du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout
à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus
haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il
reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!»
s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis
laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse
partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce
spectacle si doux et si consolant.
«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans
doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il
ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir
arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre
notre existence!»
C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça
alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est
vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des
effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues
recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs
un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en
débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut
inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers,
mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et
c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence
d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux
Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce
sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur
place; d'autres furent dangereusement malades.
La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui
furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le
plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se
dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en
gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant,
presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise
dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la
fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après
quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap
Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de
revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne
voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le
retour.
Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté
l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il
apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à
Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et,
seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les
montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux
qui aient jamais été tentés par terre.
Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du
grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en
vain que Mendez sollicita _pendant sept mois_ pour qu'il tînt sa
parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à
San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le
gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de
navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force
d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à
San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et
pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire
dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles;
rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul
courage.
Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis
de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les
hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments,
il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses
naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya
presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort
bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral
à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf
à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.
Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande
partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait
se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus
redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité
l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le
clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait
toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa
piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les
paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.
«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand
Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le
dénûment, le _Descubridor_ du Nouveau Monde, le vainqueur de la _Vega
Real_, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les
récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de
l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que,
si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une
île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos
compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie
aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»
Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre
San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper
en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles
chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant
touché les coeurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun
s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés,
lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre
fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands
bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était
précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.
L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son
navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son
retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le
plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs
Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral;
Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient
avec la plus grande satisfaction.
Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez
les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par
Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à
déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient
séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé
son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre
amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux
dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la
situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île
sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine
Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre,
prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui
lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné
Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.
Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque
incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement
apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant
épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de
noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une
pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux
intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son
grand coeur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il
fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb
manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le
désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette
faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et
excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de
revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de
découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui
qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait
fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte
contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre
désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa
tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:
«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit
fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes,
sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse
mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés
par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la
prière d'un _Pater noster_ et d'un _Ave Maria_!»
Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave
serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa,
autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les
ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais
les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à
San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un
vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste
courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et
aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie
avait refusé à ses triomphes.
Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre
l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux
état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du
grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec
toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante;
mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces
démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la
prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui
s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en
liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par
les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui
voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne
put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement
obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction
absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son
départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un
extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de
Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement.
Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin;
il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il
envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par
l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.
Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour
prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici
en peu de mots quelle en était la position à cette époque.
Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embarqués à la suite d'Ovando
lors de son départ d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient
faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités
considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrent-ils de se
rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la
joie au coeur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et
des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent
bientôt que l'expérience leur manquait pour découvrir les veines du
métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière
pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que
l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de
fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent,
très-incertain.
Dès lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable évêque Las
Casas, «que leur labeur leur donnait un vif appétit, mais fort peu
d'or.» Ils ne tardèrent pas à se décourager, et la plupart
retournèrent, en murmurant, à San-Domingo qu'ils avaient quitté avec
de si riantes espérances. La pauvreté devint leur partage; la fatigue,
les maladies, la misère furent le lot de ces hommes qui avaient rêvé
des richesses infaillibles, et bientôt un millier d'entre eux payèrent
de leur vie, l'ambitieuse crédulité qui les avait conduits dans cette
colonie.
On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement affligée
du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux
Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de
tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au goût ou à
l'habitude d'un travail régulier et librement consenti, alors qu'ils
sortaient d'un état de contrainte qu'ils avaient abhorré. Ce résultat
ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant
l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement
le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et prononcé de se
livrer à l'exploitation des mines.
Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des
naturels, qu'il dépeignit, non-seulement comme ruineuse pour la
colonie, mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mêmes, qui en
contractaient des habitudes de paresse, de débauche et d'irréligion.
Ainsi présentée, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs
Majestés Espagnoles, qui se laissèrent aller de nouveau à permettre
qu'on imposât du travail aux Indiens, mais avec modération et
seulement en tant que ce serait utile à leur bien-être; ajoutant qu'il
fallait que ce travail fût rétribué convenablement, avec régularité,
que la persuasion et la bonté fussent employées pour les y engager au
lieu de la force ou de la violence, et qu'il y eût des jours fixés
pour leur enseigner les préceptes de la religion chrétienne.
