Dans le nombre des hommes qui avaient demandé à rester dans l'île,

Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaça sous les ordres de Diego de

Arana, officier civil et capitaine d'armes de la _Santa-Maria_; en cas

de décès, Pedro de Guttierez devait lui succéder; après lui venait en

rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher à décrire

avec quel serrement de coeur Colomb pensa à se séparer de don Pedro de

Guttierez à qui il s'était vivement attaché; mais le caractère

chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement

toutes les occasions où il y avait du danger ou de la gloire à

acquérir; aussi, se confiant à la bonté divine et en un retour

prochain du grand-amiral, il l'avait instamment prié de le laisser

sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que

laissa Colomb aux défenseurs de la forteresse furent d'être

subordonnés envers leurs chefs, respectueux pour Guacanagari,

circonspects et affectueux à l'égard des naturels et, surtout, unis

entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur

principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il

les engageait à chercher prudemment à prendre connaissance du pays, à

s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et à

établir des relations amicales avec les voisins de la localité.

Avant son départ, Colomb crut convenable de déployer tout le fracas

d'un appareil militaire, car il s'était convaincu que rien ne pouvait

plus émouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des

combats simulés eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les

boucliers, les épées, les arcs, les armes à feu; et quand tous les

canons de la tour tirèrent, et que la forteresse fut enveloppée par la

fumée de la poudre, quand les forêts retentirent de ce bruit inusité,

les naturels demeurèrent comme pétrifiés de respect et d'admiration.

Au moment des adieux, Guacanagari fut vu répandant des larmes de

chagrin; son coeur paraissait avoir été complètement gagné par la

puissance surhumaine qu'il attribuait à Colomb non moins que par sa

bienveillance et son air de dignité naturelle, et il témoigna toutes

sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les

marins qui partaient embrassèrent ceux qui restaient dans l'île et

dont les résolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint

longtemps pressé contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don

Pedro de Guttierez, qui s'était accoutumé à voir un second père en

Christophe Colomb; enfin, il fallut se séparer; et si l'on était

destiné à ne plus se revoir, il était difficile de prévoir si la cause

en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire

comme la _Niña_, d'un côté; ou de l'autre, dans les périls qui

pourraient accompagner un établissement certainement assez précaire

sur un sol étranger et parmi des hommes presque encore inconnus.

Une remarque essentielle à faire, c'est que l'expédition était arrivée

à San-Salvador à peu près à la mi-octobre, et que c'est l'époque où

finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contrées.

Or, par le mot hivernage, on entend la période pendant laquelle

règnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes,

les chaleurs étouffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans

terribles dont nous n'avons pas d'idée dans nos climats, qui

renversent les maisons, déracinent les arbres, détruisent les récoltes

pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se

trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-être, à ceux qui

sont mouillés sur les rades qu'à ceux qui sont surpris en mer par ces

fléaux destructeurs. Tout le reste de l'année offre une série de jours

ravissants par la pureté du ciel ainsi que par l'agrément de la

température; les vents alizés reprennent un empire non interrompu au

large des îles, et avec eux la navigation devient généralement douce:

près de celles qui ont quelque étendue, elle est encore plus facile

par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent,

les premières pendant la nuit, les secondes après le lever du soleil.

Ce fut dans ces dernières circonstances que les caravelles avaient eu

à faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son

séjour, que les temps les plus propres à seconder ses desseins, put

donc croire qu'il en était constamment ainsi, et que ces parages

étaient perpétuellement sous les mêmes influences; aussi, en quittant

la Navidad, pensa-t-il d'abord à prolonger la côte Nord d'Hispaniola

vers l'Est pour en constater l'étendue, ensuite à louvoyer, s'il le

fallait, dans les vents alizés, pour regagner à peu près le méridien

des Açores.

