débarqua un Indien de ce pays qui avait demandé à le suivre en Europe;
il lui donna un assortiment complet de vêtements; il lui fit plusieurs
cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Européens;
mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de
Guanahani (San-Salvador) était alors le seul des indigènes partis
avec Colomb qui se trouvait à bord. Il portait le nom du plus jeune
des frères du grand-amiral (Diego); il ne voulut jamais quitter les
Espagnols, et il leur fut aussi fidèle que dévoué.
La _Niña_, dans le premier voyage, avait visité la rivière qui avait
été appelée _Rio-del-Oro_, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux
sur un sable où l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrêta
encore pour y faire le plan d'un établissement. Quelle ne fut pas sa
douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots débarqués, en
parcourant le rivage, y avaient vu les cadavres de trois hommes et
d'un enfant, dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore
serrée autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui était un
indice certain que c'était un Européen! Les corps étaient en état de
putréfaction, mais encore assez bien conservés pour qu'on pût y
remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous
l'impression funeste que ce récit fit sur son esprit, ordonna le
rembarquement de tous les hommes qui étaient descendus à terre; il mit
sous voiles précipitamment, et il se hâta d'aller à la Navidad pour y
vérifier les tristes pressentiments dont il était obsédé sur le sort
d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.
La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad et y jeta
l'ancre; l'obscurité de la nuit qui commençait, empêchant de
distinguer les objets, le grand-amiral fit tirer deux coups de canon,
dans l'espoir que ce signal serait entendu de la forteresse, et qu'on
y répondrait soit par d'autres coups de canon, soit en hissant des
fanaux allumés dans des endroits apparents. Aucune réponse ne fut
faite, et plusieurs heures se passèrent dans une extrême anxiété.
Toutefois, vers minuit, une pirogue montée par des Indiens se dirigea
vers le bâtiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux
Indiens de monter à bord, mais ils s'y refusèrent à moins d'être
assurés que Colomb était présent. Le vice-roi, qui avait le plus grand
désir d'avoir des informations, se présenta à la coupée de l'échelle
qui était éclairée; il fut reconnu à sa mâle contenance, à son air de
dignité, et les naturels montèrent aussitôt.
L'un d'eux était parent de Guacanagari dont il portait un présent: le
grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison;
l'insulaire lui répondit que plusieurs des Espagnols restés à Haïti
étaient morts de maladie, que d'autres avaient péri dans des rixes
intestines, que le reste, enfin, s'était dispersé en divers quartiers
de l'île. Il ajouta que Guacanagari avait été attaqué par Caonabo,
cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao, qu'il avait été blessé,
et que son village ayant été brûlé, il s'était retiré, fort souffrant
de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.
Ce récit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver
quelques-uns des hommes de la garnison; il eut donc beaucoup
d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir
le lendemain matin avec Guacanagari; mais la matinée se passa, la
soirée lui succéda sans que personne eût paru, sans même qu'on eût vu
à terre aucune fumée. Colomb, trop inquiet pour attendre au
lendemain, envoya avant la nuit un canot en reconnaissance; au retour
de cette embarcation, on apprit que la forteresse avait été brûlée et
démolie, que les palissades étaient abattues, que le sol était couvert
de malles brisées, de provisions éparpillées et de vestiges de
vêtements européens; qu'enfin, aucun Haïtien ne s'était laissé
approcher, qu'on en avait vu épiant à travers les arbustes, mais
qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils
étaient découverts.
Ces lugubres détails transpercèrent l'âme de Colomb, qui descendit
lui-même à terre le lendemain matin et alla droit à la forteresse
qu'il vit effectivement détruite et déserte. Il y fit faire des
recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer
du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait; ce
fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donné l'ordre à Arana
d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant
danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit
faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, espérant par
là arriver à la découverte de quelque fait; mais rien ne fut trouvé
dans le fort. Il battit alors le terrain avoisinant et il finit par
apercevoir sous un tertre qui pourtant était déjà raffermi, les
cadavres de onze hommes assez méconnaissables pour que leurs noms
demeurassent un mystère, mais qu'il était facile de voir être ceux
d'Européens. Il visita alors les cases voisines: elles paraissaient
avoir été abandonnées avec précipitation, et il y trouva divers objets
qui ne pouvaient pas avoir été obtenus du consentement volontaire de
la garnison; mais comme, d'un autre côté, le village jadis habité par
Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne présentait qu'un
monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et
soudaine de Caonabo avait enveloppé dans la même destruction et les
Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts
pour entrer en communication avec les naturels; il parvint à se faire
voir et reconnaître; sa présence calmant les appréhensions, un
rapprochement eut lieu, et voici ce qui lui fut dit ou expliqué par
son interprète.
