La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non

interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables

qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don

Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui

promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient

se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut

périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et

quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et

Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en

particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent

quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les

spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les coeurs, comme l'on

colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette

manière d'agir!

Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea

vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et

presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les

hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes

en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intérieur

où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur

protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il

fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo

et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient

tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune

desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait

face de chaque côté.

Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des

punitions très-sévères infligées par eux dans la _Vega Real_, et des

exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les

Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique

Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui

l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception

fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour

premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de

ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance

à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par

un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels

envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre

pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva

un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses

foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.

L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les

assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des

instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et

termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de

modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait

le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol

s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment

public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à

perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le coeur

de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et

de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté

avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment,

le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à

son domicile. La tranquillité de la _Vega_ fut, par là, rétablie pour

quelque temps.

Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don

Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent

donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de

beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir

conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie

et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à

dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un

paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.

Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy

alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils

quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce

bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant

les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs,

perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana

s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les

autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils

n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.

L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent

montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils

virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait

expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins

en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs

chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part

de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur

faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en

mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il

alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au

moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de

nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de

couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:

«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère,

là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le

communiquer à Votre Excellence!»

«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le

savoir!»

«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il

croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir

prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte,

et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois

aucunement alarmée!»

«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»

«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car

s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur

Adelantado!»

«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul

qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut

expressément, je la donne.»

«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce

parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme

un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.

L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande

partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les

hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre

navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la

pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de

cap de Bonne-Espérance. Il manoeuvra avec un grand aplomb, au milieu

d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent

présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner,

revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures

d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti,

comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne

fallait que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand

effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans

des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et

d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.

On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays

délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui

montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux,

mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains

contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la

stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on

ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se

trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de

Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce

qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire

du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il

l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son

esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua,

en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la

voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à

l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son

artillerie, et il disparut.

Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous

avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des

quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue

ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités, nous avons

aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par

Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes,

retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable soeur,

était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents

les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos

attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les

répéter!

Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de

justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les

insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à

la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base

possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y

développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la

protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang

d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb

partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado,

Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter

de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au

pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la

disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en

représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne

pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient

des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par

leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et

les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces idées

eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir

l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à

sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il

fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile

de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don

Barthélemy.

Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements

qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le

déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il

s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant

beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre

d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant,

d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de

retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit

propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins

de peines et de temps.

Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut

échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux

oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher

de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours

fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer

l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la

partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens

comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.

Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire

punir ce misérable, imagina de l'éloigner en lui offrant un

commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans

la _Vega_. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une

force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien

armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les

pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la _Vega_,

il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses

moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs

qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs

tributs.

Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa

ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à

Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore

absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que

de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs

Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie.

Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y

parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins

et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes,

des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent

tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement,

commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester,

refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se

défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego

de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en étaient là,

quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se

fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put

agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut

de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût

compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de

la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement;

quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il

demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la

forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une

embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une

soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de

son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don

Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette

condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb

pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables

propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour

très-fâcheux.

Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs

tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats

qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de

s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions,

livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il

serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la

Conception, ne pouvait songer à le quitter.

Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à

San-Domingo, des deux bâtiments commandés par Pedro-Fernandez Coronal.

Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours

protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre

puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en

sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.

À peine l'Adelantado en fut-il informé que, sans plus craindre aucun

de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le

perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche

pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient

juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul

homme osât seulement l'approcher.

En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher

Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui

et les siens, mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut

arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan, qui lui

dit: «Halte-là, traître! si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu

n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien!» Coronal

fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais

il ne reconnaîtrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se

soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne

quelconque.

Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer

une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents, traîtres,

et c'est ce qu'il fit. À cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner;

il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays

enchanteur de Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs

compatriotes qui y étaient allés avec l'Adelantado, en avaient

rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants, sur

l'extrême beauté des femmes; il leur promit de les laisser se livrer à

tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse

sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingué

d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.

Mais à peine eurent-ils quitté la _Vega Real_ que les Indiens ne

voyant qu'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en

insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan

lui-même, lors de son départ; il eut l'imprudence de suivre ce

conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses

opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélemy

accourut aussitôt au secours de la forteresse; son nom seul et la

nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit

la fuite au plus vite et ne s'arrêta, avec sa famille et quelques-uns

de ses serviteurs les plus fidèles, qu'aux montagnes de Ciguay, les

mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient

eu une escarmouche avec les marins de la _Niña_, lors du premier

voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique

de cette localité.

L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dévoués,

et se mit à la poursuite de Guarionex, le traquant à travers les

montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune

manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain. Il

arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il lui fit

intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amitié,

paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses

dominations aux flammes et au pillage.

«Dites à votre chef, répondit noblement le cacique à l'envoyé de Don

Barthélemy, que je respecte infiniment en lui la qualité du frère de

Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex

est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi,

je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!»

Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les

grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec

beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir

revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables

excès; il avait menacé, en cas de refus du cacique, de livrer ses

dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruauté de le

faire. Rien ne fut épargné: pendant trois mois entiers, le pays fut

battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets

de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha: il fut à

la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de

lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les

amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat, Don Barthélemy

revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la

Conception, mais qu'il relâcha peu de temps après, à l'exception de

Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire, et qu'il eut

été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut

peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de

l'avenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans

les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher à s'emparer de

Guarionex; ils y réussirent, le chargèrent de chaînes et le

conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la

persévérance avec laquelle il avait été poursuivi, ne lui parurent pas

pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigidité de

l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de

la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de

sa faiblesse de caractère, et ensuite des conséquences désolantes de

l'occupation.

Ce fut après ces expéditions, que Don Barthélemy effectua son retour à

San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frère après

une séparation de près de deux ans et demi.

Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les

actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et

ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant

rendu à Xaragua où les naturels lui firent une bienveillante

réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter

ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait

expédié des îles Canaries, trois caravelles ayant mission de porter

des approvisionnements à la colonie: or, il arriva que les courants

ayant agi sur leur route, ce fut à la côte de Xaragua qu'elles

abordèrent. Les rebelles se crurent poursuivis; mais Roldan ayant été

fixé sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et,

se disant envoyé en mission dans cette partie de l'île, parvint

d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à

s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande

partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de

s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et

d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de

Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le

mal était fait.

Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires;

alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nommé

Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, débarquerait avec quarante

hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San-Domingo.

Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa

surprise en se voyant abandonné aussitôt, à l'exception de huit

d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux révoltés, en furent

reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses

forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord.

Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions, donna le

commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et

resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait

cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les

hommes qu'il avait entraînés; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que

Roldan lui promit, dès que l'arrivée de Colomb lui serait notifiée, de

se rendre à San-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour

ajuster tous les différends. Il écrivit même, dans ce sens, une lettre

au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant

obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit

lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi

qui y était débarqué depuis quelques jours.

Vie de Christophe Colomb · 第 20 / 31 段