plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux
s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup,
on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait
avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche,
suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur; tous
avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se
croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir, il
envoya deux détachements armés pour s'assurer de la vérité de ce
rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à
la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand
animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais
qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui
abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes
du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette
contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les
Indiens habillés, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que
le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer, n'était autre chose que la
sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à
travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit était prévenu,
pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme
humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et
que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang, ils ont
le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance,
pour surveiller ce qui se passe auprès, afin d'avertir en cas de
l'approche de quelque ennemi.
Toutes ces circonstances, surtout la présence des îlots et des cayes
dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à
discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces
circonstances étaient, il est vrai, déterminantes; mais nous savons
aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche
pour arriver à l'extrémité de l'île et pour la doubler dans
l'occident; or, il est fâcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait
pas cru convenable, dans cette position, de poursuivre la route à
l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus
utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le
cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur
caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de
campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.
Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe
Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté; mais qui nous paraît
tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir
l'admettre; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons
immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité
nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité; si nous
parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des
preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite
et appréciée par un homme de la même profession que lui.
On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la
bande méridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrêté le
dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser
par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la
Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop
difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique, d'en faire le
tour par le cap de Bonne-Espérance, et d'aller serrer ses voiles à
Cadix, près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie,
étaient le _nec plus ultra_ des anciens. On ajoute que ses officiers
partageaient, comme lui, l'opinion que l'île de Cuba était un
promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de
l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de
persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colomb
céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il
exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une
déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction
que Cuba appartenait au continent asiatique, et en était le point le
plus avancé.
La première partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine
de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en
supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de
Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre
permanente, comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports
ottomans de la Méditerranée, et y trouver les moyens de se faire
transporter, à une époque où la navigation de cette mer était si peu
répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?
Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient
d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de
Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du
continent américain, et qu'ils aient cru être arrivés aux confins
orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie
aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore
le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que
cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou 1,800 lieues
marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en
faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres
degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient
au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu
venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens
qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents
échouages, des équipages fatigués, sans aucun port de ravitaillement
connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans
presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce
voyage de 6 à 7,000 lieues! Colomb était très-téméraire, dira-t-on;
oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être
téméraire à l'occasion; mais aussi, à l'occasion, il était prudent;
et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une
l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour,
selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe
qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb était marin suivant
l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux
qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il
parvint à les effectuer.
D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie
d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui
l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus
légère et de la plus inqualifiable désertion?
Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers
et de ses matelots dont, en ces temps d'ignorance, l'avis ne pouvait
certainement être compté comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait
pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu
d'importance. C'est, en général, un très-mauvais moyen qu'un homme qui
a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer: plus que qui
que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de
semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouvé en
plusieurs circonstances très-remarquables.
Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire
qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité
méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position
d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient
entrevoir la possibilité; mais c'eût été chose insensée à lui, de
vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet
assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies
ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots
pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à
qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit
d'adresser à notre éminent marin.
En reprenant la route à l'Est qui, à longueur égale, exige toujours
plus de temps en ces parages, à cause des vents et des courants, que
celle que l'on fait à l'Ouest, la petite division navale du
grand-amiral eut beaucoup à souffrir de la fatigue, de la pénurie de
vivres de campagne et de la chaleur, car on était alors au mois de
juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la température y est
en effet suffocante et presque mortelle aux Européens qui en
affrontent les ardeurs. Aujourd'hui même, soit à cause des maladies
qui y règnent, soit pour se dérober aux ouragans qui peuvent s'y
déclarer, la navigation y est alors presque entièrement interrompue;
les bâtiments, quand ils sont forcés de séjourner dans ces pays,
s'amarrent à quatre amarres dans le fond le plus reculé de quelque
port bien à l'abri; et en général, sur tous les navires qui
fréquentent les Antilles, les tentes sont faites dès le matin pour
amortir un peu la chaleur sur le pont du bâtiment, et tout travail de
force, à moins de circonstances très-pressées, est interdit sur rade,
depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
Ces précautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les
ressources en hôpitaux, médecins, remèdes, pharmacies et magasins
remplis de nos denrées que trouvent nos marins dans ces colonies,
manquaient totalement à Colomb ainsi que l'expérience des localités;
l'on peut apprécier par là quelle navigation pénible ses bâtiments
avaient à faire et combien ils devaient souffrir.
