie, par exemple, de Bombay à Pouna 50 reas pour une lettre simple. Le
port augmente en raison du poids[198].
[198] De Bombay à Tajala pour Roupies 1 quartz 50 reas.
Id. à Hyderabad, » 2 »
Id. à Mazulipatan, » 3 »
Id. à Madras, 1 50
Id. à Calcutta, 1 2 25
Il avait été question de correspondre par terre avec l’Angleterre, mais
les frais de cette entreprise en firent rejeter l’exécution. On y
trouvait cependant un avantage réel, puisque les dépêches seraient
parvenues par cette voie en 49 jours au Bengale, et en cinquante et un
jour à Madras ou à Bombay, tandis qu’il faut par mer quatre mois pour
arriver au Bengale, cent jours pour aller à Madras et trois mois vingt
jours pour se rendre à Bombay.
L’entreprise des bateaux à vapeur, qui sera bientôt en activité, offre
des résultats autrement avantageux. Elle ne peut manquer de trouver
auprès des capitalistes des colonies de l’Angleterre aux Indes, la
protection que la métropole accorde à toutes les découvertes utiles à la
prospérité nationale. Nous avons vu que déjà les négocians de Calcutta
avaient répondu à cet appel par des souscriptions. Les tentatives qu’ils
ont faites dans ce genre et qui ont été couronnées du plus heureux
succès, ne laissent plus d’incertitude sur la stabilité de ce nouveau
moyen de correspondance. Le premier bateau à vapeur, qui ait été
construit aux Indes, se nomme la Diana[199]. Il a exécuté, de la manière
la plus satisfaisante, le trajet de Calcutta à Chinsarab.
[199] Il a été lancé à l’eau le 12 juillet 1823, à Kidderpon, près de
Calcutta.
Le voyage à travers l’Isthme de Suez est regardé de plus en plus comme
un faible obstacle à tout projet de communication avec la Méditerranée.
Dans tous les cas, le trajet par le cap de Bonne-Espérance deviendrait
et moins long et plus régulier que la navigation actuelle, par la voie
des bâtimens à vapeur, si surtout on pouvait en améliorer la
construction, comme tout semble le présager[200].
[200] M. Brown, anglais, se propose d’introduire, au lieu de vapeur
dans le cylindre, du gaz hydrogène qui, étant détruit par la
combustion, produirait un vide complet dans lequel le piston se
plongerait avec une force irrésistible. On introduirait de nouveau
du gaz, ce qui produirait l’effet d’élever le piston, et ensuite le
gaz serait détruit comme la première fois. La machine ne pèserait
que 25 à 30 quintaux. Un petit fourneau tiendrait lieu de la
chaudière à vapeur, et l’on calcule que 5 barils d’huile seraient
suffisans pour conduire un vaisseau dans l’Inde.
Au Mogol il n’y a que les princes ou les grands personnages qui puissent
se faire suivre par des chevaux, des bœufs ou des chameaux. Les palekis,
voitures du pays, sont à deux roues, tirés par des bœufs, ayant une
impériale en forme de toit incliné. Ces voitures servent pour les grands
voyages.
C’est une profession assez commune au Mogol que celle de louer des bœufs
et de les conduire pour toute espèce de transport. Il y a aux Indes des
castes entières qui n’embrassent point d’autre métier.