probabilité de ramener les révoltés; mais ceux-ci se rassemblèrent
bientôt dans le village de Bonao, situé dans la vallée de ce même nom,
à vingt lieues de San-Domingo, à dix du fort de la Conception, et ils
prirent leur quartier général dans l'habitation d'un nommé Pedro
Reguelme qui était l'un de ces révoltés. Informé de ces détails,
Colomb écrivit à Michel Ballester qui commandait toujours le fort de
la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une
entrevue avec Roldan, et pour lui offrir amnistie complète s'il
voulait se soumettre et se rendre à San-Domingo afin de traiter avec
le vice-roi lui-même, sous l'assurance écrite de sa sûreté
personnelle. En même temps, il publia une proclamation, par laquelle
il annonçait donner passage gratuit à tous ceux qui voudraient
retourner en Espagne, espérant par là, débarrasser la colonie de tous
les mécontents et de tous les paresseux.
L'intégrité, la loyauté de Ballester en faisaient un choix qui aurait
dû être facilement accepté par Roldan; et l'on vit bien clairement,
alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent
factieux envers le vice-roi n'étaient que des moyens de gagner du
temps et de rendre sa position meilleure: il répondit effectivement
qu'il n'entendait traiter que par l'intermédiaire de Carvajal, dont,
disait-il, il avait appris à apprécier la droiture à Xaragua.
Colomb pensa alors à recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel
définitif, il voulut connaître combien il pourrait ranger de soldats
sous son drapeau; or, il obtint ainsi la fâcheuse assurance que,
excepté soixante-dix militaires fidèles au devoir, tous se
rallieraient à Roldan, sous les ordres de qui ils avaient à espérer
une vie de brigandage et de sensualité. Colomb se garda donc bien de
mettre en trop grande évidence l'exiguïté du chiffre numérique de ses
partisans, et quelque cruel qu'il fût pour lui de ménager un misérable
comme Roldan, il fut obligé de temporiser. Quelle pénible extrémité
cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'être si souvent
forcé de tendre une main amie à un individu qu'il ne pouvait que
mépriser, et qui, lui-même, semblait se faire un jeu de son
déshonneur!
Le vice-roi se borna donc, pour le moment, à activer le départ de cinq
de ses navires pour purger l'île du plus grand nombre possible de
mécontents, afin de diminuer par là les chances qu'il voyait à ce
qu'ils se ralliassent à Roldan s'ils restaient plus longtemps à portée
de ses excitations. Il écrivit, par cette occasion, à ses souverains,
à qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du
vaste continent qu'il avait découverte, et il y joignit les perles
magnifiques qu'il s'y était procurées dans ses entrevues avec les
naturels. Il n'oublia pas de leur faire connaître tous les détails de
la rébellion de Roldan, qu'il dépeignit comme provenant principalement
d'un démêlé entre l'Adelantado et lui; et, pour que l'affaire fut bien
instruite, il pria Leurs Majestés d'envoyer dans la colonie un
fonctionnaire versé dans les matières juridiques, avec le titre de
premier juge.
Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour écrire
en Espagne, ce qu'il fît en accusant, comme toujours, Colomb
d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le désir
du vice-roi d'être à l'abri de ces reproches que la demande qu'il
faisait de voir les attributions de la justice distraites de son
pouvoir, et remises entre les mains d'un juge expérimenté nommé par la
couronne. On verra, cependant, que les imputations articulées par un
traître et envenimées par l'odieux Fonseca qui détestait toujours en
Colomb un étranger et un homme dont les services éclatants avaient
acquis une grande faveur auprès de Leurs Majestés, finirent par faire
beaucoup trop d'impression sur leur esprit.
Après le départ des navires, le vice-roi reprit ses négociations avec
Roldan, il alla même jusqu'à lui écrire avec une bonté marquée: il lui
rappela l'ancienne confiance qu'il s'était plu à avoir en lui, il lui
dit qu'il était prêt à renouer ses anciennes relations avec sa
personne, il l'invita fortement, au nom de son ancienne réputation
elle-même qui était bien connue du roi, à ne pas persister dans la
ligne fâcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance
qu'il pouvait venir s'expliquer avec lui, sous la garantie formelle
de l'inviolabilité de sa personne.
