Quoique la leçon fût indirectement donnée, elle n'en fut pas moins

aussi sévère que fine et polie; nous nous permettrons, cependant,

d'ajouter que Colomb aurait été en droit de dire à son grossier

interlocuteur que le Portugal possédait les meilleurs marins de

l'époque, que ses propres plans livrés par le perfide Cazadilla

avaient, peu de temps auparavant, été confiés au capitaine d'un navire

qui avait appareillé des îles du cap Vert, pour remplir la mission

dont lui, Colomb, avait demandé à être chargé, et que cette mission

était si peu facile, qu'après avoir vainement tenté de l'accomplir, ce

même capitaine était revenu au port et qu'il n'avait trouvé rien de

mieux à faire, en se rendant à Lisbonne, que de ridiculiser ses

projets de découvertes, et de les qualifier de chimériques et

d'insensés.

La cour d'Espagne, au milieu de ses réjouissances, ne négligea pas de

chercher à s'assurer la propriété soit de ses nouvelles possessions,

soit de celles sur lesquelles elle comptait à l'avenir. Pendant les

croisades, une doctrine s'était établie dans la chrétienté d'après

laquelle le pape, de sa suprême autorité sur les choses temporelles et

agissant comme vicaire de Jésus-Christ, avait le droit de disposer, en

faveur de qui bon lui semblait, de tous les pays peuplés par les

infidèles que les souverains chrétiens soumettraient par leur

puissance, à la charge par eux de s'attacher à en convertir les

habitants à la vraie foi.

Alexandre VI, né à Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait été

récemment élevé à la dignité papale. Ferdinand, qui connaissait le

caractère privé peu honorable de ce pontife, espéra, en employant des

moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il désirait, et il lui

envoya un ambassadeur à qui il traça soigneusement lui-même son plan

de conduite.

Les négociations tournèrent effectivement selon les désirs du roi;

mais comme il fallait ménager les prétendus droits acquis des

Portugais qui étaient également garantis par une autre bulle,

Alexandre, selon une décision prise le 2 mai 1493, investit les

Espagnols des mêmes droits dans l'Occident que les Portugais

possédaient dans l'Orient, et toujours sous la condition d'employer

tous leurs moyens à la propagation de la religion catholique et

romaine. Il restait à prévenir tout conflit et afin d'y parvenir, une

ligne géographique fut tracée d'un pôle à l'autre à cent lieues dans

l'Ouest des Açores; il pouvait, cependant, se présenter le cas où les

deux puissances rivales se seraient rencontrées aux Antipodes et où

chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y

pensa et la question resta indécise sous ce rapport.

La diplomatie n'empêcha pas de s'occuper de la seconde expédition de

Colomb. On commença par créer une administration particulière pour

assurer la régularité et la promptitude de toutes les opérations

d'outre-mer. Jean Rodrigue de Fonseca fut placé à la tête de cette

administration; il était archidiacre à Séville; il fut successivement

promu aux siéges épiscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement,

il fut nommé patriarche des Indes. Francisco Pinelo reçut le titre de

trésorier, Jean de Soria celui de contrôleur. Leurs bureaux furent

établis à Séville où ils devinrent le germe de la compagnie royale

espagnole des Indes qui s'éleva par la suite à une très-haute

importance. Un des principaux règlements de l'administration proposée

par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde

sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-même

Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui témoignaient

hautement de son esprit despotique et arbitraire.

Comme le grand objet apparent était la conversion des peuplades

païennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on désigna

douze ecclésiastiques, à la tête desquels se trouvait un moine

bénédictin nommé Bernard Buyl ou Boyle, né en Catalogne, très-renommé

pour sa piété, homme de talent, mais politique subtil et d'un

caractère passionné pour les intrigues; ce fut le pape qui le nomma et

qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau

Monde. La reine Isabelle témoigna un grand intérêt en faveur de ces

religieux; elle recommanda elle-même au grand-amiral, d'abord de les

traiter avec beaucoup de bienveillance, ensuite de punir sévèrement

quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'égards ou de

respect. Les Indiens que Colomb avait amenés furent baptisés avec une

solennité toute particulière; le roi, la reine, le prince Juan y

officièrent comme parrains ou marraine, et les baptêmes de ces Indiens

furent considérés comme un premier hommage rendu à Dieu, en

reconnaissance de la découverte de leur pays.

On a prétendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherché à entraver

cette seconde expédition et à en faire une lui-même, mais que la

politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il

était parvenu à faire annuler les préparatifs de son rival. Les

prétentions réciproques de ces deux souverains sur la délimitation de

leurs possessions, se ranimèrent à cette occasion; Jean finit par

obtenir du pape que la ligne méridienne de partage fût portée à 370

lieues marines de 20 au degré, de la plus occidentale des îles du cap

Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la

domination du Brésil fut dévolue au Portugal.

La flotte de la seconde expédition fut bientôt prête; elle se composa

de dix-sept bâtiments: des artisans, des ouvriers de toutes

professions y furent embarqués; elle fut pourvue de tout ce qui était

nécessaire pour l'approvisionnement en tout genre, pour la défense,

pour la culture ou le défrichement du pays, pour l'exploitation des

mines, pour établir un commerce d'échanges avec les naturels. Des

chevaux y furent aussi embarqués soit pour des courses dans

l'intérieur, soit pour naturaliser, en ces contrées, cette race

d'animaux si utiles à la civilisation.

Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les

expéditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la

noblesse; l'exemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde

s'intéressait et qui était généralement envié, cessa d'être blâmé; on

l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dévouement

dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des

sauvages de la Navidad, et d'avoir montré du penchant pour la marine à

une époque où les campagnes par terre suffisaient à l'illustration des

hommes de son rang. L'Océan devint donc à la mode; des seigneurs dont

les domaines avoisinaient la mer, équipèrent de petits navires, yachts

du quinzième siècle, et ils se piquèrent d'une glorieuse émulation.

L'esprit de l'époque prit ainsi un tour tout à fait maritime, et l'on

eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamné précédemment ce que le

goût du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser.

C'étaient bien là les intérêts véritables de l'Espagne si

merveilleusement située pour se placer au premier rang parmi les

puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla

alors par le déploiement de ses escadres et de sa marine marchande;

mais, aujourd'hui, sa force de mer est presque anéantie; et, par

suite, son influence s'est singulièrement amoindrie.

Ces idées nouvelles, excitées encore par la rivalité du Portugal,

stimulèrent donc les hommes qui vivaient dans cette période vers la

nouvelle expédition de Colomb; le jeune Espagnol sédentaire eut

bientôt plus à craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant

l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les

Maures, en laissant beaucoup de bras inoccupés, ouvrait un champ libre

aux caractères impatients, et ceux-ci ont toujours dominé par le

nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang

demandaient avec empressement à faire, même à leurs frais, la campagne

projetée; ils ne rêvaient que combats glorieux ou que fortunes

brillantes promptement acquises parmi les peuples à moitié sauvages de

l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une idée précise de l'objet ou

de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait même rien

savoir: lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de fièvre, la

réalité, si on la lui présentait, serait repoussée avec dédain, tant

le public redoute d'être troublé dans les chimères qu'il a su se

créer!

Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrèrent le plus de

désir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de

Ojeda, qui mérite une mention particulière; parce que son nom a

marqué dans la carrière hasardeuse où il allait faire les premiers

pas.

Il était de petite taille mais bien fait et possédant une grande force

musculaire; son teint était brun, son maintien animé et sa supériorité

était reconnue dans tous les exercices du corps; quant à son courage,

il était indomptable: en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans

l'expédition n'était plus renommé pour les entreprises périlleuses, ni

pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse

ou plutôt de témérité, un jour que la reine Isabelle se trouvait en

face de la Giralda qui est la tour, bâtie par les Maures, la plus

élevée de la cathédrale de Séville, il parut à une ouverture d'où

saillait, à une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avançait

horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur cette

poutre avec autant de confiance que s'il s'était promené dans sa

chambre et il va jusqu'à son extrémité la plus avancée; arrivé à ce

point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lève l'autre en

l'air, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y

arriver, il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte!

Cependant, les dépenses de la flotte excédèrent, comme on devait bien

le penser, les sommes qui y avaient été destinées, et Jean de Soria ne

manqua pas d'agir comme font à peu près tous les contrôleurs;

c'est-à-dire qu'il éleva des difficultés insignifiantes et qu'il

refusa sa signature aux comptes présentés par le grand-amiral.

Fonseca, s'attachant aussi à la lettre de ses fonctions

administratives, chicana sur ses demandes de serviteurs et de

domestiques qu'il réclamait en sa qualité de vice-roi; Colomb se vit

obligé d'en référer à la cour qui expédia immédiatement l'ordre qu'on

n'avait pas cru nécessaire de donner plus explicitement, que tout ce

qui était ou serait demandé personnellement par le grand-amiral,

devait être fourni sans délai ni réflexions.

Rien n'était plus naturel, ni plus juste; mais ces deux hommes, imbus

d'idées mesquines peu dignes de véritables administrateurs, en

conçurent une irritation violente; et c'est à cette cause si futile

que les historiens du temps attribuent la rancune et la haine qui

prirent alors naissance en leur coeur, qu'ils ne négligèrent, par la

suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce

grand homme en ressentit les funestes effets, n'en ont pas moins

déshonoré, aux yeux de la postérité, ceux qui s'en rendirent

coupables, et ont refoulé leurs noms au niveau de ceux que la bassesse

et l'envie ont le plus avilis.

Christophe Colomb se rendit à Cadix, qui était le lieu où sa flotte

avait été équipée; il y trouva son ami, le docteur Garcia Fernandez, à

qui il y avait donné rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre

très-affectueuse du vénérable supérieur Jean Perez de Marchena, et il

se chargea de la réponse que lui écrivit le vice-roi. Tous les jours,

Colomb et Fernandez avaient de fréquentes entrevues et de longues

conversations; dans un de ces entretiens, Colomb lui dit une fois:

«Vous savez, excellent docteur, l'affection que je vous porte, et je

suis certain de votre estime; je vais donc vous parler à coeur ouvert:

je quitte l'Espagne pour une expédition moins périlleuse que la

précédente, mais plus compromettante pour moi. Il y a près d'un an que

mon départ s'effectuait obscurément; alors j'avais au moins pour

consolation, en quittant Palos, l'amitié sincère du respectable Jean

Perez à qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai

jamais sans une vive émotion et sans une reconnaissance infinie.

Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois

que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la méchanceté se

sont éveillées sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles.

Oui, c'est facile à prévoir: en mon absence, on agira sourdement; ceux

qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se

vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dénigrant avec

acharnement. Les souverains seront assiégés de mensonges et l'on

m'imputera à crime le moindre échec ou le moindre malheur. Je laisse,

il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Perez, Saint-Angel

et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour

obtenir des distinctions qui ne procurent guère que des jaloux, mais

pour agir et pour parler dans l'intérêt de la justice et de la

vérité.»

Après quelques réflexions de Fernandez, Colomb ajouta:

«Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires

extérieures; gardez-vous de croire en lui: quoi qu'il dise ou qu'il

fasse, il est mon ennemi; je l'ai pénétré malgré son grand art de

dissimuler; et soyez assuré que je ne me trompe pas. Il en est un

autre dont, à l'égal de la sienne, je redoute fort l'inimitié; je veux

parler d'un certain Francesco de Bobadilla: celui-ci a moins déguisé

ses sentiments à mon égard, et il ne manquera pas de me nuire quand il

en aura l'occasion.»

«Je sais, répondit Fernandez, que le roi, jadis chevalier si courtois

et si digne de respects, admet aujourd'hui près de lui beaucoup

d'intrigants; mais la reine!...»

--«Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de

généreux de son noble caractère; mais, assaillie de faux bruits

répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même

travaillé, peut-être par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours

rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il

arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion

extrême, le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon coeur, et

le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai

reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on

aura beau faire, rien ne pourra empêcher que je n'aie commandé

l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que

je pouvais désirer.»

Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port

considérable; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement

pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont

fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques

de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre

transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau

gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.

Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de

cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était

parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frêles

caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos.

Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient

blanchir les flots de l'Océan; rien ne manquait à bord; le

grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du

royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se

familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon

sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.

La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes

d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se

portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses

deux fils qui raccompagnaient. Le cortége du grand-amiral se composait

ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait

partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'oeil

souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de

l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes; mais plusieurs

volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui

réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait

pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du

grand-amiral, celui qui avait pour prénom: _Giacomo_ (en français

_Jacques_, en espagnol _Diego_), était accouru en Espagne au bruit

des succès de son frère: il faisait partie de l'expédition, et

l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec

le plus grand intérêt.

La flotte se mit à la voile le 25 septembre; elle se rendit aux îles

Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de

bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont

on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 13 octobre, le

grand-amiral, après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île

de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensité des mers,

mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se

plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que

lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles

Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près

indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une

belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma _Dominica_ (la

Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la

découverte de cette île. Il en prolongea la côte occidentale; en

continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de

semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits

détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel

archipel nommé aujourd'hui les _Antilles-du-Vent_ ou les

_Petites-Antilles_, par opposition à Saint-Domingue, Cuba et autres

avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une

étendue plus considérable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de

découvrir forment presque un demi-cercle, depuis la côte de la partie

avancée de l'Amérique méridionale jusque dans le voisinage de la

pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de

barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes, plus

fréquemment nommée mer des Antilles.

Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de

_Guadaloupe_, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas,

et ils trouvèrent un bordage de la poupe d'un bâtiment européen,

provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les

courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage;

ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.

En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la

flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de

corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les

autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement

au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais

cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui

amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient

les hommes les plus féroces de tous ces parages; ils faisaient, dans

leurs pirogues, des courses de 100 à 150 lieues, débarquaient sur

toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire

leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et

emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les

manger.

Ce fut à _Guadaloupe_ ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit

hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une

reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir,

Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des

trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et

ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le

caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda

aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il

parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois,

gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou

cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du

luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques

et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles

de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour

dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si

fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout

espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et

cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la

mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils

prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent

le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à

l'instant où l'on allait mettre sous voiles.

Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet

archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui

allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par

quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent

avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec

une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les

insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans

l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers

glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage

que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens

parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne

démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait

être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence!

Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'oeil était

très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé

d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un

Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.

En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un

groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les _Onze mille

Vierges_, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de

magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants

appelaient cette île _Boriquen_, nom qui fut changé en celui de

_Saint-Jean-Baptiste_; c'est aujourd'hui _Porto-Rico_. Toute la

journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir

à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se

trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il

serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous

les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol

fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui

ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques

sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession

de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies;

toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un

débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite

colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout,

d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le

dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui,

fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre

plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.

La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la

flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de

toutes les îles découvertes, la beauté du ciel, l'aspect majestueux de

la reine des Antilles, tout se réunissait pour augmenter

l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en fût profondément

saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que

du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la

première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses

habitées par Guacanagari et par sa tribu.

Vie de Christophe Colomb · 第 13 / 31 段