Certes, de nos jours ou avec nos bâtiments, une semblable idée

n'aurait pas la moindre apparence de rationalité, puisqu'on sait qu'en

gouvernant vers le Nord dès le départ d'Haïti, on arrive assez

promptement au delà du tropique, où l'on trouve bientôt la région des

vents variables qui donnent des chances favorables, malgré le détour

que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe;

mais Colomb ne pouvait pas avoir l'expérience des brises le plus

communément régnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la

route qu'il se décida à prendre et qui a été critiquée, était pourtant

la meilleure à laquelle il pût songer: d'ailleurs, il faut réfléchir

que la _Niña_ était un navire de très-petite dimension et non ponté

dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait espérer que les

mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables à la navigation

de ce petit bâtiment, et lui feraient courir infiniment moins de

risques que celles des latitudes plus élevées, s'il allait les

chercher en partant.

Au surplus, il eut fort à s'applaudir de la détermination qu'il avait

prise; en effet, le troisième jour après son départ, la vigie cria:

navire! Le bâtiment aperçu qui, de son côté, venait d'avoir

connaissance de la _Niña_ changea aussitôt de route et se dirigea vers

elle. C'était la _Pinta_ qui se couvrit de voiles pour que la jonction

eût lieu plus tôt; les marins de la _Niña_, en revoyant ce navire,

ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-être, à celui

qu'ils avaient éprouvé, lorsque la terre de San-Salvador fut

découverte par eux.

Alonzo Pinzon, appelé à bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit

immédiatement; il chercha à excuser sa séparation, en alléguant un

grain tombé à son bord qui lui avait apporté un violent vent

contraire, et en faisant valoir l'obscurité de la nuit. Colomb

l'écouta avec une froideur glaciale, il évita de rien lui dire qui pût

réveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par

écrit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.

Cependant les canotiers de la _Pinta_ avaient parlé, et Christophe

Colomb apprit bientôt, par son ami le docteur Garcia Fernandez,

qu'Alonzo s'était éloigné de lui avec préméditation, et que, guidé par

des naturels qu'il avait à son bord, il était allé à la recherche

d'une partie de l'île où il devait trouver beaucoup d'or: là, il en

avait effectivement recueilli une assez grande quantité; comme

capitaine, il en avait gardé une moitié, et il avait abandonné l'autre

à son équipage; finalement, en appareillant, il avait emmené, par

force, quatre Haïtiens et deux Haïtiennes avec l'intention avouée de

les vendre à son profit, en arrivant en Espagne.

Le grand-amiral, après avoir reçu ces renseignements, fit voile vers

une rivière qui était celle où Alonzo avait jeté l'ancre, et à

laquelle il substitua le nom de Rio-de-Gracia à celui de la rivière

Martin-Alonzo que lui avait donné le capitaine de la _Pinta_: en

arrivant, il fit habiller les six insulaires, leur distribua des

présents et les fit conduire à terre, Alonzo voulut essayer de

résister à ces dispositions; il lui échappa même quelques paroles

violentes; mais le grand-amiral le remit à sa place, le menaça du

courroux des souverains espagnols, et la restitution eut lieu.

À l'extrémité orientale d'Hispaniola, les caravelles trouvèrent une

vaste baie où elles jetèrent l'ancre: elles virent, sur la côte, un

peuple qui provenait des montagnes dites de Ciguai; c'était une race

d'hommes audacieux et guerriers, d'un aspect féroce, hideusement

peints par tout le corps et ayant la tête couverte de plumes. Ils

avaient des arcs, des flèches, des massues; aussi les marins

crurent-ils que c'étaient les Caraïbes tant redoutés des naturels de

la Navidad; mais, quand ces montagnards furent questionnés, ils

désignèrent le côté de l'Orient, et répondirent que les Caraïbes

habitaient fort loin dans cette direction.

