Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne, quoiqu'il

n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent

très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits

calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en

effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer

en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races

d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité

considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir

des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans

ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension

qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les

littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient

être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps

poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces

contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les

entreprises renommées des Phéniciens.

Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les

murmures et la sédition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella.

Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur

semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en

Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de

métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit

remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il

n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu

provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des

siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie

par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était

question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où

était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner

en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant

Colomb de déceptions et de palpables exagérations.

On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait

dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des

intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le

complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il

montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les

principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des

navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y

être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec

indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour

réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme

ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernement du

vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la

réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre

Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que,

étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la

métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de

puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et

les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le

vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait

opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en

annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des

colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans

l'intérieur d'Hispaniola.

Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se

mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides

dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient

parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent

aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens.

Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva

au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les

montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les

travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui

étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à

rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les

Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement,

comme aussi pour rendre un juste hommage au zèle de ces jeunes

cavaliers, la route fut nommée _Puerto de los Hidalgos_, c'est-à-dire

Passage des Gentilshommes.

Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la

montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'oeil

admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les

richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait

une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des

arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un

épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine

dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau

abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi

des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là

que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux

extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se

confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle

douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant

cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis

terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le

nom de _Vega-Real_ (Plaine-Royale).

Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux

rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses

instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus

retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux,

leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent les sons mâles

de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement

et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés

par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les

Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers

surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le

cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler

leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté.

Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils

trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un

salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir

strictement les devoirs de l'hospitalité.

En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant

qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une

idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut

lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre

elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une

perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la

transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent

alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre

chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté,

et que celle de tous les Européens avait la même propriété.

Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières

dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et

après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de

montagnes très-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays

fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à

établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également

si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la

misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines

d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le

nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles

nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable

pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt

bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de

Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.

«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline

respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel

est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?

«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas

pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement:

Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion

de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire

qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le

fort Saint-Thomas.»

Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de

Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les

plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont

le pays abondait.

Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas, où ils

apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva

parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux

morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y

en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des

têtes d'enfant.

Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa

cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour

à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin

faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.

Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de

don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du

voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de

Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à

Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait

annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le

grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro,

et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications

faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux

joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions

et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui

atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se

réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres

européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne

peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position,

entre autres du moine bénédictin Boyle, qui se montra fort irrité que

lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le

vice-roi s'était cependant imposée.

Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le

grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît

exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang.

Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens

coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient

pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour

son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la

dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans

son honneur.

On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse,

accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et

dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel,

ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'oeil et examiné à

travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort

séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein

air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas

encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les

mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.

Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et

sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait

leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur

désespoir, ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur

patrie. L'effet de ces morts affreuses et précoces sur l'esprit public

fut tel, que, longtemps après que l'établissement d'Isabella eut été

abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes

événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes

étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes

seigneurs, se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant

les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et

s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait.

Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres

et de dire que ces infortunés, qui cependant s'étaient pressés en

foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient été perfidement

séduits par ses promesses décevantes, et sacrifiés par lui pour

satisfaire ses intérêts personnels.

Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb

ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût

arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le

moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île

de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de

la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella

tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux

travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur

Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix

arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna

le commandement à don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du

fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans

lui faire supporter des fatigues excessives ou sans exciter contre lui

la jalousie de ses égaux.

Le vice-roi, dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya

à don Pedro, lui prescrivait de faire une tournée militaire,

d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui

se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la

discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les

intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de

cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa

sécurité.

Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse, apprit que

les Indiens avaient, au gué d'une rivière, volé les effets de trois

Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique

qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit était

essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher

les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitôt couper les

oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya

lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes, au vice-roi

qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous

en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure

commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.

Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour

gouverner la colonie: son frère Diego en fut le président; les autres

membres furent le père Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez

Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq

bâtiments, dont les noms étaient la _Santa-Clara_ le _San-Juan_ et la

_Cordera_. Nous ferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de

la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la _Niña_,

avait donné ce même nom à la _Santa-Clara_ où flottait son pavillon de

grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.

Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de

visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette

terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se

proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à

Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se

flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du

Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres

voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.

Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'île qu'il

prolongeait par sa côte méridionale; il y prit de l'eau et des vivres

frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands

bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau,

sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et

venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au

goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande

île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette

nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction.

Dès le 3 mai, les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le

nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue; mais il ne put l'atteindre

que deux jours après. Il la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie

occidentale qu'il appela le golfe _Buentempio_, où il mouilla. Les

naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux

que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un

certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la

proue; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes

provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce

de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il

consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles

étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en

possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer

comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.

Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires;

mais, après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité

des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des

relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui

pouvait exister dans l'île ne se trouvait, pour la plus grande partie,

que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage

assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande

fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer

son exploration de Cuba. Au moment de son départ, un jeune Indien se

rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux.

Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de

renoncer à ce projet. Pendant quelque temps, il fut indécis entre son

désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient

si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosité, jointe

au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha

aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs

larmes ou de leurs instances, il se précipita dans la cale du bâtiment

où il se blottit dans l'endroit le plus caché. Le vice-roi, touché de

cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour

ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus

grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à

étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées, l'effet qu'auraient

produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la

navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde

civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols

dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce

jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle

existence.

La _Niña_ atterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut

donné le nom de _cap de la Croix_ qu'il porte encore; continuant sa

route à l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites

îles et de caves qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui

exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont

le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et

qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores;

quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais

dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une

grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque

inaccessible aux navires des fameux flibustiers, à ceux des pirates

et d'une infinité de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus

acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la

conduite de Christophe Colomb, faisaient la conquête des Antilles, et

qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient

compléter celle des deux Amériques. À ces îles et à ces cayes ornées

d'une si fraîche verdure, Colomb donna le nom d'_Archipel des Jardins

de la Reine_. De nos jours, les cayes sont, en général, le repaire des

contrebandiers.

Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva,

pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en

côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui

s'appelait _Ornofay_. La vue des navires européens y excita la joie

des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et

des présents. Le soir, quand la brise de terre s'élevait, et après les

ondées de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait à bord la

fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants

des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments

qui leur servaient à célébrer, par des danses et par des chants

nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.

Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui

avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour

comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable

voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et

il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique

Colomb tint pour probable qu'il était près de la terre ferme de

l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des

intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest

afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient

donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient

habillés, et qu'ils appelaient _Mangon_, nom qu'il pensa pouvoir être

celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On

lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait

un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on

qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets

que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il

avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps

figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les

narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se

communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à

bord qui ne partageât ses idées à cet égard.

Vie de Christophe Colomb · 第 15 / 31 段