une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan
ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la
flottille, la mer continuait à être très-mauvaise, de sorte qu'on
était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la
plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les
navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs
compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu
s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit,
ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils
allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage.
Plusieurs y réussirent; ceux qui en furent empêchés furent saisis et
confinés dans une prison du bord; mais tel était leur désespoir,
qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou
pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts!
C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements;
un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était
parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait
les préoccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il
demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la
nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui
restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite
chercher des nouvelles de Don Barthélemy, et à revenir aussitôt les
transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie
ni, en même temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle
acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.
Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur
d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la
résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il
revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais
affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut
un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur
ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en
matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le
moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont
rien ne lui annonçait la fin comme devant être prochaine: et combien
d'événements sinistres il pouvait se passer jusque-là!
Les navires de la flottille, eux-mêmes, couraient aussi de grands
dangers, mouillés comme ils l'étaient, sur une rade foraine où aucun
abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et
d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs
ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que
tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb, les
veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur
de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélemy, son frère, qu'il
aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un
état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et
qu'on craignit sérieusement pour ses jours.
Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas
inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs
Majestés, il fait allusion à cette circonstance, et il raconte
comment, dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner,
une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait
de difficultés infinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa
confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres;
effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa
guérison et du retour du beau temps, la santé lui était revenue et le
calme s'était rétabli dans les éléments.
Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout
ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les
hommes rentrèrent tous à bord, mais il fallut se résigner à la perte
de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélemy, toujours
semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère
qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et
Mendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette
opération pénible du transport des objets et du rembarquement des
hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient
les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils
quittèrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un
frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le
pressant étroitement sur son coeur; l'autre, un chef juste et
bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna
le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de
l'infortuné Tristan.
Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de
Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement
aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola, qui était le
seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il
profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de
gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment
pour atteindre l'île le plus promptement possible. Heureusement pour
lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il
arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu
laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps
de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porto-Bello, où
il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à
suivre son même air-de-vent; mais bientôt, il fut obligé de mettre le
cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des
Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette
navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses
matelots, sans cesse à la pompe ou aux manoeuvres et d'ailleurs fort
mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant
une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles
qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et
s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à
gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors
la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y
mouiller que le 24 juin.
Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria; il vit
là, à l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les
y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le
port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer
sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fît élever des sortes
de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y
coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre
une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de
discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec
eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à
deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou
achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyauté de la
part des Espagnols; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre
hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques
des environs afin d'assurer ses approvisionnements, et il éprouva un
grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si
dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une
belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et
après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des
marchés.
Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers
l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus
sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité
de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous
les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente,
n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen
de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position; sans
cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener,
de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et
donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré; mais
comment quitter l'île sans bâtiment, sans moyens d'en construire un,
sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état! Obsédé par
ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort
funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don
Barthélemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre
quelque repos, mais en réalité pour se livrer aux plus profondes
méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes
de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la
situation si critique où il était.
Au point du jour, il se leva; quoique la veille il eût eu assez
d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune
trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en
faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses
traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatait comme
malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le
saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort
indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de
respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine
où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.
Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu
pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé
très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens
eux-mêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues
ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces
conversations où le coeur semble se montrer à découvert, tant on est
certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Mais on en a
tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même
en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que
celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous
n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des
raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans
leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue
suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le
témoignage de Colomb lui-même; ensuite, par celui de Mendez qui l'a
inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces
événements dont il pouvait certainement bien dire:
«_Quorum pars magna fui!_»
Le vénérable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:
«Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous
connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons: nous sommes en
très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire
très-nombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et changeant;
à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement
jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés,
et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré
des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais
le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie
aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit à
mourir de faim, soit à faire une guerre qui devrait finir par notre
extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien
sans un homme très-capable, très-énergique et très-déterminé! Je vais
m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne
pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui
nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin
pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue
atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurer un
navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?»
«Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez
est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément
l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle
embarcation et à travers ces mers dont nous ne connaissons que trop
bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter,
car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur,
qui osât s'aventurer à ce point.»
Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble
visage, Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral
désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa
phrase, et il la continua ainsi:
«Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous
tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante; l'exposer
une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que
l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à
retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait,
tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je
ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement
communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages,
personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je
m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition.»
Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; l'équipage
fut, quelques moments après, rassemblé en sa présence, et il fit un
appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de
répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt,
Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et
accentuée qui impressionna vivement tous les assistants:
«Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le
sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici
présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous
sa protection!»
Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le
comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de
respect.
Sans perdre de temps, la pirogue fut halée à terre, on y plaça une
fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y
appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et
voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole
et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions
très-précises sur la route à suivre furent dressées par le
grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour
qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons;
enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.
Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à
son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fût expédié à
Hispaniola, pour qu'il pût effectuer son retour en Espagne, et il
s'offrait à repartir aussitôt pour Veragua, dépeignant les avantages
qu'il y avait à en recueillir pour la métropole, et la nécessité d'en
initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion
chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et
quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le coeur de cet
homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mêmes
idées, lors même que l'âge et les infirmités se faisaient si
péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de
navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue
en Europe!
Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa
pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le
suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du
voyage fut rude et périlleux; ils côtoyèrent l'île et ils eurent
beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils
voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent
entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent
trois lieues dans l'intérieur, avec leurs vêtements et leurs
provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où
ils se proposaient de les mettre à mort.
On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la
distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à
s'échapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa
pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au
port où étaient les naufragés.
Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez; il avait fait
le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme
un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans son entreprise. Il se
disposa donc à partir de nouveau; toutefois il demanda à être escorté
sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le
protéger. Cette demande fut accueillie: un Génois, nommé Barthélemy
Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement
attaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la
traversée entière. Son dévouement excita celui des six autres
Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se
joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola, Fiesco devait
immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de
leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route
jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à
Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches
du grand-amiral à Leurs Majestés.
Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible,
ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations
unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le
rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur
la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous
ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours,
un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin,
les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy,
monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon;
alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer
avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces
détails tranquillisants.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni
de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On
comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme
abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture
était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt
très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à
une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours
succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait
à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence
nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des
lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à
une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que
les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette
supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au
fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les
maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de
moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour
accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il
avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait
tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme
enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore,
que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la
cause de ces maux!
Au nombre des officiers de l'expédition se trouvaient deux frères,
Francisco et Diego Porras, qui poussèrent l'oubli de leurs devoirs
jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir
l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs
souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'île d'Hispaniola lui était
également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester
à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la
cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères
Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de
décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il
n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa
faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola
n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de
revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas?
Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander
du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles
auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se
décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition, ou tenter la
fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour
Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre
un tel parti, étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?
Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter
les têtes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas
d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca
dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute
par personne, et même, jusqu'à un certain point, sur celui de Leurs
Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers
Colomb, en le dépouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande
partie de ses dignités, honneurs et priviléges.
Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En
conséquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra résolument dans
la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte;
il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder
volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation, et de n'avoir
nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui
était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus
parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que
jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd
à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux
extrémités des deux caravelles:
«Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez; mais
moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que
ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre!»
Ce fut le signal du soulèvement général, de tous côtés on entendit
vociférer:
«Castille! Castille!»
Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies,
des lances furent brandies avec colère, et des voix coupables et
égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral!
Colomb, toujours insensible à la crainte, sortit de son lit en
trébuchant à chaque pas par l'effet des douleurs aiguës de sa maladie;
l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire
face aux rebelles. Don Barthélemy était accouru pour faire à son frère
bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir
d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne
de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don
Barthélemy, et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci
conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première
effervescence, pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la
cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par
leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.
Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral
avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se
mirent en mesure de quitter l'île.