l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était
Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait
bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles
sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui.
Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla
et il poussa la magnanimité jusqu'à écrire à son frère Don Barthélemy,
qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se
soumettre aussi; Don Barthélemy licencia aussitôt ses soldats, se
dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour être
également mis aux fers et transféré sur une caravelle, autre que celle
où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de
voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se
contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.
Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'âme de ces affreuses
machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef,
procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île
et qui y avait gagné la grande bataille de la _Vega Real_; eux dont
l'un ne devait parler, ne devait étendre sa main épiscopale que pour
concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix, de mansuétude et
de charité; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne
consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en
n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho, et en ne
faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui
l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs!
Honte! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca!
Honte! cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla!
et puissent leurs noms ne passer à la postérité que flétris par tous
les coeurs honnêtes et généreux! On vit ainsi le génie, le dévouement,
les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans
les personnes de Colomb ainsi que de ses frères; et, pour pendant à ce
triste tableau, on vit la lâcheté, l'ignominie, la haine, la trahison,
la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de
Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra
jamais affaiblir: «Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais,
sur Fonseca et sur Bobadilla!»
Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois
surpassés: on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de
s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de
les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son
profit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient
dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les
révoltés furent admis à déposer contre Colomb; Guevara, Reguelme
furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si
Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de
meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner, mais
uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il
avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité
du vice-roi.
Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses
frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement
remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur
des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ, et que quelques
pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées
à la métropole. À ces pièces furent jointes des lettres particulières
de Bobadilla qui avaient pour but de prouver la culpabilité des
prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales, c'est que l'ordre
fut donné de conserver, pendant la traversée, les fers et les chaînes
rivés sur les personnes de Colomb, de Barthélemy, de Diego! Jusqu'à un
certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces
illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage,
Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues
d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu
l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable
crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut
être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus
injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.
Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de
Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses
prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente
de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit à
la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il
venait le chercher.
«Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et
que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je
ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une
lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein
de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles
m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des
pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront être un jour
une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.»
«Excellence, lui répondit Villejo, il est vrai que je tiens mon
commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté
si ç'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre
Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez
mis le pied à mon bord, vous serez à l'abri de toute insulte. Malheur
à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les
revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme
le plus grand génie de l'humanité!»
Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si
différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de
Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu
appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia
Villejo:
«Villejo, vous avez un noble coeur; il me tarde de me trouver sur le
pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre
présence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute,
partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si
inhospitalière.»
Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre; à peine eurent-ils
perdu la côte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chaînes de
Colomb; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté:
«Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de
Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait
charger de fers, je dois donc les garder jusqu'à ce que nos souverains
en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs
de mes services et de mes infortunes.»
Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons déjà
mentionné, fut l'historien de son père, affirme avoir, depuis lors,
toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de
sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'était un
appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il
avait été la victime; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel
les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si
outrageusement persécuté.
Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins très-bien
inspiré; l'histoire, qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes
et les persécuteurs, doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec
noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Villejo soit
donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre
presque sur la même ligne, son second, Andreas Martin, qui témoigna,
pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre
captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères
d'attentions et de respect! La traversée fut courte, exempte de
mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui
Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Villejo
aborda avec Colomb toujours chargé de fers, mais qui supporta
très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.
Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadix lorsqu'on y apprit
que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers; et ce cri eut un
retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que
l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier
voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient
les motifs réels ou supposés: Colomb était ignominieusement renvoyé du
Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir; c'en était assez
pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus
exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand
coeur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés
Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre
marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles
fussent lues et répandues, ces soins furent entièrement perdus; les
lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites: elles
auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en
proposer la lecture à qui que ce fût.
Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les
souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne
traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas
dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait
adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été
gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des
personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté
l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses
deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où
étaient alors Leurs Majestés, au moment même où de violents murmures
sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le
palais de leur résidence.
«Quel est donc ce bruit inaccoutumé, dit la reine d'un air étonné, et
pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement?»
Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante
de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui
dit:
«Lisez, reine, vous saurez tout; et je désire vivement ne pas mériter
votre désapprobation en ajoutant que je partage ce mécontentement.»
Isabelle lut cet écrit avec une émotion extrême. En voyant combien on
avait abusé de sa condescendance et de son consentement en lui faisant
signer un acte dont il avait été fait un usage si abominable, elle se
leva, se rendit avec précipitation chez le roi à qui l'on venait
d'expliquer la cause de l'indignation du peuple, et elle lui remit la
lettre, en s'écriant:
«Sire, faites justice, expédiez un courrier extraordinaire, et que
Colomb et ses frères soient libres!»
Le roi, toujours mal disposé envers Colomb qu'il se repentait d'avoir
élevé à de si hautes dignités, réfléchissait, lorsque Isabelle entra
chez lui, à ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance
présente, et il était encore indécis; mais la voix convaincue de la
reine ne lui permit plus d'hésiter, et il pensa qu'il serait au moins
très-imprudent de chercher à résister à la force du voeu populaire qui
se prononçait avec une énergie toujours croissante. C'était un des
traits caractéristiques de Ferdinand de savoir céder à propos ou
lorsque encore on le pouvait avec honneur: il est peu de rois qui
aient possédé ce tact si heureux.