Il s'agissait de savoir qui porterait cette lettre; Roldan avait
déclaré qu'il n'avait confiance qu'en Carvajal, et l'on représentait à
Colomb que cette préférence exclusive était de nature à créer de
violents soupçons contre la fidélité de cet officier. Le vice-roi prit
alors son parti avec sa grandeur d'âme habituelle, et il ne voulut
s'en rapporter qu'à lui seul. Il fit donc appeler Carvajal, le
questionna franchement, noblement; et, ayant acquis la conviction de
sa loyauté, il lui confia la mission difficile d'entamer la
négociation avec Roldan.
On comprend combien l'émissaire de Colomb eut de peines et essuya
d'humiliations dans le cours de cette affaire. Il finit cependant par
obtenir que Roldan écrivit au vice-roi et, de plus, qu'il eût une
entrevue avec lui. Les révoltés sentaient leur force, et ils
exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites,
Michel Ballester écrivit au vice-roi; il l'informa que le parti des
rebelles augmentait à tel point qu'il n'y avait d'autre parti à
prendre qu'à accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent. «Je
ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse, disait-il en terminant sa
lettre, que les soldats eux-mêmes de la garnison du fort que je
commande, sont en voie continuelle de désertion, et que je pense qu'à
moins d'un prompt arrangement, qu'à moins de l'embarquement prochain
des insurgés pour la métropole, non-seulement l'autorité de Votre
Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger.
Certainement, je saurai mourir à mon poste et vous défendre jusqu'à
la dernière goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que
notre résistance et la vôtre ne pourront certainement pas conjurer le
danger.»
Quelque triste et affligeant que fût le contenu de cette lettre,
l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments
professés par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'éclat
au milieu de tant de révoltes, de trahisons, d'entraînements funestes;
et l'on aime à voir un loyal soldat qui après avoir tracé d'une main
affligée, les défaillances, les torts de ses compatriotes coupables ou
égarés, retrouve toute la trempe de son caractère pour exprimer son
dévouement inaltérable, son attachement à ses devoirs qu'il préfère à
la vie, et pour s'engager jusqu'à la mort, à défendre l'autorité et la
personne de son chef.
Tant de motifs décidèrent Colomb à faire un arrangement avec les
révoltés: il fut stipulé que Roldan et ses adhérents s'embarqueraient
au port de Xaragua, pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient
prêts à prendre la mer dans cinquante jours au plus tard; qu'ils
recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une
garantie pour leur solde jusqu'au jour du départ; que des esclaves
leur seraient donnés, comme on l'avait fait pour certains colons, en
considération de services rendus; que ceux d'entre eux qui avaient des
Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de même
nombre d'esclaves; que les propriétés qui leur avaient appartenu et
qui avaient été séquestrées, leur seraient restituées, et qu'il en
serait de même des avantages qui avaient précédemment été faits à
Roldan.
Cet odieux traité, qu'on ne pouvait même se flatter de voir accompli,
était d'une nature si révoltante qu'on a de la peine à se figurer que
Colomb n'eût pas préféré s'exposer à toutes les conséquences
possibles, qu'à l'obligation de le signer. Pour nous, nous aimerions
infiniment mieux que le vice-roi, plutôt que de courber la tête sous
des exigences si mortifiantes, eût quitté une colonie où il lui était
devenu impossible de rétablir l'ordre si profondément troublé par les
factieux, et que, la lettre de Ballester à la main, il fût allé
demander aux souverains espagnols la faveur d'être remplacé dans un
commandement qu'en sa qualité d'étranger qui inspirait de si funestes
préventions, il ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la
colonie, soit pour la métropole. On a prétendu que Colomb avait à
coeur d'envoyer son frère l'Adelantado en exploration vers le
continent qu'il avait découvert, pour y recueillir des renseignements
plus précis, et qu'il lui aurait fallu renoncer à ce dessein, s'il ne
pacifiait pas la colonie: mais tout n'était-il pas bouleversé; et, en
accordant deux navires à Roldan, lui restait-il assez de ressources
pour donner suite à l'expédition projetée? D'ailleurs, la découverte
du continent était faite; aucun autre que lui ne pouvait y prétendre
et cela devait lui suffire. À lui, en effet, l'honneur insigne d'y
avoir abordé le premier; à d'autres, le soin de glaner après lui et de
coloniser les beaux pays dont il avait ouvert l'entrée aux nations
émerveillées!
Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent à Xaragua, et
le vice-roi, laissant temporairement le commandement à son frère
Diego; partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour
rétablir les choses sur leur ancien pied.
Cependant, quelques détails inévitables et de très-mauvais temps
retardèrent les deux navires au delà de l'époque convenue. Il en
résulta des plaintes; on allégua que les bâtiments étaient mal armés;
que les délais avaient eu lieu à dessein et il s'ensuivit un refus de
s'embarquer. De nouvelles conditions étant même demandées par ces
misérables, il faillit ouvrir d'autres négociations. Sans doute que
Roldan pensant à sa conduite passée, avait réfléchi qu'il serait
imprudent à lui de retourner en Espagne; sans doute aussi que la
canaille qui l'accompagnait répugnait à quitter la vie de licence et
de désordre qu'elle menait; et l'on dut voir bientôt combien il serait
difficile d'amener tous ces vauriens à délivrer l'île de leur présence
impure.
Au milieu de ces difficultés, le vice-roi reçut une lettre d'Espagne
en réponse à celles où il avait dépeint le fâcheux état de la colonie,
cette lettre était écrite par Fonseca qui se bornait à lui dire que
cette affaire ne pouvait pas être traitée immédiatement, attendu que
les souverains entendaient la régler eux-mêmes. Il pensa d'après cela
que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les
esprits s'envenimer de plus en plus, et qu'il était disposé à ne rien
faire, soit pour améliorer la situation de l'île, soit pour faire
disparaître les difficultés dans lesquelles Colomb se trouvait
enveloppé.
Le vice-roi ne voyant rien de plus pressé que le départ de Roldan,
espéra le décider à l'effectuer en allant lui-même, vers la fin du
mois d'août 1408, au port d'Azna où il se rendit sur deux caravelles,
accompagné des personnages les plus importants qui lui étaient restés
dévoués. Loin d'être sensible à cette démarche, l'infâme Roldan
affecta des airs de hauteur, comme si c'eût été à lui de dicter des
conditions: il demanda que des terres fussent concédées gratuitement à
ceux de ses partisans qui voudraient rester à Hispaniola, et qu'il
fût, lui-même, rétabli dans ses fonctions d'alcade-major.
L'âme est abreuvée de dégoûts à l'aspect de tant de noirceurs, de
bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb
lorsqu'on apprend qu'abandonné de presque tous, et ne trouvant nulle
part ni un appui ni un conseil, il se crut forcé de signer encore un
traité qui garantissait aux insurgés leurs nouvelles et insolentes
demandes. Il est vrai qu'on lui avait donné l'avis que ses propres
adhérents songeaient à s'emparer de la province de Higuey où ils
avaient l'intention de se déclarer indépendants. Toujours est-il qu'il
consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des
rebelles; et quoique, dit-on, il eût l'intention de renier plus tard
ce nouveau traité comme lui ayant été arraché par une force à laquelle
il ne pouvait pas résister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai
que ce même traité reçut immédiatement un commencement d'exécution, et
qu'une fois Roldan réintégré dans son emploi, il y déploya toute
l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir éclater chez un homme aussi
entier et aussi peu délicat que lui.
Quelle tâche pour Colomb que d'avoir à lutter contre l'insolence de
cet odieux personnage, que d'avoir à ramener à San-Domingo, ce
ramassis d'êtres éhontés à qui il fallut assigner des portions de
terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de
guerre, et indiquer des résidences choisies, soit à Bonao, soit sur
différents points de la _Vega Real_, naguère le théâtre des exploits
de Colomb, de l'Adelantado et d'Ojeda!
