Le soir même de l'arrivée de la _Niña_ à Palos, avait eu également

lieu celle de la _Pinta_. Il paraît hors de doute que, puisque le

premier de ces navires s'était maintenu dans la latitude des îles

Açores, le second, dont les qualités nautiques étaient de beaucoup

supérieures et qui était ponté, aurait pu s'y conserver également, et

ne pas perdre de vue le bâtiment-amiral qui lui en avait donné l'ordre

par écrit: d'ailleurs la situation était critique; la _Niña_ était

très-exposée dans un pareil coup de vent, le chef de l'expédition

était à bord, Vincent Yanez, frère d'Alonzo, y était aussi; et

puisque, n'étant retenu ni par un sentiment du devoir, ni par

humanité, Alonzo Pinzon voulut profiter de l'obscurité de la nuit pour

faire vent arrière et s'éloigner, on peut conjecturer, quoiqu'à

regret, qu'un motif d'ambition fut la cause de cette manoeuvre

inqualifiable, et que, calculant sur la perte plus que probable de la

_Niña_, il lui parut fort avantageux d'arriver seul en Espagne, et

fort utile de s'attribuer les honneurs du résultat du voyage.

La route que fit Alonzo l'entraîna jusque dans le golfe de Gascogne où

il atteignit le port de Bayonne. Dans la crainte supposée que Colomb

n'eût péri dans la tempête, il écrivit, de là, aux souverains

espagnols, leur rendit compte des découvertes effectuées, et demanda

la permission d'aller à la cour pour en donner les explications

détaillées.

Dès que le vent fut devenu favorable, il appareilla de Bayonne et il

partit pour Palos où il se flattait d'être l'objet d'une brillante

réception; mais hélas! il n'y arriva que pour voir la _Niña_

paisiblement mouillée dans le port et que pour entendre les cris de

joie de la population en l'honneur de Colomb. Confus, désespéré, il

resta à bord, refusa d'y recevoir qui que ce fût; et, quand la nuit

fut close, il débarqua et alla se cacher dans la maison d'un ami

jusqu'après le départ du grand-amiral, qui probablement ne quitta si

promptement le couvent de la Rabida pour se rendre à Séville, que pour

ne pas avoir à sévir contre un homme à qui il avait de si grandes

obligations; en effet, le grand-amiral, pendant le peu de temps qu'il

séjourna à Palos, eut l'extrême délicatesse de ne prononcer

ouvertement une seule fois, ni le nom de la _Pinta_, ni celui de son

commandant, et d'agir comme s'il ignorait que ce bâtiment fût amarré

dans le port.

La lettre que Pinzon reçut de la cour en réponse à sa dépêche de

Bayonne fut portée par le même courrier qui était chargé de celle que

les souverains adressèrent à Séville pour Colomb. Dans celle-ci, le

roi et la reine se montrèrent aussi étonnés qu'éblouis de

l'acquisition nouvelle autant que prompte et facile d'une augmentation

si considérable de territoire et de richesse. Colomb y était qualifié

de ses titres de vice-roi, de grand-amiral; les plus magnifiques

récompenses lui étaient promises, et il y trouva l'ordre de partir

pour la cour sans délai, ainsi que l'annonce d'une seconde expédition

placée sous son commandement.

Quant à Alonzo Pinzon, ce furent de durs reproches qu'il lut dans sa

dépêche, et il lui était sèchement interdit de paraître devant Leurs

Majestés. L'humiliation qu'il en éprouva fut si aiguë qu'il tomba

malade, et que peu de jours après il mourut en proie au chagrin et au

repentir, comme pour servir d'exemple aux ambitieux qui trahissent

leurs devoirs.

Les fautes d'Alonzo furent certainement capitales et nous n'avons pas

cherché à les atténuer; disons pourtant à sa louange qu'il avait été

l'un des premiers promoteurs de l'entreprise, qu'il s'y était engagé

de sa fortune et associé de sa personne lorsque, partout encore, on la

regardait comme une chimérique monstruosité. Disons encore qu'il ne se

laissa pas intimider par les menaces de son équipage quand les

matelots voulaient contraindre les capitaines à abandonner le voyage

pour retourner à Palos; et que, toujours, il se conduisit, sinon avec

la franche loyauté, au moins avec l'habileté nautique d'un marin. Ce

sont des titres incontestables qui auraient pu faire employer moins de

sévérité envers lui, car s'il est juste de punir les coupables, on

doit, sans contredit, quelques adoucissements à ceux qui, avant leur

faute, ont rendu des services signalés à la société. Au surplus, la

postérité a été plus indulgente, le nom de Pinzon n'est pas cité par

elle sans honneur; et si la marine espagnole a le soin de compter

toujours dans sa flotte un bâtiment du nom de Colomb pour le mettre en

relief, elle ne néglige pas de donner celui de Pinzon à un autre

navire de rang inférieur.

