Colomb avait prévu s'était réalisé de tous points, et qu'on y avait
prêté l'oreille aux odieuses calomnies des infâmes déserteurs Pedro
Marguerite et du moine bénédictin Boyle, qui, s'ils avaient été
traités comme ils le méritaient, auraient dû être arrêtés dès leur
arrivée et passer en conseil de guerre. Ils taxèrent le vice-roi
d'exagérations coupables dans les descriptions qu'il avait données des
contrées qu'il avait découvertes, de tyrannie et d'oppressions à
l'égard des colons; ils le représentèrent comme ayant contraint les
Espagnols à un travail excessif malgré l'état de faiblesse et de
maladie où ils se trouvaient, comme ayant infligé des peines sévères
pour les moindres offenses, et comme ayant traité avec indignité les
gentilshommes du rang le plus élevé; mais ils eurent grand soin de
taire les causes pour lesquelles un travail inusité avait été exigé,
la paresse et l'indiscipline ou la sensualité des colons, les cabales
enfin et l'insolence, ou au moins les singulières prétentions de ces
gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter
de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation
imposait. Ces calomnies des deux déserteurs étaient d'ailleurs
appuyées par des fainéants revenus du Nouveau Monde avec le
mécontentement de ne pas y avoir amassé, en ne prenant aucune peine,
des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicité de
compter, sans même, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, avoir
voulu être éclairés sur ce point. De proche en proche, ces singulières
et puériles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du
royaume; elles altérèrent la popularité de Christophe Colomb, et même
l'ancienne faveur dont il jouissait auprès de Leurs Majestés.
La première mesure qui annonça le déclin de cette faveur fut une
proclamation par laquelle tout Espagnol fut autorisé à se rendre à
Hispaniola, à commercer avec le Nouveau Monde, et à y faire, à son
compte, des découvertes. Une partie des bénéfices devait en revenir à
la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitième
de ces mêmes bénéfices en sa qualité de grand-amiral; mais il fut
très-mécontent de n'avoir pas été consulté, et il comprit facilement
qu'une pareille faculté accordée à tout le monde, dans un moment où
rien n'était encore assis ni établi dans ces pays, apporterait une
grande perturbation dans le cours régulier des découvertes, par la
licence et par les entreprises déprédatrices d'obscurs et d'avides
aventuriers.
L'arrivée des bâtiments commandés par Antonio de Torres contre-balança
un peu le mauvais effet qui venait d'être produit; mais on n'en pensa
pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire à Isabella, pour s'y
enquérir de l'état des choses en général, et de la conduite de Colomb
en particulier: ce fut un nommé Jean Aguado qui fut chargé de cette
mission. Il avait déjà été dans la colonie et il en était revenu avec
des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si
l'on commettait un acte désagréable à Colomb par l'envoi d'un
commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui
être dévouée, tempérerait l'âpreté de cet acte.
L'affaire des cinq cents Indiens prisonniers ramenés par Torres pour
être vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi causé quelque
émotion: avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit à une
conférence de pieux théologiens qui débattirent longtemps la question,
mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formèrent aucune majorité
tranchée. La clémente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimité
de son coeur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent
ramenés dans leur patrie, et qu'ils y fussent mis en liberté aussitôt
que la tranquillité de la colonie le permettrait.
Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'août 1495,
avec quatre caravelles chargées de secours et d'approvisionnements: Don
Diego revint aussi par la même occasion. Ce commissaire était un esprit
faible à qui cette mission avait donné le vertige; il n'eut rien de plus
pressé que d'oublier les obligations qu'il avait à Colomb, et d'excéder
les limites de son mandat. Le vice-roi était en tournée quand ces
caravelles arrivèrent; alors, sans aucun égard pour Barthélemy, frère du
vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le
commandement suprême, il fit publier ses prétendus pouvoirs à son de
trompe, il fit arrêter plusieurs officiers publics, exigea de quelques
autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui pouvaient
avoir quelques plaintes à formuler contre Colomb à se présenter à lui
pour les faire connaître; il poussa même l'audace jusqu'à insinuer que
Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait à
faire sur sa conduite, et jusqu'à manifester l'intention de se mettre à
la tête de quelques cavaliers pour aller à sa poursuite et pour
l'arrêter. C'était en vérité d'une rare insolence de la part d'un
simple commissaire qui ne venait, en quelque sorte, que pour dresser un
procès-verbal de l'état des choses, et qui, au lieu d'y procéder avec
justice, sens et ménagement, bouleversait tout, affichait des
prétentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible
confusion.
