L’organisation des postes espagnoles changea lorsqu’un petit-fils de
Louis-le-Grand, Philippe V, fut appelé à la couronne, et le titre de
grand-maître, dont jouissaient les princes de Taxis, fut transmis par la
réunion de cette charge au domaine royal, au comte d’Ognate, qui la
posséda à titre d’office. Mais les postes, mises à ferme à-peu-près à la
même époque qu’en France, passèrent sous la direction du marquis de
Monte-Sacro.
Elles étaient entretenues alors avec plus de soin de Madrid à Bayonne,
et sur tous les points qui communiquent avec la France, que dans tout le
reste du royaume. On leur a donné depuis une forme plus régulière, et le
service actuel se fait avec assez d’activité entre la capitale et les
provinces les plus reculées.
C’est dom Narcisse de Heredia[180], comte d’Ofalia, qui est
surintendant-général des courriers et postes d’Espagne et des Indes, et
M. Melgar directeur-général.
[180] Regines de los Reos, chevalier grand-croix de l’ordre américain
d’Isabelle la catholique, numéraire de l’ordre royal et distingué de
Charles III, grand’croix de l’ordre royal de la légion-d’honneur de
France, conseiller-d’état et premier secrétaire-d’état.
Chaque province a un directeur ou un administrateur particulier pour
tout ce qui concerne le service des postes. Cet agent supérieur dépend
du surintendant-général.
La surintendance-générale[181], direction et tribunal des courriers,
postes, chemins, auberges, et canaux, s’occupe des causes relatives à
ces différentes parties. _La real y suprema junta de apelaciones de los
juzgado de correos y postas_[182], a l’attribution des mêmes objets en
cas d’appel.
[181] Elle est composée d’un surintendant-général, de quatre
directeurs-généraux, de deux contadors-généraux, d’un assesseur et
d’un fiscal. Il n’y a que les deux derniers qui soient en robe
rouge.
[182] Se compose d’un président, de neuf membres, d’un secrétaire,
d’un contador-général et de deux fiscaux.
Les postes sont comprises dans les recettes générales, et leur produit
entre dans des caisses particulières: elles doivent rapporter beaucoup,
si l’on en juge par le port des lettres qui est très-élevé en Espagne.
_La Casa de Correos_, ou Hôtel des Postes à Madrid, est construite
depuis très-peu de tems, à la _Puerta del sol_. C’est un grand édifice
carré, absolument isolé, d’une très-belle composition, et d’un ensemble
assez majestueux: la cour qui en dépend est entourée d’un portique
soutenu par des colonnes. Ce bâtiment est très-élevé au-dessus du sol,
ce qui cause une irrégularité, commandée sans doute par le terrain, mais
d’un effet désagréable. Cet édifice est néanmoins le plus bel ornement
de la place.
Madrid n’a pas de fiacres: ils sont remplacés par des carrosses de
remise, et par des caléches ou brouettes traînées par des hommes. On y
trouve cependant des cabriolets attelés de mules; ils contiennent deux
personnes, que le cocher mène assis sur l’un des brancards.
Le transport des dépêches se fait en carrioles tirées par quatre mules;
les paquets sont renfermés dans une valise: on en ajoute une seconde
quand la correspondance l’exige.
C’est au comte d’Aranda qu’on doit l’amélioration des routes et des
chaussées, _caminos reales_. Les chemins sont superbes, bien percés,
soutenus dans les ravins par des murs et traversés par des ponts
très-beaux et très-solides: il y en a même qu’on peut comparer aux
routes d’Angleterre. Sur quelques-uns, par exemple, en Catalogne, on
voit des colonnes milliaires.
On se sert, pour voyager en Catalogne, comme dans le reste de l’Espagne,
de carrosses traînés par six mules, qu’on appelle coches de calleras; de
caléches, espèces de cabriolets traînés par deux mules, et de volantes,
autre espèce de cabriolets un peu plus petits, auxquels on n’attèle
qu’une mule: ces voitures font à-peu-près huit lieues par jour. On court
la poste à cheval en Catalogne; mais on n’y trouve pas de chevaux pour
les voitures. Les chevaux espagnols sont très-estimés, surtout les
Andalous; ils sont plus convenables à la selle qu’au carrosse: aussi ne
voyage-t-on le plus communément qu’avec des attelages de mules. Celles
de la Catalogne sont très-belles, et dirigées avec une rare
intelligence. Les voituriers de cette province l’emportent sur ceux des
autres parties de l’Espagne, par l’adresse et l’art avec lesquels ils
guident quatre ou cinq mules, placées à la file l’une de l’autre. Le
royaume de Valence est aussi très-renommé pour la beauté et la bonté de
ces animaux. Les carrosses, les calèches et tous les moyens de
transports y sont très-multipliés.