Aussitôt que cette latitude fut donnée, et que le travail rétribué et
permis dans des vues avantageuses au corps et à l'esprit fut autorisé,
les abus ne tardèrent pas à renaître, et peu de temps s'écoula avant
qu'on vît régner un régime de cruautés encore plus horribles que
celles que Bobadilla avait laissé infliger aux infortunés Indiens. Un
grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les
excès des mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalités
extrêmes; il y en eut plusieurs qui se tuèrent de désespoir et, pour
comble d'horreur, des mères prétendirent aimer assez leurs enfants
pour leur arracher la vie et pour les soustraire ainsi à l'existence
ignominieuse et pitoyable qui les attendait! Infiniment peu d'entre
eux, ayant eu la force et le courage d'achever la rude tâche qui leur
avait été imposée, obtinrent, à cause de l'état de faiblesse où ils
étaient tombés, la permission de retourner chez eux; mais les uns
furent trouvés morts de lassitude sous un arbre ou auprès d'un
ruisseau, et presque tous périrent en route. C'est ce qu'affirme
l'évangélique Las Casas, qui dit avec la plus amère indignation:
«J'ai trouvé des cadavres sur les chemins, sous les arbres; et les
malheureux qui n'étaient pas encore morts, pouvaient à peine articuler
ces mots qu'ils prononçaient dans leur agonie: faim, faim!»
Ovando fut aussi peu clément dans ses guerres. Ayant eu à réprimer une
légère insurrection dans la province d'Higuey, située vers la partie
orientale de l'île, il y envoya ses troupes qui dévastèrent le pays
par leurs armes aidées de l'incendie, ne firent aucune différence
quant à l'âge ou au sexe, arrachèrent la vie à des milliers de
naturels sous le moindre prétexte au milieu de tortures inouïes, et
emmenèrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'île,
chargé de chaînes, à San-Domingo où le gouverneur le fit
ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement
combattu pour son pays, en légitime défense, contre des usurpateurs
avides et étrangers.
Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui
doivent couvrir son nom d'un opprobre éternel, nous citerons le
châtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contrée de
Xaragua, naguère la plus fidèle alliée des Espagnols lorsque ceux-ci
étaient sous l'autorité du loyal Adelantado, et renommée alors à
l'égal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dévoué
cacique Behechio payait avec une générosité si empressée, et que
l'administration actuelle cherchait toujours à faire augmenter, amena
quelques difficultés que le gouverneur se plut, sur des avis fort
exagérés, à qualifier de révolte et de conspiration. Ovando crut
devoir aller lui-même dans ce district à la tête de quatre cents
soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers
complètement bardés de feuilles d'acier qui les mettaient à l'abri de
l'atteinte des armes des naturels.
Behechio était mort: sa soeur, la belle Anacoana avait été appelée à
lui succéder par le voeu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'était
annoncé en ami qui ne voulait arranger le différend existant que d'une
manière pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs
caciques voisins qu'elle avait invités pour que la réception du
gouverneur fût plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que
des fêtes, et la charmante Higuenamota, fille d'Anacoana, en fut un
des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre
politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'était fait accompagner par
un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'oeil d'un
tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une multitude d'Indiens se
rendirent dans un vaste champ, pour assister à ce spectacle qui devait
être si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassemblés, Ovando
donna un signal! Alors, soldats et cavaliers se précipitèrent avec
fureur sur les Indiens trop confiants; et, sans distinction de
personnes, les renversèrent, les foulèrent aux pieds de leurs chevaux,
sabrant les uns, transperçant les autres avec leurs lances, brûlant la
cervelle à plusieurs, et s'acharnant à cette infâme boucherie, sans
égards ni pitié! Les caciques qui échappèrent à ce carnage furent
attachés à des poteaux et mis à la torture jusqu'à ce qu'ils eussent
fait l'aveu forcé d'un prétendu complot; du feu fut aussitôt allumé
sous leurs pieds et ils périrent tous dans les flammes.
Quant à la belle Anacoana, on l'avait épargnée pour la conduire à
San-Domingo où son procès fut instruit d'après les aveux arrachés aux
caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut
barbarement condamnée à être pendue!