Avec de tels hommes, il était difficile qu'il n'y eût pas un choc

entre les Espagnols et eux. Une attaque de la part des naturels eut

lieu en effet, mais les marins étaient sur leurs gardes et ils firent

usage de leurs armes; la bruyante détonation des arquebuses se fit

entendre suivie du sifflement de ses projectiles meurtriers; plusieurs

Indiens furent tués sur le coup, et comme, dans leur ignorance, il

leur parut de toute impossibilité de résister à cette foudroyante

décharge qu'ils crurent venir du ciel, ils prirent tous la fuite, et

au bout de deux minutes pas un seul n'était plus en vue. En mémoire de

ce petit combat, la baie reçut le nom de golfe des Flèches, mais elle

est connue aujourd'hui sous le nom de Samana. Ce fut la première rixe

qui eut lieu entre les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde; et le

vice-roi témoigna le plus vif regret que les efforts, heureux

jusque-là, qu'il avait toujours faits pour maintenir la bonne

intelligence, eussent échoué au dernier moment qu'il avait à passer

dans ces pays.

Toutefois, par un trait qui prouve combien les peuples sauvages sont

moins sensibles aux procédés qu'ils reçoivent, qu'à des leçons quelque

sévères qu'elles puissent être pourvu qu'elles soient justes, dès le

lendemain, les farouches montagnards de Ciguai revinrent au rivage, et

se mêlèrent aux Espagnols avec autant de familiarité que s'il ne

s'était rien passé la veille. Leur cacique nommé Mayonabex, qui, comme

le jour précédent, se trouvait avec eux, étant informé que le vice-roi

était à son bord, ne fit aucune difficulté de demander à y être

conduit avec trois de ses sujets; et aucun des naturels ne montra, ni

à terre ni à bord, la moindre défiance, la moindre crainte, ni la

moindre inimitié. Une telle conduite fut fort appréciée de Colomb; il

reçut le cacique avec la plus grande distinction, et lui fit à lui

ainsi qu'aux trois hommes qui raccompagnaient plusieurs présents; ce

témoignage d'extrême confiance impressionna vivement le cacique. La

suite de cette histoire fera connaître qu'il y avait vraiment beaucoup

de valeur et de magnanimité dans l'âme de Mayonabex.

Le grand-amiral eut une velléité d'embarquer à son bord quatre

naturels qui demandaient à le guider vers les îles habitées par les

Caraïbes; il voulait ainsi augmenter les découvertes qu'il avait

faites; mais il réfléchit que son intérêt le plus pressant était

d'aller faire connaître à l'Espagne le succès dont son voyage avait

été couronné relativement aux pays où il avait si heureusement et si

promptement abordé; aussi, le vent devenant favorable, il appareilla;

et selon le plan qu'il s'était tracé, il dirigea sa route à travers la

bande septentrionale de la douce région des vents alizés.

Cette navigation de Christophe Colomb qui, au moins, sauva à sa frêle

_Niña_ les tempêtes qui soufflent si souvent aux Bermudes dans le

voisinage desquelles il aurait passé en traversant immédiatement le

tropique pour aller chercher les brises variables, et qui lui épargna

également les mauvais temps et les brouillards si communs entre le

méridien de Terre-Neuve et celui des Açores, cette navigation,

disons-nous, en louvoyant dans les parages des vents alizés, ne fut

même pas aussi longue qu'on pourrait le supposer; car, dès le 12

février, Colomb avait quitté ces parages pour se mettre sur le

parallèle des Açores, et pour les reconnaître afin de pouvoir ensuite

diriger sa route avec plus de certitude jusqu'à son arrivée en

Espagne.

Il était donc alors dans l'Ouest et assez près des Açores; mais déjà

les bruits qui circulaient à bord y faisaient supposer que les

caravelles se trouvaient aux approches de Madère, et qu'on devait

s'attendre à voir cette île à tout moment.