Peu de temps après le départ de la _Niña_, les ordres et les conseils
du grand-amiral avaient été méconnus; les Espagnols, par toutes sortes
de moyens, cherchèrent à s'approprier les ornements en or ou autres
objets précieux qui étaient en la possession des naturels et à
courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles; il en résulta des
querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa
son autorité ou voulut agir selon ses instructions; l'union avait
disparu; elle avait été remplacée par l'insubordination: ses
lieutenants eux-mêmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo,
voulurent être indépendants ou même commander, et ne pouvant réussir
ni à obtenir cette concession d'Arana, ni à se faire obéir, ils
partirent à la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait été
tué, emmenant avec eux neuf de leurs adhérents et plusieurs femmes,
pour se rendre aux montagnes de Cibao où ils avaient l'espoir de se
procurer beaucoup d'or provenant des mines qu'elles renfermaient. Mais
ces montagnes étaient enclavées dans le territoire du fameux Caonabo,
appelé par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui,
Caraïbe de naissance et arrivé à Haïti comme un aventurier, avait su
par son ascendant féroce, parvenir au rang d'un des caciques les plus
redoutés et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire
des Européens, lui avait donné à penser que son pouvoir ne se
maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte
que, sachant le grand-amiral parti, et voyant un si petit nombre de
ces étrangers sur son territoire, il s'était hâté de les faire saisir
par une multitude d'Indiens et de les mettre à mort. Ce succès enflant
son courage et voyant la garnison réduite d'autant, il partit aussitôt
dans le plus grand mystère, suivi de ses sujets les plus éprouvés, et
marcha vers la forteresse de la Navidad où il ne restait plus que dix
hommes réunis auprès d'Arana; les autres étaient épars dans le village
de Guacanagari où ils se trouvaient dans une sécurité profonde.
Caonabo et les siens fondirent à la fois sur la forteresse et sur le
village en poussant des cris affreux; tous les Européens furent noyés
ou massacrés, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur défense,
fut vaincu, obligé de se cacher, et son village fut livré aux flammes.
Quoiqu'il fût assez extraordinaire que Guttierez, au mépris des ordres
exprès du vice-roi qu'il respectait infiniment, eut prétendu
déposséder Arana sous le commandement de qui il avait demandé à rester
à la Navidad, et qu'oubliant l'injonction précise de vivre dans la
plus grande union, il fût allé lui-même se livrer à Caonabo dont la
férocité était connue; cependant ce récit, dans son ensemble, pouvait
être accepté comme probable, et si la confiance en Guacanagari en fut
ébranlée, au moins ne fut-elle pas détruite, et Colomb alla le voir
dans un village voisin où il s'était retiré. Le cacique se montra fort
souffrant de la blessure que lui avait faite à la jambe un violent
coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent
montrer des blessures qui avaient évidemment été causées par des armes
du pays. Guacanagari était d'ailleurs fort agité en présence de
Colomb, mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont
il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit
examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune
trace de blessure malgré les cris que jetait le prétendu malade toutes
les fois qu'on la touchait; aussi plusieurs Espagnols furent-ils
persuadés que tous ces récits et ce coup de pierre n'étaient qu'une
invention qui cachait une perfidie.
Colomb doutait toujours à cause du souvenir de l'ancienne sympathie du
cacique, et il l'invita à venir à bord; celui-ci s'y rendit; il se
montra fort émerveillé de tout ce qu'il vit; il admira les chevaux
par-dessus tout. Dans ces îles, et en général en Amérique, les
quadrupèdes sont de petite espèce; aussi le chef indien ne pouvait-il
se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force,
leur aspect terrifiant et pourtant leur docilité parfaite; la vue des
prisonniers caraïbes qui étaient à bord accrut encore la grande
opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les
avait bravés ou vaincus jusque chez eux, tandis que lui pouvait à
peine, sans frissonner, les regarder dans leur humble position de
prisonniers.
Parmi ces Caraïbes, il y avait quelques femmes également captives. Une
d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils
avaient donné le nom de Catalina, frappa extraordinairement les
regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut
prendre du plaisir à cette conversation.
