paraissez calme!»
Le grand-amiral lui répondit:
«Ami, le marin qui ne peut pas commander à sa voix et à ses sens, même
au moment le plus critique, celui-là, dis-je, a manqué sa vocation.»
Il s'attendrit cependant un moment en pensant à ses fils, car dans la
précédente tempête il avait tout oublié pour s'absorber dans la
crainte que le succès de son voyage restât à jamais ignoré; ou si la
voix de la nature s'était réveillée en son coeur, il avait eu assez
d'empire sur lui-même pour n'en faire rien connaître.
«Mes fils, mes chers fils: s'écria-t-il donc, c'est pour eux seuls que
j'ai des inquiétudes: pardonnez, docteur, ce mouvement et cette
exclamation irrésistibles, mais après tout je suis père, et vous ne
sauriez me blâmer!»
Reprenant aussitôt son sang-froid accoutumé, il ajouta en
raffermissant sa voix et sous l'inspiration de sa mâle piété: «Au
fait, pourquoi ces inquiétudes, j'ai toute confiance en Dieu qui
n'abandonne jamais les orphelins.»
Toutefois, au milieu de la nuit, l'air retentit du cri de terre! En
toute autre circonstance ce cri aurait excité la joie la plus vive; en
ce moment, il était un présage de malheur puisque ce ne pouvait être
que la côte de Portugal; or, l'on sait qu'elle se prolonge en une
ligne droite inflexible, allant du Nord au Sud; et que tous les points
en sont d'un accès toujours difficile, surtout par un mauvais temps.
Il fallut, malgré le danger de la manoeuvre, serrer le vent, au moins
jusqu'au jour, pour mieux juger la position. Quoique la nuit fût
sombre, comme l'obscurité diminuait par moments on pouvait voir cette
terre de temps en temps; et comme, pendant la nuit, les distances
paraissent plus rapprochées, elle semblait n'être qu'à un ou deux
milles de la _Niña_. L'épouvante était dans l'équipage qui pensait
qu'on ne pourrait distinguer l'entrée d'aucun port si même il s'en
trouvait dans le voisinage, tant le temps était couvert et tant les
objets devraient être diffus à l'oeil, après même le lever du soleil!
D'ailleurs, la mer était affreuse: le littoral du Portugal est, en
effet, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, un des plus
dangereux du monde, battu qu'il est, lors des vents du large, par des
lames qui viennent s'y briser avec des ondulations qui, sans être
affaiblies par la présence d'îles ou de promontoires, s'accroissent en
s'avançant après avoir parcouru des centaines de lieues et sans
obstacle aucun.
Le jour éclaira un bien triste spectacle: le soleil était totalement
caché par d'épais nuages disposés en deux couches, la plus élevée
ressemblant à une vaste coupole immobile et d'une couleur plombée, la
plus voisine composée de masses distinctes et qui, par la rapidité de
leur course, indiquaient quelle était l'extrême vitesse du vent. Une
épaisse vapeur que soulevait la tempête, remplissait l'atmosphère et
raccourcissait considérablement la portée de la vue: la pluie tombait
parfois à torrents, et une nappe d'écume permanente s'étendait sur la
surface de la mer.
La caravelle dérivait cependant toujours vers la côte qu'elle
apercevait par son travers sous l'apparence d'une terre haute: aussi
la consternation était à son comble, chacun pouvant, à part soi, faire
le calcul du faible intervalle de temps qui s'écoulerait entre
l'instant où l'on se trouvait, et celui où l'on serait broyé contre
les roches qui servaient de base à cette même côte: tous avaient les
yeux fixés de ce côté, tous frémissaient, et Colomb interrogeait la
terre d'un regard encore plus vif qu'aucun autre; enfin un morne
silence, signe d'un profond désespoir, régnait dans les âmes et tout
espoir de salut semblait perdu pour tous, lorsque le grand-amiral,
d'une voix véhémente, s'écria: «Je vois les rochers de Cintra; nous
sommes sauvés!» il ordonna aussitôt de laisser arriver et de mettre le
cap sur ces rochers.
«Eh quoi! lui dit le pilote Roldan, vous voudriez entrer dans le Tage
sans le secours d'un pilote de la localité; quoi! lorsque le vent peut
changer à toute minute, vous voulez courir à une perte certaine, et
vous allez jeter la caravelle sur ces rochers que vous voyez et qui ne
sont peut-être pas ceux de Cintra!
