Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème

géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son

âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé,

et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un

isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé,

ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de

l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes

terres et les contrées de l'Inde.

On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse

qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé

Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre,

vit, le premier, paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui

est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on

appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit

ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la

vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous

plusieurs rapports dans notre sujet.

Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa

se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les

ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise

naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré

qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait

cette vaste nappe liquide du côté du couchant. À ce spectacle imprévu,

Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme

à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la

nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles

qui suivent un long sommeil; mais la réflexion vint bientôt les fixer,

et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui

baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand

Colomb avait cherchés dans cette direction.

L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété

la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il

prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la

plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra

dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à

moitié plongée; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains,

redressa fièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui

prend les cieux à témoin, il s'écria de toute la voix que ses poumons

purent lui donner:

«Mer calme et resplendissante, mer mystérieuse, mer si longtemps

cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et

je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira

ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique!

La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de

tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres

d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui

sera l'honneur de l'humanité!»

Il s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant:

«Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystérieuse, mer si

longtemps cherchée! je répète que je te nomme la Mer Pacifique; c'est

à un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta découverte, et

cette découverte sera, à tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa.»

Ces nobles paroles planèrent sur la surface des flots et, s'élevant

dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des

compagnons de Nugnez Balboa qui, ébahis sur la plage, étaient en

contemplation devant cette scène sans pareille dans les annales du

monde; elles furent redites ensuite, propagées, répandues; enfin, sept

ans après, elles portèrent leur fruit.

Ce fut, en effet, en 1520 qu'un autre intrépide navigateur, qui

s'appelait Magellan, résolut d'accomplir les prédictions ou les voeux

de Nugnez Balboa. Il partit, côtoya la bande occidentale de l'Amérique

vers le Sud, découvrit la terre de Feu, doubla le continent par son

extrémité méridionale; et après avoir traversé cette même Mer

Pacifique dans toute son étendue, en gouvernant vers ce magique Ouest

que Colomb, dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance

aux frères Pinzon qui commandaient la _Pinta_ et la _Niña_, deux des

navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent

l'honneur d'aborder en Espagne, après avoir accompli le premier voyage

qui ait été fait autour de la terre. Mais, hélas! Magellan n'eut pas

la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si

brillamment commencée; il fut tué par les sauvages de l'île de Matan,

le 27 avril 1521!

Quant à Christophe Colomb qui avait indiqué la route et qui fut obligé

de renoncer à son projet, ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes

qu'il parvint à rejoindre la côte de Veragua; nous allons voir, en

effet, que si, jusqu'à cette période, il avait, dans sa recherche d'un

détroit, été en butte à mille tribulations ou exposé à des périls sans

cesse renaissants, son retour ne fut ni moins accidenté, ni moins

dangereux; on verra aussi quelle force d'âme, quelle habileté infinie,

quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y eût, dans sa

splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les

obstacles qui vinrent, de nouveau, se réunir contre lui.

Ce fut le 5 décembre de l'année 1502, que Colomb appareilla d'El

Retrete pour retourner vers la côte de Veragua. Presque aussitôt, le

vent lui devint aussi défavorable qu'il l'avait été lorsqu'il avait à

suivre la direction opposée; il augmenta même à tel point que la

navigation en devint presque impraticable: pendant neuf jours surtout,

ce fut une tempête continuelle, d'autant plus redoutable que la

flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu'à chaque instant

elle pouvait craindre de se voir jetée à la côte ou sur quelque

rocher. Le journal de Colomb dépeint la mer aussi tourmentée que si

elle avait été dans un état de haute ébullition, s'élevant parfois en

montagnes couvertes d'écume. Pendant la nuit, elle lançait des parties

lumineuses qui s'en détachaient comme des flammes; une journée

entière, le ciel lui-même sembla également enflammé, tant les nuées

s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage à des éclairs

étincelants! Le tonnerre s'y mêlait avec sa voix formidable et,

presque sans cesse, des torrents de pluie inondaient les navires et

transperçaient les vêtements des infortunés matelots.

Un autre danger vint menacer l'expédition: ce fut celui d'une trombe

qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses

flancs, et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle

n'avait frappé les yeux des marins de ces bâtiments, et jamais,

peut-être, phénomène de cette nature ne s'est annoncé avec un

caractère aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les

équipages attribuèrent à la vertu des prières qu'ils adressèrent à

saint Jean l'Évangéliste, le fléau passa entre les navires effrayés et

il ne leur causa aucun dommage.