La lettre que Christophe Colomb avait écrite de Palos, bien que

destinée pour les deux souverains, était particulièrement adressée à

la reine de qui le grand-amiral relevait plus directement comme

protectrice de l'expédition et en sa qualité de reine de Castille;

elle arriva un peu avant celle qu'Alonzo avait écrite de Bayonne, et

même avant le courrier que Colomb avait expédié du Portugal: les

circonstances de la lecture de ce message méritent d'être rapportées.

Isabelle, délivrée récemment de ses alarmes d'épouse au sujet de la

tentative faite sur la personne de Ferdinand, était rentrée dans le

cours paisible de ses devoirs et de ses actes de bienfaisance; elle

venait d'éprouver les soucis qui s'attachent à la grandeur et,

aspirant par-dessus tout au repos domestique, elle vivait plus que

jamais au milieu de ses enfants et de ses confidents.

Un soir, après une petite réception qu'il y avait eu à la cour, la

reine, heureuse d'être quitte du cérémonial usité en pareil cas, était

rentrée dans ses appartements pour y jouir de la conversation de ceux

qu'elle affectionnait. Outre le roi et quelques membres de la famille

royale ou autres personnages attachés à Sa Majesté, il y avait,

auprès d'elle l'archevêque de Grenade, Louis de Saint-Angel et Alonzo

de Quintanilla, ces deux amis si dévoués de Colomb, mais qui n'osaient

plus prononcer son nom devant la reine, parce que craignant qu'il ne

lui fût arrivé quelque désastre, elle ressentait une peine extrême à

entendre parler de lui. Toute affaire était finie, et Isabelle rendait

le cercle agréable par la condescendance de la princesse qu'elle

savait si bien allier à l'aménité d'une femme d'esprit.

Ce fut pendant ces moments où chacun se laissait aller au charme

qu'Isabelle faisait régner autour d'elle, qu'une lettre lui fut

apportée; c'était celle de Colomb! Elle était longue comme, en

général, toutes celles qu'il écrivait, et la reine voulait en remettre

la lecture au lendemain lorsqu'en tournant machinalement le feuillet,

elle aperçut la signature de Colomb. Les assistants remarquèrent

aussitôt une émotion extrême se peindre sur ses traits, et ils virent

son attention complètement absorbée pendant qu'elle parcourait cet

écrit: bientôt l'image d'un vrai plaisir éclata sur son auguste

visage; ensuite les marques de la surprise animèrent sa physionomie;

enfin, s'abandonnant à une sorte de sainte extase, elle se leva en

tendant la lettre au roi qui ne savait que penser de cette scène

muette, et en s'écriant: «Non pas à nous, mon Dieu, mais à vous seul

appartient tout l'honneur de cette miraculeuse découverte, et grâces

vous soient rendues!»

Le roi lut la lettre avec empressement et il perdit, un instant, l'air

froid, glacial, calculé qui lui était naturel. De sa vie, il n'avait

paru si ému; ce fut d'abord l'étonnement qu'il témoigna, puis le

désir et l'ambition, pour ne pas dire la cupidité, enfin une joie sans

bornes, comme il n'en avait jusque-là manifesté, ni ressenti.

Isabelle n'avait plus rien ajouté, voulant laisser à son royal époux

le plaisir de divulguer le grand événement; Ferdinand le fit en ces

termes:

«Brave Saint-Angel, fidèle et honnête Quintanilla, voici de

magnifiques nouvelles de votre ami Colomb qui vont singulièrement vous

réjouir; il a parfaitement réussi dans son entreprise: quant au saint

prélat, ajouta-t-il en regardant l'archevêque de Grenade, quoiqu'il

n'ait pas été un partisan bien zélé de l'illustre navigateur, il

apprendra cependant avec bonheur, et dans les intérêts de l'Église,

que Colomb a découvert des contrées d'une étendue, d'une richesse au

delà de toute croyance, enfin qu'il a augmenté nos États et agrandi

notre puissance de la manière la plus considérable.»