«Silence, répondit Colomb, et qu'on obéisse sans mot dire! Ai-je eu
besoin des pilotes de la localité pour mouiller à San-Salvador, Juana,
Hispaniola et tant d'autres îles? Ne craignez rien, j'ai bien reconnu
ces rochers, je sais qu'on trouve un grand fond d'eau à leur pied, et
il y a des cas où la manoeuvre la plus hardie est aussi la plus sûre;
dans un quart d'heure nous serions souventés, alors il serait trop
tard; nous aurions à nous reprocher de n'avoir pas saisi le moment
favorable, et, je le répète, foi de Colomb, nous sommes sauvés!»
À ces nobles paroles, l'équipage, un moment étonné et indécis, reprit
toute sa confiance dans le chef dont tous connaissaient la science, la
prudence, le talent, et la joie commença à briller dans des yeux qui
naguère n'exprimaient que la douleur et l'abattement.
Lorsque la caravelle eut commencé à s'approcher de l'embouchure du
Tage, les objets devinrent plus distincts, et tous ceux qui avaient
précédemment été à Lisbonne ne purent plus douter de l'exactitude de
l'assertion du grand-amiral.
Cependant Fernandez s'approcha de Colomb et lui demanda s'il n'était
pas imprudent d'aller se livrer soi-même au roi Jean II, après les
traitements iniques qu'il en avait reçus. «Non, lui répondit
l'illustre navigateur; je n'étais alors qu'un Génois obscur et
sollicitant; aujourd'hui, je suis grand-amiral, je suis vice-roi, je
suis enfin ce Colomb qui a découvert des terres immenses, et le roi de
Portugal ne voudra pas se déshonorer! D'ailleurs, ajouta-t-il, notre
naufrage était inévitable; or, mieux vaudrait sans doute encore le
courroux et l'inimitié de ce souverain!»
Bientôt la _Niña_ fut si près de la terre, qu'on y distinguait les
hommes accourus pour voir si ce bâtiment échapperait à sa ruine. Il y
a dans l'existence des marins certains instants où la mort est tout
près de la vie, et où la destruction et le salut se touchent comme par
la main. On entendit, peu après, le bruit redoutable du ressac causé à
terre par le choc formidable des flots en s'en approchant, s'y brisant
et s'en retirant; l'on vit aussi à quelle énorme hauteur ils
bondissaient en battant les rochers.
On fit observer à Colomb que la caravelle allait raser la terre d'une
manière effrayante: «Attention à bien gouverner, répondit-il, obéissez
exactement à mes moindres paroles, et, Dieu soit loué, nous sommes
sauvés!»
Nul ne dit plus un mot: tous exécutèrent minutieusement les détails
des manoeuvres commandées par Colomb; la _Niña_ marchait avec une
vitesse qui semblait doublée par le voisinage de la terre; elle
effleura les roches avec une précision admirable; elle entra ensuite
en ligne droite dans le Tage; les marins bannirent alors toute crainte
de leur coeur, et ils mouillèrent, le 4 mars, à trois heures du soir,
en face de Rastello, près de l'embouchure du fleuve.
Ainsi, poussée par les vents en furie, assaillie par les lames
menaçantes d'une mer déchaînée, mais commandée par le plus habile, et,
tout à la fois, le plus audacieux des navigateurs, passa sous les
rochers de Cintra la frêle _Niña_, portant dans ses flancs le grand
Colomb, et les précieux échantillons des magnificences du
Nouveau-Monde dont son génie lui avait révélé l'existence mystérieuse,
et dont il venait de faire l'éclatante et pacifique conquête!
Les habitants accoururent à bord de divers points de la côte pour
féliciter l'équipage de sa miraculeuse préservation; depuis le matin,
ils n'étaient occupés qu'à observer ce malheureux bâtiment qui leur
semblait voué à un naufrage certain, et ils n'avaient cessé de faire
des prières pour son salut; les plus anciens d'entre eux disaient que
jamais encore ils n'avaient été témoins d'une aussi rude tempête, et
qu'ils avaient longtemps douté qu'avec un horizon aussi raccourci et
se trouvant sans pilote de l'endroit, on eût pu discerner l'entrée du
fleuve et tenter d'y pénétrer.