Une collation fut servie; Colomb, malgré le vif chagrin qu'il
ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque
Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier
voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance
entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une
affabilité extrême; mais tout fut inutile; le cacique se montra
complètement mal à son aise. Le père Boyle, qui l'observait d'un oeil
scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison
et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa
dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne
disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa
grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens
perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors même
que sa culpabilité serait avérée; il répondit qu'un semblable conseil
était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine
politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception
du grand-amiral, tout le monde à bord le regardait d'un air
soupçonneux; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à
terre.
Le jour suivant, une grande agitation parut régner sur le rivage parmi
les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du
grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en
échange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il
eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler,
principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne
témoignant ni empressement ni inquiétude.
Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il
avait remis un message à la belle insulaire, car à minuit elle
réveilla ses compagnes avec précaution, et leur proposa de se jeter à
la nage pour gagner le sol haïtien où elle les assura qu'elles
seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de
trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau même avec un
mauvais temps, les empêcha de trouver ce trajet trop long; elles
acceptèrent donc la proposition, se laissèrent glisser à la mer et
nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les
sentinelles; l'éveil fut donné, on arma aussitôt un canot et l'on se
mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que
l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes,
semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de
la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à
terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent
reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à
bord; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina, qui, tombant
dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir
et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la
recherche des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune
beauté; il fit emporter en même temps tous les objets ou effets qui
étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de
désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa
bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur
principal de la garnison qui excitait tant de regrets.
Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui
avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant
qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide
et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever
des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus
favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain
avoisinant un port, à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protégé
d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt
séculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux
rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de
Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or
qu'elles contenaient.
Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour
cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le
furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour
d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à
bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église, un vaste
magasin, une résidence pour le vice-roi furent construits en pierres;
les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en
roseaux, en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était
facile de se procurer. La ville nouvellement fondée, qui fut la
première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le
nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime
souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse
impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.
Chacun d'abord s'était mis à l'oeuvre avec autant de bonne volonté que
d'ardeur; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois
chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et
cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la
construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol
fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce
genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin,
les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.
Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes
qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans,
s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de
richesses promptement amassées, de gloire à acquérir et de fortunes
aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants,
on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs
inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que pour obtenir sa
subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant
d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et
avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse
et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation
est toujours une oeuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y
ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de
s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une
persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils
ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont
déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette
colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais
celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le
contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment
auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret
du sol natal et le désir extrême d'y retourner.
Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère, malgré l'énergie
dont son âme était trempée, fut atteint par la maladie, et, pendant
quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit; mais
sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul
instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour
la direction des affaires de la flotte.
Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires
inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir
pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances: la
mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de
trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait
que, de toutes choses, ce seraient les échantillons qui seraient le
plus agréables; il voulut donc, avant le départ de ces navires, faire
quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la
réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques
descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta:
la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre
journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de
Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une
expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les
indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une
partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines
d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir.
Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse
tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec
ravissement.
Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne
volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier
rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine où se
trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui
et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné
quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par
leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route
guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter,
traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage,
et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.
Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser; ils reconnurent
tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des
torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient
de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et
incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail
volcanique, le métal et le roc, confondus ensemble et lancés à la
surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se
séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient
des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables, parmi lesquels
Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.
Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella,
portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune
Espagnol, nommé Garvolan, que le vice-roi avait envoyé avec quelques
hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta
les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi, satisfait
de ces preuves, expédia dès lors, sans plus tarder, douze de ses
bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux
officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la
colonie. Aux échantillons de l'or trouvé, il ajouta des fruits, des
plantes, des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe,
donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient
spontanément dans l'île, fit remarquer le développement que la canne à
sucre acquérait en ce pays, et il envoya, en même temps, ses
prisonniers caraïbes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue
espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afin
qu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à
la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de
civilisation. On sait quel est le parti que, récemment, les Anglais
ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des
terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires.
Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des
approvisionnements, alléguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il
en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé
des hommes sous ses ordres, d'être obligés de se nourrir entièrement
avec les productions de l'île.
Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une
colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en
réalité, ne fût considérée comme une charge trop pesante, eut la
malheureuse pensée de proposer, pour indemniser la métropole des
dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire,
que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis
déclarés de la paix des autres îles, pussent être capturés et vendus
comme esclaves ou donnés à des négociants, en échange de provisions
pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il
y aurait, pour ces cannibales païens, de pouvoir gagner ainsi le ciel
par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans
leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples
européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions
bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette
proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et la
rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put
se laisser aller à la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que
de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée
par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit,
la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice
bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoyés à
Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.