Ému au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se détachaient pas

du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout

à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus

haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il

reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!»

s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis

laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse

partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce

spectacle si doux et si consolant.

«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans

doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il

ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir

arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre

notre existence!»

C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça

alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est

vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des

effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues

recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs

un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en

débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut

inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers,

mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et

c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence

d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux

Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce

sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur

place; d'autres furent dangereusement malades.

La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui

furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le

plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se

dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en

gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant,

presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise

dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la

fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après

quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap

Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de

revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne

voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le

retour.

Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté

l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il

apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à

Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et,

seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les

montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux

qui aient jamais été tentés par terre.

Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du

grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en

vain que Mendez sollicita _pendant sept mois_ pour qu'il tînt sa

parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à

San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le

gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de

navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force

d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à

San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et

pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire

dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles;

rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul

courage.

Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis

de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les

hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments,

il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses

naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya

presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort

bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral

à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf

à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.

Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande

partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait

se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus

redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité

l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le

clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait

toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa

piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les

paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.

«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand

Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le

dénûment, le _Descubridor_ du Nouveau Monde, le vainqueur de la _Vega

Real_, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les

récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de

l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que,

si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une

île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos

compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie

aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»

Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre

San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper

en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles

chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant

touché les coeurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun

s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés,

lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre

fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands

bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était

précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.

L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son

navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son

retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le

plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs

Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral;

Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient

avec la plus grande satisfaction.

Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez

les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par

Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à

déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient

séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé

son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre

amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux

dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la

situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île

sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine

Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre,

prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui

lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné

Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.

Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque

incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement

apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant

épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de

noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une

pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux

intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son

grand coeur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il

fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb

manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le

désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette

faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et

excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de

revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de

découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui

qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait

fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte

contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre

désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa

tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:

«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit

fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes,

sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse

mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés

par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la

prière d'un _Pater noster_ et d'un _Ave Maria_!»

Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave

serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa,

autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les

ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais

les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à

San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un

vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste

courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et

aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie

avait refusé à ses triomphes.

Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre

l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux

état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du

grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec

toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante;

mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces

démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la

prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui

s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en

liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par

les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui

voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne

put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement

obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction

absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son

départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un

extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de

Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement.

Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin;

il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il

envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par

l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.

Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour

prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici

en peu de mots quelle en était la position à cette époque.

Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embarqués à la suite d'Ovando

lors de son départ d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient

faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités

considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrent-ils de se

rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la

joie au coeur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et

des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent

bientôt que l'expérience leur manquait pour découvrir les veines du

métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière

pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que

l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de

fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent,

très-incertain.

Dès lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable évêque Las

Casas, «que leur labeur leur donnait un vif appétit, mais fort peu

d'or.» Ils ne tardèrent pas à se décourager, et la plupart

retournèrent, en murmurant, à San-Domingo qu'ils avaient quitté avec

de si riantes espérances. La pauvreté devint leur partage; la fatigue,

les maladies, la misère furent le lot de ces hommes qui avaient rêvé

des richesses infaillibles, et bientôt un millier d'entre eux payèrent

de leur vie, l'ambitieuse crédulité qui les avait conduits dans cette

colonie.

On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement affligée

du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux

Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de

tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au goût ou à

l'habitude d'un travail régulier et librement consenti, alors qu'ils

sortaient d'un état de contrainte qu'ils avaient abhorré. Ce résultat

ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant

l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement

le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et prononcé de se

livrer à l'exploitation des mines.

Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des

naturels, qu'il dépeignit, non-seulement comme ruineuse pour la

colonie, mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mêmes, qui en

contractaient des habitudes de paresse, de débauche et d'irréligion.

Ainsi présentée, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs

Majestés Espagnoles, qui se laissèrent aller de nouveau à permettre

qu'on imposât du travail aux Indiens, mais avec modération et

seulement en tant que ce serait utile à leur bien-être; ajoutant qu'il

fallait que ce travail fût rétribué convenablement, avec régularité,

que la persuasion et la bonté fussent employées pour les y engager au

lieu de la force ou de la violence, et qu'il y eût des jours fixés

pour leur enseigner les préceptes de la religion chrétienne.