Le 7 juillet, ils mouillèrent, pour prendre quelque repos, à
l'embouchure d'une belle rivière. Suivant son habitude, le vice-roi,
en signe de prise de possession, y planta une croix; c'était un
dimanche matin: un cacique accompagné de plusieurs indigènes voulut
être témoin de la cérémonie et Colomb y mit une certaine pompe. La
messe fut célébrée avec beaucoup de piété sous un massif de verdure
odorante; mais quel ne fut pas l'étonnement de Colomb, lorsque après
cette célébration, un vieillard, ami du cacique, s'avança vers lui,
avec un maintien fort digne, et lui dit: «J'ai appris que tu étais
venu dans ces contrées avec beaucoup de forces, que tu avais soumis
plusieurs îles, et que tu as répandu une grande terreur dans divers
pays; mais n'en tire pas trop de vanité: les âmes des défunts ont un
voyage à accomplir, soit dans un lieu d'horreur et de ténèbres préparé
pour ceux qui ont été injustes ou cruels, soit dans un séjour rempli
de délices destiné à ceux qui ont fait régner la paix sur la terre et
parmi ses habitants. _Si donc tu es mortel_, aie bien soin de ne faire
de mal à qui que ce soit, surtout à ceux qui ne t'en ont pas fait.»
Christophe Colomb, réjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de
l'immortalité de l'âme régnait dans les croyances de ces insulaires,
fut extrêmement touché de l'allocution que ce vieillard avait
prononcée avec une éloquence si naturelle; il le fit assurer, par son
interprète, qu'il n'avait été envoyé par _ses souverains_ que dans des
vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre, que
pour les protéger contre la dévastation ou l'anthropophagie, et que
pour soumettre les Caraïbes ou les initier à ces mêmes doctrines. Le
vénérable Indien fut très-surpris de comprendre par cette réponse
qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb fût
sujet et non pas roi; et quand on lui eut parlé de la beauté de
l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de
l'Europe, il fut saisi d'un désir si violent de s'embarquer avec le
grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inouïs de sa
femme, de ses enfants et du cacique lui-même pour l'en dissuader. En
commémoration de ce touchant épisode, cette rivière fut nommée
_Rio-de-la-Misa_ (rivière de la Messe).
Colomb alla reconnaître le cap de la Croix, et de là il fit route pour
la Jamaïque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait
presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux
connaître cette île. Dans ses fréquentations avec les naturels, il
reçut une visite qui lui rappela, sur une plus grande échelle, le
désir du vieillard de _Rio-de-la-Misa_: ce fut celle d'un cacique et
de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles
fort belles, deux fils et cinq de ses frères; tous peints ou tatoués
et ornés de plumes, de manteaux, de bijoux, escortés par des
porte-étendards et par des Indiens qui faisaient résonner l'air de
leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi
s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne; mais le vice-roi,
songeant aux déceptions qu'ils éprouveraient ainsi qu'au malaise
auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa à cette offre
par un sentiment de compassion; il leur fit des présents et il leur
dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez
éloigné, il était obligé de les prier d'attendre dans leur île, et
que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.
Le 19 du mois d'août, la flottille quitta la Jamaïque; bientôt, elle
se trouva près de la longue presqu'île d'Hispaniola connue sous le nom
de cap Tiburon, et à laquelle le vice-roi avait donné celui de
Saint-Michel. Il côtoya le Midi de l'île; pendant une violente
tempête, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona;
mais il n'en fut pas de même des deux bâtiments qui naviguaient avec
lui et qui reçurent le mauvais temps en mer: aussi Colomb eut-il
beaucoup d'inquiétude sur leur compte.
