Ce n’est pas dans cette partie du monde où nous devons chercher quelque
régularité dans l’organisation des divers moyens substitués aux postes.
Il y a cependant, dans les états de Tunis et d’Alger, des relations
établies; et ce sont les Maures de la campagne habitués à supporter les
plus rudes fatigues, qui servent de messagers; mais ils sont d’une
stupidité sans exemple[190].
[190] _M. de Chénier rapporte que l’un d’eux, qui attendait ses
dépêches dans un appartement où il y avait une glace, crut, en
voyant son image réfléchie que c’était un autre courrier qui
attendait, comme lui, d’autres dépêches dans une chambre voisine. Il
demanda où allait ce courrier, et on lui répondit, en plaisantant,
qu’il se rendait à Mogadore. Et bien, dit-il, nous irons ensemble;
et il en fit aussitôt la proposition au camarade qui gesticulait,
comme lui, dans le miroir, et ne répondait pas. Il était près de se
fâcher, lorsqu’il vit, dans la même glace, une personne qui entrait
dans l’appartement. Etonné de son erreur, il eut bien de la peine à
se persuader, malgré ses yeux et ses doigts, qu’il pût se voir,
disait-il, à travers une pierre._
On pourrait citer des traits d’une pareille stupidité, au sein même
des nations les plus civilisées, et le recueil des anas pourrait
être facilement grossi d’exemples de ce genre.
M. Le Vaillant a remarqué que les Hottentots avaient un sûr moyen de
s’entendre, par la manière dont ils disposaient des feux sur certains
lieux élevés. _Les feux de nuit_, dit-il, _sont un langage particulier
que connaissent et pratiquent la plupart des nations sauvages, mais
aucun n’a porté cet art si loin que les Houzouanas, parce qu’aucun n’a
autant besoin de l’étendre et de le perfectionner. Faut-il annoncer une
victoire ou une défaite, une arrivée ou un départ, une maraude heureuse
ou un besoin de secours, en un mot une nouvelle quelconque, ils savent,
en un instant, notifier tout cela, soit par le nombre de leurs feux,
soit par la manière dont ils les disposent. Ils ont même l’industrie de
varier leurs feux de tems en tems, de peur que les nations ennemies
venant à les reconnaître, elles ne les emploient par surprise et par
trahison. J’ignore en quoi consiste cette langue si habilement inventée,
tout ce que je puis dire, c’est que les feux allumés à vingt pas l’un de
l’autre, de manière à former un triangle équilatéral, annoncent un
ralliement_.
Nous retrouvons chez ces peuplades, les mêmes procédés que nous avons
observés en parlant des premiers essais tentés avant l’institution des
postes. En se reproduisant encore, ils seront une nouvelle preuve, que
parmi les tribus qui n’ont fait aucun pas vers la civilisation, les
mêmes besoins, les mêmes causes, font naître les mêmes pratiques. Si,
chez les Hottentots, on remarque ce procédé porté à un plus grand degré
de perfection, cela tient à l’organe de la vue, qui rend ces insulaires
capables de découvrir, à des distances incroyables, des objets
imperceptibles pour des yeux moins exercés que les leurs[191]. De là cet
avantage qui les distingue dans les dispositions multipliées de leurs
feux.
[191] Bernardin de Saint-Pierre parle d’un homme qui prétendait avoir
trouvé le secret d’annoncer l’arrivée des vaisseaux, lorsqu’ils
étaient à 60 ou 80 lieues des ports et même plus loin. Il en avait
fait, ajoutait-il encore, l’expérience plusieurs fois à l’Ile de
France, devant divers témoins, qui avaient signé le mémoire qu’il
présenta au ministre de la marine, en France. En effet, l’expérience
eut lieu à Brest, devant des commissaires, et elle ne réussit pas.
_J’ai pensé_, dit l’auteur des Etudes de la Nature, _que cet
observateur avait pu, dans quelque circonstance favorable et commune
dans le ciel des tropiques, avoir la vue des vaisseaux par la
réflexion des nuages. Ce qui me confirme dans cette idée, c’est un
phénomène très-singulier qui m’a été raconté par notre célèbre
peintre Vernet, mon ami. Etant dans sa jeunesse en Italie, il se
livrait particulièrement à l’étude du ciel, plus intéressante, sans
doute, que celle de l’antique, puisque c’est des sources de la
lumière que partent les couleurs et les perspectives aériennes qui
font le charme des tableaux ainsi que de la nature. Vernet, pour en
fixer les variations, avait imaginé de peindre sur les feuillets
d’un livre toutes les nuances de chaque couleur principale, et de
les marquer de différens numéros. Lorsqu’il dessinait un ciel, après
avoir esquissé les plans et les formes des nuages, il en notait
rapidement les teintes fugitives sur son tableau, avec des chiffres
correspondant à ceux de son livre, et il les coloriait ensuite à
loisir. Un jour, il fut bien surpris d’apercevoir dans les cieux la
forme d’une ville renversée; il en distinguait parfaitement les
clochers, les tours, les maisons. Il se hâta de dessiner ce
phénomène, et, résolu d’en connaître la cause, il s’achemine,
suivant le rumb de vent, dans les montagnes. Mais quelle fut sa
surprise de trouver, à 7 lieues de là, la ville dont il avait vu le
spectre dans les cieux, et dont il avait le dessin dans son
portefeuille_.
