Anciennement en Russie, au lieu de se servir de chevaux pour les
voitures, on y attelait des cerfs. L’usage des traîneaux était plus
répandu pour courir la poste. Ces animaux les tiraient avec une telle
rapidité, qu’ils faisaient plus de quatre milles par heure.
On a regardé pendant long-tems dans ce pays, comme un crime
capital[144], de prendre la voie des voitures publiques, sans en avoir
obtenu l’autorisation.
[144] En France, on punissait de mort celui qui se servait des chevaux
de poste sans un ordre du grand-maître des postes.
Dans la Finlande et dans la Laponie on employait les cerfs avec beaucoup
de succès. Un seigneur allemand, du tems de Charles-Quint, en avait
dressé un qui surpassait les chevaux les plus légers en vîtesse. Il le
montait lui-même, et en fit l’expérience dans plusieurs courses
publiques.
Au reste, ces exemples nous paraîtront d’autant moins étonnans, que nous
avons eu beaucoup d’occasions de remarquer en France l’instinct,
l’adresse, l’agilité et la docilité de cet animal. Mais il est
très-douteux que dans les lieux mêmes où les cerfs sont les plus
communs, on les assujettisse à un service régulier comme celui des
postes.
Les rennes et les chiens sont également dressés, dans ces contrées
glaciales, à tirer les traîneaux destinés aux voyageurs et au transport
des dépêches. Il serait difficile de donner une juste idée de la
rapidité avec laquelle ils les conduisent.
La poste aux lettres est administrée par un directeur-général ou
grand-maître[145]. Le prince Alexandre Galitzin, ministre des cultes
étrangers et de l’instruction publique, est le directeur-général actuel
des postes de l’empire Russe.
[145] En Livonie, les postes sont sous la direction du corps de la
noblesse, et on trouve à chaque relais un commis des postes qui a
sous lui un autre employé.
Il y a beaucoup d’exactitude dans le service de la correspondance; mais
le port des lettres est très-élevé, quoique la lettre, d’après le tarif,
ne soit considérée comme simple que jusqu’à 15 grammes ou un loth. Ce
prix a même augmenté, depuis quelques années, pour subvenir aux frais de
la construction d’un nouvel hôtel des postes et d’un autre destiné au
grand-maître. Ces édifices, très-remarquables, sont terminés, et la taxe
n’a pas encore éprouvé de diminution. Il est à remarquer néanmoins que
les postes ne produisent de profit que dans quelques provinces où leur
entretien ne coûte rien à la couronne.
Nous pensons que l’obligation de jeter les lettres à la boîte au moins
seize heures avant le départ du courrier, est toute au désavantage du
public. Ce délai annoncerait que le travail des lettres ne serait pas
aussi perfectionné qu’en France, où l’administration se réserve à peine
une heure pour le même objet.
La poste se charge des assignations de la banque, et en répond moyennant
demi pour cent.
A Saint Pétersbourg, le nombre des voitures de tout genre est plus
considérable qu’il ne l’est dans les autres capitales de l’Europe. On
distingue surtout le _droschky_ si élégant par son vernis et ses
moulures. Il n’est cependant formé que d’une planche sur quatre roues,
ce qui lui donne quelque ressemblance aux chars-à-banc de la Suisse.
Parmi les voitures de voyage on remarque le kibitka, espèce de charrette
qui a rapport, pour la forme, à un berceau. Elle est ronde en dedans et
a cinq pieds de large: on n’emploie pas un morceau de fer dans sa
construction.
Le traînage ajoute encore à la facilité de voyager: on fait placer et
attacher sa chaise de poste sur les flasques du traîneau; et, comme les
fleuves sont gelés et les routes très-larges, ou avance sans obstacle
avec une vîtesse extrême. Ainsi, il n’est pas rare que, sans être arrêté
par les distances, on aille dîner à 5 ou 6 milles (10 ou 12 lieues) de
chez soi, pour revenir le soir à son habitation.
On compte les distances par werstes. Des bornes élevées, placées d’un
côté des routes et peintes de noir et de blanc, font connaître au
voyageur la route qu’il parcourt: de l’autre, sont des poteaux plus
petits, ordinairement établis deux à deux, sur lesquels se trouve écrit
le nom des terres chargées de l’entretien des chemins et des bornes de
chaque district. On ne paie nulle part de droits de route. Si l’on ne
veut pas attendre aux postes, il faut, dit-on, se faire accompagner d’un
bas officier, qui trouve toujours dans sa canne les moyens de stimuler
les postillons: il est fort aisé de les obtenir des chefs de corps.