Le calme survint ensuite et dura avec une persévérance désolante. Ce

qui, particulièrement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est

qu'ils virent une grande quantité de requins obstinés à rôder dans

leurs eaux. On avait la croyance à bord que ces animaux voraces, qui

suivent ordinairement les bâtiments pour recueillir les débris

alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le

pressentiment de la mort de quelque homme à bord, ou même du naufrage

prochain du navire.

Trois semaines s'écoulèrent encore après ce calme, pendant lesquelles,

repoussé par les vents, contrarié par les courants, Colomb ne put pas

franchir plus de 30 lieues en bonne direction; aussi donna-t-il à la

partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue à

faire, le nom de _Costa de los contrastes_ (Côte des contrariétés).

Enfin, à la joie inexprimable de tous, et à force de prudence, de

travaux, de fatigues, de veilles et d'habileté, le grand-amiral vit,

le 6 janvier, les rivages tant désirés de Veragua, et il mouilla dans

une rivière à laquelle, en l'honneur de la fête du jour qui était

celui de l'Épiphanie, il donna le nom de Belem ou de Bethléem.

Les naturels se tinrent d'abord sur la défensive, mais il fallait se

les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir.

Le puissant moyen de séduction, celui des présents, fut employé;

Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet: il

se présenta personnellement, il déploya son affabilité, agit sur les

esprits par la fascination qu'exerçaient habituellement son noble

visage, son grand air de dignité naturelle; et, après quelque

indécision, les indigènes consentirent à entrer en pourparlers; ils

apportèrent plusieurs objets d'un très-bel or pour en faire des

échanges, et ils dirent qu'il y avait des mines de ce métal près de la

rivière de Veragua, qui n'était qu'à deux lieues de distance.

Don Barthélemy fut chargé par Colomb d'avoir une entrevue particulière

avec Quibian: c'était le cacique de Veragua; il l'invita à aller voir

les bâtiments de la flottille où il fut reçu avec une grande

distinction. Quibian était un homme sérieux, méfiant, taciturne et

très-robuste. Peu de jours après, Don Barthélemy, accompagné par

soixante-huit marins bien armés, partit pour aller explorer le terrain

où se trouvaient les mines. Il remonta la rivière une lieue et demie

au-dessus de son embouchure, et il arriva en vue du village où

résidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur où était le

village avec une suite non armée, mais très-nombreuse, et il s'assit

sur une pierre auprès de la rivière. Il accueillit les Espagnols avec

déférence, surtout Don Barthélemy dont la haute stature, le regard

fier et les formes herculéennes avaient fait une grande impression sur

son esprit. On pouvait cependant voir une secrète jalousie se

manifester sur sa physionomie à l'aspect des Européens, mais il ne

leur en donna pas moins des guides pour les diriger.

Don Barthélemy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un

espace d'environ six lieues; là, dans un sol de la plus magnifique

végétation, il trouva la terre effectivement parsemée d'une telle

quantité de parcelles d'or, qu'elles adhéraient aux racines

elles-mêmes des arbres; puis, il fut conduit sur une éminence d'où il

put contempler un paysage délicieux, garni de plusieurs villages

entourés d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la

certitude que toute l'étendue en était remplie du précieux métal,

jusqu'à une distance de vingt journées de marche vers l'Ouest.

Une autre expédition le long de la côte vers l'occident, également

commandée par l'infatigable Don Barthélemy, fut non moins

satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu'on lui raconta ou ce qu'il crut

comprendre, tout non-seulement confirma ses idées sur la richesse

aurifère du pays en général, mais lui garantit l'assurance d'un

royaume riche et civilisé dans l'intérieur. L'imagination brillante de

Colomb s'enflamma aux récits de son frère; il se lança dans ses

hypothèses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contrées

fabuleuses que l'historien Josephe plaçait aux points les plus

éloignés du globe, et d'où l'on avait retiré les monceaux d'or qu'il

avait fallu pour bâtir et embellir le temple de Jérusalem.

Don Barthélemy, qui était un homme très-positif, entra pourtant tout à

fait dans les idées de Colomb; ils pensèrent tous les deux qu'il

fallait fonder une colonie sur le point où ils étaient, et qu'elle

serait le centre de la vaste région de ces mines qui semblaient

inépuisables. Colomb proposa alors à son frère de rester sur les lieux

avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que

lui-même irait en Espagne pour y faire goûter ses plans, et pour en

revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dévouement

de Don Barthélemy à la personne de son frère était tel qu'il

ressemblait à l'obéissance aveugle du fils le plus respectueux envers

le père le plus tendrement aimé, et Colomb n'eut pas plutôt exprimé

son désir, que son frère y acquiesça sans faire la moindre objection.