Le vice-roi, informé de l'arrivée de cet étrange personnage et de ses
inconcevables procédés, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni
imputations quelconques, et il se hâta de retourner à Isabella. Il
aborda cet Aguado avec un maintien grave et cérémonieux, prit
connaissance de ses instructions; puis, voyant qu'il y avait beaucoup
de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interpréter comme
il convenait les ordres de Leurs Majestés pour lesquels son respect ne
pouvait être égalé que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa
responsabilité, toute latitude d'en agir comme il l'entendait;
qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jugé
convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se
justifier d'accusations qui n'en étaient réellement pas, et pour
expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.
Lorsque l'ingrat et infatué Aguado eut achevé de remplir le pitoyable
rôle qu'il s'était donné, de provocateur à la délation et à la
calomnie, on songea au départ; mais pendant qu'on en faisait les
préparatifs, il éclata sur l'île un de ces coups de vent dévastateurs
que les Indiens appelaient _uricans_, nom que nous avons conservé en
France sous celui d'ouragans. Trois des bâtiments qui étaient à
l'ancre furent brisés et coulés avec leurs équipages; d'autres furent
jetés les uns sur les autres et poussés à la côte où ils s'échouèrent
comme des navires naufragés. Le bâtiment-amiral la _Santa-Clara_,
celui auquel Colomb, par un souvenir de prédilection, avait donné le
surnom de la _Niña_, fut le moins maltraité; mais il avait besoin de
grandes réparations. On s'occupa donc de ces réparations; enfin le
vice-roi eut l'idée de faire construire un nouveau navire avec les
débris qu'il put sauver des autres.
On se livrait à ces travaux, lorsqu'on apprit la découverte de mines
d'or très-riches dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais nommé
Michel Diaz, au service de l'Adelantado, ayant blessé un de ses
compatriotes dans une querelle, avait fui d'Isabella avec cinq ou six
camarades. Après avoir longtemps erré dans l'île, ils arrivèrent à un
village indien placé sur les bords de la rivière Ozema, là même où la
ville de San-Domingo est en ce moment située; les habitants les y
accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur résidence. Ce
village était gouverné par une femme qui en était la cacique; elle
conçut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes
s'ensuivirent entre eux.
L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de
quelques mois, il devint inquiet, mélancolique, et il était préoccupé
du désir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laissés;
toutefois, craignant la sévérité de l'Adelantado, il ne savait comment
accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des
tristesses de Diaz, elle craignit d'en être prochainement abandonnée;
et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour
les Européens, elle imagina de révéler à son hôte qu'il y en avait de
grandes quantités dans le voisinage, afin qu'il le fît connaître aux
colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de
l'Ozéma, où elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement
reçus.
Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hâter
d'aller transmettre à ses compatriotes, se flattant que, porteur
d'aussi bonnes nouvelles, il obtiendrait son pardon de l'Adelantado.
Son espoir ne fut pas déçu, le vice-roi, lui-même, lui en sut le
meilleur gré, car il pensa aussitôt quel excellent argument ce serait
à opposer aux insinuations fâcheuses que ses ennemis répandaient dans
la métropole sur son compte.