Garcia Fernandez fit part de ces suppositions au grand-amiral, et lui

dit que, d'accord avec les calculateurs de la _Pinta_, Vincent Yanez

Pinzon, Sancho Ruis, Alonzo Niño et Barthélemy Roldan qui se

donnaient, à bord, comme très-certains de leur point, plaçaient, en ce

moment, les deux navires à une très-petite distance de Madère; mais

qu'il croyait qu'ils se flattaient et qu'ils parlaient plutôt selon

leurs désirs que d'après leurs connaissances.

«Non, cher docteur, il n'en est pas ainsi, lui répondit Colomb; nous

en sommes cent cinquante lieues plus loin qu'ils ne le supposent, et

plût à Dieu qu'ils dissent vrai; car nous nous trouvons sur la route

des Açores où soufflent quelquefois des vents très-violents, mais que

je ne crois pas pouvoir me dispenser de chercher à reconnaître. À la

grâce de Dieu donc, mon digne ami; toutefois je désire qu'Alonzo,

Vincent, Ruis et tous les autres restent dans leur erreur jusqu'à ce

que j'aie publié la carte de notre voyage: il n'y a pas, en effet, un

seul de ces hommes qui ne se croie capable actuellement d'avoir

commandé l'expédition; et, cependant, aucun d'eux ne pourrait

retrouver sa route, quoique l'ayant parcourue en sens inverse comme

nous l'avons fait depuis notre départ des Canaries jusqu'à notre

arrivée à San-Salvador.»

Garcia Fernandez vit, par ce discours, qu'il fallait se garder de

partager les espérances qu'entretenaient les marins de la _Niña_, et

que le grand-amiral s'attendait à quelque rude épreuve avant

d'atteindre la terre d'Espagne; il se garda cependant bien d'en rien

faire connaître parmi l'équipage; et nous dirons bientôt jusqu'à quel

point les prévisions du grand-amiral devaient se réaliser.

Peu de temps après l'entretien que nous venons de rapporter, le vent

vint, en effet, à souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant,

des éclairs d'une vivacité extrême parcouraient les nuages et

l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prépara comme pour

une tempête, et il fit bien de prendre ses précautions, car elle

éclata bientôt de la manière la plus intense. Pendant la nuit du 14,

elle fut dans toute sa force; l'intrépide grand-amiral ne chercha pas

à dissimuler à Garcia Fernandez toute l'étendue des craintes que lui

faisaient concevoir le bouleversement des éléments d'un côté, et la

fragilité des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et

ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout

ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui échappa

devant son ami, mais il était aisé de voir que sa grande âme était

contristée par l'idée que la connaissance de ses découvertes pouvait

en être perdue à jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'âme mieux trempée que

la sienne; mais comment, lors d'une première campagne, ne pas se

laisser émouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes

les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur

esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux

circonstances. «Voici une bien mauvaise nuit,» dit-il à Colomb d'un

air en apparence tranquille, comme cherchant à montrer plus

d'indifférence qu'il n'en éprouvait réellement.

«Excellent ami, répondit Colomb avec dignité, si la Providence veut la

perte des caravelles et la nôtre, il faut nous soumettre; cependant il

me vient une idée pour nous survivre à nous-mêmes, et nous allons la

mettre à exécution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses

efforts physiques sont impuissants, sa pensée ne doit pas être inerte

ni assoupie;» et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui

lui était si familier, il ajouta: «Dans le tiroir de cette table, il y

a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des

moitiés, chacun de nous écrira ce que je vais dicter.»

Ils tracèrent en effet sur ce parchemin le résumé succinct de toute la

campagne; ils se firent apporter deux petits barils où ces écrits

furent placés; l'ouverture en fut hermétiquement bouchée; et le

grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moitié de

lui-même était arrachée au trépas, il termina cette scène en disant:

«Si nous périssons, ces barils surnageront: nous les jetterons à la

mer au moment suprême, ou d'eux-mêmes ils y tomberont; plus tard, ils

seront sans doute retrouvés par quelque navigateur, et l'on saura,

avec la grâce de Dieu, que, si nous avons succombé sous la fureur des

flots, ce n'aura pas été sans gloire et sans faire tout ce que le

courage et la prudence humaine nous prescrivaient.»

