interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables
qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don
Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui
promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient
se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut
périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et
quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et
Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en
particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent
quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les
spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les coeurs, comme l'on
colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette
manière d'agir!
Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea
vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et
presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les
hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes
en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intérieur
où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur
protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il
fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo
et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient
tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune
desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait
face de chaque côté.
Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des
punitions très-sévères infligées par eux dans la _Vega Real_, et des
exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les
Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique
Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui
l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception
fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour
premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de
ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance
à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par
un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels
envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre
pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva
un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses
foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.
L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les
assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des
instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et
termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de
modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait
le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol
s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment
public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à
perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le coeur
de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et
de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté
avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment,
le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à
son domicile. La tranquillité de la _Vega_ fut, par là, rétablie pour
quelque temps.
Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don
Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent
donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de
beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir
conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie
et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à
dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un
paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.
Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy
alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils
quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce
bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant
les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs,
perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana
s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les
autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils
n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.
L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent
montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils
virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait
expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins
en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs
chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part
de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur
faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en
mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il
alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au
moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de
nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de
couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:
«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère,
là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le
communiquer à Votre Excellence!»
«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le
savoir!»
«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il
croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir
prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte,
et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois
aucunement alarmée!»
«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»
«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car
s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur
Adelantado!»
«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul
qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut
expressément, je la donne.»
«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce
parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme
un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.
L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande
partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les
hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre
navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la
pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de
cap de Bonne-Espérance. Il manoeuvra avec un grand aplomb, au milieu
d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent
présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner,
revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures
d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti,
comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne
fallait que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand
effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans
des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et
d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.
On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays
délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui
montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux,
mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains
contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la
stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on
ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se
trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de
Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce
qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire
du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il
l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son
esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua,
en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la
voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à
l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son
artillerie, et il disparut.
Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous
avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des
quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue
ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités, nous avons
aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par
Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes,
retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable soeur,
était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents
les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos
attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les
répéter!
Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de
justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les
insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à
la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base
possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y
développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la
protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang
d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb
partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado,
Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter
de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au
pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la
disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en
représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne
pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient
des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par
leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et
les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces idées
eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir
l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à
sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il
fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile
de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don
Barthélemy.
Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements
qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le
déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il
s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant
beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre
d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant,
d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de
retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit
propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins
de peines et de temps.
Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut
échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux
oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher
de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours
fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer
l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la
partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens
comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.
Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire
punir ce misérable, imagina de l'éloigner en lui offrant un
commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans
la _Vega_. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une
force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien
armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les
pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la _Vega_,
il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses
moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs
qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs
tributs.
Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa
ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à
Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore
absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que
de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs
Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie.
Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y
parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins
et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes,
des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent
tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement,
commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester,
refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se
défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego
de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en étaient là,
quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se
fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put
agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut
de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût
compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de
la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement;
quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il
demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la
forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une
embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une
soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de
son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don
Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette
condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb
pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables
propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour
très-fâcheux.
Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs
tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats
qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de
s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions,
livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il
serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la
Conception, ne pouvait songer à le quitter.
Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à
San-Domingo, des deux bâtiments commandés par Pedro-Fernandez Coronal.
Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours
protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre
puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en
sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.
À peine l'Adelantado en fut-il informé que, sans plus craindre aucun
de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le
perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche
pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient
juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul
homme osât seulement l'approcher.
En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher
Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui
et les siens, mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut
arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan, qui lui
dit: «Halte-là, traître! si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu
n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien!» Coronal
fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais
il ne reconnaîtrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se
soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne
quelconque.
Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer
une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents, traîtres,
et c'est ce qu'il fit. À cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner;
il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays
enchanteur de Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs
compatriotes qui y étaient allés avec l'Adelantado, en avaient
rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants, sur
l'extrême beauté des femmes; il leur promit de les laisser se livrer à
tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse
sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingué
d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.
Mais à peine eurent-ils quitté la _Vega Real_ que les Indiens ne
voyant qu'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en
insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan
lui-même, lors de son départ; il eut l'imprudence de suivre ce
conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses
opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélemy
accourut aussitôt au secours de la forteresse; son nom seul et la
nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit
la fuite au plus vite et ne s'arrêta, avec sa famille et quelques-uns
de ses serviteurs les plus fidèles, qu'aux montagnes de Ciguay, les
mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient
eu une escarmouche avec les marins de la _Niña_, lors du premier
voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique
de cette localité.
L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dévoués,
et se mit à la poursuite de Guarionex, le traquant à travers les
montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune
manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain. Il
arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il lui fit
intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amitié,
paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage.
«Dites à votre chef, répondit noblement le cacique à l'envoyé de Don
Barthélemy, que je respecte infiniment en lui la qualité du frère de
Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex
est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi,
je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!»
Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les
grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec
beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir
revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables
excès; il avait menacé, en cas de refus du cacique, de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruauté de le
faire. Rien ne fut épargné: pendant trois mois entiers, le pays fut
battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets
de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha: il fut à
la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de
lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les
amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat, Don Barthélemy
revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la
Conception, mais qu'il relâcha peu de temps après, à l'exception de
Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire, et qu'il eut
été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut
peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de
l'avenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans
les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher à s'emparer de
Guarionex; ils y réussirent, le chargèrent de chaînes et le
conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la
persévérance avec laquelle il avait été poursuivi, ne lui parurent pas
pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigidité de
l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de
la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de
sa faiblesse de caractère, et ensuite des conséquences désolantes de
l'occupation.
Ce fut après ces expéditions, que Don Barthélemy effectua son retour à
San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frère après
une séparation de près de deux ans et demi.
Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les
actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et
ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant
rendu à Xaragua où les naturels lui firent une bienveillante
réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter
ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait
expédié des îles Canaries, trois caravelles ayant mission de porter
des approvisionnements à la colonie: or, il arriva que les courants
ayant agi sur leur route, ce fut à la côte de Xaragua qu'elles
abordèrent. Les rebelles se crurent poursuivis; mais Roldan ayant été
fixé sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et,
se disant envoyé en mission dans cette partie de l'île, parvint
d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à
s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande
partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de
s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et
d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de
Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le
mal était fait.
Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires;
alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nommé
Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, débarquerait avec quarante
hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San-Domingo.
Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa
surprise en se voyant abandonné aussitôt, à l'exception de huit
d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux révoltés, en furent
reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses
forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord.
Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions, donna le
commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et
resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait
cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les
hommes qu'il avait entraînés; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que
Roldan lui promit, dès que l'arrivée de Colomb lui serait notifiée, de
se rendre à San-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour
ajuster tous les différends. Il écrivit même, dans ce sens, une lettre
au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant
obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit
lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi
qui y était débarqué depuis quelques jours.