Au Congo, les missionnaires rapportent qu’on voyage dans des hamacs
portés par des nègres. Quand on veut faire diligence, on les établit par
relais, et ils avancent avec la rapidité des meilleurs chevaux. C’est
aussi la manière de voyager dans d’autres contrées de l’Afrique,
entr’autres dans le royaume d’Ardra, où les chemins sont très-commodes;
et, quoiqu’il y ait beaucoup de chevaux, les nègres, de ces contrées, ne
montent que des bœufs pour parcourir les plus grandes distances et se
trouvent très-bien de cette façon d’aller.
Moore assure avoir vu un Africain qui montait une autruche, et se
rendait ainsi, avec rapidité, d’un lieu à un autre très-éloigné. _J’ai
vu des autruches apprivoisées_, dit M. de la Caille, _que des nègres
employaient en place de chevaux. Elles n’avaient pas plutôt senti le
poids du cavalier, qu’elles se mettaient à courir de toutes leurs
forces, et leur faisaient faire le tour de l’habitation, sans qu’il fût
possible de les arrêter, autrement qu’en leur barrant le chemin. La
charge de deux hommes n’est pas disproportionnée à leur force, et
lorsqu’on les excite, elles étendent leurs aîles, comme pour prendre le
vent, et s’abandonnent à une telle vitesse, qu’elles semblent perdre
terre. Je suis persuadé qu’elles laisseraient bien loin derrière elles
les plus forts chevaux anglais. Elles ne fournissent pas une course
aussi longue; mais, à-coup-sûr, elles la feraient plus promptement. On
voit, par-là, de quelle utilité serait cet animal, si l’on trouvait
moyen de le maîtriser et de l’instruire, comme on dresse les chevaux_.
Nous avons dit, au commencement de cet essai, que l’Egypte avait donné
l’exemple de la poste aux pigeons, et qu’on les y employait à cet usage,
depuis un tems immémorial. On nous pardonnera d’ajouter encore quelques
détails à ceux que nous avons donnés, à propos d’un pays si fécond en
cette sorte d’oiseaux.
De Rosette au Grand-Caire, Norden dit qu’on distingue partout des
colombiers de forme pyramidale, où se rassemblent d’innombrables
pigeons. On prétend même qu’aujourd’hui les mariniers d’Egypte, de
Chypre et de Candie, nourrissent sur leurs navires de ces sortes de
pigeons. C’est, dit Belon, pour les lâcher quand ils s’approchent de
terre, afin de faire annoncer chez eux leur arrivée. Le consul
d’Alexandrie s’en sert pour envoyer promptement de ses nouvelles à Alep,
et pour donner avis des bâtimens qui entrent dans le port. Ce trajet,
qui est de trente lieues, est parcouru par les pigeons en moins de trois
heures.
Toutes les caravanes qui voyagent en Arabie, font savoir, par le même
moyen, leur marche aux souverains arabes avec qui elles sont alliées. Au
reste, il paraît que cet usage est très-répandu en Orient, où l’on
dresse les pigeons à porter et à rapporter les lettres dans les
occasions qui exigent une extrême diligence[192].
[192] On remarque les mêmes habitudes chez certains oiseaux. Ceux du
tropique annoncent, dit-on, l’arrivée des vaisseaux d’Europe, on les
devançant de fort loin, et en venant aborder avant eux.
_O combien de marins_, s’écrie l’auteur des Harmonies de la Nature,
_ont péri sur des écueils inconnus, qui auraient pu revoir leurs
compagnons, s’ils avaient pensé à les instruire de leur sort par les
oiseaux! Vous leur devriez peut-être la vie, vous et vos compagnons,
ô infortuné la Peyrouse!_
Mahomed-Ali, pacha d’Egypte, a fait établir, par M. Abro, de Smyrne, qui
a habité Paris pendant long-tems, une ligne télégraphique d’Alexandrie
au Caire, sur le modèle des machines en usage en France. Elle a dix-sept
stations; et les signaux, faits avec précision, transmettent les avis en
40 minutes de l’une à l’autre de ces villes. Cette mesure doit être
commune à toute l’Egypte. Il y a, en outre, des relais à chacune des
stations télégraphiques, pour correspondre d’Alexandrie au Caire.
La présence des Romains se fait remarquer encore dans ces contrées par
des restes d’antiquités, des chemins, des chaussées, des ponts et des
bornes militaires.
Les colonies françaises, en Afrique, ne pouvaient être privées de
l’avantage des bateaux à vapeur. Deux de ces bateaux, d’une force de 32
chevaux, naviguent sur le Sénégal et remontent le fleuve jusqu’à 350
lieues de son embouchure. Ainsi, on pourra pénétrer dans des lieux où il
eût été impossible de s’ouvrir des communications par terre, tant à
cause des obstacles naturels, que des dangers auxquels on se trouve
exposé en traversant le territoire de certaines castes africaines
livrées aux habitudes les plus féroces et les plus sanguinaires.
Peut-être qu’un jour l’intérieur de cette partie du monde, qui a échappé
à toutes les investigations, sera explorée avec succès par le moyen de
ces bâtimens qu’un moteur si puissant rend si propres aux navigations
des grands fleuves.