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors:

la _Niña_ fut obligée de fuir devant le temps et de courir vent

arrière. La _Pinta_ de son côté luttait avec habileté contre la

tourmente, et elle répondit, pendant quelque temps, aux signaux de

conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumière des

fanaux qu'elle avait allumés disparut graduellement; et, quand le jour

revint, la _Niña_ se trouva encore un coup toute seule, mais, cette

fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui était toujours déchaîné

sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrière devant le temps en gouvernant à

mâts et à cordes, était très-périlleux sur un navire aussi petit; mais

la _Niña_ n'était pas pontée dans sa partie centrale, et en mettant à

la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue

ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son

plat-bord, menaçaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer.

Pourtant un autre danger était à craindre pour un bâtiment d'une

mâture si peu élevée en courant le vent en poupe; c'était que la

caravelle n'eût la brise interceptée par la hauteur des lames et

qu'elle ne fît pas assez de sillage pour soustraire son arrière à leur

choc et à leur envahissement. Il paraît que notre illustre navigateur

avait bien calculé ce qu'il y avait de mieux à faire, et, en effet, la

_Niña_ se comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succédé à la nuit, mais la tempête n'avait pas diminué

et l'on continua à fuir devant le temps: tout ce qu'il était

humainement convenable de faire pour la sûreté du navire avait été

prescrit et exécuté; il ne restait plus qu'à attendre quel serait le

terme de cette cruelle situation. Les matelots, selon l'usage de

l'époque, songèrent alors à se placer plus particulièrement sous la

protection de la divine Providence, en faisant des voeux. Le

grand-amiral goûta fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses

habitudes de piété, et il l'adopta de la meilleure volonté du monde.

Plusieurs avis furent émis sur ce projet; celui qui prévalut fut que

Colomb et tout son équipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se

rendraient en procession, pieds nus, sans autre vêtement que leur

chemise, jusqu'à l'église la plus voisine où ils rendraient à la

sainte vierge Marie de solennelles actions de grâces. La journée se

passa à s'occuper de ces voeux; mais la _Pinta_ ne reparut pas. Le

grand-amiral témoigna la crainte qu'elle n'eût péri et il s'en

affligea, surtout par la pensée que c'était un moyen de moins pour que

les découvertes de l'expédition fussent connues.

Dans la partie de l'Océan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant

que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on

voit, parfois tout à coup, les nuages se déchirer, le ciel reparaître,

une fraîche brise de Nord-Ouest s'établir rapidement et tendre à

coucher et à amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait

amoncelées; la tempête est alors finie, et les marins se prennent à

respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver la _Niña_ le soir même que la résolution des

voeux avait été arrêtée; l'équipage attribua, naturellement, ce

changement inespéré à l'efficacité de ces voeux, et il n'en fut que

plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla

lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue de terre. Les

pilotes crurent fermement être en vue de Madère; Colomb pensa au

contraire être près de l'une des Açores, et il désigna même

Sainte-Marie, qui est l'île le plus au midi de cet archipel.

Toutefois, la _Niña_ était un peu affalée sous le vent, mais le

grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'île de vue que le

moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer était

encore assez grosse et la manoeuvre difficile; mais la persévérance

triompha et Christophe Colomb parvint à y mouiller après deux ou trois

jours d'efforts: c'était effectivement l'île de Sainte-Marie.