La satisfaction la plus complète illumina aussitôt toutes les figures;

il ne fut plus question que de ces découvertes dont le bruit se

répandit bientôt dans Barcelone, et l'on ne s'occupa plus que des

préparatifs à faire pour bien accueillir le grand-amiral, qui fut

aussitôt mandé à la cour.

Christophe Colomb, pendant le cours de sa vie, a pris peu de part à ce

qu'on est convenu d'appeler les plaisirs de ce monde: pour lui, les

travaux étaient ininterrompus, les fatigues presque incessantes, et le

temps lui manqua presque toujours, pour se livrer à d'agréables

délassements. C'est qu'aussi, après avoir eu la gloire de réussir

dans son voyage de découvertes, après avoir été inondé du bonheur de

contempler cette terre de _Guanahani_ qu'il rêvait depuis vingt ans,

il devait falloir de bien vives impressions pour toucher sa grande

âme! L'époque de son retour dut, cependant, les lui faire ressentir,

ces bien vives impressions: tout se réunit en cette occasion, pour

flatter à la fois son amour-propre et son esprit, et nous ne savons de

quels termes nous servir pour peindre les transports de reconnaissance

et d'exaltation que tout un peuple en délire, fit alors éclater; mais

dans les scènes qui vont se dérouler, il n'en est aucune, peut-être,

qui lui fit goûter des moments plus heureux que les embrassements de

Jean Perez de Marchena, et que l'espace de temps, quoique si court,

que dans l'accomplissement de ses espérances et dans la jouissance de

sa gloire, il passa à se reposer au modeste couvent de la Rabida!

La gloire, en effet, n'était pas tout pour Colomb; il lui fallait

aussi les chaudes émotions du coeur; et si le coeur et l'honneur, sont

inséparables de toute vraie grandeur, si la droiture, si un caractère

toujours honorable, si la noblesse d'attitude, si la fermeté du

maintien en sont les signes caractéristiques, nul ne peut contester

que Colomb, qui eut d'ailleurs le génie, le talent, qui d'une

condition infime sut s'élever par lui-même et parvint à se placer sur

le plus magnifique théâtre, soit un homme complet, un homme

véritablement grand entre tous!

À Séville comme à Palos, sur la route de Barcelone comme à Séville,

Christophe Colomb fut fêté comme, peut-être, il n'en a jamais existé

d'exemples pour aucun potentat, pour aucun conquérant: les maisons

affluaient de personnes qui se portaient en foule aux portes, aux

croisées, aux balcons et même sur les toits pour le voir passer; les

grands chemins étaient bordés de curieux accourus de points éloignés

pour jouir un moment de sa présence; l'Espagne s'était revêtue de ses

habits de fête, et tout ce que l'enthousiasme pouvait imaginer, était

partout mis en usage pour mieux témoigner la joie que l'on éprouvait à

voir celui qui rapportait à l'Espagne et à l'Ancien Monde une conquête

comme nul n'en avait encore fait, comme nul, après lui, ne pouvait

espérer d'en faire d'aussi belle et d'aussi prodigieuse!

Le jour de l'arrivée à Barcelone, cette ville était remplie de

l'agitation la plus tumultueuse; on y était accouru de tout le

voisinage, si ce n'est pour voir et pour entendre Colomb, tous ne

pouvaient l'espérer, au moins pour savoir plus tôt ce qui

transpirerait sur son compte: toutefois, la reine ne fut pas oubliée

dans l'ivresse générale; son nom était répété aussi souvent que celui

de l'illustre navigateur et l'on aimait à se dire qu'elle avait été

l'âme de l'entreprise; jamais souveraine ne fut plus dignement

récompensée qu'elle, par la reconnaissance de ce public qui avait la

conscience de la part qu'elle avait prise à ce voyage, et qui la

félicitait sincèrement, par ses acclamations, des résultats qui

couronnaient et son zèle et ses voeux.

