lui dit ensuite avec un accent plus ému que ne l'était ordinairement
le sien:
«Je m'explique parfaitement votre animation, cher frère, parce que je
la partage; je ne veux vous en donner d'autre preuve que les dernières
phrases de cette dépêche adressée à nos souverains, et que je
finissais quand vous êtes entré: lisez-la; vous verrez si en ceci,
comme en toutes choses, mon coeur et mes sentiments ne sont pas à
l'unisson des vôtres.»
Don Barthélemy prit la lettre des mains de Christophe Colomb, et,
entre autres passages, il y lut les suivants:
«Les cinq grandes tribus qui, lors de la découverte de l'île, en
peuplaient les vallées et les montagnes, et qui, par un mélange de
villages, de hameaux et de terrains cultivés, faisaient de ce pays
enchanteur une suite de jardins délicieux, tout a passé! Princes et
caciques ont péri; ils ont péri de morts violentes! Depuis mon dernier
voyage, les neuf dixièmes de la population ont disparu de la surface
de la terre, et tous, hommes, femmes et enfants, par suite de mesures
atroces et barbares, ou de traitements inhumains; les uns par le fer,
d'autres par le fouet, plusieurs par la famine, le reste de dénûment
dans les montagnes où ils s'étaient réfugiés pour se soustraire au
travail excessif exigé d'eux, et qu'ils étaient incapables
d'accomplir!»
Don Barthélemy s'était un peu senti soulagé en recevant la lettre de
son frère et en voyant qu'il s'occupait de faire connaître la vérité à
Leurs Majestés; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une
expression de physionomie qui exprimait sa joie, et en pensant avec
satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortunés seraient
connues à la cour, et qu'elles pourraient y être apprises avec une
juste sévérité.
Quant à ses affaires particulières, Colomb les avait trouvées dans la
plus grande confusion, à cause des obstacles qu'Ovando créait à chaque
instant pour entraver son fondé de pouvoirs; mais il ne s'arrêta pas
un seul instant à l'idée égoïste de prolonger son séjour à Hispaniola
pour chercher à les rétablir; il se hâta, au contraire, de faire
réparer à ses frais le navire qui l'avait ramené de la Jamaïque; il en
loua un autre pour offrir gratuitement passage à ceux de ses
compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur
avait donné même les moyens pécuniaires de vivre à San-Domingo et de
se pourvoir de tout ce qui serait nécessaire à leur traversée, et il
acheva ainsi de dépenser généreusement tout ce qu'il avait pu
recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns
cependant avaient été ses ennemis déclarés. C'était se venger avec
noblesse des mauvais procédés de quelques individus ingrats ou égarés;
c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.
Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504; à peine en mer, un
grain très-fort fit casser son grand mât. Il ne voulut cependant pas
revenir à San-Domingo; mais il y renvoya son bâtiment, après s'être
fait transborder, lui, son fils et ceux qui désirèrent l'accompagner,
sur l'autre bâtiment que commandait Don Barthélemy. Toutefois, ce
voyage semblait prédestiné à n'être, depuis le départ d'Espagne
jusqu'au retour, qu'une série non interrompue de contrariétés. Les
mauvais temps et les tempêtes se succédèrent sans relâche; il ne
fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frère, qui étaient
les meilleurs marins de l'époque, pour faire arriver leur navire au
port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent à atteindre
San-Lucar, d'où Colomb se rendit à Séville, avec son fils et son
frère, dans l'espoir d'y rétablir sa santé, et d'y jouir d'un repos
qui aurait été bien dû aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux
contrariétés dont il venait de faire la longue et cruelle expérience.
Hélas! nul ne peut échapper à sa destinée, et il était dans celle de
Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours
renouvelées. On vient de voir avec quelle générosité il avait épuisé
toutes les ressources que son procureur fondé avait pu réaliser pour
lui à Hispaniola; le trésor public restait lui devoir beaucoup en
Espagne; mais, sous le prétexte dilatoire d'un règlement de comptes,
il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire
immensément riche, la vérité est qu'il se trouvait dans un état de
gêne très-voisin du besoin. Des lettres de lui, adressées à son fils
Diego, en sont la preuve irrécusable.
