«Partez, dit Colomb à ces malheureux égarés, partez, puisque mes

conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de

m'abandonner ici dans l'état où vous me voyez, quoique Dieu me soit

témoin, et j'en ai donné la preuve sur la _Niña_, que dans aucun cas,

dans aucun péril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie été prêt à

faire pour partager le sort de mes équipages; mais je vous reproche de

tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme

désespérée, et de ne pas assez croire en la bonté de Dieu qui, j'en ai

la confiance, peut vouloir nous éprouver en nous laissant attendre ici

pendant quelque temps encore, mais qui ne nous y abandonnera pas à

tout jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et

puissiez-vous réussir dans votre tentative!»

Ils partirent, en effet, et il ne resta avec Colomb que son frère et

quelques malades qui regrettaient même de ne pas pouvoir s'en aller.

Les frères Porras côtoyèrent l'île où ils firent plusieurs

débarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants,

et ayant l'infamie de leur dire que c'était par les ordres de Colomb,

afin de les animer contre lui. Arrivés à l'extrémité orientale de la

Jamaïque, ils embarquèrent un supplément d'Indiens pour les faire

ramer sur leurs pirogues, et ils continuèrent leur route. Mais à peine

eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien

l'opposition du grand-amiral à ce voyage était fondée en raison.

D'abord, les vents et les courants contraires, qui règnent en ces

parages, étaient un obstacle presque insurmontable à ce qu'ils

gagnassent du chemin dans l'Est, ensuite la surcharge extraordinaire

de leurs pirogues et la confusion qui y régnait en faisaient une

impossibilité. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut

bientôt démontré; dans leur alarme, ils jetèrent par-dessus le bord

une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le péril

augmentant, ils se servirent de leurs épées pour forcer les Indiens à

se jeter à l'eau. Ceux-ci étaient certainement d'habiles nageurs, mais

la distance où ils étaient de la terre les effraya; plusieurs

voulurent revenir à bord: en s'approchant des pirogues, ils

s'accrochèrent au plat-bord pour tâcher d'y rentrer; mais les

impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains,

et, impassibles, les voyaient mourir sous leurs veux, soit de leurs

blessures, soit d'épuisement; enfin, il ne survécut que ceux qui

furent conservés à bord, comme strictement nécessaires au service des

pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu'à terre.

Ils y abordèrent dès qu'ils le purent, mais ils voulurent, après avoir

pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux;

ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de l'île et d'y

subsister de rapine en errant de village en village, prenant des

provisions par violence et vivant de la manière la plus licencieuse.

Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire

qu'ils s'en plaindraient à Colomb, ils répondaient, toujours avec la

même mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-même ainsi, que

c'était l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son

but principal était de dominer tyranniquement sur toute l'île.

Pendant ce temps, la santé du grand-amiral, grâce surtout aux tendres

soins de son frère, parvint à reprendre le dessus; il s'efforça alors

à son tour d'agir par le moral et par des attentions prévenantes pour

opérer la guérison des malades qui étaient restés avec lui: il y

joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint

ainsi à obtenir le rétablissement de la plupart d'entre eux. Pendant

leur convalescence, il fit réserver pour les plus faibles ce qui lui

restait de biscuit ou d'aliments nourrissants; et d'ailleurs, il les

encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait

jamais, d'une prochaine délivrance, ajoutant qu'il ne négligerait, à

son retour en Espagne, pour faire valoir leurs souffrances et pour les

recommander chaudement à la bienveillance de leurs souverains. Ce fut

ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entouré d'hommes valides

et capables de faire un bon service.

Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expédition. Réduits

à un très-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer à des

excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous

les jours moins de prix aux objets européens qui leur étaient livrés

en échange, se montraient de plus en plus indifférents à leur

possession; les nouvelles des mauvais traitements infligés par les

frères Porras étaient parvenues jusque dans l'Ouest de l'île, et leurs

instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur

plusieurs des naturels. La famine s'annonçait donc comme imminente et

elle aurait prochainement frappé les marins des caravelles, si le

grand-amiral n'avait pas trouvé, dans les ressources inépuisables de

son génie, un moyen de détourner ce fléau et de ramener l'abondance.

L'idée qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent éclore que

dans le cerveau de quelques hommes privilégiés que les revers et le

malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser décourager,

trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment

il est possible d'y résister et d'y remédier.

Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prétexte

d'une communication très-importante qu'il avait à leur faire; quand

ils furent réunis sur la plage, il s'avança vers eux, sortant de son

bâtiment avec une physionomie qui semblait préoccupée des plus graves

intérêts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel

comme s'il continuait de l'interroger, et accompagné d'un interprète à

qui il recommanda de rendre fidèlement le sens de ses paroles. Il dit

alors:

«J'adore une divinité qui réside dans le firmament; j'ai lu dans les

astres que cette divinité est irritée contre les Indiens qui refusent

à son protégé et aux Espagnols qui ont la même foi, le tribut de

vivres qui avait été promis; mais cette infraction sera punie de la

manière la plus exemplaire; et comme un signe évident de la colère

céleste, chacun pourra voir, cette nuit même, la lune changer de

couleur et perdre graduellement sa lumière qui ne lui sera rendue que

si les insulaires se repentent du fond de leur coeur, et se remettent

à exécuter les anciens traités en rapportant, sans y manquer jamais

plus, les provisions qu'ils étaient accoutumés à livrer.»