Ferdinand acquiesça donc aux désirs d'Isabelle; sans attendre même les
documents de Bobadilla, il fut décidé qu'un blâme sévère serait jeté
sur lui, et qu'on ferait mettre à l'instant même Colomb en liberté
comme si son innocence ne pouvait pas être l'objet d'un doute; il fut
aussi ordonné que ses frères seraient libres et dégagés de toute
poursuite; qu'ils seraient traités avec la plus grande distinction;
que Leurs Majestés écriraient à Colomb pour lui exprimer leurs regrets
les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter à se
rendre à Grenade; enfin, qu'une somme de 2,000 ducats lui serait
expédiée pour le mettre à même de faire dignement les frais de son
voyage.
Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut
écrite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme
ruiné ou malheureux, mais la figure souriante, la physionomie ouverte,
et vêtu d'habits d'une richesse et d'une élégance extrêmes: c'était le
temps des beaux costumes; or, à personne mieux qu'à Colomb la mise de
l'époque ne pouvait convenir, à cause des avantages personnels de sa
taille élevée, de sa tournure distinguée et de son maintien imposant.
Le roi et la reine mirent tous leurs soins à le recevoir dignement.
Quand Isabelle vit cet homme vénérable qu'elle avait toujours
affectionné, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumées,
et qu'elle pensa à toutes ses souffrances, elle ne put maîtriser son
attendrissement; des larmes s'échappèrent de ses yeux. Colomb avait
été bien malheureux, bien maltraité, et il avait tout supporté avec
impassibilité; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand
il aperçut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent
de sa poitrine oppressée, il se jeta à leurs pieds, et pendant
quelques minutes, il lui fut impossible de proférer une seule parole.
Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le relever et cherchèrent à
l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il
redevint maître de lui-même, fit une éloquente justification de sa
conduite, parla du zèle qui l'avait sans cesse animé et qui
l'animerait toujours pour les intérêts de l'Espagne, et pria Leurs
Majestés de croire que si, comme il était probable, il avait commis
quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours été
pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficultés de la
position, et peut-être aussi à son inexpérience dans l'art du
gouvernement.
Leurs Majestés exprimèrent vivement toute leur indignation contre
Bobadilla qu'elles désavouèrent complètement pour la manière odieuse
dont il avait interprété leurs sentiments; elles déclarèrent qu'il
serait destitué, que Colomb rentrerait en possession de ses
priviléges, de ses dignités, et qu'il serait indemnisé de toutes ses
pertes.
Colomb conçut, d'après cette réparation, l'espoir qu'il serait
très-prochainement rappelé au gouvernement d'Hispaniola et des Indes
occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il
eut la douleur en ceci d'éprouver un désappointement qui répandit un
nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en
effet, se complaire à donner à la reine et au peuple espagnol la
satisfaction d'une désapprobation formelle aux actes iniques de
Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien
ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matériellement la
connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignité
de descendre au rôle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire
à l'illustre marin une réception éclatante; mais les historiens
s'accordent à dire qu'il fut au fond très-satisfait de l'éloignement
de Colomb du théâtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et
qu'il avait résolu, dans son esprit, que jamais il ne les
réoccuperait. Il s'était longtemps repenti d'avoir accordé à un sujet,
particulièrement à un étranger, des pouvoirs et des prérogatives aussi
étendus, se doutant peu, quand il les avait accordés, quelle serait
l'importance des contrées qui seraient découvertes.
De récents voyages entrepris au mépris des stipulations faites avec
Colomb prouvaient à Ferdinand que ces contrées, ainsi que l'avait
annoncé l'illustre navigateur après avoir débarqué sur la côte de
Paria, devaient réellement présenter une surface pour ainsi dire sans
bornes; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait la _Niña_ dans la
première expédition du Nouveau Monde, avait, depuis lors, traversé la
Ligne Équinoxiale et confirmé les assertions de Colomb, en explorant
la côte orientale de l'Amérique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego
Lepe, autre marin de Palos, avait, après Pinzon, doublé ce même cap et
vu le continent se dessiner à l'oeil selon une longue ligne indéfinie
qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en
revenaient dépeignaient ce pays comme étant d'une fertilité, d'une
richesse extrêmes. Ferdinand n'en déplorait que plus, selon ses idées
égoïstes, d'avoir créé Colomb vice-roi de ce même pays, avec un droit
sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait
effectué. Ainsi donc, chaque découverte nouvelle qui aurait dû, si son
esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne
faisait qu'accroître ses regrets d'avoir accordé d'aussi magnifiques
récompenses.