«Mon fils, lui écrivait-il, soyez très-économe jusqu'à ce que les
sommes arriérées auxquelles j'ai droit de prétendre, m'aient été
payées.... Je ne reçois rien de ce qui m'est dû.... Je suis même
obligé d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est
tout à fait impossible de faire différemment.... Combien peu m'ont
rapporté de fortune mes longues années de travaux, de fatigues, de
périls, puisque je ne possède même pas un toit, à moi appartenant,
sous lequel je puisse enfin me reposer.... C'est dans une auberge que
je suis forcé de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en
payer les frais lorsque vient le jour de l'échéance.»
Que de navrantes réflexions font faire ces lignes où l'on voit que
celui qui avait découvert tant d'îles et de terres, n'avait même pas
un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passés!
La goutte l'avait repris à Séville; il aurait bien voulu pouvoir se
rendre auprès de Leurs Majestés; sa mauvaise santé l'en empêchait
absolument. Ce n'était donc que par des lettres, ou par
l'intermédiaire de quelques amis, qu'il pouvait communiquer avec la
cour; mais s'il parlait quelquefois de la restitution légitime de ses
honneurs, ou du payement de son arriéré, il faisait toujours passer,
en première ligne, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se
hâter d'apporter au sort des malheureux Indiens, et les réparations ou
récompenses dues à ses braves marins. C'étaient deux points qui
excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il
ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent coeur
que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la
misère, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins
personnels!
Cependant tout était inutile; le roi Ferdinand avait arrêté, dans sa
politique ténébreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rênes de
son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut
attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir placé si haut, ou qu'à
l'influence pernicieuse du méprisable Fonseca, l'illustre
_Descubridor_ du Nouveau Monde devait être privé, sans retour, des
avantages, honneurs et biens qui lui avaient été garantis, eh bien,
tout cela devait être masqué, sous l'apparence de justes égards, par
une immense concession honorifique et pécuniaire; depuis longtemps, on
aurait dû créer, pour le grand Colomb, une position très-élevée, comme
celle de président d'un conseil supérieur des Indes ou toute autre
semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouvé un équivalent
de ses dignités perdues, une existence splendide bien due à son génie
ou à ses services éminents, et un repos que ne justifiaient que trop
ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuyés. Mais
l'ingratitude prévalut dans le coeur du roi; et, alors même qu'il en
était encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa
réputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans
réponse; ses réclamations furent négligées et ses instances suivies
d'une coupable indifférence.
Plus encore, tout ce qui venait de la cour était de nature à le
mortifier. Ainsi, Porras, le chef des révoltés de la Jamaïque, celui
que Don Barthélemy avait arrêté les armes à la main et qui avait été
envoyé en Espagne pour y être jugé, fut mis en liberté parce que les
documents officiels sur sa conduite n'étaient pas arrivés en même
temps que lui. Porras eut, par là, toute latitude pour se faire
écouter d'hommes en place et pour altérer les faits qui déposaient si
fortement contre lui. Colomb apprit même qu'il devait craindre, ainsi
qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan, qu'il n'en résultât un acte
d'accusation contre lui-même.
Ces menées ne pouvaient être dirigées que par l'appui ou la connivence
de l'odieux Fonseca. Toutefois, l'honnête et fidèle Diego Mendez se
trouvait à la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il à lui avec la
confiance que devaient lui inspirer le dévouement et le zèle
infatigable de cet homme qui lui était si respectueusement
affectionné. C'est donc à lui qu'il s'en rapporta pour contredire les
faussetés articulées par Porras. Rien ne peut égaler la touchante et
modeste simplicité avec laquelle Colomb établit son innocence et sa
loyauté en cette occasion: on peut en juger par le passage suivant
d'une de ses lettres.
«J'ai servi Leurs Majestés, écrivait-il, avec autant de zèle et
d'empressement que s'il s'était agi de gagner le paradis; si je suis
en faute sur quelque point que j'ignore, je désire qu'au moins on me
le fasse savoir; j'espère qu'alors, il me sera facile de prouver que
c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes
connaissances dans l'art du gouvernement n'étaient pas assez étendues,
ou que j'étais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions.»