Telle fut la fin tragique de cette femme intéressante, si belle, si
attachée aux Espagnols, qui avait si bien mérité son doux nom de la
Fleur d'or d'Haïti, et qui avait régné avec tant de bonheur sur un des
plus séduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles
passions d'oppresseurs étrangers, un théâtre d'horreur et de
désolation. En effet, et pour combler la mesure, ces exécutions et ces
massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando: pendant six mois
encore, la province fut ravagée; elle fut forcée de se soumettre à la
plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misère furent
complétées, le gouverneur fit une proclamation pour glorifier le
succès de ses armes, et pour annoncer que _l'ordre était rétabli dans
ce quartier!_ Il poussa l'impudence jusqu'à fonder près d'un lac, en
commémoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma
_Santa-Maria-de-la-Verdadera-Paz_ (Sainte Marie de la véritable paix).
Voilà ce que fut Ovando; il a cependant trouvé des panégyristes qui
l'ont beaucoup loué de sa prudence et de son habileté. Cela prouve
seulement que le puissant a toujours d'effrontés flatteurs; et que,
dans ce cas-ci, on ne pouvait déshonorer le respectable mot de
prudence, plus qu'en confondant cette noble qualité avec la politique
odieuse et sanguinaire qui ne connaît pour mobile que le carnage, la
mauvaise foi, le meurtre; et qui n'établit son empire que sur des
ruines et des tombeaux. La véritable habileté n'est pas seulement
celle qui est suivie du succès; c'est encore celle de l'homme au coeur
honnête, à l'esprit insoucieux de tout intérêt personnel, qui n'agit
que sous l'impulsion de la fermeté alliée à la bienveillance, et qui,
lorsque la nécessité exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie
jamais ni les dictées de l'honneur, ni les devoirs sacrés imposés par
la justice et par l'humanité.
On comprend facilement l'affliction profonde que ces tristes détails
produisirent dans le grand coeur de Colomb. Son frère Don Barthélemy,
l'ancien Adelantado de la colonie, en fut encore plus affecté si c'est
possible. Aussi, se sentait-il mal à l'aise à San-Domingo; il passait
ses journées dans une sorte de consternation en pensant à ces odieuses
boucheries, à la mort tragique et imméritée de la belle Anacoana dont
il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possédé toute la tendresse, et
pour qui, si par devoir, si par l'austérité de moeurs qu'il s'était
promis d'observer comme chef suprême de l'île, il avait pu paraître
indifférent comme amant, il avait d'ailleurs montré ou professé les
égards les plus sympathiques, l'amitié la plus sincère et le
dévouement le plus fraternel.
«Je l'aurais défendue jusqu'à la dernière goutte de mon sang si
j'avais été présent, disait-il quelquefois, en se parlant à lui-même
avec une exaltation fiévreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis
même pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de
l'âme, et je maudirai éternellement ses infâmes bourreaux!»
C'est l'esprit rempli de ces idées et le coeur débordant de ces
ressentiments qu'il entra un soir chez son frère occupé alors à
écrire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter à
s'asseoir, et il continua une lettre qu'il était sur le point de
finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots à y ajouter.
Don Barthélemy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on
portait alors à un frère aîné et qu'il était accoutumé lui-même à
avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le
silence que le grand-amiral semblait réclamer. Bientôt Colomb achève
sa lettre, il se retourne vers Don Barthélemy, et il lui dit avec
épanchement:
«Qu'avez-vous donc, cher frère? votre visage paraît encore plus
assombri que d'habitude.»
«Mon frère, lui répondit Don Barthélemy, je viens vous demander une
grâce, c'est de hâter notre départ le plus qu'il vous sera possible.
Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspère!... Nous qui avions tant
fait pour y faire bénir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre
que des malédictions de la part des naturels, et des malédictions bien
justifiées!... J'avais pensé, cependant, que l'on fonderait ici un
État puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour
confondu leurs efforts et leur sang pour la prospérité du pays; mais
mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille désespérer à tout
jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des hommes? Ils ont égorgé
des vieillards, ils ont immolé des enfants; non, ils n'en méritent pas
le nom! Enfin, ils ont condamné une femme: après un semblant de
jugement, les monstres l'ont attachée à un gibet, et ils l'ont
ignominieusement pendue!»