n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent
très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits
calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en
effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer
en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races
d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité
considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir
des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans
ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension
qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les
littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient
être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps
poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces
contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les
entreprises renommées des Phéniciens.
Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les
murmures et la sédition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella.
Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur
semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en
Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de
métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit
remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il
n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu
provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des
siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie
par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était
question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où
était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner
en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant
Colomb de déceptions et de palpables exagérations.
On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait
dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des
intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le
complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il
montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les
principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des
navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y
être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec
indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour
réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme
ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernement du
vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la
réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre
Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que,
étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la
métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de
puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et
les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le
vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait
opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en
annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des
colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans
l'intérieur d'Hispaniola.
Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se
mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides
dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient
parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent
aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens.
Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva
au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les
montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les
travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui
étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à
rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les
Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement,
comme aussi pour rendre un juste hommage au zèle de ces jeunes
cavaliers, la route fut nommée _Puerto de los Hidalgos_, c'est-à-dire
Passage des Gentilshommes.
Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la
montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'oeil
admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les
richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait
une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des
arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un
épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine
dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau
abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi
des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là
que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux
extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se
confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle
douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant
cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis
terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le
nom de _Vega-Real_ (Plaine-Royale).
Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux
rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses
instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus
retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux,
leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent les sons mâles
de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement
et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés
par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les
Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers
surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le
cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler
leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté.
Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils
trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un
salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir
strictement les devoirs de l'hospitalité.
En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant
qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une
idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut
lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre
elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une
perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la
transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent
alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre
chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté,
et que celle de tous les Européens avait la même propriété.
Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières
dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et
après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de
montagnes très-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays
fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à
établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également
si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la
misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines
d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le
nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles
nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable
pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt
bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de
Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.
«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline
respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel
est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?
«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas
pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement:
Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion
de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire
qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le
fort Saint-Thomas.»
Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de
Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les
plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont
le pays abondait.
Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas, où ils
apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva
parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux
morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y
en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des
têtes d'enfant.
Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa
cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour
à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin
faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.
Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de
don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du
voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de
Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à
Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait
annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le
grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro,
et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications
faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux
joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions
et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui
atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se
réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres
européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne
peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position,
entre autres du moine bénédictin Boyle, qui se montra fort irrité que
lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le
vice-roi s'était cependant imposée.
Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le
grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît
exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang.
Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens
coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient
pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour
son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la
dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans
son honneur.
On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse,
accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et
dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel,
ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'oeil et examiné à
travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort
séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein
air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas
encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les
mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.
Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et
sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait
leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur
désespoir, ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur
patrie. L'effet de ces morts affreuses et précoces sur l'esprit public
fut tel, que, longtemps après que l'établissement d'Isabella eut été
abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes
événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes
étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes
seigneurs, se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant
les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et
s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait.
Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres
et de dire que ces infortunés, qui cependant s'étaient pressés en
foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient été perfidement
séduits par ses promesses décevantes, et sacrifiés par lui pour
satisfaire ses intérêts personnels.
Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb
ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût
arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le
moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île
de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de
la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella
tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux
travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur
Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix
arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna
le commandement à don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du
fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans
lui faire supporter des fatigues excessives ou sans exciter contre lui
la jalousie de ses égaux.
Le vice-roi, dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya
à don Pedro, lui prescrivait de faire une tournée militaire,
d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui
se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la
discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les
intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de
cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa
sécurité.
Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse, apprit que
les Indiens avaient, au gué d'une rivière, volé les effets de trois
Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique
qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit était
essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher
les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitôt couper les
oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya
lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes, au vice-roi
qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous
en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure
commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.
Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour
gouverner la colonie: son frère Diego en fut le président; les autres
membres furent le père Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez
Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq
bâtiments, dont les noms étaient la _Santa-Clara_ le _San-Juan_ et la
_Cordera_. Nous ferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de
la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la _Niña_,
avait donné ce même nom à la _Santa-Clara_ où flottait son pavillon de
grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.
Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de
visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette
terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se
proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à
Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se
flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du
Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres
voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.
Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'île qu'il
prolongeait par sa côte méridionale; il y prit de l'eau et des vivres
frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands
bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau,
sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et
venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au
goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande
île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette
nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction.
Dès le 3 mai, les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le
nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue; mais il ne put l'atteindre
que deux jours après. Il la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie
occidentale qu'il appela le golfe _Buentempio_, où il mouilla. Les
naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux
que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un
certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la
proue; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes
provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce
de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il
consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles
étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en
possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer
comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.
Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires;
mais, après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité
des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des
relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui
pouvait exister dans l'île ne se trouvait, pour la plus grande partie,
que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage
assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande
fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer
son exploration de Cuba. Au moment de son départ, un jeune Indien se
rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux.
Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de
renoncer à ce projet. Pendant quelque temps, il fut indécis entre son
désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient
si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosité, jointe
au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha
aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs
larmes ou de leurs instances, il se précipita dans la cale du bâtiment
où il se blottit dans l'endroit le plus caché. Le vice-roi, touché de
cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour
ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus
grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à
étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées, l'effet qu'auraient
produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la
navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde
civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols
dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce
jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle
existence.
La _Niña_ atterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut
donné le nom de _cap de la Croix_ qu'il porte encore; continuant sa
route à l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites
îles et de caves qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui
exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont
le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et
qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores;
quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais
dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une
grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque
inaccessible aux navires des fameux flibustiers, à ceux des pirates
et d'une infinité de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus
acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la
conduite de Christophe Colomb, faisaient la conquête des Antilles, et
qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient
compléter celle des deux Amériques. À ces îles et à ces cayes ornées
d'une si fraîche verdure, Colomb donna le nom d'_Archipel des Jardins
de la Reine_. De nos jours, les cayes sont, en général, le repaire des
contrebandiers.
Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva,
pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en
côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui
s'appelait _Ornofay_. La vue des navires européens y excita la joie
des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et
des présents. Le soir, quand la brise de terre s'élevait, et après les
ondées de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait à bord la
fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants
des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments
qui leur servaient à célébrer, par des danses et par des chants
nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.
Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui
avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour
comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable
voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et
il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique
Colomb tint pour probable qu'il était près de la terre ferme de
l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des
intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest
afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient
donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient
habillés, et qu'ils appelaient _Mangon_, nom qu'il pensa pouvoir être
celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On
lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait
un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on
qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets
que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il
avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps
figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les
narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se
communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à
bord qui ne partageât ses idées à cet égard.