Il n’y a de poste pour les voitures que de Madrid à Cadix, et de Madrid
aux différentes maisons royales, elles ont été établies par le comte
Florida Blanca qui se proposait de faire participer les principales
routes de ce royaume à ce précieux avantage[183]. Il en est de même des
diligences qu’il avait également établies de Bayonne à Madrid, dans
lesquelles on payait douze piastres. Cette entreprise ayant entraîné des
dépenses onéreuses pour le trésor royal, on s’en tint à cet essai. Mais,
depuis la guerre de la délivrance, des compagnies ont formé des
entreprises de ce genre sur plusieurs points. S. M. C. a fait
l’acquisition d’une partie des malles-postes françaises employées pour
faire le service des postes militaires. Ces voitures serviront sans
doute de modèles à celles qu’on se propose de construire, pour rendre
non-seulement la communication intérieure de l’Espagne plus facile, mais
pour multiplier les relations entre les deux royaumes unis plus que
jamais par les nœuds de l’amitié, plus forts encore, s’il est possible,
que ceux de l’intérêt.
[183] Toutes les cartes d’Espagne, entr’autres celles de M. Lapie,
indiquent les routes de poste montées avec voitures, celles montées
avec chevaux, et celles non montées.
Quant aux postes, elles sont passablement servies par des mules. Les
voitures établies sur les routes de poste sont à deux et à quatre roues;
il y en a à une place qu’on appelle solitaires, ou cabriolets. Parmi ces
voitures, il en est de plus propres sous la dénomination _de
distinguées_, dont le prix, par conséquent, est plus élevé.
Les postes ne sont point établies à des distances égales sur les routes,
aussi, ne paie-t-on qu’en raison du nombre de _leguas_ parcourues; elles
sont plus grandes que celles de France. Il faut une permission des
directeurs ou administrateurs des postes pour avoir des chevaux, sans
quoi les maîtres de poste, qui sont ordinairement des _venteros_, n’en
fourniraient pas. Cette autorisation coûte 37 réaux et demi par
personne. Les postes de deux _leguas_ doivent être parcourues en trois
heures; les frais, selon le tarif, pour deux chevaux, compris le
voyageur et le postillon[184], vont à 4 réaux par poste.
[184] L’uniforme des postillons est bleu avec collet rouge.
En voiture[185], la poste est obligée de mener deux personnes dont le
bagage n’excède pas deux cents livres, avec deux chevaux: le prix est le
même que pour un seul cheval. On paie 4 réaux pour une chaise de poste.
La taxe des postillons est de 2 réaux. La _legua_ revient à 12 réaux,
mais on ne va pas très-vîte, et on fait, par exemple, les cent milles de
Madrid à Cadix dans 4 jours et 4 nuits.
[185] Chaque voyageur qui mène avec lui sa propre voiture, doit, à son
entrée dans le royaume, en déposer au bureau des douanes, d’après
une estimation d’experts, le 10.e et même les trois quarts de la
valeur. Il reçoit un certificat, et la somme qu’il a comptée lui est
remise à la sortie, lorsqu’il quitte l’Espagne avec la même voiture.
Cette loi est très-ancienne.
Si la facilité de voyager en voiture par la poste est restreinte à
quelques routes, elle a lieu à cheval sur toutes sans exception. Ou
prend souvent de préférence des chemins de traverse, quand on court à
franc étrier. La première poste se paie double en sortant de Madrid ou
des résidences royales. Le prix des chevaux varie. Il est de 3 réaux 4
quartillos par lieue, pour chaque cheval, en Castille; mais, dans la
Navarre, la Catalogne et le royaume de Valence, il en coûte 5 réaux et
demi.
L’âne ou borico sert pour les courses de peu d’étendue: c’est une
monture incommode.
Les voitures généralement en usage sont les _volantes_ ou _calechinas_,
espèces de cabriolets à deux roues, et menées par un cheval ou une mule;
les _calechas_ conduites par deux mules, dans lesquelles on est plus à
l’aise, quoiqu’elles soient mal suspendues, et les coches de _calleras_
ou carrosses à 4 places, plus solides qu’élégans. L’allure de ces
voitures, disent les voyageurs, est singulière, amusante, effrayante
quelquefois, mais toujours sans danger par l’habileté des conducteurs.
Les mules qui en forment l’attelage ne sont retenues que par des traits
extrêmement longs, qui leur laissent la facilité de s’éloigner, de se
rapprocher, et de parcourir la route sans ordre, au point de faire
craindre à chaque instant que la voiture ne se brise dans les descentes
ou les endroits escarpés, ou qu’elle ne verse dans les précipices. La
voix seule du _mayoral_ suffit pour prévenir les accidens, et ces
animaux, dociles au commandement du guide qui les dirige, reprennent de
suite et avec ordre le sentier dont ils s’étaient écartés.
L’affranchissement pour ce royaume et ses colonies est forcé.