Pendant que des dangers si grands menaçaient ceux qui étaient à terre,

une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan

ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la

flottille, la mer continuait à être très-mauvaise, de sorte qu'on

était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la

plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les

navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs

compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu

s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit,

ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils

allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage.

Plusieurs y réussirent; ceux qui en furent empêchés furent saisis et

confinés dans une prison du bord; mais tel était leur désespoir,

qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou

pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts!

C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements;

un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était

parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait

les préoccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il

demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la

nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui

restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite

chercher des nouvelles de Don Barthélemy, et à revenir aussitôt les

transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie

ni, en même temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle

acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.

Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur

d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la

résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il

revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais

affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut

un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur

ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en

matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le

moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont

rien ne lui annonçait la fin comme devant être prochaine: et combien

d'événements sinistres il pouvait se passer jusque-là!

Les navires de la flottille, eux-mêmes, couraient aussi de grands

dangers, mouillés comme ils l'étaient, sur une rade foraine où aucun

abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et

d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs

ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que

tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb, les

veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur

de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélemy, son frère, qu'il

aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un

état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et

qu'on craignit sérieusement pour ses jours.

Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas

inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs

Majestés, il fait allusion à cette circonstance, et il raconte

comment, dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner,

une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait

de difficultés infinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa

confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres;

effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa

guérison et du retour du beau temps, la santé lui était revenue et le

calme s'était rétabli dans les éléments.

Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout

ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les

hommes rentrèrent tous à bord, mais il fallut se résigner à la perte

de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélemy, toujours

semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère

qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et

Mendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette

opération pénible du transport des objets et du rembarquement des

hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient

les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils

quittèrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un

frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le

pressant étroitement sur son coeur; l'autre, un chef juste et

bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna

le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de

l'infortuné Tristan.

Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de

Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement

aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola, qui était le

seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il

profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de

gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment

pour atteindre l'île le plus promptement possible. Heureusement pour

lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il

arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu

laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps

de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porto-Bello, où

il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à

suivre son même air-de-vent; mais bientôt, il fut obligé de mettre le

cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des

Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette

navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses

matelots, sans cesse à la pompe ou aux manoeuvres et d'ailleurs fort

mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant

une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles

qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et

s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à

gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors

la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y

mouiller que le 24 juin.

Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria; il vit

là, à l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les

y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le

port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer

sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fît élever des sortes

de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y

coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre

une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de

discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec

eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à

deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou

achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyauté de la

part des Espagnols; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre

hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques

des environs afin d'assurer ses approvisionnements, et il éprouva un

grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si

dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une

belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et

après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des

marchés.

Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers

l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus

sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité

de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous

les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente,

n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen

de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position; sans

cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener,

de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et

donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré; mais

comment quitter l'île sans bâtiment, sans moyens d'en construire un,

sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état! Obsédé par

ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort

funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don

Barthélemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre

quelque repos, mais en réalité pour se livrer aux plus profondes

méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes

de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la

situation si critique où il était.

Au point du jour, il se leva; quoique la veille il eût eu assez

d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune

trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en

faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses

traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatait comme

malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le

saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort

indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de

respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine

où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.

Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu

pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé

très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens

eux-mêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues

ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces

conversations où le coeur semble se montrer à découvert, tant on est

certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Mais on en a

tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même

en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que

celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous

n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des

raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans

leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue

suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le

témoignage de Colomb lui-même; ensuite, par celui de Mendez qui l'a

inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces

événements dont il pouvait certainement bien dire:

«_Quorum pars magna fui!_»

Le vénérable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:

«Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous

connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons: nous sommes en

très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire

très-nombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et changeant;

à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement

jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés,

et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré

des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais

le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie

aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit à

mourir de faim, soit à faire une guerre qui devrait finir par notre

extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien

sans un homme très-capable, très-énergique et très-déterminé! Je vais

m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne

pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui

nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin

pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue

atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurer un

navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?»

«Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez

est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément

l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle

embarcation et à travers ces mers dont nous ne connaissons que trop

bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter,

car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur,

qui osât s'aventurer à ce point.»

Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble

visage, Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral

désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa

phrase, et il la continua ainsi:

«Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous

tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante; l'exposer

une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que

l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à

retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait,

tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je

ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement

communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages,

personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je

m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition.»

Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; l'équipage

fut, quelques moments après, rassemblé en sa présence, et il fit un

appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de

répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt,

Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et

accentuée qui impressionna vivement tous les assistants:

«Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le

sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici

présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous

sa protection!»

Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le

comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de

respect.

Sans perdre de temps, la pirogue fut halée à terre, on y plaça une

fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y

appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et

voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole

et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions

très-précises sur la route à suivre furent dressées par le

grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour

qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons;

enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.

Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à

son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fût expédié à

Hispaniola, pour qu'il pût effectuer son retour en Espagne, et il

s'offrait à repartir aussitôt pour Veragua, dépeignant les avantages

qu'il y avait à en recueillir pour la métropole, et la nécessité d'en

initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion

chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et

quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le coeur de cet

homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mêmes

idées, lors même que l'âge et les infirmités se faisaient si

péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de

navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue

en Europe!

Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa

pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le

suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du

voyage fut rude et périlleux; ils côtoyèrent l'île et ils eurent

beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils

voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent

entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent

trois lieues dans l'intérieur, avec leurs vêtements et leurs

provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où

ils se proposaient de les mettre à mort.

On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la

distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à

s'échapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa

pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au

port où étaient les naufragés.

Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez; il avait fait

le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme

un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans son entreprise. Il se

disposa donc à partir de nouveau; toutefois il demanda à être escorté

sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le

protéger. Cette demande fut accueillie: un Génois, nommé Barthélemy

Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement

attaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la

traversée entière. Son dévouement excita celui des six autres

Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se

joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola, Fiesco devait

immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de

leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route

jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à

Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches

du grand-amiral à Leurs Majestés.

Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible,

ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations

unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le

rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur

la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous

ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours,

un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin,

les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy,

monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon;

alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer

avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces

détails tranquillisants.

Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni

de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On

comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme

abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture

était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt

très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à

une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours

succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait

à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence

nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des

lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à

une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que

les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette

supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au

fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les

maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de

moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour

accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il

avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait

tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme

enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore,

que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la

cause de ces maux!

Au nombre des officiers de l'expédition se trouvaient deux frères,

Francisco et Diego Porras, qui poussèrent l'oubli de leurs devoirs

jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir

l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs

souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'île d'Hispaniola lui était

également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester

à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la

cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères

Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de

décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il

n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa

faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola

n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de

revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas?

Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander

du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles

auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se

décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition, ou tenter la

fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour

Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre

un tel parti, étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?

Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter

les têtes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas

d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca

dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute

par personne, et même, jusqu'à un certain point, sur celui de Leurs

Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers

Colomb, en le dépouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande

partie de ses dignités, honneurs et priviléges.

Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En

conséquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra résolument dans

la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte;

il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder

volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation, et de n'avoir

nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui

était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus

parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que

jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd

à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux

extrémités des deux caravelles:

«Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez; mais

moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que

ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre!»

Ce fut le signal du soulèvement général, de tous côtés on entendit

vociférer:

«Castille! Castille!»

Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies,

des lances furent brandies avec colère, et des voix coupables et

égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral!

Colomb, toujours insensible à la crainte, sortit de son lit en

trébuchant à chaque pas par l'effet des douleurs aiguës de sa maladie;

l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire

face aux rebelles. Don Barthélemy était accouru pour faire à son frère

bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir

d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne

de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don

Barthélemy, et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci

conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première

effervescence, pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la

cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par

leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.

Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral

avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se

mirent en mesure de quitter l'île.

Vie de Christophe Colomb · 第 26 / 31 段