L'Adelantado, dont l'activité était incomparable, partit immédiatement
avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords
d'une rivière appelée Hayna, où ils trouvèrent beaucoup plus d'or et
en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de
Cibao; ils aperçurent aussi plusieurs excavations qui leur firent
conjecturer que ces terrains étaient exploités depuis de longues
années. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces
détails ainsi que plusieurs magnifiques échantillons au vice-roi, qui
en témoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une
forteresse fût aussitôt élevée dans le voisinage des mines. Alors, il
prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-là des
forfanteries d'Aguado, et il pressa le départ.
Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique
de ces contrées avait fait sur le coeur de son amant une impression
aussi profonde que passionnée, nous constaterons qu'il la fit baptiser
sous le même nom de Catalina que les Espagnols avaient donné à
l'intrépide Caraïbe délivrée par Guacanagari; que l'Aragonais se maria
légitimement avec elle; qu'il resta constamment fidèle à ses
engagements, et que l'Haïtienne lui donna, par la suite, deux enfants
qui furent élevés dans la religion catholique.
Le navire nouvellement construit était une caravelle nommée la
_Sainte-Croix_; Aguado y prit passage, et le grand-amiral, après avoir
laissé le commandement de la colonie à son frère l'Adelantado,
s'embarqua sur la _Niña_. Ces bâtiments portaient deux cent vingt-cinq
hommes, soit malades ou débauchés et fainéants dont on débarrassait
l'île d'Haïti, et qui formaient le plus triste aperçu qu'on puisse
imaginer de cette colonie où ils étaient allés comme à une terre de
promission; il y avait aussi trente Indiens à bord, parmi lesquels se
trouvaient Caonabo, le chef naguère si redouté, un de ses frères et un
de ses neveux. Colomb leur avait promis à tous de les ramener libres
dans leur pays, espérant qu'après avoir été présentés à ses
souverains, et qu'étant touchés des bons traitements qui leur seraient
faits, ils garderaient le souvenir de la puissance, de la grandeur de
l'Espagne, renonceraient à toute hostilité, et deviendraient de
très-utiles auxiliaires pour amener une prompte soumission de l'île et
le goût du travail parmi les indigènes.
Le grand-amiral, dans sa navigation, au lieu d'aller au Nord du
tropique, chercher des vents variables, suivit la même route que lors
de son premier retour, c'est-à-dire qu'il lutta avec persévérance
contre les vents alizés et contre les courants que la continuité de
ces vents détermine. Nous avons expliqué, en parlant du voyage
précédent, par quels motifs Christophe Colomb avait pu se décider à
prendre cette direction; mais, quoique la _Niña_ actuelle eût beaucoup
souffert de l'ouragan, et que la _Sainte-Croix_ n'eût pas pu être
construite avec le même soin qu'on l'aurait fait en Europe, cependant
ces bâtiments étaient beaucoup plus navigables que l'ancienne _Niña_
qui n'était même pas pontée, de sorte qu'ils auraient fort bien pu
soutenir, surtout dans la belle saison où l'on se trouvait, les mers
de la zone tempérée, bien qu'elles soient plus rudes que celles de la
zone torride. Nous ne nous expliquons donc pas cet itinéraire, à moins
qu'il n'ait été adopté par la crainte d'être obligé de passer dans le
voisinage des orageuses Açores, et de s'y retrouver assailli par
quelqu'une de ces vigoureuses tempêtes comme l'ancienne _Niña_ en
avait vu deux fondre sur elle et qui lui firent courir des dangers
auxquels il ne fallait pas exposer deux navires meilleurs, il est
vrai, mais loin d'offrir toutes les garanties de solidité désirables.
Les contrariétés que le grand-amiral éprouva furent si nombreuses,
qu'étant parti d'Hispaniola le 10 mars, il ne se trouvait, le 10
avril, que dans le voisinage des îles Caraïbes, et qu'il crut devoir
relâcher à la Guadeloupe pour y renouveler son eau douce, son bois de
chauffage, et prendre quelques provisions en vivres frais. Il n'y fut
reçu qu'avec hostilité: hommes et femmes se présentèrent bravement
pour s'opposer au débarquement, et montrèrent autant de courage que
de force et d'agilité. La résistance fut opiniâtre, mais il fallut
céder: une des guerrières se fit remarquer par son intrépidité;
obligée pourtant de fuir, elle se serait échappée tant sa course était
prompte, si elle n'avait été poursuivie par un matelot espagnol des
îles Canaries renommé pour sa légèreté et qui la serra de très-près.