Le vice-roi fit en même temps un arrangement avec divers caciques
voisins, qui durent désigner un certain nombre de leurs sujets, pour
travailler, à certaines époques, à la culture des terres des
Espagnols. Ce fut une sorte de service féodal qui devint l'origine des
fameux _Repartimientos_ ou des distributions et levées d'Indiens
libres, instituées pour aider les colons, et dont, par la suite,
ceux-ci abusèrent tellement dans toutes leurs possessions
transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour résultat,
l'extermination de la race indigène en général, et plus rapidement
encore de celle de l'île d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors
abusé les Espagnols dans ces pays; quelles autres scènes y ont-ils
présentées que celles de la violence, de la jalousie, de la rapine,
des dissensions intestines; et, en analysant ce qui se passait sous
l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de génie,
et qui était animé de si excellentes intentions, comme il était facile
de prévoir dès lors, que même sur les points où la puissance espagnole
pourrait d'abord le plus s'élever, elle tomberait bientôt en
dissolution!
Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans le voisinage
d'Isabella, qu'il réclama comme prétendant lui avoir appartenu avant
sa révolte; en outre, une très-belle ferme royale, située dans la
_Vega_, connue sous le nom de _La Esperanza_; plus des propriétés
étendues dans la province de Xaragua avec des _Repartimientos_; plus
enfin certains droits à prélever des provisions de bouche sur les
indiens.
Un des premiers actes de cet homme absolu, prétendant agir en sa
qualité d'alcade-major, fut de nommer Pedro Reguelme, un de ses plus
actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqué, car il
vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte
formelle portée à son autorité de vice-roi; il le fut bien plus
encore, quand il apprit que Reguelme, sous prétexte de bâtir une
ferme, élevait sur la crête d'une colline un édifice assez solidement
construit pour pouvoir être facilement converti en forteresse. Roldan
n'était pas étranger à l'idée de cette construction qu'il regardait
comme un lieu de refuge en certains moments prévus. Toutefois, Colomb
ordonna impérieusement que les travaux fussent immédiatement
discontinués sur ce point et ils le furent.
Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le
vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses
souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance,
quel était l'état véritable de l'île; mais les maladies sévissaient
alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi
critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes
facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y
décidèrent; ils emmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient
devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de
caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées
aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.
Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant
parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiquées, il
s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence,
elles ne liaient nullement la couronne; il réitéra sa demande de la
désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie;
il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe,
fût organisé dans l'île pour délibérer sur les points importants; il
demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances, et que les
pouvoirs de tous fussent assez bien définis, pour qu'il n'y eut ni
empiétements dans l'autorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs
et priviléges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait
Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego, toujours page à la cour
mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux
affaires et d'être aidé par lui dans l'accomplissement de ses devoirs.
Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également
aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que
son père pensât à l'appeler auprès de lui.
Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont,
après tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait
désirer la continuation, la mesure n'était pas comblée, les ennemis
de Colomb n'étaient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs
menées iniques, leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous
la direction de l'exécrable Fonseca; et nous aurons bientôt à dire
comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la
justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colomb le
poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le coeur
du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais
existé!
On commençait à peine à respirer dans la colonie, et l'on avait
atteint l'année 1499, lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre
bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de l'île, un peu
au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel, et que les marins
de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de
teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit
le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était
commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de
bravoure, de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la
prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que
les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à
quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer
des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à
ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec
impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au coeur d'un guerrier qui,
jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en
était cependant ainsi, et c'était bien Ojeda qui, commandant de quatre
bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui
prétendait y agir sans contrôle.
Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de
ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui
même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui, paralyser ses moyens
d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de
faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses
torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef
de cette expédition. Roldan accepta avec empressement: ses actes
séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses voeux; il
fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les
perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont
convoité, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est
bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y
parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui
puissent faire oublier leurs anciennes offenses.
Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le
26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda
étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit
qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et
il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre
bâtiments.
Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda
pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il
avait opéré son débarquement sur un point aussi éloigné et aussi peu
fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un
voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté
l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à
obtenir quelques provisions.
Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu'Ojeda
avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un
continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées,
qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher
Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqué les
lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait
dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait
suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une
expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin, nommé
Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de
l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par
Colomb dans les parages de l'Orénoque, il s'était rendu aux îles
Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les
insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il
comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus,
Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma
qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour
San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu
légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce
qui s'était passé, il leva l'ancre, et il retourna avec ses deux
caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.
Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda, qui d'ailleurs étaient
fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses
entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons
remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par
le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les
souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux
conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions,
devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour
le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il
venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en
réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix
des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.