On se mit aussitôt à tout préparer pour l'exécution du projet:

quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des

maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites

sur la rive la plus élevée de la crique où étaient les navires, et un

magasin fut élevé pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi

que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperçut

d'une diminution assez considérable dans la hauteur des eaux, à

l'embouchure de la rivière où il était mouillé; il chercha une passe,

sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins élevés en

s'allégeant ou en se touant; mais tout fut inutile; il se vit dans

l'obligation de renoncer à appareiller pour le moment, et d'attendre

le retour des pluies pour pouvoir sortir du bassin, momentanément

fermé, où il était enclavé.

Cependant, les préparatifs pour un séjour prolongé dans ce pays,

avaient éveillé la susceptibilité, on doit le dire fort naturelle, de

Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes épiant avec anxiété

tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des émissaires dans

toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses

dominations auprès de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de

zèle que d'intelligence par un nommé Diego Mendez, notaire,

remplissant dans l'expédition les fonctions d'officier de l'état

civil, et qui était entièrement dévoué au grand-amiral. L'intrépidité

de cet homme lui fit même affronter un danger extrême pour mieux

connaître ce qui se passait sur les lieux: suivi d'un seul compagnon,

il osa pénétrer jusqu'à la résidence du cacique, alléguant qu'ayant

appris qu'il avait été blessé à la jambe par une flèche, dans une

escarmouche avec un détachement maraudeur ennemi, il venait, en

qualité de chirurgien, lui offrir ses services et l'usage de drogues

bienfaisantes dont il s'était pourvu. L'habitation de Quibian était

entourée de trois cents poteaux surmontés de têtes d'adversaires tués

en diverses rencontres; c'était fort peu encourageant pour Mendez,

mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut

l'audace de s'avancer jusqu'à la porte du cacique où le fils de

celui-ci se présenta avec colère, et le repoussa d'un coup de poing

violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que

fort peu ému, fit connaître le but supposé de sa visite, et montra

quelques présents qu'il destinait à Quibian et à sa famille. Les

présents furent acceptés, Mendez put rester quelques heures dans le

village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de

voir le cacique.

Il se retira convaincu de la réalité de ses soupçons et il fit part à

Colomb de mille détails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un

Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en

affirmant que la blessure de Quibian n'était que supposée; que c'était

parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir,

et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit,

incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols

et mettre le feu à leurs navires.

Don Barthélemy s'offrit aussitôt pour porter un coup fatal au cacique

et pour déjouer ses desseins en les prévenant spontanément. Le

grand-amiral, qui n'hésitait jamais plus que son frère, lui donna

soixante-quatorze hommes bien armés, parmi lesquels était le courageux

Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portèrent, à

l'entrée de la nuit, jusqu'au point le plus près du village des

ennemis. Tous étant débarqués, Don Barthélemy prit les devants seul

avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le

plus strict silence, de ne le suivre qu'à une assez grande distance,

mais de s'élancer au pas de course lorsque la détonation d'une

arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors à lui porter secours

et, surtout, à entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y

supposait réunis, ne put s'échapper.

Quibian, entendant du bruit près de sa demeure, se précipita vers la

porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Barthélemy, il

l'invita à s'approcher tout seul. L'intrépide marin, inaccessible à la

crainte, fait signe à Mendez de s'arrêter avec les quatre hommes, et

va droit au cacique, s'informant de sa blessure qu'il demande à voir.

Quibian s'y refuse; alors Don Barthélemy le prend par le bras comme

pour l'aider à se mettre debout: son adversaire résiste, un

commencement de lutte s'engage; aussitôt Mendez et ses quatre

compagnons accourent. Cependant Don Barthélemy et Quibian faisant tous

les deux usage de leur force musculaire qui était remarquable,

s'étreignent et combattent corps à corps avec une énergie et une

vigueur sans égales; mais le cacique est renversé, et soudain Mendez

et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils

avaient fait le signal convenu de la décharge d'une arquebuse; le gros

de la troupe arrive en courant, l'habitation est cernée et tous ceux

qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs

principaux, tous furent pris, tous furent dirigés vers les navires de

Colomb.

Don Barthélemy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas

jugés nécessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours

infatigable, il se mit à la poursuite des Indiens qui pouvaient être

hostiles.

Quant à Quibian, il fut confié à la garde spéciale de Jean Sanchez,

premier pilote de la flottille, avec mission de veiller avec le plus

grand soin à ce qu'il ne s'évadât pas. Sanchez s'y engagea, et dit

même que si son prisonnier lui échappait, il consentait à ce que sa

barbe lui fut entièrement arrachée, et poil par poil. En arrivant dans

son canot, il y fit attacher Quibian à l'un des bancs; mais les

gémissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui

faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez

consentit à ce qu'il fût donné un peu de jeu à ses liens. Or, pendant

qu'on y procédait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta à

l'eau! Il faisait nuit et quoi que l'on fit à bord du canot, il fut

impossible de le reprendre. Sanchez ramena à bord le reste des

prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui

causèrent, d'un côté, l'assurance si peu réalisée qu'il avait donnée

que le cacique ne lui échapperait pas, de l'autre, le chagrin d'avoir

été vaincu en stratagème par un sauvage.