Les chevaux se paient deux copecs par werste, et il n’est rien dû au
postillon[146], auquel cependant on donne quelque rétribution. Une
voiture ou un traîneau qui contient deux ou trois places, n’est attelé
que de trois chevaux. On n’en paie jamais plus qu’on n’en a; et, même,
si l’on est peu chargé, on n’en paie que deux. Cela dépend du
podaroschna ou permis que l’on prend en partant, et sur lequel est
désigné le nombre de chevaux qu’on emploiera. Il arrive souvent que,
malgré les ordres du grand-maître des postes, les maîtres des relais
vous rançonnent, surtout aux environs de Saint-Pétersbourg.
[146] Ils ne conduisent pas à cheval, mais ils ne sont pas difficiles
sur les moyens de se faire un siége.
Mais, en général, on voyage très-rapidement en Russie, soit en hiver,
soit en été; surtout en Finlande, qui passe pour la partie de l’empire
où l’on est le mieux servi par les postes[147]. La vîtesse des chevaux
russes est incroyable. Ces animaux sont communément courts; leur
poitrail est large, leur cou, long et maigre, et leur tête est
ordinairement moutonnée; ils supportent bien la fatigue. Les petits
chevaux de Livonie sont fameux par leur durée et leur légèreté à la
course. Parmi ces différentes espèces de coursiers, il en est une
très-renommée dont la vîtesse est passée en proverbe chez les Mongols.
[147] Il y a 4 ou 5 ans que les établissemens de poste ont été
construits à neuf dans certaines parties de l’empire. On trouve dans
chaque maison trois chambres: une pour les voyageurs, une pour les
maîtres de postes et l’autre pour les postillons. Une cour
très-propre et entourée de haies, est placée devant chaque maison.
Il y a dans chaque station 10 chevaux (autrefois 15 ou 20), et 5 ou
6 postillons russes ou tartares, suivant les lieux.
Les chemins entre les principales villes sont très-beaux, et il n’est
pas extraordinaire de courir 250 werstes[148] en 24 heures. On a
introduit en Russie, sur certaines routes, entr’autres sur celle de
Kamenoi à Ostrow, des ornières (fahrbahoun) en bois, dans lesquelles les
voitures roulent doucement et sans bruit. L’entreprise se fait aux frais
de l’empereur; mais les propriétaires seront chargés à l’avenir des
réparations, surtout dans les rues des villes.
[148] 36 milles d’Allemagne.
Si l’on voyage à bon compte en Russie par la voie des postes, c’est que
le gouvernement supporte, en grande partie, les frais qu’elles
occasionnent; mais la nécessité dans laquelle on se trouve de porter ses
provisions et ses équipages, diminue beaucoup cet avantage, parce que
les aubergistes ne fournissent que le logement.
Quelques voyageurs préfèrent se servir, au lieu de la poste, des
jamtschtschikis ou voiturins russes, qui marchent avec la même
diligence, en changeant quelquefois de chevaux de slobode en slobode,
chez les voituriers de leur connaissance.
La première classe des paysans serfs, ou paie l’obrok à l’empereur, ou
est employée à divers travaux, dans lesquels le service de la poste est
compris.
Tout voyageur qui veut obtenir son passeport doit préalablement annoncer
son départ, au moins trois fois, dans la gazette du pays. Cet usage,
établi en Russie, est commun à plusieurs contrées, et particulièrement
aux colonies.
Quant à la facilité de se faire précéder par un courrier pour avoir des
chevaux, elle n’a plus lieu.
Les tentatives employées pour multiplier les moyens de correspondre par
le télégraphe, se sont bornées à quelques essais infructueux. Il n’en
est pas ainsi des établissemens destinés à faciliter les transports de
toute espèce entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Outre la poste
ordinaire, on vient d’en organiser une accélérée entre ces deux villes.
Un pont suspendu à des chaînes de fer a été construit sur le canal de la
Moïka[149]. La Russie participe, connue le reste de l’Europe, à
l’avantage que procure la navigation par les bateaux à vapeur. Il y en a
même en pleine activité jusqu’en Sibérie.
