Ces affreux détails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle,

affligèrent profondément le coeur de cette généreuse princesse; aussi

pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il

fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des

abus si criants; de révoquer les licences ou les autorisations

imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par

Bobadilla; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens;

de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser

les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son

emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments

qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement

indemnisé ou dédommagé: il fut enfin établi que Colomb aurait un

représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et

qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonial qui devait

s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent

récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter

fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a

pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de

Roldan.

Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps:

en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis

de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en

Espagne, et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le

trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des

Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le

rapprochement que c'est dans cette même île d'Hispaniola où fut

effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi

la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses

maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la

sécurité et le bonheur de ce beau pays.

L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût

encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris

du roi; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait

été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner

l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se

composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant

2,500 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait

un assez grand nombre de familles. Un cortége brillant fut accordé au

nouveau gouverneur; on lui donna des gardes du corps à cheval; et,

malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains

objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se

parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande

valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de

Colomb, la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du

rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 13 février 1502,

que la flotte appareilla.

Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade, toujours attendant

qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires

tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande

confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec

sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs

Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner

au succès de cette opération, les avantages qu'il avait alors espéré

recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais

communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois,

ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en

un corps de volume. C'est la bibliothèque dite Colombienne de la

cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.

Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols

du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction

qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage

de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses

vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île

de l'Inde, et d'en renvoyer une partie sous les ordres de Pedro

Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises

précieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'âme

de toutes les conversations; les beaux rêves du prince Henri et du roi

Jean II se trouvaient ainsi réalisés; et tandis que les sauvages

régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement

pour le moment, ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui

rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait

frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme

en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.

Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa

découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de

Gama dont les succès, à leur tour, excitèrent l'imagination de Colomb

en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni

par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait

éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes

probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et

cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer

ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert

dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu

en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest, et un

fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. À

l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre

appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son

second voyage, considéraient comme le promontoire extrême des points

les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui,

que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait

découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. Il

se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une

route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais

venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par

là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses

travaux. Il est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné

comme étant celui où devait se trouver son détroit, était précisément

le même où l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant exposé, on se

convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux

atteintes de la vieillesse, et que son corps était déjà suffisamment

reposé des persécutions dont il avait été l'objet. «L'homme disait-il,

est un instrument qui doit se briser à l'oeuvre dans la main de la

Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que

l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir!»

Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois

peu sérieux; mais, en général, il fut goûté comme n'ayant pu être

conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition

fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet,

de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en

surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant

de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne fut

qu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts

à prendre la mer.

Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de

prévoyance en cas qu'il lui arrivât, quelque catastrophe dans un

voyage si long, et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer

des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution

n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses

forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni

abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette

période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour

une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les

incidents fâcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute

la force de l'âge.

Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes

qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le

concernant qui avaient été passées; il fit également enregistrer la

lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan, où il

se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de

même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la

banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses

revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de

consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies

certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui

avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour

d'Espagne, le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en

lieu de sûreté, et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui

aurait trait à cette transaction.

Enfin, il écrivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connaître son

intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une

croisade au Saint-Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant

perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition,

espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet, et

exprimant le désir d'aller, après son voyage, présenter ses

respectueux hommages au chef de la chrétienté.

Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait

seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70

tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces

bâtiments n'était que de 150 hommes; et c'est avec un si faible

armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un

détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans

des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation

complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le même désir des

grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les

exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélemy,

commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui

était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.

La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant

bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles

Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à l'une d'entre elles du nom de

Mantinino et qui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein

primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque,

et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du

détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui

se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux îles

Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forcé

de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y

échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était,

à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola;

mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le

bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à

tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à

San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez

toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances

belligérantes.

La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de

San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y

trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans

la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents

contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient

tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur

lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus

considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute

valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il

espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en

Espagne qui le mettraient à même de conserver le reste pour lui. Dans

le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait

une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids

qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos,

équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et

d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or

qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens

et de leurs longues sueurs.

C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia

aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa

relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la

rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y

mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme

devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui

causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement,

et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de

Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une

tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde

et menteuse.

Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port

qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux

du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en

plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un

abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La

flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment, sans se

préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop,

deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une

rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord,

se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres

bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps

contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son

expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté

de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries;

les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se

rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest

de San-Domingo.

Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa

violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manoeuvrée que les

bâtiments de Colomb, elle éprouva les plus grands désastres. Le

navire, entre autres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les

ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond: tout l'équipage

périt! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres

bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à

San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva

en état de continuer son voyage; ce fut précisément le plus faible de

tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui

étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par

son fondé de pouvoir Carvajal.

Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et

par le vénérable Las Casas, qui fut, par la suite, l'avocat si zélé

des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des

plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces

jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice

humaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les

deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les

adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux

en méprisant sa science profonde, le seul navire qui n'eût éprouvé

aucune avarie et que la tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à

épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les

équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que

l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué

l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis.

Guarionex, l'infortuné cacique de la _Vega_, était sur le même navire

que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.

Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb;

nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous

croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme,

d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun

signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce

sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux

heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait

remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche

assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la

terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que par

intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute

autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses

précautions et de se mettre à l'abri; nous le concevons facilement,

d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle

de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de

sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du

moment! Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait

éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés

humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le

prédire avec certitude!

Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir

renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le

cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent

et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba.

Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et,

le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la

terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord

de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manoeuvrée

par vingt-cinq Indiens; elle était tentée avec des feuilles de

palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des

haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire

fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre,

d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de

couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain

degré de civilisation. On prétend, autant que les naturels purent se

faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le

pays d'où ils venaient, et qu'il y trouverait une contrée riche,

cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait

promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait

suivie. Il est facile de raisonner après l'événement et de faire

parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on

interprète le dire selon ses idées; mais ce n'était pas là le plan de

Colomb ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et

il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il

est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer

de trouver.

Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et

puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps

très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une

forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure,

dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se

détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues, se trouvèrent

assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son

côté, fut repris par la goutte; mais quoique accablé par ses veilles,

quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir,

de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à

l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait

au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop

de rigueur, il s'armait de patience, mais il regrettait parfois

d'avoir fait faire une aussi rude campagne à son fils Fernand et à son

frère chéri Don Barthélemy; ses pensées se reportaient alors aussi sur

Diego, son fils ainé, et sur les embarras et les difficultés de toutes

sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.

Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de

faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put

franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on

arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la

direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit

sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom _Gracias-à-Dios_

(Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.

Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut

le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un

de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues

qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de

méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y

possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs

adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires

espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.

Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appelé

_Costa-Rica_ (Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et

d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les

naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'or le

plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua,

où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les

contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on

l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de

marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des

bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils

de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs

effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de

cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin,

il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que

même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces

narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande

partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était

une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.

On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était

question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si

Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du

Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses

raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de

l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une

étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.

Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer,

avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les

vents, les courants, les difficultés d'une navigation on ne peut plus

périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces

contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus

être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des

bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts

et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou

autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le

rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de

sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.

Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap

Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma _el

Retrete_ (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant,

appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il

en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable,

et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de

maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi

de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il

voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de

se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque

certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il

y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues

élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but

primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute

impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit

de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins à trouver une

compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.

Vie de Christophe Colomb · 第 24 / 31 段