Don Barthélemy ne revint que le lendemain soir; tout était ou

redevenait tranquille à son approche, et il arriva avec les dépouilles

conquises dans l'habitation de Quibian, parmi lesquelles étaient des

bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux

couronnes en or. Le cinquième du butin fut mis de côté pour le trésor

de leurs Majestés Espagnoles; une couronne fut décernée, par un voeu

unanime, au brave Don Barthélemy, et le reste fut partagé entre ceux

qui l'avaient accompagné et si bien secondé!

Une crue dans les eaux de la rivière permit, peu après, à Colomb, de

faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour

l'usage du nouvel établissement, et il mouilla une lieue au large pour

y attendre des vents favorables.

Mais Quibian ne s'était pas noyé comme quelques personnes l'avaient

supposé: revenu chez lui et trouvant son habitation dévastée, voyant

les navires espagnols au large, pensant que ses femmes, ses enfants,

ses amis les plus chers y étaient captifs, et que ses joyaux ou autres

objets les plus précieux y étaient aussi renfermés, il fut animé d'un

désir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les

environs, arriva à l'improviste au milieu des Espagnols restés dans le

pays, peu sur leurs gardes en ce moment et disséminés à quelque

distance de leurs maisons. Don Barthélemy, qui se trouvait

heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que

poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui

se trouvaient auprès de lui et s'élança sur les Indiens. Mendez, selon

sa coutume, prêt à braver le danger, accourut à leur secours avec

quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre

fut rude, un Européen fut tué, huit furent blessés; Don Barthélemy

reçut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ

de bataille. Enfin les Indiens, après avoir vu tomber un grand nombre

des leurs, s'enfuirent dans leurs forêts et dans leurs montagnes.

Précisément, pendant la mêlée, une chaloupe de la flottille vint dans

la rivière pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui

commandait la caravelle d'où provenait la chaloupe, était à bord;

malgré l'avis de plusieurs personnes, il persista à vouloir remonter

la rivière; mais quelques-uns des fuyards qui étaient cachés, se

croyant découverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nuée de

traits, de flèches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu

faire usage de ses armes à feu, fut atteint à l'oeil par un de ces

javelots, et mourut à l'instant. La confusion la plus grande succéda à

cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu'à aborder la

chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrèrent l'équipage à

l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea

entre deux eaux et atteignit le rivage où il se cacha pour se dérober

au sort fatal dont il était menacé.

Les colons furent tellement impressionnés de cette attaque et de

l'idée des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer à tout

moment dans l'avenir, qu'ils résolurent de s'embarquer sur leur

caravelle et d'abandonner l'établissement. Don Barthélemy, soumis

aveuglément aux ordres de son frère, s'y opposa de toutes ses forces,

mais on persista à vouloir donner suite au projet. Toutefois, les

pluies avaient cessé, les eaux de la rivière s'étaient de nouveau

abaissées, et il fut impossible à la caravelle de franchir les

hauts-fonds qui barraient le passage. Pour comble de contrariétés, les

vents devinrent très-forts, la mer fut très-mauvaise, et il fut

impossible d'informer le grand-amiral de la situation fâcheuse où l'on

était. Les colons furent d'ailleurs très-douloureusement émus quand

ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons,

soulevés à fleur d'eau par l'effet de leur décomposition, et descendre

le courant de la rivière accompagnés de troupes de corbeaux ou autres

oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes, se battant entre

eux et jetant des cris qui imprimaient la désolation dans le coeur des

témoins de cette horrible scène.

La position des Espagnols était devenue vraiment déplorable; le jour,

ils voyaient de tous côtés, derrière les arbres, dans les fossés, près

des tertres, partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin

avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intérieur dès qu'ils

étaient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient

de hurlements affreux et du bruit rauque ou discordant de trompettes

ou de tambours sauvages, qui étaient des appels aux armes prémédités

contre eux. Don Barthélemy crut, par prudence, devoir abandonner le

village, et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau

découvert où il ne pouvait pas être surpris. Là, il fallut monter une

garde incessante, se tenir perpétuellement sur le qui-vive, et faire

de temps en temps usage de ses armes à feu pour inspirer quelque

terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par

s'épuiser, et le moment en était extrêmement redouté de tous.

Vie de Christophe Colomb · 第 25 / 31 段