Étant enfin rejoint par ces bâtiments, il se dirigea vers l'Est pour
compléter la reconnaissance des îles Caraïbes. Cependant, cinq mois
d'une navigation aussi pénible où tout roulait sur lui, où rien ne se
faisait sans qu'il eût bien vu et ordonné, où la surveillance de tous
les moments qu'il avait à exercer lui laissait à peine la faculté de
prendre quelques heures de repos, toutes ces causes, disons-nous,
réagirent de nouveau sur sa constitution; et, succombant, pour ainsi
dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excès de la chaleur, la
maladie, qui fit de rapides progrès, le plongea bientôt dans une
profonde léthargie presque semblable à la mort. À bord, on crut
impossible qu'il revînt à la santé; dans cette supposition, dont on
regardait le fatal dénoûment comme très-prochain, on se hâta de se
rendre à Isabella où Colomb était encore dans un état complet
d'insensibilité, quand la _Niña_ y arriva. Son frère Barthélemy s'y
trouvait rendu et l'y attendait; mais dans quelle fâcheuse situation
il le revoyait!
Il faut savoir avec quelle tendresse Colomb aimait ce frère pour
comprendre l'émotion et le bonheur qu'il éprouva lorsque les soins
qu'il reçut, l'ayant rendu à la vie, il vit Barthélemy veillant auprès
de son chevet. Il n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles;
c'était pourtant bien lui; c'était le compagnon le plus aimé de son
enfance; c'était l'émissaire zélé qu'il avait envoyé aux cours de
France et d'Angleterre pour faire approuver ses projets; c'était
enfin un second lui-même, car, quoiqu'il fût excessivement attaché à
son plus jeune frère Diego qui était également présent, cependant il y
avait toujours eu des rapprochements plus intimes entre lui et
Barthélemy.
C'est à Paris que Barthélemy avait appris la nouvelle de la découverte
du Nouveau Monde par son frère, celle de son retour en Espagne, du
triomphe qu'on lui avait décerné et des préparatifs d'une seconde
expédition qu'il devait commander. Colomb lui avait écrit
immédiatement pour l'engager à venir le joindre le plus tôt possible,
et c'était bien aussi son intention. Le roi de France Charles VIII,
dès qu'il connut ces détails, s'empressa, avec sa libéralité
accoutumée, de mettre Barthélemy en état d'accomplir promptement ce
voyage, et il lui fit compter l'argent qui pouvait lui être nécessaire
pour cet objet. Barthélemy fit alors toute diligence; mais, à cette
époque, les moyens de transport étaient fort lents; aussi, quelque
hâte qu'il y mît, il ne put atteindre que Séville, le jour même où son
frère venait d'appareiller de Cadix.
La reine Isabelle, toujours magnanime, ne se contenta pas de lui en
faire témoigner ses regrets, elle fit équiper trois bâtiments dont
elle lui donna le commandement pour aller, au plus vite, retrouver son
frère bien-aimé; on mit sur ces bâtiments des approvisionnements en
tous genres, on pressa leur armement, et Barthélemy mit sous voiles;
mais hélas! en arrivant à Isabella, il apprit que le vice-roi venait
d'en partir: craignant alors de ne pas le rencontrer en mer faute de
données positives, il prit la résolution de rester dans la nouvelle
colonie, jusqu'au retour de l'expédition.
Ce jour arriva; quel navrant spectacle pour Barthélemy que la vue de
ce corps presque inanimé dans lequel il avait peine à reconnaître
celui dont il attendait l'arrivée avec tant d'anxiété! Ce furent alors
lui et Diego qui prirent la haute main dans la direction de la santé
d'un malade si cher, qui ne le quittèrent pas une seule minute et qui
eurent enfin le bonheur de voir ses yeux se rouvrir à la lumière, et
ses sens revenir progressivement.