Ce fut au milieu du mois d'avril que Colomb fit son entrée à

Barcelone; la beauté, la sérénité de la journée contribuèrent

beaucoup, de leur côté, adonner de la splendeur à la cérémonie qui

avait été préparée, et dont chaque Espagnol était jaloux d'être

spectateur ou acteur, tant la gloire du grand-amiral allait au coeur

de tous, et tant son nom remplissait toutes les bouches! De jeunes

cavaliers qui s'étaient joints à une députation de la cour et de la

ville allèrent à sa rencontre, le complimentèrent et l'escortèrent

suivis d'une foule innombrable; les Indiens amenés par Colomb, peints

selon l'usage de leur pays et couverts de parures et d'ornements en

or, marchaient en tête; venaient ensuite les perroquets ou autres

oiseaux vivants ou empaillés, les plantes que l'on était parvenu à

conserver, les couronnes, les bijoux, les parures, les armes, en un

mot toutes les curiosités recueillies par l'expédition et portées par

des marins de la _Niña_; enfin paraissait le héros de la fête revêtu

de son brillant costume de vice-roi, et monté sur un magnifique

cheval. Il y avait vraiment quelque chose de sublime dans ce triomphe

pourtant si pacifique, où la solennité n'excluait pas la joie

publique; et l'aspect vénérable de celui à qui tant d'hommages étaient

adressés, semblait être en harmonie parfaite avec la grandeur et la

dignité de l'événement.

Tous les regards se concentraient sur cet homme que l'on disait

n'avoir pu être inspiré que par Dieu lui-même; on admirait la beauté

de ses traits, la majesté réfléchie de sa physionomie, la vigueur de

la jeunesse qui perçait dans ses yeux et qui démentait ses épais

cheveux blancs; on voulait lui rendre en honneurs l'équivalent de ce

qu'il apportait en conquêtes; et selon les relations de l'époque, on

croyait voir en lui une de ces figures des héros de la Bible, sous

les pas de qui le peuple se plaisait à jeter les palmes de

l'admiration.

«Enfin, tous sentaient en lui, ajoutent ces relations, le plus

favorisé et le plus grand des hommes!»

Pour ne rien dérober aux regards avides de la population, les

souverains avaient fait élever en plein air un trône splendide sur une

estrade très-élevée: une tente de la plus grande richesse abritait ce

trône où étaient assis Ferdinand et Isabelle qui avaient à côté d'eux

leur fils Don Juan, héritier présomptif de la couronne, et qui étaient

entourés de la cour et des principales notabilités. L'approche de

Colomb et son abord auprès des souverains, sa mine imposante, la

dignité de son regard, tout a été décrit dans les relations du temps

comme donnant en lui une exacte idée du plus noble des sénateurs de

l'ancienne Rome. Les souverains eux-mêmes, frappés comme d'une sorte

de respect, se levèrent spontanément pour l'accueillir. Alors, et

suivant l'étiquette de la cour, Colomb voulut se mettre à genoux pour

leur adresser la parole, mais ils l'en empêchèrent de la manière la

plus gracieuse, et ils lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siége

préparé pour lui, ce qui était un honneur qui n'était même pas

toujours accordé aux princes du sang.

Sur l'invitation du roi, Colomb fit, avec un ton parfait de convenance

et, cependant, avec l'éloquence poétique qui découlait habituellement

de ses lèvres, le récit des parties les plus saillantes de son voyage;

il présenta les Indiens à Leurs Majestés, montra les productions, les

objets et les curiosités qu'il avait rapportés, et finit en donnant

l'assurance que ce n'étaient que de faibles marques des découvertes

qui restaient à faire, et qui ajouteraient aux possessions espagnoles

d'opulents royaumes dont les sujets ne manqueraient pas d'être

prochainement des prosélytes de la vraie foi.

À peine Colomb eut-il fini, que le roi et la reine, imités par tous

les assistants, s'agenouillèrent, levèrent leurs mains vers le ciel,

et, les yeux remplis de pieuses larmes, rendirent des actions de

grâces à Dieu. Le plus grand silence régnait dans toute la masse

compacte des spectateurs: ce fut au milieu de cette extase muette, que

le _Te Deum_ fut entonné par les musiciens de la chapelle du roi et

harmonieusement accompagné par des instruments mélodieux qui

semblaient porter vers les cieux la reconnaissance, les pensées et les

sentiments des auditeurs dont les voix se mêlèrent bientôt à ce

religieux concert. C'est de cette manière vraiment digne, que la cour

d'Espagne fêta et vit fêter ce beau jour, offrant un tribut de louange

à Dieu, et le glorifiant pour la découverte d'un monde aussi nouveau

que peu soupçonné.