Cependant elle tourna la tête, vit que ce matelot était assez en avant
de sa troupe; alors elle fit volte-face, s'élança sur lui, le saisit à
la gorge, et l'aurait étranglé dans la lutte qui s'engagea entre eux,
sans l'arrivée d'autres matelots qui la firent prisonnière; plusieurs
de ses compatriotes furent également faits prisonniers.
Avant de quitter la Guadeloupe, le grand-amiral, non-seulement rendit
la liberté aux Indiens qu'il avait pris, mais encore il leur fit à
tous des présents. Toutefois, la guerrière dont nous venons de parler
ne voulut pas retourner à terre; elle demanda avec instance qu'on la
laissât à bord pour adoucir, par sa présence, la captivité du cacique
Caonabo qu'elle avait appris être aussi un Caraïbe, et dont elle avait
entendu raconter les exploits et le malheur. Hélas! son dévouement ne
put sauver Caonabo de la mort qui l'attendait prochainement, et qui
eut lieu pendant le cours du trajet qui restait à faire pour retourner
en Europe; ce n'en fut pas moins un acte très-honorable pour la jeune
Guadeloupienne; et quoiqu'on puisse l'attribuer à une passion tendre
qui prit naissance en son coeur à la vue de l'infortune du cacique,
cependant ce n'était pas une âme vulgaire qui pouvait avoir conçu
l'idée d'un si grand sacrifice.
Si Colomb avait compté, en prenant la route qu'il suivit, sur un
voyage exempt de mauvais temps, ses prévisions furent parfaitement
justifiées; mais il lui fallut une période assez longue pour
l'exécuter, et des inconvénients d'une nature très-grave en furent la
conséquence. Il avait appareillé de la Guadeloupe le 20 avril; le 20
mai, c'est-à-dire un mois plus tard, il n'était encore que peu avancé
dans l'Est; il fallut alors songer à réduire les rations à six onces
de biscuit et à une bouteille et demie d'eau par homme et par jour. Au
commencement de juin, il y avait à bord une sorte de famine; cependant
on s'était rapproché un peu plus, proportionnellement, qu'auparavant;
mais les esprits étaient exaspérés, et comme on ne voyait pas de terme
à cette traversée, et que la disette pervertissait tous les sentiments
d humanité, on en vint, au bout de quelques jours, à proposer de tuer
quelques prisonniers indiens pour les manger, ou tout au moins de les
jeter à la mer afin de diminuer, par là, les consommations. Il fallut
toute l'autorité de Colomb, toute son énergie, tout l'ascendant qu'il
avait sur les hommes de l'équipage, pour les forcer à se désister de
ces projets homicides; afin, d'ailleurs, de les ramener à leur devoir
par un argument qu'il crut être d'un très-grand poids, il les assura
qu'il comptait, très-prochainement, avoir connaissance du cap
Saint-Vincent.
Cette promesse fut considérée à bord comme n'ayant d'autre but que de
calmer les mécontentements; mais bientôt, à la joie universelle, la
prédiction s'accomplit; on vit effectivement le cap Saint-Vincent et,
dans la soirée de ce même jour, 11 juin 1496, la _Niña_ et la
_Sainte-Croix_ jetèrent l'ancre dans la rade de Cadix, après un voyage
long, à la vérité, mais qui, en résumé, n'avait pas excédé
cinquante-deux jours depuis le départ de la Guadeloupe.