Cela dit, Colomb se retira avec le même air inspiré qu'il avait eu en

sortant de son bord et, si quelques naturels furent vivement

impressionnés par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb,

il y en eut cependant plusieurs qui tournèrent cette scène en

dérision.

Mais Colomb savait, à n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune

serait éclipsée; il attendait avec confiance le résultat de la

prédiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en

prières jusqu'à ce que l'événement qu'il avait prophétisé eût lieu,

bien certain qu'il était alors que les plus incrédules seraient

tremblants et convaincus.

Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prévu: à l'heure

annoncée, l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons

disparurent et l'obscurité devint progressivement complète. Soudain,

on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent

consternés, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils

les déposèrent aux pieds du grand-amiral, le conjurant de prier de

nouveau pour détourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir

que trop méritée, et promettant bien qu'à l'avenir ils ne

s'exposeraient plus à de semblables calamités. Colomb, qui avait

quitté sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y

rentra pour intercéder en leur faveur. Il revint bientôt, dit que sa

divinité, qui lisait dans les coeurs, lui avait annoncé qu'elle était

satisfaite et que la lune allait reprendre son éclat accoutumé. La

lumière reparut bientôt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir

surhumain du grand-amiral, qui, à son gré, obscurcissait les astres ou

en ranimait l'éclat, tombèrent à ses pieds et lui jurèrent obéissance

et loyauté à toute épreuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment,

les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.

Huit longs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mendez et de

Fiesco; aucune nouvelle n'en avait été reçue; l'espoir abandonnait les

plus confiants d'entre les marins qui se considérant comme voués à un

abandon éternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant à

Colomb, il conservait sa foi en la Providence, il croyait au courage,

à l'habileté de Mendez, à l'efficacité des moyens qu'il avait mis à

sa disposition pour parvenir à effectuer son périlleux voyage, et il

attendait toujours avec le calme qu'il puisait dans ses pieuses

convictions: son frère et son fils Fernand, qui n'avaient de pensées

que les siennes, partageaient, seuls, les mêmes sentiments et

attendaient aussi avec la même résignation. Enfin un beau soir,

pendant que ces trois personnages, si bien inspirés, causaient avec

épanchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques

couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et

qui répandait sur la riche végétation de l'île un charme inexprimable;

un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime

allait cesser et qu'on allait dire la prière avant de se livrer au

repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avancé qui, d'un

côté, formait l'entrée du port et, contournant l'extrémité de ce cap

avec la légère vitesse d'un oiseau, s'arrêta en face des naufragés,

mit en panne devant eux et leur expédia aussitôt une embarcation. Un

cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en

propagea avec rapidité et tous les marins accoururent sur le rivage.

Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices

de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir été

choisi que pour être le porteur d'un mauvais message. Cette impression

se réalisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait été condamné à

mort pour rébellion, et à qui l'infâme Bobadilla s'était empressé de

pardonner? Colomb, cependant, s'efforça de l'accueillir avec

politesse.

La caravelle d'Escobar était la plus petite qui existât à Hispaniola,

et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les

équipages de l'expédition. Colomb, Don Barthélemy et Fernand auraient

pu, à la vérité, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral,

toujours magnanime, toujours conséquent avec lui-même, dit noblement

qu'il subirait le même sort que ses marins et qu'il ne se séparerait

pas d'eux.

Escobar remit à Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'était remplie

que de compliments de condoléance sur sa fâcheuse position, et de

regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tôt ni une réponse, ni un

bâtiment plus considérable, ajoutant, cependant, qu'il en expédierait

un dès qu'il en aurait la possibilité. Le grand-amiral se hâta de

répondre à Ovando pour lui dépeindre l'horreur de la situation où se

trouvaient ses marins et lui, et pour réclamer instamment l'exécution

de sa promesse relative à un navire de plus fortes dimensions. Escobar

prit cette lettre et soudain retourna à bord de sa caravelle, qui

disparut bientôt au milieu de l'obscurité toujours croissante de la

nuit.

Nous avons, précédemment, fait connaître avec quel luxe Ovando, avant

son départ d'Espagne, avait fait régler l'état de sa maison de

gouverneur; eh bien! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez

éhonté pour se contenter d'envoyer à Colomb, afin de renouveler ses

provisions que Mendez lui avait dit dès lors être presque épuisées, un

simple baril de vin et un quartier de lard! On peut reconnaître, dans

ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse

haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers

Colomb d'iniquités aussi révoltantes que lui et que Bobadilla, n'en

est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le

blâme le plus sévère.