Telle fut la fin de ce grand épisode de l'histoire du monde auquel

aucun autre ne peut être comparé. L'Europe apprit ce prodigieux

événement avec une admiration sans bornes; on crut, à la vérité, que

les terres découvertes étaient dans le voisinage de l'Inde, mais on ne

leur en donna pas moins le nom générique de Nouveau Monde, par

anticipation de celles que l'on supposait, instinctivement, devoir

être trouvées plus tard dans leur voisinage. D'ailleurs, le résultat

déjà obtenu prouvait la sphéricité du globe par une démonstration

physique, et par là, le débat contesté qui s'était élevé à cette

occasion, devait se trouver terminé. Les détails du voyage, la

fertilité des terres, la douceur du climat, les richesses en or, en

pierres précieuses, en plantes ou denrées de grande valeur qui

croissaient en ces pays et qui y devaient faire la base du commerce le

plus étendu, les indigènes qui avaient été ramenés, les curiosités que

le vice-roi avait rapportées, furent l'intarissable sujet de tous les

entretiens.

Les Espagnols qui avaient fait pendant de longues années des efforts

désespérés pour chasser les Maures du sol national, trouvèrent

eux-mêmes ce triomphe si chèrement acheté, fort au-dessous de la

conquête nouvelle qui leur arrivait par le génie, par les travaux d'un

seul homme n'ayant disposé que de faibles moyens d'exécution; et ils

étaient comme éblouis par l'auréole de gloire qui rayonnait autour du

navigateur à qui ils devaient cette conquête.

Enfin, les hommes ambitieux de fortune ne rêvèrent plus que des

monceaux d'or, et les négociants, que des expéditions lucratives; les

politiques calculèrent l'accroissement de la puissance espagnole; les

savants, tout en comptant sur des sources futures de connaissance, se

réjouirent du triomphe de l'esprit sur l'ignorance et sur les

préjugés; les ennemis de l'Espagne, n'osant même pas montrer leur

jalousie, furent stupéfaits; enfin, les hommes pieux et la généralité

des ecclésiastiques qui avaient le plus dénoncé la folie des plans ou

des théories de Colomb, abjurèrent soudainement leurs erreurs sur la

forme de notre planète ainsi que sur les limites de l'Atlantique dans

l'Occident, et ne pensèrent plus qu'à s'applaudir du vaste

développement qu'allait recevoir la propagation de l'Évangile.

Aussitôt après la cérémonie de la réception faite à Colomb par les

souverains de la monarchie, son fils Diego lui fut amené; il eut le

doux plaisir de le serrer contre son coeur paternel, et bientôt il

embrassa aussi son second fils Fernand, qu'on se hâta de faire venir

de Cordoue à Barcelone.

Pendant le temps du séjour de Christophe Colomb à Barcelone, les

souverains ne négligèrent aucune occasion de lui accorder les marques

de la considération la plus distinguée; il était admis en présence de

Leurs Majestés toutes les fois qu'il se présentait; le roi se plaisait

à faire des promenades à cheval, en le faisant placer à l'un de ses

côtés pendant que son fils était à l'autre; la reine prenait un

plaisir indicible à lui parler de ses voyages; et, pour perpétuer dans

sa famille le souvenir de son expédition, il lui fut octroyé des

armoiries particulières dans lesquelles, outre le château et le lion

castillans, on remarquait un groupe d'îles et la devise suivante:

A CASTILLA Y A LEON,

NUEVO MUXDO DIO COLON!

qui se traduit ainsi

_Aux royaumes de Castille et de Léon,

Un Nouveau Monde donna Colomb!_

Les distinctions dont le grand-amiral était l'objet à la cour ne lui

firent pas oublier son ancien projet de la délivrance du

Saint-Sépulcre. L'esprit rempli de la perspective des richesses

immenses qu'il devait acquérir, il dressa ses plans pour accomplir sa

pieuse mission, et il destina des fonds pour entretenir pendant sept

ans une armée de quarante mille fantassins et de quatre mille

cavaliers devant former une nouvelle croisade. On voit, dans ce

projet, combien cet homme était supérieur aux vues égoïstes ou

intéressées, et comment il appréciait les dévouements héroïques qui,

lors des premières croisades, avaient enflammé les guerriers les plus

braves et les princes les plus illustres de la chrétienté.