La ville de Cadix montra le plus grand empressement à voir ces
arrivants du Nouveau Monde; mais, cette fois, la vue fut peu réjouie à
l'aspect de tant de malheureux, partis malades, pour la plupart,
d'Isabella, et exténués par les privations de leur traversée; eux qui,
avant de quitter l'Espagne, ne croyaient, dans les illusions qu'ils se
faisaient, y revenir que le coeur satisfait, l'esprit joyeux, et
surtout les mains remplies d'or!
Christophe Colomb même, qu'on n'avait vu qu'avec un maintien noble et
digne, s'imagina, sans qu'on ait jamais pu en savoir la vraie cause
qu'on a supposée être un voeu religieux qu'il accomplissait,
s'imagina, disons-nous, de débarquer, lui vice-roi et grand-amiral,
vêtu d'une robe de moine franciscain, serrée à la taille par une
corde, et ayant laissé pousser toute sa barbe comme les
ecclésiastiques de cet ordre. C'est ainsi qu'il fit sa route de Cadix
à Burgos où était alors la cour; cependant, pour parler aux yeux d'une
autre manière, il fit une grande exhibition de couronnes, de colliers,
de bracelets et autres bijoux en or, dont il para les Indiens qu'il
avait emmenés d'Hispaniola, et par qui il se faisait accompagner. Un
frère de Caonabo, qui était l'un des caciques de l'île, portait sur sa
personne un collier et une chaîne en or massif, du poids de six cents
_castillanos_ qui sont représentés par environ dix-sept mille francs
de notre monnaie.
En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle,
en se rappelant les inqualifiables procédés d'Aguado, Colomb
s'attendait à être accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle;
mais il n'en fut pas ainsi: les souverains espagnols, en le revoyant,
revinrent des préventions qu'on avait cherché à leur inspirer, et ils
le reçurent avec la faveur la plus marquée; ils eurent trop de
pénétration pour ne pas apprécier les difficultés extraordinaires de
sa situation; ils connaissaient trop son mérite pour ne pas lui rendre
justice, ils ne firent même aucune allusion soit aux calomnies, soit
aux procédés que nous venons de mentionner.
Encouragé par ces nouvelles marques de bonté, Colomb entretint
longtemps Leurs Majestés des difficultés ainsi que des espérances de
la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles: il développa
les plans qu'il avait conçus; il parla des découvertes infinies qui
restaient à faire dans cette partie du globe; il revint sur la
probabilité d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la
demande de huit bâtiments dont deux porteraient des approvisionnements
à Hispaniola, et dont les six autres seraient placés sous son
commandement pour de nouvelles découvertes.
Les souverains, charmés de tant de belles perspectives, promirent
d'accorder des bâtiments, et ils étaient sincères dans leurs
promesses, mais l'époque n'en fut pas précisée; dans les circonstances
politiques où l'on se trouvait, elle ne pouvait même pas l'être, de
sorte qu'il y eut un retard considérable causé par l'état des
finances de l'Espagne.
À cette époque, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources à
des entreprises guerrières; il se tenait artificieusement dans un état
de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant
obstinément à se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements
d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'où résulta
l'alliance de famille qui, par la suite, plaça et consolida un des
plus immenses empires qui aient jamais existé, entre les mains de son
petit-fils et successeur, le célèbre Charles-Quint. Hélas! que sont
les projets des hommes, et qu'est devenue cette puissance colossale?
Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir
avec sa sympathie naturelle, à s'occuper des affaires du Nouveau
Monde, et elle le fit avec un zèle qui montrait une volonté bien
arrêtée de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait
parfaitement que le roi n'était plus préoccupé que de ses projets
ambitieux dans le midi de l'Europe; elle ne pouvait pas ignorer que le
jaloux et haineux Fonseca, chargé de diriger les opérations
d'outre-mer, ne négligeait aucune occasion d'attaquer la réputation,
les actes de l'illustre navigateur; et elle commença par faire définir
clairement et d'une manière stable, quels seraient ses pouvoirs, et
comment il serait récompensé des services éminents qu'il avait rendus;
car il n'était pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que
Fonseca ne mît en usage pour que Colomb fût dépossédé et de ces
pouvoirs et de ces récompenses.
