Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de

dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, était, de la part de

Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut

la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense

continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en

déposséder Colomb, fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite

dans un public insouciant, et a fini par être accepté par toutes les

nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les

premières impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant,

certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés

de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait jamais être considérée

comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du

Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses

sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec

ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et

qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au

continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit

caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur de nommer le

Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision, peut-on dire,

de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont

l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable; si donc on peut

reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui

sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre

presque complètement Amerigo!

Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à

Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à

leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des

transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils

blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait

obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire

compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant

totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la

pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca

et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès

du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur

San-Domingo pour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à

l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins

déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer,

ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les

chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne

pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables,

voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre

eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et

la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.

Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec

quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le

renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de

plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants,

revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des

débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé;

il manoeuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à

Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à

appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une

cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition

commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous

les ordres de Colomb!

Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour

prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à

recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguë à celle de

Xaragua. Roldan, qui cherchait à se faire une meilleure réputation, se

refusa à leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacité,

il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été

concédées à lui-même dans la province de Xaragua.

Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune

gentilhomme nommé Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un

des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San-Domingo

à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur

les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui

un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec

distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses

dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande

partialité en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou

treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes

nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était

l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer

par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux.

Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui

laissaient peu soupçonner la dépravation de ses moeurs, il toucha

facilement le coeur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa

fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi

accompli, y donna son consentement.

Mais Roldan, également épris de cette jeune fille, devint extrêmement

jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival; aussi

exila-t-il Guevara de la province de Cahay. Celui-ci feignit de

partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut

découvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant à ses

menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti

chez les mêmes hommes qui, ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de

conjurés, le détestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentré dans la

ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et

de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut

découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux

d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour

y être retenus prisonniers dans la forteresse.

Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu

des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro

de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé.

Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa

non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance

jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.

Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces

détails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats.

Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures

promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hésitait jamais; il ne

trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma

cependant, partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des

conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des

principaux chefs de ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il

était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur

salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles

qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses

mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion était

bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces

rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur

devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas

résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la

forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt; mais

au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer

à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols,

contre Colomb lui-même, à tel point que l'indignation publique ne

pouvant être contenue, il fut jeté du haut des remparts et mourut au

pied du fort.

Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut

surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la

forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans

la province de Xaragua, où ils furent vigoureusement poursuivis par

l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et

bientôt les factieux furent complètement subjugués.

Libre de soucis de ce côté, Colomb songea à reprendre son projet de

l'exploration du continent qu'il avait découvert, et de

l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles

qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hélas! combien ses

espérances furent encore trompées, comme ses plans furent cruellement

bouleversés! Dans ses méditations, il ne voyait que des succès, des

richesses, des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait

cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le

plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs,

le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son

génie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants

des vicissitudes humaines.

Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par

suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne

fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un

étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui

n'agissait nullement selon ceux de la métropole; puis on prétendait

qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins

les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un

autre souverain, ajoutant, à cet égard, tout ce que l'on savait

pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était

fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant; on alléguait que

ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui

rapportaient à peu près rien du tout; il s'ensuivait ou que les

tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et

avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment

trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de

ces mêmes contrées. Ensuite, on faisait retentir bien haut les

plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tort ou à raison,

des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux,

retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces

misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval, et lui

montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant

que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des

fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils

qui étaient pages à la cour: «Voilà, s'écrièrent-ils, les enfants,

magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui

a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à

servir de tombeau aux Espagnols!»

Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si l'on avait

pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces

points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au

contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules

imputations; et, à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain.

Enfin, il fallut que ce fût bien fort, puisque la magnanime Isabella

elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes: «Colomb et ses

frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à

le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, fût-ce de bonne

foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était

réellement incapable ou méchant.» La reine, il est vrai, n'émettait,

en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi était plus

affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois

qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son ancienne

cordialité, et que, depuis que la domination des terres découvertes

était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait

les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.

Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un

personnage qui eût à rechercher quelle était la situation véritable de

l'île et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était

démontrée. Dans l'état actuel des affaires, c'était un moyen certain,

quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la

destitution de Colomb; encore, si l'on s'était contenté de le

destituer! On reconnaît bien, dans ces actes détestables, le

machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la

plus active, et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.

Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais

Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la

volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi

exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de

reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces

pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa

main se refusait à les revêtir de son nom, et qu'elle ne pouvait

encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois de

plus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements de son

coeur généreux!

Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan

arrivèrent; on vit alors le roi, lui-même, s'oublier au point de

donner son approbation à la conduite de Roldan, et des éloges à ceux

qui l'avaient imité. Jusque-là, Isabelle serait restée dans les mêmes

sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi

s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves

indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes

étant enceintes, les autres déjà mères, et toutes dans un état de

misère difficile à décrire.

Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et

volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en

émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée: «Qui donc,

s'écria-t-elle, a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes

sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se

trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie, je veux qu'on y

reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou

d'égards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent

plus!»

Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt

sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle

il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement

partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son

siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenu

_pendant quelque temps encore_, dans l'intérêt de l'occupation

générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se

trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir à la mesure de

l'envoi d'un haut commissaire chargé de porter ses investigations sur

l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions

s'il était reconnu coupable.

Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et

présenté par Fonseca; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni

favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la

maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de

Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse,

et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant

à satisfaire cette honteuse passion.

Bobadilla arriva à San-Domingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le

port, il fut informé par les hommes d'une pirogue qui accosta son

bâtiment, que le vice-roi et l'Adelantado étaient en tournée dans

l'intérieur de l'île, et que c'était leur frère Don Diego qui exerçait

le commandement pendant leur absence. Il apprit également la récente

insurrection de Moxica, le châtiment qu'avaient reçu plusieurs

assassins dont sept venaient d'être pendus et celui de cinq rebelles

qui étaient renfermés dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci

se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour

Higuenamota avait été la cause première de la révolte. Bobadilla put

même voir en entrant deux potences dressées, une de chaque côté du

port, où, selon l'usage des temps de laisser les suppliciés pendant

quelques jours exposés aux regards de la multitude, étaient encore

suspendus deux des condamnés à mort.

Dès qu'on sut à San-Domingo qu'un commissaire royal était à bord du

navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et

de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulièrement, parmi

ces courtisans, les hommes qui auraient dû avoir le plus à craindre de

la justice du commissaire, si lui-même était venu avec des intentions

impartiales. Or, ce furent ceux-là mêmes qui obtinrent le meilleur

accueil et qui reçurent tout encouragement pour articuler des plaintes

contre le vice-roi; on peut donc affirmer qu'avant le débarquement de

Bobadilla, la culpabilité de Colomb était un point arrêté dans son

esprit.

Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est qu'il publia aussitôt des

proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres

patentes, d'où il résultait qu'il était autorisé à faire toutes sortes

de recherches sur l'état des choses et à poursuivre les délinquants;

qu'en conséquence il exigeait la mise en liberté de Reguelme et de

Guevara pour entendre leurs dépositions.

Don Diego déclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du

vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relâcherait pas

les prisonniers demandés; il ajouta qu'il était convenable qu'il lui

fût délivré une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin

qu'il les envoyât à son frère; mais cette demande, pourtant si

naturelle, fut refusée. Bobadilla, espérant plus de succès d'une

nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par

laquelle il prenait les titres et l'autorité de gouverneur de toutes

les îles et du continent nouvellement découverts: c'était

excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de

se qualifier de gouverneur que dans le cas où Colomb serait trouvé

coupable, et il n'avait encore été ni entendu ni même vu. À l'issue

de cette étrange publication, il exigea de nouveau la remise des

prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour être un savant

très-pacifique, n'en était pas moins doué d'une grande fermeté,

demeura inflexible, alléguant d'abord les devoirs d'un subordonné

envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du

vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup

plus élevés que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.

Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il était

nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant à Christophe Colomb et à

ses frères de livrer entre ses mains tous les forts, tous les

bâtiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait à l'État, et

ordonnant que tout arriéré quelconque de solde fût payé par eux à qui

de droit. Cette dernière injonction fut accueillie avec de grands

transports de la joie la plus bruyante par la multitude charmée.

Cette popularité acquise par un si pitoyable moyen qui n'était

d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'était au pouvoir de personne de

tenir la solde à jour lorsque la métropole laissait les caisses

publiques de la colonie presque constamment vides; cette popularité,

disons-nous, accrut l'audace de Bobadilla, qui déclara que si Don

Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-même les

chercher et les délivrer. Don Diego persista avec énergie dans son

refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz,

qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz

répondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du vice-roi; à cette

réponse, Bobadilla ne connut plus de bornes, il fit débarquer les

matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et

à la tête d'une tourbe ardente et ameutée, il attaqua le fort qui, peu

en état de se défendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu.

Les prisonniers furent ainsi délivrés; mais, pour conserver une

apparence de justice dans ce renversement de toute légalité, ils

furent mis sous la surveillance d'un alguazil.

Ainsi débuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour

rétablir l'ordre, scruter avec impartialité la conduite de chacun, et

faire régner les lois et l'équité. Conséquent avec ce premier acte, il

prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en maître, se mit

en possession de ses armes, de ses objets précieux, de ses chevaux, de

ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers,

n'établissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque

arriéré à ceux qu'il favorisait le plus, avec les deniers de Colomb,

et disposant du reste comme il l'entendait sous prétexte qu'il avait

tout confisqué au profit de la couronne. Puis, il donna des

autorisations de vingt années pour se livrer à la recherche de l'or,

n'imposant que le onzième du produit net pour l'État au lieu du tiers

qui avait été exigé jusque-là; enfin, il tint le langage le plus

véhément contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le

renvoyer en Espagne chargé de fers, affirmant que jamais plus ni lui

ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'île.

Tels furent les premiers actes de ce commissaire, qui était le même

Bobadilla que, dans ses entretiens avec le docteur Garcia Fernandez,

Christophe Colomb, avant son départ de Cadix pour son second voyage

d'Amérique, avait signalé comme un de ses ennemis les plus prononcés:

et encore, il était impossible qu'il put alors prévoir jusqu'à quel

point l'âme perverse d'un tel homme pousserait la violence de

l'inimitié. Nous allons dire quels furent les excès où il osa se

laisser aller.

Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces étranges

nouvelles. Malgré la connaissance qu'il eut des proclamations de

Bobadilla, il aimait à se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un

premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demandé

l'envoi à ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des

pouvoirs particuliers pour s'enquérir des troubles qui avaient

récemment éclaté: tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites,

était, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorité que

le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait

de ses services, de son intégrité, de sa confiance en Leurs Majestés

lui permettait peu de soupçonner toute la vérité.

Sous l'empire de ces idées, il écrivit des lettres aussi modérées que

conciliantes à Bobadilla et, à son tour, il fit des proclamations pour

contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des émissaires lui

furent alors expédiés porteurs de lettres royales où il lui était

ordonné, s'il en était requis par Bobadilla, de lui obéir en quoi que

ce fût; en même temps il fut mandé immédiatement à San-Domingo pour

comparaître devant le nouveau gouverneur.

Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il

partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques

sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il

avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de la _Vega_

pour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter

Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il l'avait fait mettre aux

fers à bord d'une caravelle.

Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il

le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort.

Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté

personnelle, à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si

vénérables et qui avait rendu des services si éminents à l'Espagne,

parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer,

et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste

mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil

mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence: il s'appelait

Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié, et il

n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et

d'ingratitude.

Vie de Christophe Colomb · 第 22 / 31 段