[149] Il sera construit sur les dessins du général Dufour, de Genève.
Chez les Ostyacks, nombreuse peuplade répandue sur les bords de l’Oby,
les chiens sont établis par relais comme les chevaux dans les postes.
Les chevaux sont peu communs au Kamtchatka. Ils ne servent que l’été,
pour le transport des marchandises et effets de la couronne, ainsi que
pour la commodité des voyageurs. Les chiens, en revanche, y abondent, et
suffisent à tous ces travaux. L’été est le tems de leur inaction. Ces
chiens sont attelés deux à deux à un traîneau; un seul est à la tête et
sert de guide. Leur nombre est proportionné à la charge du traîneau; il
est ordinairement de cinq pour une personne, et se trouve porté
quelquefois jusqu’à 45 par suite du luxe de certains voyageurs. Ces
traîneaux prennent divers noms, selon qu’ils servent aux voyageurs ou
aux marchandises. Ils ont la forme d’une corbeille de trois pieds de
long sur un pied de large. On étend une peau d’ours sur le siége. La
légèreté de ces voitures est telle, qu’elles pèsent à peine six livres.
On emploie aussi les rennes qu’on attèle deux à deux. Ces animaux sont
dressés à courir nuit et jour pendant trois heures consécutives, puis on
les détèle, pendant une heure, pour les faire reposer et les laisser
paître. Au bout de ce tems elles repartent avec la même ardeur, et
achèvent ainsi leur route avec une extrême diligence.
Près de la Léna, les postes se comptent par stations. Celles-ci sont de
30, 40, 50 et même de 80 werstes. Les frais de poste n’en sont pas pour
cela plus considérables; un homme se paie comme un cheval. Qu’on juge de
la peine des malheureux condamnés à faire le service de la poste,
c’est-à-dire, à traîner les bateaux d’une station à l’autre, dans
l’espace de 1200 werstes. Cette terrible corvée fait la punition des
exilés et des malfaiteurs; ils partagent ce travail avec des chevaux. Le
seul soulagement que cet affreux métier vaille à ces forçats, se réduit
à quelques mesures de farine que le gouvernement leur accorde.
Les Russes qui voyageaient par ordre de la cour, sur les frontières de
la Sibérie, où les maîtres de poste le plus souvent ne savent pas lire,
étaient munis, autrefois, d’un passeport tout particulier. Il consistait
en cordes passées au travers d’un sceau, auxquelles on faisait des
nœuds, de sorte que les maîtres de poste, pour connaître le nombre de
chevaux qu’ils devaient fournir, n’avaient qu’à compter les cordes et
les nœuds.
La poste ne sert en Pologne que pour les lettres et paquets. Elle fut
établie par ordre de la république, sous le règne de Ladislas IV. Avant
ce tems, les ordres du roi étaient portés par les gentilshommes de la
cour, qui se faisaient donner des voitures par les Starostes.
Il faut porter tout avec soi, quand on voyage dans ce pays, soit en
chaises ou en chariots. C’est dans ces derniers que les grands seigneurs
font placer leurs effets. La construction de routes ferrées y est
achevée sur un espace de plus de 66 milles d’Allemagne. Celle des routes
de Varsovie aux frontières de la Prusse le sera incessamment, et offrira
sur cette ligne, qui traverse toute la largeur du royaume depuis Kalish
jusqu’à Brzesc, 60 milles d’une communication non interrompue, ce qui
rendra les relations plus faciles et moins coûteuses, puisque les relais
de poste et de roulage emploient déjà moitié moins de chevaux
qu’auparavant. Il y a eu des constructions semblables dans les
palatinats de Cracovie, de Lublin, de Ploclk et d’Augustow; on remarque
encore celle de 523 ponts, parmi lesquels celui de Z’lotorya, réunissant
sur la Narew les limites de l’empire et du royaume, a été fait aux frais
communs des deux gouvernemens.
Les lettres pour la Russie et les provinces qui en dépendent, expédiées
de France, peuvent être affranchies, mais non pas jusqu’à destination,
tandis que celles de l’intérieur de l’empire ne peuvent y circuler sans
être soumises à l’affranchissement.