Aussitôt que cette latitude fut donnée, et que le travail rétribué et

permis dans des vues avantageuses au corps et à l'esprit fut autorisé,

les abus ne tardèrent pas à renaître, et peu de temps s'écoula avant

qu'on vît régner un régime de cruautés encore plus horribles que

celles que Bobadilla avait laissé infliger aux infortunés Indiens. Un

grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les

excès des mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalités

extrêmes; il y en eut plusieurs qui se tuèrent de désespoir et, pour

comble d'horreur, des mères prétendirent aimer assez leurs enfants

pour leur arracher la vie et pour les soustraire ainsi à l'existence

ignominieuse et pitoyable qui les attendait! Infiniment peu d'entre

eux, ayant eu la force et le courage d'achever la rude tâche qui leur

avait été imposée, obtinrent, à cause de l'état de faiblesse où ils

étaient tombés, la permission de retourner chez eux; mais les uns

furent trouvés morts de lassitude sous un arbre ou auprès d'un

ruisseau, et presque tous périrent en route. C'est ce qu'affirme

l'évangélique Las Casas, qui dit avec la plus amère indignation:

«J'ai trouvé des cadavres sur les chemins, sous les arbres; et les

malheureux qui n'étaient pas encore morts, pouvaient à peine articuler

ces mots qu'ils prononçaient dans leur agonie: faim, faim!»

Ovando fut aussi peu clément dans ses guerres. Ayant eu à réprimer une

légère insurrection dans la province d'Higuey, située vers la partie

orientale de l'île, il y envoya ses troupes qui dévastèrent le pays

par leurs armes aidées de l'incendie, ne firent aucune différence

quant à l'âge ou au sexe, arrachèrent la vie à des milliers de

naturels sous le moindre prétexte au milieu de tortures inouïes, et

emmenèrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'île,

chargé de chaînes, à San-Domingo où le gouverneur le fit

ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement

combattu pour son pays, en légitime défense, contre des usurpateurs

avides et étrangers.

Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui

doivent couvrir son nom d'un opprobre éternel, nous citerons le

châtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contrée de

Xaragua, naguère la plus fidèle alliée des Espagnols lorsque ceux-ci

étaient sous l'autorité du loyal Adelantado, et renommée alors à

l'égal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dévoué

cacique Behechio payait avec une générosité si empressée, et que

l'administration actuelle cherchait toujours à faire augmenter, amena

quelques difficultés que le gouverneur se plut, sur des avis fort

exagérés, à qualifier de révolte et de conspiration. Ovando crut

devoir aller lui-même dans ce district à la tête de quatre cents

soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers

complètement bardés de feuilles d'acier qui les mettaient à l'abri de

l'atteinte des armes des naturels.

Behechio était mort: sa soeur, la belle Anacoana avait été appelée à

lui succéder par le voeu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'était

annoncé en ami qui ne voulait arranger le différend existant que d'une

manière pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs

caciques voisins qu'elle avait invités pour que la réception du

gouverneur fût plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que

des fêtes, et la charmante Higuenamota, fille d'Anacoana, en fut un

des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre

politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'était fait accompagner par

un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'oeil d'un

tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une multitude d'Indiens se

rendirent dans un vaste champ, pour assister à ce spectacle qui devait

être si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassemblés, Ovando

donna un signal! Alors, soldats et cavaliers se précipitèrent avec

fureur sur les Indiens trop confiants; et, sans distinction de

personnes, les renversèrent, les foulèrent aux pieds de leurs chevaux,

sabrant les uns, transperçant les autres avec leurs lances, brûlant la

cervelle à plusieurs, et s'acharnant à cette infâme boucherie, sans

égards ni pitié! Les caciques qui échappèrent à ce carnage furent

attachés à des poteaux et mis à la torture jusqu'à ce qu'ils eussent

fait l'aveu forcé d'un prétendu complot; du feu fut aussitôt allumé

sous leurs pieds et ils périrent tous dans les flammes.

Quant à la belle Anacoana, on l'avait épargnée pour la conduire à

San-Domingo où son procès fut instruit d'après les aveux arrachés aux

caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut

barbarement condamnée à être pendue!

