affligèrent profondément le coeur de cette généreuse princesse; aussi
pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il
fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des
abus si criants; de révoquer les licences ou les autorisations
imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par
Bobadilla; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens;
de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser
les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son
emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments
qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement
indemnisé ou dédommagé: il fut enfin établi que Colomb aurait un
représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et
qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonial qui devait
s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent
récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter
fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a
pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de
Roldan.
Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps:
en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis
de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en
Espagne, et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le
trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des
Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le
rapprochement que c'est dans cette même île d'Hispaniola où fut
effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi
la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses
maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la
sécurité et le bonheur de ce beau pays.
L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût
encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris
du roi; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait
été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner
l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se
composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant
2,500 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait
un assez grand nombre de familles. Un cortége brillant fut accordé au
nouveau gouverneur; on lui donna des gardes du corps à cheval; et,
malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains
objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se
parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande
valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de
Colomb, la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du
rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 13 février 1502,
que la flotte appareilla.
Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade, toujours attendant
qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires
tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande
confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec
sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs
Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner
au succès de cette opération, les avantages qu'il avait alors espéré
recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais
communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois,
ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en
un corps de volume. C'est la bibliothèque dite Colombienne de la
cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.
Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols
du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction
qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage
de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses
vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île
de l'Inde, et d'en renvoyer une partie sous les ordres de Pedro
Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises
précieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'âme
de toutes les conversations; les beaux rêves du prince Henri et du roi
Jean II se trouvaient ainsi réalisés; et tandis que les sauvages
régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement
pour le moment, ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui
rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait
frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme
en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.
Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa
découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de
Gama dont les succès, à leur tour, excitèrent l'imagination de Colomb
en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni
par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait
éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes
probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et
cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer
ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert
dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu
en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest, et un
fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. À
l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre
appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son
second voyage, considéraient comme le promontoire extrême des points
les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui,
que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait
découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. Il
se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une
route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais
venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par
là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses
travaux. Il est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné
comme étant celui où devait se trouver son détroit, était précisément
le même où l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant exposé, on se
convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux
atteintes de la vieillesse, et que son corps était déjà suffisamment
reposé des persécutions dont il avait été l'objet. «L'homme disait-il,
est un instrument qui doit se briser à l'oeuvre dans la main de la
Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que
l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir!»
Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois
peu sérieux; mais, en général, il fut goûté comme n'ayant pu être
conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition
fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet,
de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en
surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant
de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne fut
qu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts
à prendre la mer.
Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de
prévoyance en cas qu'il lui arrivât, quelque catastrophe dans un
voyage si long, et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer
des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution
n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses
forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni
abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette
période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour
une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les
incidents fâcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute
la force de l'âge.
Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes
qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le
concernant qui avaient été passées; il fit également enregistrer la
lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan, où il
se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de
même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la
banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses
revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de
consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies
certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui
avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour
d'Espagne, le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en
lieu de sûreté, et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui
aurait trait à cette transaction.
Enfin, il écrivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connaître son
intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une
croisade au Saint-Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant
perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition,
espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet, et
exprimant le désir d'aller, après son voyage, présenter ses
respectueux hommages au chef de la chrétienté.
Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait
seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70
tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces
bâtiments n'était que de 150 hommes; et c'est avec un si faible
armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un
détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans
des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation
complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le même désir des
grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les
exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélemy,
commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui
était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.
La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant
bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles
Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à l'une d'entre elles du nom de
Mantinino et qui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein
primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque,
et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du
détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui
se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux îles
Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forcé
de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y
échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était,
à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola;
mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le
bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à
tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à
San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez
toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances
belligérantes.
La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de
San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y
trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans
la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents
contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient
tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur
lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus
considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute
valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il
espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en
Espagne qui le mettraient à même de conserver le reste pour lui. Dans
le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait
une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids
qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos,
équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et
d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or
qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens
et de leurs longues sueurs.
C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia
aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa
relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la
rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y
mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme
devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui
causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement,
et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de
Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une
tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde
et menteuse.
Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port
qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux
du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en
plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un
abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La
flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment, sans se
préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop,
deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une
rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord,
se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres
bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps
contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son
expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté
de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries;
les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se
rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest
de San-Domingo.
Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa
violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manoeuvrée que les
bâtiments de Colomb, elle éprouva les plus grands désastres. Le
navire, entre autres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les
ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond: tout l'équipage
périt! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres
bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à
San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva
en état de continuer son voyage; ce fut précisément le plus faible de
tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui
étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par
son fondé de pouvoir Carvajal.
Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et
par le vénérable Las Casas, qui fut, par la suite, l'avocat si zélé
des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des
plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces
jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice
humaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les
deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les
adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux
en méprisant sa science profonde, le seul navire qui n'eût éprouvé
aucune avarie et que la tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à
épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les
équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que
l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué
l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis.
Guarionex, l'infortuné cacique de la _Vega_, était sur le même navire
que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.
Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb;
nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous
croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme,
d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun
signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce
sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux
heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait
remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche
assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la
terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que par
intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute
autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses
précautions et de se mettre à l'abri; nous le concevons facilement,
d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle
de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de
sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du
moment! Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait
éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés
humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le
prédire avec certitude!
Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir
renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le
cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent
et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba.
Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et,
le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la
terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord
de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manoeuvrée
par vingt-cinq Indiens; elle était tentée avec des feuilles de
palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des
haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire
fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre,
d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de
couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain
degré de civilisation. On prétend, autant que les naturels purent se
faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le
pays d'où ils venaient, et qu'il y trouverait une contrée riche,
cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait
promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait
suivie. Il est facile de raisonner après l'événement et de faire
parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on
interprète le dire selon ses idées; mais ce n'était pas là le plan de
Colomb ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et
il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il
est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer
de trouver.
Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et
puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps
très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une
forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure,
dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se
détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues, se trouvèrent
assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son
côté, fut repris par la goutte; mais quoique accablé par ses veilles,
quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir,
de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à
l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait
au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop
de rigueur, il s'armait de patience, mais il regrettait parfois
d'avoir fait faire une aussi rude campagne à son fils Fernand et à son
frère chéri Don Barthélemy; ses pensées se reportaient alors aussi sur
Diego, son fils ainé, et sur les embarras et les difficultés de toutes
sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.
Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de
faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put
franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on
arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la
direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit
sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom _Gracias-à-Dios_
(Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.
Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut
le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un
de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues
qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de
méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y
possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs
adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires
espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.
Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appelé
_Costa-Rica_ (Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et
d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les
naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'or le
plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua,
où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les
contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on
l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de
marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des
bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils
de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs
effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de
cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin,
il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que
même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces
narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande
partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était
une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.
On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était
question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si
Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du
Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses
raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de
l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une
étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.
Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer,
avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les
vents, les courants, les difficultés d'une navigation on ne peut plus
périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces
contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus
être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des
bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts
et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou
autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le
rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de
sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.
Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap
Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma _el
Retrete_ (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant,
appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il
en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable,
et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de
maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi
de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il
voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de
se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque
certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il
y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues
élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but
primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute
impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit
de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins à trouver une
compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.