aussi sévère que fine et polie; nous nous permettrons, cependant,
d'ajouter que Colomb aurait été en droit de dire à son grossier
interlocuteur que le Portugal possédait les meilleurs marins de
l'époque, que ses propres plans livrés par le perfide Cazadilla
avaient, peu de temps auparavant, été confiés au capitaine d'un navire
qui avait appareillé des îles du cap Vert, pour remplir la mission
dont lui, Colomb, avait demandé à être chargé, et que cette mission
était si peu facile, qu'après avoir vainement tenté de l'accomplir, ce
même capitaine était revenu au port et qu'il n'avait trouvé rien de
mieux à faire, en se rendant à Lisbonne, que de ridiculiser ses
projets de découvertes, et de les qualifier de chimériques et
d'insensés.
La cour d'Espagne, au milieu de ses réjouissances, ne négligea pas de
chercher à s'assurer la propriété soit de ses nouvelles possessions,
soit de celles sur lesquelles elle comptait à l'avenir. Pendant les
croisades, une doctrine s'était établie dans la chrétienté d'après
laquelle le pape, de sa suprême autorité sur les choses temporelles et
agissant comme vicaire de Jésus-Christ, avait le droit de disposer, en
faveur de qui bon lui semblait, de tous les pays peuplés par les
infidèles que les souverains chrétiens soumettraient par leur
puissance, à la charge par eux de s'attacher à en convertir les
habitants à la vraie foi.
Alexandre VI, né à Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait été
récemment élevé à la dignité papale. Ferdinand, qui connaissait le
caractère privé peu honorable de ce pontife, espéra, en employant des
moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il désirait, et il lui
envoya un ambassadeur à qui il traça soigneusement lui-même son plan
de conduite.
Les négociations tournèrent effectivement selon les désirs du roi;
mais comme il fallait ménager les prétendus droits acquis des
Portugais qui étaient également garantis par une autre bulle,
Alexandre, selon une décision prise le 2 mai 1493, investit les
Espagnols des mêmes droits dans l'Occident que les Portugais
possédaient dans l'Orient, et toujours sous la condition d'employer
tous leurs moyens à la propagation de la religion catholique et
romaine. Il restait à prévenir tout conflit et afin d'y parvenir, une
ligne géographique fut tracée d'un pôle à l'autre à cent lieues dans
l'Ouest des Açores; il pouvait, cependant, se présenter le cas où les
deux puissances rivales se seraient rencontrées aux Antipodes et où
chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y
pensa et la question resta indécise sous ce rapport.
La diplomatie n'empêcha pas de s'occuper de la seconde expédition de
Colomb. On commença par créer une administration particulière pour
assurer la régularité et la promptitude de toutes les opérations
d'outre-mer. Jean Rodrigue de Fonseca fut placé à la tête de cette
administration; il était archidiacre à Séville; il fut successivement
promu aux siéges épiscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement,
il fut nommé patriarche des Indes. Francisco Pinelo reçut le titre de
trésorier, Jean de Soria celui de contrôleur. Leurs bureaux furent
établis à Séville où ils devinrent le germe de la compagnie royale
espagnole des Indes qui s'éleva par la suite à une très-haute
importance. Un des principaux règlements de l'administration proposée
par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde
sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-même
Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui témoignaient
hautement de son esprit despotique et arbitraire.
Comme le grand objet apparent était la conversion des peuplades
païennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on désigna
douze ecclésiastiques, à la tête desquels se trouvait un moine
bénédictin nommé Bernard Buyl ou Boyle, né en Catalogne, très-renommé
pour sa piété, homme de talent, mais politique subtil et d'un
caractère passionné pour les intrigues; ce fut le pape qui le nomma et
qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau
Monde. La reine Isabelle témoigna un grand intérêt en faveur de ces
religieux; elle recommanda elle-même au grand-amiral, d'abord de les
traiter avec beaucoup de bienveillance, ensuite de punir sévèrement
quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'égards ou de
respect. Les Indiens que Colomb avait amenés furent baptisés avec une
solennité toute particulière; le roi, la reine, le prince Juan y
officièrent comme parrains ou marraine, et les baptêmes de ces Indiens
furent considérés comme un premier hommage rendu à Dieu, en
reconnaissance de la découverte de leur pays.
On a prétendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherché à entraver
cette seconde expédition et à en faire une lui-même, mais que la
politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il
était parvenu à faire annuler les préparatifs de son rival. Les
prétentions réciproques de ces deux souverains sur la délimitation de
leurs possessions, se ranimèrent à cette occasion; Jean finit par
obtenir du pape que la ligne méridienne de partage fût portée à 370
lieues marines de 20 au degré, de la plus occidentale des îles du cap
Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la
domination du Brésil fut dévolue au Portugal.
La flotte de la seconde expédition fut bientôt prête; elle se composa
de dix-sept bâtiments: des artisans, des ouvriers de toutes
professions y furent embarqués; elle fut pourvue de tout ce qui était
nécessaire pour l'approvisionnement en tout genre, pour la défense,
pour la culture ou le défrichement du pays, pour l'exploitation des
mines, pour établir un commerce d'échanges avec les naturels. Des
chevaux y furent aussi embarqués soit pour des courses dans
l'intérieur, soit pour naturaliser, en ces contrées, cette race
d'animaux si utiles à la civilisation.
Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les
expéditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la
noblesse; l'exemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde
s'intéressait et qui était généralement envié, cessa d'être blâmé; on
l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dévouement
dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des
sauvages de la Navidad, et d'avoir montré du penchant pour la marine à
une époque où les campagnes par terre suffisaient à l'illustration des
hommes de son rang. L'Océan devint donc à la mode; des seigneurs dont
les domaines avoisinaient la mer, équipèrent de petits navires, yachts
du quinzième siècle, et ils se piquèrent d'une glorieuse émulation.
L'esprit de l'époque prit ainsi un tour tout à fait maritime, et l'on
eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamné précédemment ce que le
goût du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser.
C'étaient bien là les intérêts véritables de l'Espagne si
merveilleusement située pour se placer au premier rang parmi les
puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla
alors par le déploiement de ses escadres et de sa marine marchande;
mais, aujourd'hui, sa force de mer est presque anéantie; et, par
suite, son influence s'est singulièrement amoindrie.
Ces idées nouvelles, excitées encore par la rivalité du Portugal,
stimulèrent donc les hommes qui vivaient dans cette période vers la
nouvelle expédition de Colomb; le jeune Espagnol sédentaire eut
bientôt plus à craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant
l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les
Maures, en laissant beaucoup de bras inoccupés, ouvrait un champ libre
aux caractères impatients, et ceux-ci ont toujours dominé par le
nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang
demandaient avec empressement à faire, même à leurs frais, la campagne
projetée; ils ne rêvaient que combats glorieux ou que fortunes
brillantes promptement acquises parmi les peuples à moitié sauvages de
l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une idée précise de l'objet ou
de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait même rien
savoir: lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de fièvre, la
réalité, si on la lui présentait, serait repoussée avec dédain, tant
le public redoute d'être troublé dans les chimères qu'il a su se
créer!
Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrèrent le plus de
désir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de
Ojeda, qui mérite une mention particulière; parce que son nom a
marqué dans la carrière hasardeuse où il allait faire les premiers
pas.
Il était de petite taille mais bien fait et possédant une grande force
musculaire; son teint était brun, son maintien animé et sa supériorité
était reconnue dans tous les exercices du corps; quant à son courage,
il était indomptable: en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans
l'expédition n'était plus renommé pour les entreprises périlleuses, ni
pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse
ou plutôt de témérité, un jour que la reine Isabelle se trouvait en
face de la Giralda qui est la tour, bâtie par les Maures, la plus
élevée de la cathédrale de Séville, il parut à une ouverture d'où
saillait, à une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avançait
horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur cette
poutre avec autant de confiance que s'il s'était promené dans sa
chambre et il va jusqu'à son extrémité la plus avancée; arrivé à ce
point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lève l'autre en
l'air, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y
arriver, il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte!
Cependant, les dépenses de la flotte excédèrent, comme on devait bien
le penser, les sommes qui y avaient été destinées, et Jean de Soria ne
manqua pas d'agir comme font à peu près tous les contrôleurs;
c'est-à-dire qu'il éleva des difficultés insignifiantes et qu'il
refusa sa signature aux comptes présentés par le grand-amiral.
Fonseca, s'attachant aussi à la lettre de ses fonctions
administratives, chicana sur ses demandes de serviteurs et de
domestiques qu'il réclamait en sa qualité de vice-roi; Colomb se vit
obligé d'en référer à la cour qui expédia immédiatement l'ordre qu'on
n'avait pas cru nécessaire de donner plus explicitement, que tout ce
qui était ou serait demandé personnellement par le grand-amiral,
devait être fourni sans délai ni réflexions.
Rien n'était plus naturel, ni plus juste; mais ces deux hommes, imbus
d'idées mesquines peu dignes de véritables administrateurs, en
conçurent une irritation violente; et c'est à cette cause si futile
que les historiens du temps attribuent la rancune et la haine qui
prirent alors naissance en leur coeur, qu'ils ne négligèrent, par la
suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce
grand homme en ressentit les funestes effets, n'en ont pas moins
déshonoré, aux yeux de la postérité, ceux qui s'en rendirent
coupables, et ont refoulé leurs noms au niveau de ceux que la bassesse
et l'envie ont le plus avilis.
Christophe Colomb se rendit à Cadix, qui était le lieu où sa flotte
avait été équipée; il y trouva son ami, le docteur Garcia Fernandez, à
qui il y avait donné rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre
très-affectueuse du vénérable supérieur Jean Perez de Marchena, et il
se chargea de la réponse que lui écrivit le vice-roi. Tous les jours,
Colomb et Fernandez avaient de fréquentes entrevues et de longues
conversations; dans un de ces entretiens, Colomb lui dit une fois:
«Vous savez, excellent docteur, l'affection que je vous porte, et je
suis certain de votre estime; je vais donc vous parler à coeur ouvert:
je quitte l'Espagne pour une expédition moins périlleuse que la
précédente, mais plus compromettante pour moi. Il y a près d'un an que
mon départ s'effectuait obscurément; alors j'avais au moins pour
consolation, en quittant Palos, l'amitié sincère du respectable Jean
Perez à qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai
jamais sans une vive émotion et sans une reconnaissance infinie.
Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois
que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la méchanceté se
sont éveillées sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles.
Oui, c'est facile à prévoir: en mon absence, on agira sourdement; ceux
qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se
vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dénigrant avec
acharnement. Les souverains seront assiégés de mensonges et l'on
m'imputera à crime le moindre échec ou le moindre malheur. Je laisse,
il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Perez, Saint-Angel
et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour
obtenir des distinctions qui ne procurent guère que des jaloux, mais
pour agir et pour parler dans l'intérêt de la justice et de la
vérité.»
Après quelques réflexions de Fernandez, Colomb ajouta:
«Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires
extérieures; gardez-vous de croire en lui: quoi qu'il dise ou qu'il
fasse, il est mon ennemi; je l'ai pénétré malgré son grand art de
dissimuler; et soyez assuré que je ne me trompe pas. Il en est un
autre dont, à l'égal de la sienne, je redoute fort l'inimitié; je veux
parler d'un certain Francesco de Bobadilla: celui-ci a moins déguisé
ses sentiments à mon égard, et il ne manquera pas de me nuire quand il
en aura l'occasion.»
«Je sais, répondit Fernandez, que le roi, jadis chevalier si courtois
et si digne de respects, admet aujourd'hui près de lui beaucoup
d'intrigants; mais la reine!...»
--«Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de
généreux de son noble caractère; mais, assaillie de faux bruits
répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même
travaillé, peut-être par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours
rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il
arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion
extrême, le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon coeur, et
le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai
reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on
aura beau faire, rien ne pourra empêcher que je n'aie commandé
l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que
je pouvais désirer.»
Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port
considérable; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement
pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont
fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques
de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre
transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau
gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.
Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de
cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était
parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frêles
caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos.
Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient
blanchir les flots de l'Océan; rien ne manquait à bord; le
grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du
royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se
familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon
sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.
La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes
d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se
portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses
deux fils qui raccompagnaient. Le cortége du grand-amiral se composait
ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait
partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'oeil
souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de
l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes; mais plusieurs
volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui
réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait
pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du
grand-amiral, celui qui avait pour prénom: _Giacomo_ (en français
_Jacques_, en espagnol _Diego_), était accouru en Espagne au bruit
des succès de son frère: il faisait partie de l'expédition, et
l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec
le plus grand intérêt.
La flotte se mit à la voile le 25 septembre; elle se rendit aux îles
Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de
bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont
on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 13 octobre, le
grand-amiral, après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île
de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensité des mers,
mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se
plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que
lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles
Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près
indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une
belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma _Dominica_ (la
Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la
découverte de cette île. Il en prolongea la côte occidentale; en
continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de
semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits
détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel
archipel nommé aujourd'hui les _Antilles-du-Vent_ ou les
_Petites-Antilles_, par opposition à Saint-Domingue, Cuba et autres
avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une
étendue plus considérable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de
découvrir forment presque un demi-cercle, depuis la côte de la partie
avancée de l'Amérique méridionale jusque dans le voisinage de la
pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de
barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes, plus
fréquemment nommée mer des Antilles.
Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de
_Guadaloupe_, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas,
et ils trouvèrent un bordage de la poupe d'un bâtiment européen,
provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les
courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage;
ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.
En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la
flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de
corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les
autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement
au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais
cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui
amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient
les hommes les plus féroces de tous ces parages; ils faisaient, dans
leurs pirogues, des courses de 100 à 150 lieues, débarquaient sur
toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire
leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et
emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les
manger.
Ce fut à _Guadaloupe_ ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit
hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une
reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir,
Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des
trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et
ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le
caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda
aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il
parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois,
gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou
cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du
luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques
et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles
de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour
dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si
fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout
espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et
cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la
mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils
prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent
le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à
l'instant où l'on allait mettre sous voiles.
Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet
archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui
allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par
quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent
avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec
une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les
insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans
l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers
glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage
que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens
parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne
démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait
être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence!
Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'oeil était
très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé
d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un
Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.
En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un
groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les _Onze mille
Vierges_, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de
magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants
appelaient cette île _Boriquen_, nom qui fut changé en celui de
_Saint-Jean-Baptiste_; c'est aujourd'hui _Porto-Rico_. Toute la
journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir
à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se
trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il
serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous
les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol
fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui
ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques
sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession
de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies;
toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un
débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite
colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout,
d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le
dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui,
fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre
plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.
La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la
flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de
toutes les îles découvertes, la beauté du ciel, l'aspect majestueux de
la reine des Antilles, tout se réunissait pour augmenter
l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en fût profondément
saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que
du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la
première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses
habitées par Guacanagari et par sa tribu.