En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'homme qui les a
tracées était le même que celui qui, quelques années auparavant, avait
été idolâtré par la cour, que la population tout entière de l'Espagne
portait dans son coeur, qui avait été accueilli partout avec une
distinction suprême, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors,
non-seulement n'avait pas démérité mais avait encore rendu des
services éclatants?
La détresse pécuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux
dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte à sa
gloire ni à son renom qui s'en trouvent même rehaussés par la
résignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en être ainsi
en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractère de qui cette
détresse et cet abandon jettent une ombre ineffaçable. Mais Isabelle
ne saurait mériter aucun reproche à cet égard; car, elle aussi, elle
éprouvait les coups de la fortune, et ces coups étaient encore plus
cruels que ceux auxquels Colomb était en proie: tant il est vrai que
la pourpre du trône, que la couronne, que les adulations même les plus
méritées, que les sentiments les plus généreux ne sauraient mettre les
souverains à l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de
leurs sujets!
Cette reine, si grande et si adorée, venait, en effet, d'être frappée
dans ses affections les plus chères: son fils, le prince Juan, avait
été enlevé à ses embrassements par une mort précoce; la princesse
Isabelle, sa fille, son amie de coeur et qui était si digne de l'être,
avait péri dans la fleur de sa belle jeunesse; et son petit-fils, Don
Miguel, devenu l'héritier présomptif de la couronne, les avait suivis
dans la tombe. Enfin, son autre fille, Juana, dont le mariage avec
l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamités, donnait
à la reine des inquiétudes bien cruelles, à cause de l'altération
survenue à ses facultés intellectuelles. On comprend quelle tristesse
assiégeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde
mélancolie dut s'emparer d'un coeur qui était un vrai trésor de
tendresse maternelle. Sa santé ne put que s'en ressentir avec beaucoup
d'intensité; Colomb, qui avait été informé de ces lugubres détails,
avait trop de délicatesse dans les sentiments pour chercher à faire
connaître à Isabelle la fâcheuse position où ses propres affaires se
trouvaient. Il se contenta donc, en lui écrivant, de lui parler de ses
respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle
éprouvait, de son dévouement sincère et éternel à sa personne; mais,
toujours, il lui épargna le récit de ses afflictions personnelles,
parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui
n'en avait que trop de particuliers.
Tant d'assauts réitérés furent plus que n'en pouvait supporter
Isabelle; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale;
enfin, ce fut un jour, pendant que Colomb écrivait: «Puisse la
Sainte-Trinité prendre en pitié les maux de notre reine souveraine, et
la rendre à la santé!» qu'il apprit qu'elle venait de succomber sous
le poids de ses peines.
Ainsi mourut, à Médina del Campo, le 26 novembre 1504, et à l'âge de
54 ans seulement, la reine Isabelle que l'on peut citer comme un
modèle achevé. Elle avait pris la part la plus active à l'expulsion
des Maures, à cette guerre sainte qui finit par l'établissement de
l'indépendance nationale, par la libération complète du territoire
espagnol et qu'il avait fallu des siècles pour accomplir; elle fut la
cause intelligente et première de l'exécution des plans merveilleux de
Christophe Colomb, jusque-là et partout, qualifiés de chimériques et
d'absurdes; sa vie entière fut employée à l'amélioration des
institutions qui régissaient ses sujets; elle fut la protectrice des
sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrès marqués dans
ses États; sa bienfaisance, son humanité ne connaissaient pas de
bornes; son esprit élevé la fit toujours considérer avec une sorte de
respect par le roi, son époux, que seule elle avait le pouvoir de
ramener souvent à des idées moins sévères ou moins absolues; elle
était d'une piété libérale et éclairée; enfin, elle avait été belle
entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les
temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpassée, qui
l'ait même égalée en véritable grandeur, en noblesse et en bonté!
On peut juger du désespoir de Colomb, en apprenant cette mort funeste.
Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de véritable
grandeur, tant de noblesse et de bonté! L'impression en fut si
considérable que sa maladie en prit aussitôt un caractère plus
fâcheux. Bientôt, hélas! il ne put plus écrire. Persuadé qu'une
entrevue avec le roi Ferdinand était devenue indispensable, il avait,
à tout prix, résolu de partir pour la cour, et il avait commandé une
litière qui se rendit à sa porte pour l'y conduire; mais, sous
l'impression terrible de la mort de la reine, sa santé ne lui laissa
pas la faculté d'y monter.