Le grand-amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando;

il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans

l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et

qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement

d'Hispaniola serait anéantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte

d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses; mais il ne fit

aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au

contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne

serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui

donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort

fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fût confirmée, et que

tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des

matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la

joie et l'espérance.

Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats,

fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer

la visite qu'il avait reçue, pour les engager à revenir auprès de lui

afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait,

et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils

revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit

ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes

et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros

de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il

s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait

solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y

en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnon; enfin

que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi

que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui

pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui

seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.

Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne

pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il

répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement

accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait

être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut

dans ces termes que l'on se sépara.

Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette

conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la

plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant

en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à

Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils

exprimèrent le voeu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au

port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant

que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral

pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se

venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il

ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires

eux-mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître

avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art

des maléfices ou des sortiléges, avait produite aux yeux prévenus des

assistants, et qui si ç'avait réellement été un bâtiment, pour si

petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frère et

son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil

qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En

tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même,

et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son

devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en

les abandonnant pour recouvrer sa liberté.

Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout

à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un

acte d'hostilité qui les compromît sans retour; enflammant leur esprit

par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son

parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de

fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout

ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.

Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas

entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que

parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que

l'on méditait de mettre à exécution contre lui et, selon son

excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher

contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolument à aller

en avant. Son frère approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé

de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre

à la tête du mouvement, et il lui tint ce langage:

«Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos

moindres volontés; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut

autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre

personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous

faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas

partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec

les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles,

et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre

jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mon devoir est de marcher vers

l'ennemi; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos

jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que,

quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélemy

saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous à objecter à ce plan,

et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal

d'être votre Adelantado?»

«Il est vrai, répondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'étais

transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils!

J'oubliais que vous avez toujours ce grand coeur, ce courage

indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien

servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans

inquiétude sur le résultat!»

Dès que Don Barthélemy se trouva en présence du corps de Porras, il

envoya un message de paix et de réconciliation. Porras reçut les

propositions de Don Barthélemy avec mépris; il montra alors à ses

hommes combien était petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta

que la maladie les avait épuisés ou affaiblis, un seul choc subirait

pour les mettre eu fuite. Aussitôt Francisco Porras et les siens

s'élancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don

Barthélemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat

tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu'à Porras qui d'un coup

de sa longue et forte épée, transperça son bouclier et le blessa à la

main; cependant l'épée resta embarrassée dans le bouclier, et, avant

qu'il eût pu l'en retirer, le redoutable Don Barthélemy sauta sur lui

comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.

À cet exploit vainqueur, les rebelles furent consternés: désespérant

d'arracher à Don Barthélemy la proie dont il avait eu la gloire de

s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les

Indiens, surpris au suprême degré de voir les Européens se battre

entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du côté du

parti victorieux. Don Barthélemy retourna triomphant vers son frère,

emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant à

regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons

de Porras écrivirent au grand-amiral pour implorer sa clémence, pour

annoncer qu'ils seraient désormais les plus fidèles de ses

subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes les malédictions

s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obéissance. Colomb,

toujours aussi indulgent en face du repentir que sévère envers la

révolte, pardonna à tous ces malheureux, même à Jean Sanchez, celui

qui, à Veragua, avait laissé échapper le cacique Quibian, et qui était

un des six agresseurs de Don Barthélemy dans cette dernière affaire;

toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il fût plus

tard envoyé en Espagne pour y être jugé; et ce n'était que justice.

Mais avant de faire un pas de plus dans ce récit de la vie de Colomb,

il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le détail de

la manière dont la mission donnée à l'intrépide Mendez avait été

remplie, car l'arrivée de la petite caravelle d'Escobar à la Jamaïque

prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connaître sa

fâcheuse position à Hispaniola avait réussi, et que Mendez était

parvenu à atteindre cette île, but difficile de ses efforts.

Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessèrent de

naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une circonstance

très-favorable pour la marche à la rame, mais le ciel était sans

nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souvent

obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps: la nuit

vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons

auquel les naturels se livraient par moitié pour que l'autre moitié

prit du repos; il en fut de même des Espagnols, qui avaient à diriger

la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient

en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de

leur part. On comprend combien ce devait être pénible pour tous.

Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans

l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations,

ne pouvait être que très-restreint. À midi, du jour suivant, Mendez et

Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens,

mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur

usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillerée à

chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient

leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans

ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait

les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre

quelque repos; mais la nuit vint et l'île tant désirée ne parut pas.

Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se

peignit sur tous les visages.

Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira

dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements

de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond

des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux,

cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient

bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue

d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant

contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de

douleurs toujours renaissantes.

Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral, d'inspirer du

courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les

souffrances et le désespoir; mais leur vigueur physique et

intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva.

Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais

favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées

en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous,

disons-nous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications

données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers

l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait

les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins

élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que

cette clarté fût assez vive pour qu'il pût supposer que l'astre devait

avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas

de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.

Vie de Christophe Colomb · 第 27 / 31 段