Telle fut la fin tragique de cette femme intéressante, si belle, si

attachée aux Espagnols, qui avait si bien mérité son doux nom de la

Fleur d'or d'Haïti, et qui avait régné avec tant de bonheur sur un des

plus séduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles

passions d'oppresseurs étrangers, un théâtre d'horreur et de

désolation. En effet, et pour combler la mesure, ces exécutions et ces

massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando: pendant six mois

encore, la province fut ravagée; elle fut forcée de se soumettre à la

plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misère furent

complétées, le gouverneur fit une proclamation pour glorifier le

succès de ses armes, et pour annoncer que _l'ordre était rétabli dans

ce quartier!_ Il poussa l'impudence jusqu'à fonder près d'un lac, en

commémoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma

_Santa-Maria-de-la-Verdadera-Paz_ (Sainte Marie de la véritable paix).

Voilà ce que fut Ovando; il a cependant trouvé des panégyristes qui

l'ont beaucoup loué de sa prudence et de son habileté. Cela prouve

seulement que le puissant a toujours d'effrontés flatteurs; et que,

dans ce cas-ci, on ne pouvait déshonorer le respectable mot de

prudence, plus qu'en confondant cette noble qualité avec la politique

odieuse et sanguinaire qui ne connaît pour mobile que le carnage, la

mauvaise foi, le meurtre; et qui n'établit son empire que sur des

ruines et des tombeaux. La véritable habileté n'est pas seulement

celle qui est suivie du succès; c'est encore celle de l'homme au coeur

honnête, à l'esprit insoucieux de tout intérêt personnel, qui n'agit

que sous l'impulsion de la fermeté alliée à la bienveillance, et qui,

lorsque la nécessité exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie

jamais ni les dictées de l'honneur, ni les devoirs sacrés imposés par

la justice et par l'humanité.

On comprend facilement l'affliction profonde que ces tristes détails

produisirent dans le grand coeur de Colomb. Son frère Don Barthélemy,

l'ancien Adelantado de la colonie, en fut encore plus affecté si c'est

possible. Aussi, se sentait-il mal à l'aise à San-Domingo; il passait

ses journées dans une sorte de consternation en pensant à ces odieuses

boucheries, à la mort tragique et imméritée de la belle Anacoana dont

il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possédé toute la tendresse, et

pour qui, si par devoir, si par l'austérité de moeurs qu'il s'était

promis d'observer comme chef suprême de l'île, il avait pu paraître

indifférent comme amant, il avait d'ailleurs montré ou professé les

égards les plus sympathiques, l'amitié la plus sincère et le

dévouement le plus fraternel.

«Je l'aurais défendue jusqu'à la dernière goutte de mon sang si

j'avais été présent, disait-il quelquefois, en se parlant à lui-même

avec une exaltation fiévreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis

même pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de

l'âme, et je maudirai éternellement ses infâmes bourreaux!»

C'est l'esprit rempli de ces idées et le coeur débordant de ces

ressentiments qu'il entra un soir chez son frère occupé alors à

écrire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter à

s'asseoir, et il continua une lettre qu'il était sur le point de

finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots à y ajouter.

Don Barthélemy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on

portait alors à un frère aîné et qu'il était accoutumé lui-même à

avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le

silence que le grand-amiral semblait réclamer. Bientôt Colomb achève

sa lettre, il se retourne vers Don Barthélemy, et il lui dit avec

épanchement:

«Qu'avez-vous donc, cher frère? votre visage paraît encore plus

assombri que d'habitude.»

«Mon frère, lui répondit Don Barthélemy, je viens vous demander une

grâce, c'est de hâter notre départ le plus qu'il vous sera possible.

Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspère!... Nous qui avions tant

fait pour y faire bénir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre

que des malédictions de la part des naturels, et des malédictions bien

justifiées!... J'avais pensé, cependant, que l'on fonderait ici un

État puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour

confondu leurs efforts et leur sang pour la prospérité du pays; mais

mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille désespérer à tout

jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des hommes? Ils ont égorgé

des vieillards, ils ont immolé des enfants; non, ils n'en méritent pas

le nom! Enfin, ils ont condamné une femme: après un semblant de

jugement, les monstres l'ont attachée à un gibet, et ils l'ont

ignominieusement pendue!»

Vie de Christophe Colomb · 第 28 / 31 段