Dès son arrivée, Christophe Colomb expédia un courrier et des
dépêches au roi et à la reine d'Espagne; il écrivit aussi au roi de
Portugal, lui demandant respectueusement la permission d'aller
mouiller à Lisbonne, afin d'y être plus en sûreté qu'à Rastello où il
sut bientôt que les habitants pourraient bien attaquer sa caravelle
qu'ils croyaient remplie d'or; il donna en même temps à Jean II un
précis de son voyage, de la route qu'il avait suivie, des découvertes
qu'il avait faites, et il eut grand soin de faire remarquer qu'il
s'était constamment éloigné du chemin que prenaient les navires
portugais d'exploration, afin de ne pas pouvoir être soupçonné
d'avoir, en aucune manière, empiété sur leurs droits ou sur leurs
prétentions légitimes.
Lisbonne ne fut remplie, après l'arrivée de la _Niña_, que de bruits
et de nouvelles qui circulaient et volaient de bouche en bouche sur le
miraculeux voyage de ce fragile navire qui revenait d'un pays inconnu
et jusque-là nié par les hommes qui, dans la science, tenaient la
place la plus éminente. On n'y parlait que des productions, que des
richesses de ce pays, et surtout que des naturels que la caravelle
avait rapportés. Le Tage était couvert de bateaux, de canots et
d'embarcations qui ne faisaient qu'aller à bord visiter le bâtiment et
revenir; parmi les visiteurs étaient des officiers de la couronne, des
nobles, des cavaliers du plus haut rang. Tous étaient dans la joie et
dans le ravissement en entendant le récit des détails des événements
de l'expédition; ils admiraient avec une curiosité insatiable les
plantes, les animaux et l'or rapportés par les marins; mais pendant
que l'enthousiasme des uns n'avait pas de bornes, le mécontentement
des autres ne tarissait pas sur les funestes effets des mauvais
conseils qui avaient empêché le roi de se mettre en possession des
terres découvertes avec tant de succès et de talent.
Le 8 mars, Christophe Colomb reçut un message de Jean II pour le
féliciter sur son retour, ainsi que pour l'inviter à se rendre à la
résidence royale de Valparaiso, située à neuf lieues de Lisbonne et où
la cour se trouvait alors; Colomb fut en même temps informé que des
ordres étaient donnés pour que lui-même et son bâtiment reçussent,
sans frais, tous les objets et tous les secours qu'il lui plairait de
demander. Le grand-amiral, afin d'éviter qu'on ne le soupçonnât
capable de concevoir aucune méfiance, partit immédiatement.
À son approche de Valparaiso, il fut salué par les principaux
personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui présenter
leurs respects et pour l'introduire aussitôt auprès de Sa Majesté.
C'est avec ce cortége, et au milieu du cérémonial le plus recherché,
qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux
que le mauvais temps l'eût conduit à Lisbonne, puisqu'il se trouvait
ainsi plus tôt informé de ses glorieuses découvertes; il le
complimenta en termes très-obligeants sur la réussite de son
entreprise, et après lui avoir dit qu'il serait charmé d'en connaître
les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de
s'asseoir, ce qui était un honneur accordé seulement aux personnes du
sang royal. Colomb répondit avec cette modestie distinguée qui lui
était particulière, et le roi ne se lassait pas de l'écouter et de le
questionner, mais plus spécialement sur les pays découverts et sur la
route qu'il avait suivie tant en allant qu'à son retour. Christophe
Colomb, qui avait pensé que ce serait là l'objet principal des
questions de Jean II, avait apporté la carte de son voyage. Le roi fut
sensiblement touché de cette attention délicate, et il retint
l'illustre navigateur pendant quelque temps à la cour pour renouveler
plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut
douter, cependant, que Jean II n'eût plusieurs fois conçu la secrète
et douloureuse pensée qu'un si beau projet lui avait été offert et
qu'il l'avait refusé, comme aussi qu'il pouvait être à craindre que
les découvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent
préjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires désignés
par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait à la couronne
de Portugal la possession de toutes les terres placées dans l'Est du
méridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.
Il paraît même qu'il fit part de ces craintes à ses conseillers, parmi
lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculisé
et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas
davantage pour donner l'essor à leur mauvais génie, car les cours sont
ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent
devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les
plus détestables avis, d'un vernis de zèle, de patriotisme ou de
dévouement, lequel manque rarement d'obtenir le résultat auquel ils
tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.
Une fois le champ ouvert à leur esprit de dénigrement, les uns
prétendirent que la couleur, les cheveux et la structure des
étrangers venus à bord de la _Niña_, s'accordaient parfaitement avec
la description donnée de ceux des habitants de l'Inde qui étaient
indiqués dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait
très-peu de distance entre les Açores et les terres vues par Colomb;
qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y
en eut qui cherchèrent artificieusement à exciter le ressentiment du
roi, en prétendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres,
avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger
d'avoir vu ses propositions précédemment rejetées par la cour de
Portugal.