Si la présence de Barthélemy fit l'effet d'un baume salutaire sur la
santé du vice-roi, elle apporta aussi de grands soulagements à son
esprit, car il apprit bientôt que la colonie avait besoin d'une main
plus ferme que celle de Diego qui était un excellent homme, mais dont
le caractère le portait plus exclusivement aux occupations de la
science qu'au gouvernement d'un pays. Barthélemy était également fort
instruit, mais il était actif, résolu; et son physique vigoureux, sa
taille élevée, son air d'autorité secondaient merveilleusement ces
qualités. Généreux, affable même et bienveillant à l'occasion, il
tempérait par là une sorte de rudesse qui pouvait lui faire beaucoup
d'ennemis; enfin, il entendait parfaitement ce que l'on nomme les
affaires; mais il n'avait pas ce liant, cette fleur exquise
d'urbanité, cette bonté inépuisable, ce maintien grave et digne que la
nature avait ajoutés à tous les dons qu'elle avait prodigués à
Christophe Colomb, qui, simple fils d'un ouvrier et ayant passé vingt
des premières années de sa vie parmi les hommes qui se piquaient le
moins de science ou de politesse, était aussi bien placé dans les
salons des grands ou des rois et dans les assemblées des savants que
sur le pont d'un bâtiment.
Mais racontons ce qui s'était passé à Isabella depuis le départ du
vice-roi. Pedro-Marguerite, à qui Colomb avait donné l'ordre de faire
une tournée militaire dans l'île, était effectivement parti avec la
plus grande partie des troupes, et il avait laissé Ojeda dans sa
forteresse de Saint-Thomas. Mais, au lieu de chercher à reconnaître
les points essentiels du pays, il se répandit dans la plaine, s'y
établit dans les villages les plus hospitaliers ou les plus peuplés,
et se livra, lui et les siens, à une conduite licencieuse et
oppressive qui excita bientôt la haine et l'indignation des naturels.
Diego en fut informé, il rassembla la junte, et, au nom du conseil qui
la composait, il écrivit à Pedro-Marguerite, lui fit des reproches et
lui ordonna de poursuivre sa tournée ainsi que l'avait ordonné le
vice-roi.
Pedro répondit d'un ton arrogant, qu'il était indépendant à l'égard de
son commandement, et qu'il n'avait aucun compte à rendre ni à la junte
ni à don Diego. Il fut même soutenu dans son insubordination par une
sorte de parti aristocratique qui s'était formé des gentilshommes les
plus entichés de leur noblesse, et qui, dans leur orgueil alors poussé
très-loin à cet égard en Espagne, affectaient de faire fort peu de cas
de l'élévation rapide et récente de Diego, et de considérer le
vice-roi et ses frères comme des étrangers parvenus. Le moine Boyle,
qui commençait à être très-fatigué de vivre dans ce qu'il appelait un
sauvage désert, n'avait pas craint de paraître approuver ces procédés
si blâmables, et même de faire éclater de l'hostilité contre la
personne de Christophe Colomb.
Il poussa l'insolence jusqu'à monter une cabale avec Pedro, et ils
eurent l'audace, sans consulter ni Diego ni les autres membres de la
junte, de s'emparer d'un des navires mouillés dans le port et de
partir pour l'Espagne, où ils pensèrent qu'étant tous les deux
personnellement connus du roi et protégés par lui, il leur serait
facile de se justifier de cette infraction si grave à leurs devoirs
militaires ou religieux, en mettant sous ses yeux l'état fâcheux de la
colonie et en accusant Colomb et son frère Diego de tyrannie et
d'oppression.
Le départ de Marguerite laissant ses soldats sans chef, ceux-ci se
dispersèrent par bandes et se livrèrent à toutes sortes d'excès. Les
indigènes, quand ils virent l'hospitalité qu'ils avaient d'abord
accordée avec tant de prévenance, si mal récompensée, se refusèrent à
porter dorénavant des vivres aux Européens qui furent dans la
nécessité d'en obtenir par la ruse ou par la violence. Les naturels
devinrent alors leurs ennemis déclarés, et toutes les fois qu'ils
pouvaient s'emparer d'un Espagnol, ils le tuaient; il y eut même un
chef nommé Guatiguana, qui en fit périr dix dans son village, incendia
une maison qui en contenait quarante de malades, et fit le siége d'une
petite forteresse récemment bâtie, appelée Sainte-Madeleine, dont le
commandant n'eut d'autre parti à prendre que de s'y renfermer pour s'y
défendre et pour attendre des renforts.