On pense bien que les faveurs dont le comblaient Leurs Majestés

espagnoles, si elles purent lui susciter des envieux et des ennemis,

le firent aussi rechercher par les personnes du plus haut rang. Dans

un grand dîner qui lui fut donné par le cardinal Mendoza, un

gentilhomme nommé Juan d'Orbitello, et qui était du nombre des hommes

que les louanges accordées à un autre fatiguent toujours, se permit

quelques railleries sur ce qu'avait avancé un des assistants, que le

voyage de Colomb aurait pour résultat certain d'arracher un grand

nombre d'infidèles à la perdition éternelle. Le cardinal crut arrêter

d'Orbitello, en disant gravement que nul ne pouvait être assez hardi

pour limiter l'action du Ciel, et qu'il n'appartenait pas à l'homme de

discuter les moyens qu'il lui plaisait d'employer, ou de douter de sa

puissance pour en adopter ou en créer d'autres si cela entrait dans la

divine sagesse! Mais le jeune seigneur insista, et tout en convenant

qu'il n'était pas dans ses intentions d'élever des doutes sur les

points soulevés par le saint cardinal, il s'adressa directement à

Colomb et lui demanda s'il pensait sérieusement avoir été l'agent du

Ciel en cette occasion.

«Oui, répondit Colomb, avec une gravité solennelle; dès le

commencement, j'ai senti une impulsion que je n'ai pu qualifier que

d'origine céleste. Depuis lors, un rayon qui me semblait divin a

toujours illuminé mon intelligence, à tel point que j'ai toujours eu

devant moi, et comme si ces objets existaient réellement, le terme de

mes travaux et le succès de mon voyage. Aussi, ai-je été constamment

inébranlable, et rien ne m'a fait fléchir dans mes convictions.»

«Vous pensez donc, seigneur grand-amiral, lui dit alors son

interlocuteur, que l'Espagne n'aurait pas pu produire un autre homme

aussi capable que vous de mener à bien cette entreprise?»

La hardiesse et la singularité de l'apostrophe étonnèrent la

compagnie; aussi toutes les têtes se penchèrent-elles avec un

redoublement d'attention pour entendre la réponse qui ne se fit pas

attendre, et que le vice-roi fit en ces termes:

«Je le pense certainement si vous entendez parler de la conception de

l'idée; car, dans les grandes découvertes, Dieu n'illumine jamais

qu'un seul esprit à la fois!... Mais s'il s'agit de l'exécution

matérielle, je suis d'accord avec vous; cependant vous m'accorderez

que, dans l'exécution de mes plans, il y avait quelques difficultés

qui, sans trop de vanité, exigeaient au moins une capacité peu

commune, et pour prouver, par un exemple, que les choses que l'on

croit les plus simples échappent parfois à la sagacité d'hommes

très-supérieurs, si le saint cardinal Mendoza veut bien le permettre,

je demanderai que quelques oeufs soient apportés et mis sur cette

table.»

Sur un signe du cardinal, les oeufs furent apportés. Colomb en prit un

entre ses doigts, il invita les assistants à en prendre un aussi comme

lui, et il leur dit:

«Chacun de ces oeufs peut se tenir droit sur une assiette, le gros

bout en l'air, sans aucun appui étranger, et en utilisant les

ressources que donne leur nature particulière; la chose est

très-simple, chacun peut y réussir, mais encore faut-il connaître le

moyen à employer!»

Plusieurs des invités essayèrent à y parvenir, mais en vain. Alors

Colomb frappa légèrement le petit bout de l'oeuf contre son assiette;

le coup cassa la coque, en fit aplatir ou rentrer une partie en

elle-même, et l'oeuf se trouva sur une base qui suffit pour le

maintenir droit, sans qu'il vacillât. Un murmure d'applaudissements

suivit cette indulgente leçon, et d'Orbitello fut heureux de s'abriter

derrière sa nullité, dont il aurait mieux fait de ne pas chercher à

sortir.

Vie de Christophe Colomb · 第 12 / 31 段