D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus
avec la tête qu'avec le coeur, Ferdinand considérait que Colomb ne
pouvait plus personnellement lui être utile. La grande découverte
était faite, la route d'un monde nouveau était connue, et chacun
pouvait la parcourir. Des marins habiles s'étaient formés et enhardis
sous ses auspices; ils assiégeaient le gouvernement, offrant de faire
des expéditions à leur compte, et même de donner à la couronne une
bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui,
conférer des dignités élevées et des avantages princiers, tandis qu'il
trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple
autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.
Tels furent les motifs qu'on attribua à Ferdinand pour éloigner Colomb
du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le
fait, sa conduite subséquente prouva que c'était bien sous ce point de
vue rétréci qu'il avait envisagé cette question. Peu lui importa donc
de manquer à ses engagements, d'être injuste, peu généreux, d'être
même ingrat; son but était que Colomb n'exerçât plus les fonctions de
vice-roi, et il s'attacha à l'atteindre.
Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour
paraître justifier l'éloignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas
longtemps à la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes
de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un
certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de
l'équité. Ainsi, l'on prétendit que les éléments des factions qui
avaient été en guerre ouverte à Hispaniola, n'avaient pas cessé
d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux
troubles, si Colomb y retournait trop tôt; qu'il était donc plus sage
d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y
exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les
mauvaises passions seraient calmées, et que Colomb pourrait y
retourner pour reprendre son autorité avec plus de facilité pour
lui-même, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que
Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'était
partie gagnée que d'obtenir un délai de deux années pendant lesquelles
il perdrait l'habitude des affaires; il en éprouva un vif déplaisir,
mais il fut obligé de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un
espoir aussi incertain.
Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don Nicolas
de Ovando, décoré de l'ordre d'Alcantara; l'on verra plus loin que cet
homme qui passait alors pour être équitable, modéré et modeste,
cachait, sous son apparente humilité, une soif excessive du
commandement. Il fut le fléau le plus impitoyable de la race indienne;
et, dans ses procédés envers Colomb, il manqua complètement de justice
et de générosité.
Plusieurs causes retardèrent le départ d'Ovando: pendant ces délais,
il arrivait d'Hispaniola les plus fâcheuses nouvelles. Bobadilla
s'était persuadé que la sévérité avait été le principal écueil de ses
prédécesseurs; et ses premiers actes avaient été une protection
déclarée accordée à la révolte, à l'indiscipline, à la licence: la
porte avait été ouverte par là à l'insubordination, à l'oubli de toute
règle; la foule s'était élancée dans ce courant d'idées qui promettait
l'impunité à tous ses caprices; et quand Bobadilla voulut rétablir un
peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obéir,
et il recueillit amplement ce qu'il avait semé. Enfin, ceux mêmes des
ennemis de Colomb qui avaient conservé un peu de droiture et qui ne
voulaient pas aller à une catastrophe terrible, en vinrent à regretter
leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dévoué, ainsi que
l'administration de son frère l'Adelantado, dont la règle sévère était
plus inflexible encore pour lui-même que pour les autres.
Chaque concession de Bobadilla était suivie de la demande d'une
nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes
et les domaines de la couronne à de très-bas prix; on accorda toutes
sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que
la rétribution de la onzième partie de leurs produits au lieu du tiers
qui, jusque-là, avait été payé à la couronne. Il fallut donc, pour
conserver l'intégralité du revenu public, augmenter considérablement
les concessions, ce qui entraîna naturellement l'accroissement des
fameux _repartimientos_, si préjudiciables aux intérêts et à la
conservation de la population indigène; alors, on en vint à un
recensement des naturels, à leur classement; et puis, on en disposait
en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l'importunité.
Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu'à dire à
ses administrés: «Ne perdez pas de temps, ne négligez rien pour vous
enrichir; qui peut savoir combien cela durera!» Ceux-ci agissaient
d'après ses incitations; ils écrasaient les insulaires de travaux: et,
dans le fait, ils firent produire au droit du onzième, plus que
n'avait produit celui du tiers; mais les Indiens succombaient par
milliers à la peine sans qu'on en prît le moindre souci. La tyrannie
la plus oppressive était exercée contre eux par leurs maîtres dont la
plupart n'étaient autre chose que d'ignobles condamnés provenant des
cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de
grands seigneurs; ils ne marchaient que suivis d'une quantité
considérable de serviteurs; ils prenaient à leur service les femmes et
les filles des caciques eux-mêmes; dans leurs voyages ou même dans
leurs courses, ils se faisaient porter sur les épaules des Indiens,
nonchalamment allongés sur des litières ou dans des hamacs, et se
faisaient rafraîchir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils
respiraient avec des feuilles de palmiers ou avec des éventails en
plumes. On voyait parfois les épaules de ces infortunés porteurs
ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litières en
faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune pitié. Quand ils
arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes
les provisions qui étaient à leur convenance; ils faisaient danser les
jeunes filles et les jeunes gens pour récréer leurs loisirs; jamais
ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et
le plus dégradant; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre
accès de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper à coups
de fouet, à tel point que plusieurs en mouraient sans que personne
intervînt en leur faveur.