Il est aisé de se rendre compte comment les dépenses des expéditions
entreprises jusque-là, avaient considérablement excédé la valeur des
retours; aussi, conformément aux conventions conclues entre la
couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que l'éminent
marin était le débiteur du trésor public pour des sommes qu'il n'était
pas difficile à un administrateur de grossir démesurément. La
généreuse Isabelle commença par couper court à cette absurde
prétention, en se déclarant financièrement satisfaite, et en ordonnant
que ce sujet fût à jamais écarté. Elle prescrivit en outre que,
pendant les trois années subséquentes, le dixième de tous les profits
nets fût alloué à Colomb.
La question de la permission accordée à tous les Espagnols de naviguer
librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se
livrer à des voyages de découvertes sans aucun contrôle, avait, comme
nous l'avons fait connaître, vivement affligé Colomb par la crainte du
tort que causeraient à ces pays ou à ces établissements à peine
formés, des aventuriers, qui n'étant retenus par aucun frein, y
commettraient toutes sortes d'excès. Cette question fut mise sur le
tapis: Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui était
habituelle quand il s'agissait de Colomb; mais l'acte fut révoqué en
tout ce qui pouvait être préjudiciable à ses intérêts. C'était un
moyen adroit d'annuler ce même acte sans paraître se contredire, et
sans détruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilége
d'être revêtue des signatures royales.
La reine permit ensuite à Christophe Colomb d'établir ou de former un
majorat dans sa famille, réversible, dans sa descendance, de mâle en
mâle, et par rang de primogéniture, mais sous la condition expresse
que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient été
conférés s'éteindraient avec lui, et que les possesseurs du majorat
n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'_Amiral_.
Christophe Colomb, le coeur rempli de reconnaissance pour l'appui que
la reine Isabelle lui avait donné avec tant de bienveillance sur les
points précédents, n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta
cette condition.
Une affaire très-délicate restait à traiter: c'était celle du titre
d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur, dont le vice-roi avait
investi son frère Barthélemy contre qui Fonseca était parvenu à
vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui représentant que toute
autorité émanait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au
souverain seul de donner, à qui que ce fût, le droit de commander les
sujets de la couronne.
Certainement, et en droit absolu, ce raisonnement est incontestable;
mais lorsqu'à une distance extrême de la métropole, un vice-roi malade
et presque sur le bord de la tombe, se trouve revenu dans une colonie
où il n'y avait plus que désordre et confusion, il y a bien nécessité
à ce qu'il attribue, à la personne qui lui inspire le plus de
confiance, un rang et un pouvoir qui mettent cette personne à même de
se faire obéir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que
les mémoires du temps affirment avoir formé une armée de cent mille
combattants réunis dans la _Vega Real_. Nous admettrons qu'il n'y
avait que moitié de ce nombre; mais n'était-ce donc rien que ces
cinquante mille hommes armés de massues, d'arcs et de flèches, et
animés par les excitations de leurs caciques? Une telle multitude
aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup
plus considérable que celui du vice-roi qui s'élevait à peine à deux
cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montré la
moindre indécision, c'en était fait de lui, de ses soldats, et tous
auraient subi le sort de leurs compatriotes égorgés à La Navidad. Mais
il jugea parfaitement la situation: il eut foi dans son habileté, dans
l'intrépidité de celui qu'il avait nommé Adelantado, dans le courage
indomptable du vaillant Ojeda; et, à eux trois, ils eurent
indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de la
_Vega Real_, laquelle eut le résultat immédiat de livrer toute l'île
si étendue d'Hispaniola à la domination de l'Espagne.
Colomb fit valoir ces arguments avec son éloquence naturelle, et il
obtint que le titre d'Adelantado serait conservé à Barthélemy qui fut
anobli d'ailleurs comme ses deux autres frères, et qui acquit ainsi le
droit d'être appelé Don Barthélemy, comme ceux-ci étaient devenus Don
Cristoval et Don Diego.