satisfaction, en faisant régler ces différends, elle s'occupa des
intérêts matériels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes
qui dut être envoyé à Hispaniola, fut fixé; des règlements furent
établis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres qui
leur seraient alloués; on fît la répartition des terres qui devaient
être ouvertes à la culture; l'intelligente Isabella insista
personnellement sur le système de bienveillance qu'il convenait
d'adopter envers les naturels, et sur la nature ou l'étendue des
tributs qu'il convenait de faire peser sur eux; enfin, cette
souveraine si éclairée et dont la bonté du coeur était inépuisable,
recommanda expressément que, dans l'exercice du gouvernement de la
colonie, les mesures de rigueur ne fussent employées que dans les cas
d'absolue nécessité, et que l'on cherchât toujours à éclairer l'esprit
des insulaires par les principes de la religion, tout en les attirant
par l'indulgence et la douceur.
Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces
actes; ce sera un honneur qui rejaillira éternellement sur Isabelle et
sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait
été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens
bien des souillures, et à ces beaux pays de longues scènes de
désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se
ressentiront toujours.
Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au
moins pour l'époque dont nous parlons, si les intentions de la reine
avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une,
entre autres, à l'exécution de laquelle des obstacles matériels
s'opposèrent si complètement qu'il fut impossible de la réaliser: nous
voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta,
en effet, aucun: le découragement avait remplacé le charme qui avait
saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb; et,
au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui
alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de
l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui désirât
s'expatrier, et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en
Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir
bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il
fallait peu compter pour le moment présent.
Pour obvier à cet inconvénient, on eut la funeste idée de transporter
dans la colonie, pour un temps déterminé, des condamnés à l'exil ou
aux galères, excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes
atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus
surpris, quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette
mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.
Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à
Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette île, qu'au
commencement de 1498, époque où enfin ils partirent sous le
commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres
bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca
qui, tout en étant devenu évêque de Badajoz, avait conservé la
direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille
délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de
l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient
remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui
paralysaient tout.
Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne
se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il
pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux
dans de meilleurs sentiments; mais il comprenait aussitôt que cette
satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, en se montrant en quelque
sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son
orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît; et
comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat
entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un
pouvoir civil quelconque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet,
très-bien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se
faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou
de répondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se
targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et chercher par là à se
soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux
jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un
peu modifié; mais, en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de
se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger
pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque
dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime
théocratique.
L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant
jusqu'au moment du départ du grand-amiral, à tel point qu'un jeune
homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu
trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants
propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron
dont, au surplus, il n'était que l'écho, en barrant le passage au
grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et
en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.
L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il
avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était
faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de
s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de
vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en
lui disant: «Téméraire, tu me pousses à bout; voilà ton châtiment!» Il
terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons
qualifié, dans les pages d'un auteur très-grave, d'avoir été le mignon
de l'évêque Fonseca.
Les ennemis de Colomb, Fonseca à leur tête, exploitèrent habilement ce
mouvement pourtant si naturel de colère: Fonseca en écrivit au roi; il
représenta cette action (très-blâmable quoique si excusable) comme une
preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une
confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression
et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain
que ces imputations artificieusement présentées firent, comme on put
s'en apercevoir, une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté.
Quel prêtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle
différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de
Salamanque, devenu ensuite archevêque de Séville, et avec l'excellent
Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida,
dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent
plus l'occasion de parler!
Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laissé aller à ce
mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre
aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu
s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de
continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant
besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir, et qui
d'ailleurs, aux désavantages «d'être étranger et fort jalousé, allait
encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre
personnellement.»
Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la
soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six
bâtiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisième voyage
de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des
naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient
affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs
versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire, chose
qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de
semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants.
Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère, pour y prendre de l'eau et
du bois; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois
de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des
approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il
montait, était entièrement ponté, il fit route pour les îles du cap
Vert, et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de
goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà
ressenties, mais qui n'avaient jusque-là sévi que fort légèrement. Il
n'avait cependant pas cessé de diriger la route de son bâtiment et
d'en ordonner toutes les manoeuvres avec sa vigilance, son exactitude
et son habileté accoutumées.
Le 5 juillet, après avoir complété de nouveau son eau, ses provisions
et son bois, Colomb partit des îles du cap Vert et fit route au
Sud-Ouest jusqu'à ce qu'il eût atteint le cinquième degré de latitude.
Il y éprouva, comme on le voit fréquemment dans les parages qui
avoisinent la ligne équinoxiale, des calmes profonds et une chaleur
étouffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire,
qui attaqua ses viandes salées alors fort mal préparées, et qui fit
éclater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment
alcoolisés de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, mais la chaleur
en fut à peine diminuée; elles rendirent l'atmosphère beaucoup plus
lourde, et elles couvrirent tout, à bord, d'une sorte de moisissure.