Dans son testament, la reine avait dit: «Que mon corps soit enterré
dans le monastère de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la
ville de Grenade; que mon sépulcre soit d'une extrême simplicité,
qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une
inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes
goûts!... Mais si le roi, mon cher époux, choisit un lieu de sépulture
dans quelque autre monastère ou église du royaume, que mon cercueil y
soit aussitôt transporté, et que j'y sois ensevelie à côté de lui,
afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant
la vie, et qui, j'en ai la consolante espérance, continuera, avec la
grâce de Dieu, à régner pour nos âmes dans le ciel, ne cesse point sur
la terre et y soit ainsi représentée!»
Isabelle fut, en effet, enterrée dans l'Alhambra; le roi Ferdinand
voulut aussi y être enseveli, et il ordonna que leurs restes mortels
reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux époux y ont depuis
été sculptées, l'une près de l'autre, sur un tombeau somptueux;
l'autel de la chapelle en est orné de bas-reliefs représentant la
conquête de la ville de Grenade, et nous regrettons sincèrement que
ces bas-reliefs ne représentent pas également la découverte du Nouveau
Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb pliant aux pieds de
la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de
vénération!
Trois siècles et demi ont passé depuis la mort de cette reine
adorable, les regrets qu'elle causa ont conservé leur vivacité, et
nous en lisons encore l'expression dans un écrit récemment publié,
dont nous transcrivons le passage suivant:
«Le testament de cette admirable femme témoigne de la modeste humilité
de son coeur, dans lequel les affections de l'amour conjugal étaient
délicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la
plus tendre mélancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui
aient jamais donné des lois à une nation. Quel malheur pour l'humanité
qu'une si grande souveraine n'ait pas vécu plus longtemps! Sa
vigilance bienveillante aurait prévenu bien des scènes d'horreur qui
se sont trouvées mêlées à l'oeuvre de la colonisation du Nouveau
Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants.
Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera éternellement d'un
céleste éclat dans l'aurore de l'histoire de cette découverte!»
C'était à son fils Diego qu'était adressée la lettre que Colomb
écrivait, quand il reçut la nouvelle de cette mort funeste; aussitôt,
il y ajouta ces paroles écrites au milieu de l'accablement qu'il
ressentait de ce triste événement, mais qui portent l'empreinte du
plus touchant attendrissement.
«Que te reste-t-il à faire, mon cher fils Diego? D'abord et avant
tout, prie Dieu pour l'âme de la reine qui fut notre souveraine,
quoique sa vie, modèle de piété, ne nous laisse aucun doute qu'elle a
été admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien
élevée au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi à faire
tout ce qui dépendra de toi pour le bien du service du roi et pour
adoucir son chagrin. Sa Majesté est le chef de la Chrétienté, et
souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tête souffre, le corps
entier est malade. Nous, chrétiens, nous devons donc oublier nos
ressentiments si nous en avons, et ne penser qu'à adresser au
Tout-Puissant des voeux pour le bonheur du roi, pour sa santé, et pour
qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs,
toi et moi, particulièrement à son service, et nous devons prier plus
encore que tout autre.»
Heureusement pour Colomb qu'il avait auprès de lui son ancien
Adelantado, son frère chéri, Don Barthélemy, qui toujours fidèle,
respectueux et dévoué, s'empressait auprès de lui et qui, tout en
comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforçait, par les
moyens les plus délicats, par les soins les plus assidus, à la lui
faire oublier et à le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis,
comme l'eût été la plus tendre des filles auprès d'un père bien-aimé,
on n'eût jamais soupçonné en lui le courage intrépide du guerrier
valeureux qui avait massé ses soldats et chargé si rudement les
Indiens le jour de la bataille de la _Vega Real_, de celui qui, de sa
main puissante, avait terrassé le colossal Quibian, et dont le bras
vigoureux avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras!
Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernière
campagne, était aussi auprès de lui et secondait Don Barthélemy dans
ses soins affectueux; leur concours empressé parvint à rendre une
amélioration momentanée à la santé de l'illustre malade, et la goutte
qui avait envahi ses mains, en fut enfin chassée. Colomb, se voyant un
peu mieux, conçut le projet d'envoyer à la cour ce jeune homme qui
avait alors 17 ans: Don Barthélemy fut chargé de l'y conduire et, en
même temps, de veiller au succès de ses propres démarches ou de ses
affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulièrement son
frère, qui croyait que le malade était encore plus sérieusement menacé
qu'on ne le pensait, et qui résista, aussi longtemps qu'il le put,
sans désobéir formellement à son frère. Mais Colomb exprima sa volonté
avec tant de fermeté, que Don Barthélemy se rendit respectueusement à
une intention si fortement manifestée, et qu'il partit, d'autant que,
pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait dû dire, ou au
moins donner à entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'eût
été, probablement, agir d'une manière très-compromettante sur le moral
du malade, dont l'état, d'ailleurs, n'était pas encore tout à fait
désespéré.
Colomb chargea, en particulier, Don Barthélemy d'une lettre pour son
fils Diego, dans laquelle, après avoir dépeint Fernand comme un jeune
homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on
pouvait attendre de son âge, il cherchait à lui inculquer les
avantages des liens de famille et de l'attachement fraternel; il y
faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au bien qui lui
était personnellement résulté d'avoir pratiqué de semblables
sentiments.
«Envers ton frère, disait-il, conduis-toi comme un frère aîné le doit
envers ses cadets, c'est-à-dire comme un père. Tu n'en as pas d'autres
que lui, et je rends grâce à Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais
jamais en avoir eu de meilleur. Quant à moi, je n'ai pas eu de plus
sincères amis que mes frères. Que de services ils m'ont rendus, quelle
affection inépuisable j'ai trouvée dans leurs coeurs!»
Une circonstance particulière de la vie de Colomb fut, qu'à cette
époque, _Amerigo Vespucci_ (Améric Vespuce), le même qui, d'après les
cartes que Colomb avait envoyées en Espagne et qui avaient été livrées
par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait
reçu son nom, se trouvait alors à la cour d'Espagne. Colomb entretint
avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dénote qu'il
fut seulement contrarié que les terres qu'il avait lui-même
découvertes eussent été appelées du nom de son compétiteur, et il en
parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retiré autant
d'avantages qu'il l'aurait dû de ses entreprises, digne d'un meilleur
sort, et s'étant montré fort empressé à lui être utile ou agréable.
Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de
répit, en profita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, à
la cour qui était en ce moment à Ségovie; mais celui qui, peu
d'années auparavant, avait fait à Barcelone une entrée triomphale,
n'était plus qu'un homme fatigué, triste et négligé. Il ressentit
cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la
magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la
bonté cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions délicates
qu'elle lui avait toujours témoignées et qu'il méritait plus que
jamais qu'on lui prodiguât, à cause de son âge, des services qu'il
avait continué à rendre, et des souffrances qu'il avait éprouvées. Le
roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intérêt, lui
accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie
comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en démarches pénibles, en
sollicitations réitérées, mais qui n'étaient suivies d'aucun résultat
satisfaisant.
L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela à cause de
ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter à
de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession
de récompenses héréditaires, cet objet, disons-nous, était la
restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arriérées qui
lui étaient dues, quant à ses légitimes réclamations pécuniaires, il
déclara qu'il les considérait comme de peu d'importance, et qu'il s'en
rapportait à la justice ou à la bonté du roi; mais son gouvernement,
ses dignités, selon lui, faisaient partie de sa réputation et lui
appartenaient en vertu de traités aussi réguliers que solennels; on
ne pouvait donc en faire un point de discussion. Toutefois, c'était,
précisément, ce que Ferdinand était le moins disposé à lui rendre, et
il s'opposait toujours à toute conclusion sur ce sujet. Pressé,
cependant, par l'évidence, il renvoya l'affaire à une junte dite _de
Descargos_, c'est-à-dire ayant pour mission l'arrangement des affaires
de la feue reine; mais rien n'y fut arrêté, car les desseins du roi
étaient trop bien connus pour qu'on y vînt à quelque chose de
définitif.