Mais le plus redoutable ennemi des Espagnols était Caonabo, ce cacique
caraïbe dont il a déjà été question dans les tristes événements de La
Navidad, et dont nous avons parlé plus récemment à propos de
l'érection du fort Saint-Thomas, lequel, bâti presque dans ses
dominations, lui avait inspiré de vives inquiétudes. Il savait
qu'Ojeda, qui commandait le fort, n'avait que cinquante hommes sous
ses ordres; et, voyant le corps d'armée de Marguerite détruit, il crut
le moment favorable pour recommencer la scène cruelle de La Navidad;
mais, quoiqu'il eût l'appui de trois de ses frères, tous aussi
entreprenants, aussi vindicatifs que lui, et de dix mille guerriers
indiens, il allait avoir à lutter contre un commandant qui ne se
laissait pas facilement intimider.
Ojeda était en effet un homme opiniâtre et décidé, de la trempe de
ceux qui firent, plus tard, la conquête du Mexique et du Pérou, et qui
avait vu de très-près plusieurs des phases les plus sanglantes de la
guerre contre les Maures; toujours il s'y était distingué, et, dans
toutes ces batailles, dans tous les duels que son caractère enflammé
lui suscitait, jamais il n'avait été blessé. Selon l'esprit religieux
de l'époque, il portait sur lui une image de la vierge Marie sous la
protection spéciale de qui il s'était placé, et il avait la persuasion
intime que cette précieuse image le rendait invulnérable; on le
voyait, dans ses marches, s'arrêter quelquefois, mettre au jour son
talisman, le fixer contre un arbre et dévotement faire ses prières en
le contemplant. Il ne jurait que par la Vierge; il l'invoquait en
toute occasion; sous son égide, il n'y avait aucun danger qu'il ne fût
disposé à braver.
Caonabo, ni ses trois frères, ni ses dix mille guerriers ne purent
rien contre un tel homme; ce fut en vain qu'ils firent le siége de la
forteresse pendant trente jours, ce fut en vain qu'Ojeda et sa
garnison furent réduits à la plus grande détresse, rien
n'affaiblissait leur courage; presque tous les soirs, ils faisaient
des sorties où ils tuaient les plus braves guerriers du cacique;
aussi, fatigué de l'inutilité de ses efforts, Caonabo se retira,
emportant la plus haute idée de la vaillance d'Ojeda.
Toutefois, l'astucieux cacique ne renonça pas à ses projets de
vengeance ou d'ambition; à peine rentré dans le lieu de sa résidence
habituelle, il chercha à ourdir quelque trame contre les Européens; il
s'appliqua à former une ligue avec quatre autres caciques des
districts les plus voisins: c'étaient Guarionex, qui gouvernait la
plus grande partie de la plaine dite Royale; Guacanagari, celui-là
même qui avait enlevé la belle Catalina, et qui régnait sur le
district appelé Marion dans lequel avait été construite la forteresse
de La Navidad; Behechio, qui dominait à Xaragua, et Cotabanama, qui
avait sous sa dépendance le domaine de Higuey occupant presque toute
la partie orientale de l'île jusque-là peu visitée par les Espagnols.
Trois de ces caciques, pleins de ressentiments contre les étrangers,
entrèrent d'abord dans les projets de Caonabo; mais Guacanagari, qui
était celui sur lequel il comptait le plus, fut parmi les deux
opposants. Non-seulement il se refusa aux instances qui lui furent
faites pour l'y engager, mais il informa les Espagnols de ces projets
et il se chargea d'entretenir cent d'entre eux sur son territoire, et
de subvenir à leur alimentation avec son ancienne générosité.
Behechio, courroucé, tua une de ses femmes qu'on supposa être cette
belle Catalina qui, après s'être jetée à la nage à La Navidad,
s'était passionnément jetée dans ses bras; Caonabo lui en enleva une
autre qu'il retint en captivité; mais rien ne put ébranler sa
fidélité, et, comme c'étaient ses domaines qui étaient contigus à la
colonie d'Isabella, les projets hostiles des autres caciques ne purent
avoir un effet immédiat.