Les marins perdirent presque toute leur énergie; ils se rappelèrent
alors les anciennes fables sur les régions torrides, sur les barrières
infranchissables de feu, et sur l'impossibilité de pouvoir vivre dans
ces parages.
Le grand-amiral jugea bientôt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour
se rapprocher des îles Caraïbes; après avoir suivi cet air-de-vent
pendant quelques jours, et après avoir éprouvé des alternatives
fréquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives
chaleurs, le ciel devint tout à coup clair et serein, le soleil se
montra dans toute sa gloire, la brise fraîchit un peu; enfin, quoique
la température fût encore assez élevée, cependant elle était devenue
très-supportable.
Le 31 juillet, c'est à peine s'il se trouvait un tonneau d'eau à bord
lorsqu'un matelot en vigie, nommé Alonzo Perez, cria «_Terre!_» et
aperçut trois montagnes qui se détachaient au-dessus de l'horizon. Peu
après, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base;
aussi, le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la
Trinité qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de
l'extrémité orientale de l'île de laquelle elles s'élevaient; il
trouva qu'elle avait la configuration d'une galère à la voile, et il
appela ce cap Pointe-de-la-Galère. Côtoyant cette même île dans le
Sud, il vit au large une étendue de terres de plus de 20 lieues;
c'était la côte plate sur laquelle se déversent les branches de
l'embouchure de l'Orénoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du
continent, qui est aujourd'hui désignée sous le nom d'Amérique
méridionale, était une île, et il l'appela l'Île-Sainte. Se trouvant
alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait à bord,
naviguer dans un archipel auquel on espérait trouver une issue, en
continuant à faire route en avant. Comme il ne marchait guère que le
jour, il fut une fois arraché de son mouillage par un fort raz de
marée, et il alla jeter l'ancre un peu plus loin; là, il débarqua sur
le long promontoire de Paria qui fait partie du continent américain:
il fut donc le premier Européen qui mit le pied sur ce même continent;
mais l'opinion générale à bord était qu'on se trouvait sur une île. Il
y eut diverses entrevues avec les naturels, auprès desquels il se
procura une grande quantité de perles dont quelques-unes étaient
d'une grosseur et d'une beauté remarquables.
Cependant Colomb ne put s'empêcher de remarquer la quantité abondante
d'eau à peine saumâtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et
qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu'à un
grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues,
et qui, par conséquent, avait sa source dans quelques montagnes
éloignées et traversait un grand nombre de pays. Il en était
très-agité, et la nuit, après y avoir mûrement réfléchi, il se
confirma avec sa sagacité transcendante dans l'idée que les terres
qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-même de Paria
faisaient partie d'un continent. Son génie frappa donc juste encore
une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination
toujours échauffée des hautes pensées qui l'avaient si fortement
préoccupé, il assembla son équipage autour de lui, et donnant un libre
cours à ses paroles éloquentes, il leur dit:
«Dieu nous a récompensés de nos peines, de nos travaux, de nos
souffrances; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons
découvertes, ne sont pas des îles, mais un continent qui doit être
immense, et que nous léguerons à nos successeurs pour l'explorer, le
cultiver, le civiliser et l'élever à la connaissance de notre sainte
religion. Le ciel soit loué de m'avoir permis de voir et de deviner,
le premier, des pays d'une fertilité, d'une richesse inouïes, et qui,
s'ils sont gouvernés avec intelligence et humanité, seront une source
éternelle de prospérité pour l'Espagne! Mon premier voyage m'avait mis
sur la voie, le second a confirmé toutes mes hypothèses, celui-ci sera
non moins glorieux, et ce sera un honneur éternel pour nous, d'avoir
abordé dans ces belles contrées!»
D'abord on se refusa à le croire, mais il entra dans les détails avec
tant de conviction, il parla avec un enthousiasme si éclairé, qu'enfin
son opinion prévalut; il fut encore salué par de vives acclamations
comme le plus grand génie de l'humanité; et ses marins qui, quelques
minutes auparavant, se croyaient dans un archipel, demeurèrent
persuadés de la réalité du continent que le grand-amiral venait de
leur annoncer.
Ce qui charma surtout Colomb ce fut la température de ces pays où,
effectivement, le thermomètre se tient ordinairement dans les limites
de 18 à 26 degrés Réaumur (environ 23 et 32 degrés centigrades). Nous
savons actuellement que cette circonstance est due à la quantité des
pluies qui y tombent pendant huit mois, et à la fraîcheur qui y est
entretenue par la végétation le plus active qu'il soit possible
d'imaginer. Colomb qui n'avait pas à cet égard notre expérience, se
laissa aller à une foule de suppositions et de systèmes fort ingénieux
qui attestaient sa brillante imagination, mais qu'il serait superflu
de rapporter ici.