Le roi Jean prêta peu l'oreille à ces opinions; mais un avis fut
ouvert pour conseiller d'expédier immédiatement une force navale sous
la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqué sur la _Niña_, et
qui s'emparerait des terres explorées par Colomb; il serait ensuite
resté à vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet
avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie,
fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un
dernier qui consistait à piquer le grand-amiral dans son orgueil, à le
provoquer ensuite, enfin à se débarrasser de lui d'une manière ou
d'autre à la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette
lâche proposition réveilla la magnanimité du roi qui s'écria alors
avec indignation:
«Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop écouté dans toute
cette affaire, et plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais rapporté
qu'à mes inspirations. Ce marin que j'ai reçu dans ma cour est un
homme que son mérite individuel a élevé si haut, qu'il ne sera
peut-être jamais donné à personne de le surpasser; il est un des
grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est
venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempête qui a menacé
de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les
obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je
l'ordonne ainsi.»
Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en
l'engageant à traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en
s'offrant à subvenir à tous les frais du voyage. Colomb lui répondit:
«Sire, je suis confus de tant de bontés, mais je suis lié corps et âme
aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de
Palos, et je dois les ramener à Palos; j'aime encore mieux me
rembarquer sur ma petite, mais bien chère _Niña_, que de voyager avec
un train princier dont je supporterais péniblement les douceurs et
l'éclat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient
peut-être encore à lutter contre le mauvais temps et regretteraient
mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de
terminer mon voyage en compagnie des hommes dévoués avec qui je l'ai
commencé.»
Jean II ne put qu'applaudir à des sentiments si beaux, si désintéressés;
il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se
rendît au monastère de Saint-Antoine-de-Villefranche où résidait Sa
Majesté la reine, qui serait, sans doute, très-satisfaite de le voir et
de l'entendre. Colomb répondit qu'il considérait cette invitation comme
une faveur insigne, et il alla à Villefranche où la reine et les dames
de sa cour l'accueillirent avec les égards les plus recherchés, et
l'écoutèrent avec l'intérêt le plus vif.
Après cette dernière visite, le grand-amiral se transporta à bord,
quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15 à Palos, après une absence
d'environ sept mois et demi employés à accomplir la plus mémorable
entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant
lesquels on a vu quelle série incessante d'événements, soit heureux,
soit malheureux, se trouvent pressés avec la plus étonnante fécondité.
Deux autres voyages exécutés par de grands marins étonnèrent aussi le
monde peu après la même époque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que
celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de
Vasco de Gama qui découvrit la côte orientale de l'Afrique et
conduisit ses heureux vaisseaux jusqu'à la côte du Malabar; et celui
qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever
de résoudre le grand problème de la sphéricité de la terre contestée
encore jusque-là par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui
tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux
rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour
sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut être comparé à ces
trois expéditions, et les noms de ces trois hommes vivront entourés
d'honneurs et de respects, jusqu'à la dernière postérité!
Le retour de la _Niña_ à Palos fut un événement qui y causa la plus
profonde et la plus naturelle impression, car toutes les familles
étaient plus ou moins intéressées au sort de ce bâtiment, comme y
ayant quelque près parent ou quelque ami dont la mort avait été plus
d'une fois pleurée, en ajoutant, au triste sort que l'on croyait avoir
été réservé à l'équipage, les horreurs les plus lamentables que
l'imagination pouvait suggérer.
Aussi, quand la _Niña_ fut reconnue, et qu'on la vit serrer ses voiles
après avoir mouillé dans le port, des transports de joie inexprimables
éclatèrent de toutes parts, les cloches sonnèrent à toute volée, les
affaires furent suspendues, les boutiques, les magasins se fermèrent,
les maisons furent tendues de tapisseries, on joncha les rues de
fleurs, et la population tout entière se porta sur le rivage pour
assister à l'arrivée du grand-amiral, que l'on reconnut bientôt dans
son canot se dirigeant vers le débarcadère.