Le grand-amiral pensa tout d'abord à l'accomplissement du voeu;

cependant la nature du mouillage où il se trouvait ne permettait pas

que l'équipage tout entier descendit à la fois. Il ordonna donc qu'on

irait par moitié, et, comme il se crut fondé à se méfier des Portugais

à qui l'île appartenait, il se réserva pour le second voyage. La

première moitié se rendit, en arrivant, à une chapelle solitaire

élevée presque sur le bord de la mer, précisément sous l'invocation et

sous le patronage de la sainte Vierge; mais à peine ces marins pieux

et reconnaissants avaient-ils commencé leurs prières, que le

gouverneur, à la tête d'un fort détachement, entoura l'église et à

leur sortie il les fit tous prisonniers. On a prétendu que, par cette

indigne conduite, il avait voulu s'emparer de Christophe Colomb, en

vertu d'ordres du roi de Portugal notifiés dans toutes ses

possessions, de se saisir de sa personne dans la crainte du préjudice

que ses découvertes pourraient porter au royaume.

Le gouverneur, qui croyait avoir réussi à s'assurer de la personne de

Christophe Colomb, fut très-désappointé quand il apprit qu'il était

resté à bord; il feignit, alors, de n'être venu que pour faire honneur

et politesse aux marins espagnols, et il fit dire à Colomb qu'il

l'attendait dans son hôtel; mais le grand-amiral ne fut pas la dupe de

ce stratagème, et il refusa poliment, quoique avec fermeté, de s'y

rendre. Alors le gouverneur, honteux d'être découvert dans sa mauvaise

foi, ne mit pas de bornes à sa colère et il écrivit à Colomb qui lui

répondit avec dignité mais en lui remontrant l'odieux de sa conduite,

et en lui faisant connaître qu'il avait le brevet de grand-amiral

d'Espagne et de vice-roi de toutes les terres qu'il avait découvertes.

Le gouverneur, qui comprit quelle responsabilité il assumerait en

saisissant un homme devenu aussi puissant, et que la couronne

d'Espagne s'empresserait de réclamer ou de venger, n'eut plus de parti

à prendre que celui de se désavouer lui-même en alléguant qu'il avait

douté que le commandant d'un si petit navire que la _Niña_ fût investi

de pouvoirs aussi étendus et de dignités aussi élevées, mais que, du

moment que son esprit était éclairé, il était prêt à lui rendre tous

les services qui dépendraient de lui; son premier soin, après cette

déclaration, fut de renvoyer les marins qu'il avait retenus

prisonniers, et, de qui, d'ailleurs, il avait appris les principaux

détails du voyage du grand-amiral.

C'était tout ce que voulait Colomb, il lui suffisait que le succès de

l'expédition fût connu dans une île relevant d'un souverain européen;

il refusa donc l'offre du gouverneur, se contenta de lui faire

remettre des lettres et dépêches pour l'Espagne et, le vent devenant

favorable, il appareilla de cette île le 24 février 1493.

La _Niña_ parcourut une centaine de lieues en bonne direction et par

un temps qui semblait promettre un terme prompt au voyage; mais une

nouvelle tempête se déclara, plus affreuse, peut-être, que la

première. L'atmosphère était imprégnée d'un brouillard blanchâtre,

semblable à une légère fumée; la brise rugissait, et la mer s'élevait

avec tant de rage que l'on eût dit que les éléments s'étaient conjurés

contre le retour du bâtiment, tant il était ballotté avec véhémence!

La nuit fut terrible à passer et l'aurore reparut; quels que soient

les événements qui se produisent à la surface de notre globe, il n'en

continue pas moins ses révolutions habituelles avec sa sublime

grandeur, comme pour montrer la différence infinie qui existe entre

les simples mortels et la puissance supérieure et éternelle qui règle

ses mouvements.

«C'est le temps le plus affreux que j'aie jamais vu, dit Colomb à

Fernandez qui l'interrogeait du regard, mais si nous parvenons, comme

je l'espère, à passer la nuit prochaine sans accident et si nous

revoyons le soleil nous rendre sa lumière, nous devons avoir tout

espoir.»

Vie de Christophe Colomb · 第 10 / 31 段