La passion des découvertes était tellement innée chez Christophe
Colomb, qu'il allait oublier la pénurie de ses subsistances pour
retourner vers le Sud, et visiter les côtes de ce continent dont la
découverte flattait tant son esprit: on lui en fit faire la remarque
au moment où il allait donner l'ordre de gouverner dans cette
direction; revenant alors à la rectitude exquise de son jugement, il
se détermina à se diriger vers Hispaniola où il promit de donner
quelque repos à ses équipages, et d'où il se proposait d'expédier son
frère, l'intrépide Adelantado pour compléter l'importante découverte
qu'il venait de faire. Quel homme était-ce donc que ce Christophe
Colomb, et de quelle trempe était la vigueur intellectuelle de son
esprit, de penser à poursuivre, lui-même, de semblables projets,
lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la santé de l'homme,
sévissait sur lui avec plus d'intensité que jamais? La fièvre
cependant l'avait abandonné; mais ses veilles continuelles jointes à
la chaleur ainsi qu'à l'humidité de ces climats, attaquèrent ses yeux
d'une inflammation ardente; et c'est à peine s'il pouvait jouir du
sens de la vue.
Le 14 août, il se trouva dans un détroit fort resserré, situé entre le
promontoire de Paria et l'île de la Trinité. Toutes les eaux provenant
des rivières des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et
autres fleuves de la Guyane, ainsi que celles de l'Orénoque non moins
majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce
détroit dont le voisinage ou les abords sont parsemés de petites îles,
de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccadé, qui
rendent la navigation de ce détroit fort dangereuse. Le grand-amiral
s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais
ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficultés; il
parvint, enfin, à franchir ce défilé qu'il trouva assez redoutable
pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon. À ceux qui pouvaient
encore douter, il fit considérer ces masses énormes d'eau à peine
saumâtre, et il leur demanda quelles seraient les îles qui pourraient
les produire; en effet, le doute n'était plus permis.
Après avoir reconnu la côte dans l'Ouest jusqu'aux îles Cubaga et
Marguerite, et lui avoir trouvé les caractères d'une portion de
continent, il fut satisfait de ce surcroît de preuves; il mit donc le
cap sur la rivière Ozema de l'île d'Haïti où il savait qu'il devait
trouver son frère dans le nouvel établissement qu'il lui avait enjoint
de faire près des mines; il eut péniblement à lutter contre les
courants qui l'entraînaient vers l'Occident; mais, à la fin, il
atteignit sa petite rivière d'Ozema; et, s'il y arriva excédé de
fatigues, presque perclus de goutte, et les yeux dans un état
pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y être reçu par
son cher frère, Don Barthélemy, son second lui-même, l'Adelantado.
Don Barthélemy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au
respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval
Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son
activité infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des
affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux
frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de
ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas
avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie; il est donc
facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent
étroitement embrassés.
Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les
nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement.
D'abord, Don Barthélemy commença par se réjouir de la découverte
nouvelle du continent que son frère venait de faire, et il attacha à
cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que
son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les
félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à
lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y
étaient survenus depuis leur séparation.
Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé, dès
le départ de son frère, à bâtir une forteresse dans le voisinage des
mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de
Saint-Christophe; il en éleva, ensuite, une autre sur le bord oriental
de la rivière Ozema, près du village habité par la cacique qui y avait
attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle
forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la
ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des
établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola.
Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour
visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les
terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie
occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient
la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus
favorisés, sous le rapport physique, de toute l'île d'Haïti dont cette
contrée était considérée comme une sorte d'élysée.
Avec Behechio, résidait sa soeur Anacoana, veuve du redoutable
Caonabo; c'était, non-seulement, une des plus belles femmes de l'île,
mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa
grâce et son air de dignité. Son nom, suivant l'usage du pays, avait
une signification particulière, et voulait dire «Fleur d'or.» Fidèle à
la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant,
jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait
comme des êtres d'une origine surhumaine; elle avait même cherché à
adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le même esprit
et avec plus de force encore, qu'elle s'efforçait de persuader son
frère, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la
résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.
L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio, tambour
battant, bannières déployées, et avec cette attitude résolue qui lui
était particulière; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une
multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu:
l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille,
mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours
crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant
même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélemy
à aller voir sa résidence principale, située dans une grande ville
haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de
Léogane.
Anacoana, charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps,
prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes
filles des plus belles allèrent au-devant de lui, agitant, dans les
airs, des branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et
dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillèrent en
s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent
leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa
alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle
était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux
Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs
éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une
intention manifeste de coquetterie féminine; une guirlande de fleurs
moitié blanches, moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée,
et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de
sa litière, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de
se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus
grand soin pour le recevoir.
L'Adelantado s'était fait une loi pour lui, comme aussi pour donner
l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une
austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les
femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions, de tant de
prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes,
excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme
en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de
Cléopatre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux
Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais
qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par
un maintien très-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie à
la belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre à la résidence du
cacique, avec le cortége des trente jeunes et gracieuses filles qui
reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent leurs
danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule
innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du
son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce
cortége enthousiasmé.