À l'instant où Colomb allait mettre pied à terre, un homme très-ému se
montra, perçant la foule, et paraissant en proie à l'agitation la plus
vive; un silence religieux régnait dans cette masse compacte qui
attendait le débarquement du grand-amiral pour faire résonner dans
l'air les acclamations par lesquelles on voulait le saluer. Colomb
sort de son canot, fait signe de la main comme pour demander que les
acclamations soient retardées, marche à pas précipités vers cet homme
en qui il avait reconnu Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent
de la Rabida, se hâtant de son coté pour s'approcher de lui; et, quand
ils sont tous les deux sur le point de se joindre, Colomb l'enserre
dans l'ampleur majestueuse de ses bras, et lui dit, en le pressant sur
son sein: «Mon père, vous avez prié Dieu pour moi, et me voici!
«Oui, mon fils, répondit le supérieur Jean Perez, j'ai prié le jour,
j'ai prié la nuit, et toujours du fond du coeur!
«Eh bien, mon père, allons actuellement prier ensemble et rendre à
Dieu toutes les actions de grâces que nous lui devons.»
Les deux amis, après s'être tenus quelque temps embrassés, se prirent
par la main et se dirigèrent vers le village; ce fut alors que la
foule, dont l'enthousiasme s'était encore accru à la vue de la scène
que nous venons de décrire, poussa des cris qui tenaient du délire,
rendit à Colomb des honneurs comme à peine on en rendrait à un
souverain, et qui contrastaient singulièrement avec les clameurs, avec
l'exécration qui, quelques mois auparavant, l'avaient accompagné
jusques en pleine mer. Monica, elle-même, la femme de ce matelot de la
_Santa-Maria_ qui s'était tant fait remarquer par son exaspération, se
livrait à des mouvements de joie inouïs, et montrait, dans un seul
individu, l'exemple du changement total que l'opinion publique avait
subi.
Mais, dans cette chaleureuse réception, il n'y eut certainement rien
de plus touchant que l'entrevue de Colomb et de Jean Perez. Que l'on
cherche, en effet, dans les annales de l'histoire, que l'on parcoure
les récits des poëtes, des romanciers qui ont le plus parlé au coeur
de leurs lecteurs; et nulle part, dans aucun livre, dans aucune
représentation théâtrale, on ne trouvera rien de plus simple, rien de
plus attendrissant que le dialogue qui eut lieu entre l'homme qui
venait de s'élever au premier rang entre tous, et celui en qui se
réunissaient, au suprême degré, rattachement sincère de l'ami et la
sublimité de l'âme du véritable chrétien!
Christophe Colomb, marchant en tête et de front avec le vénérable Jean
Perez, prit le chemin de l'église paroissiale de Saint-Georges où la
foule se pressa sur leurs pas. Le service divin fut célébré dans le
plus grand recueillement; mais, à sa sortie, les acclamations les plus
frénétiques recommencèrent jusqu'à ce qu'enfin le grand-amiral,
arrivant à la porte du couvent de la Rabida où il allait jouir de
l'hospitalité que son ami lui avait offerte, se retourna vers la
foule, remercia de la réception si flatteuse qu'on venait de lui
faire, parla aux hommes les plus éminents du village qu'il put
distinguer et alla se reposer, entouré des soins de ses hôtes, dans ce
même asile où quelques années auparavant, tenant son fils par la main
et épuisé de fatigue, il était venu demander un peu d'eau et de pain
pour ne pas succomber sous le poids de la fatigue qui les accablait
l'un et l'autre.
Colomb apprit bientôt que les souverains espagnols avaient passé
l'hiver à Barcelone où, le 7 décembre, une tentative d'assassinat
avait été dirigée contre le roi, à cause, probablement, de la
persécution qu'il exerçait contre les Juifs depuis l'expulsion des
Maures. L'assassin lui avait fait au cou une blessure profonde,
quoique non mortelle; et tout le temps que la vie de Ferdinand avait
pu être en danger, Isabelle avait veillé à son chevet avec la
sollicitude d'une épouse tendre et dévouée.
La cour était encore à Barcelone lors de l'arrivée de la _Niña_; la
première idée du grand-amiral fut de s'y rendre par mer avec sa
caravelle; c'était une pensée de vrai marin; mais ce navire avait
besoin de réparations qui auraient occasionné un trop grand retard et
il fallut renoncer à ce projet; Colomb se contenta donc d'écrire aux
souverains espagnols afin de les informer qu'il était arrivé à Palos
après avoir réussi dans son voyage dont il donna les détails, et qu'il
allait attendre les ordres du roi et de la reine à Séville où il se
rendit effectivement, après avoir pris affectueusement congé du digne
et vénérable supérieur et des autres ecclésiastiques du couvent de
Sainte-Marie-de-la-Rabida.