Colomb ne put attribuer cet acte qu'à un dessein prémédité de

désertion volontaire. Certainement la capacité d'Alonzo était

incontestable, les services qu'il avait rendus lors de l'armement

étaient très-considérables; sa fortune, ses habitudes précédentes de

commandement, tout en faisait un homme très-distingué; mais dans la

circonstance où il se trouvait, prétendre, comme on a dit qu'il

l'avait osé, à partager le commandement avec le grand-amiral, était

inadmissible, et Colomb avait un sentiment trop élevé de sa dignité et

de sa position pour y consentir. On a dit aussi que, voulant profiter

de la supériorité de sa marche, il avait, par cupidité, voulu arriver

à Bobèque avant la _Santa-Maria_; mais cette raison est aussi futile

que l'autre, et elle montre également jusqu'à quel point l'ambition et

l'intérêt personnel peuvent égarer les esprits. Le grand-amiral eut

une crainte encore plus aiguë, ce fut qu'Alonzo ne l'eût quitté, lui

qui, jadis, lui avait montré tant de zèle et de dévouement, pour se

hâter de se rendre en Espagne et pour se donner le mérite des

découvertes effectuées, en comptant sur les événements qui pourraient

empêcher le retour de Colomb, ou, au moins, en gagnant du temps et en

agissant à l'avance sur les esprits.

Toutefois, le grand-amiral persista dans son projet de reconnaître les

côtes de Cuba jusqu'à leur extrémité orientale, point qu'il atteignit,

en effet, et que, supposant devoir être la partie la plus avancée,

soit de l'Asie, soit des îles qui en dépendaient, vers l'ancien

continent, il nomma Alpha et Oméga, entendant, par là, le

commencement, en venant d'Europe, et la fin en quittant l'Asie.

Il s'éloigna alors du cap qu'il avait ainsi nommé et il cingla vers le

Nord-Est pour prendre le large; à peine avait-il pris cette route,

qu'il vit dans le Sud-Est, de hautes montagnes à une très-grande

distance; il augura que ce devait être une terre étendue, et

immédiatement, il se dirigea pour s'en approcher. Dès que les Indiens

de San-Salvador qu'il avait à son bord se furent aperçus de cette

détermination, ils s'en montrèrent fort effrayés, affirmant que les

habitants de cette terre étaient des cannibales d'un caractère

très-féroce, et qu'ils n'avaient qu'un oeil au milieu du front.

Colomb se garda bien d'écouter leurs plaintes; à mesure qu'il

s'approchait de la côte, il était frappé de la pureté de l'air, de la

sérénité d'un ciel dont la couleur bleue avait une teinte foncée

magnifique, et du charme magique de tous les points de ce pays, à

mesure que la scène se déroulait à ses yeux. Les montagnes étaient

plus élevées que celles de Cuba; le roc en paraissait accidentellement

à nu; mais des arbres incomparablement beaux végétaient au-dessus et

au-dessous; des plaines immenses, de vertes savanes, des feux allumés

pendant la nuit, des colonnes de fumée s'élevant de tous côtés pendant

le jour, partout les traces de la culture, partout aussi la végétation

la plus active!... Tel était l'aspect de cette terre qui était l'île

d'Haïti, nommée Espagnola par Colomb, devenue l'île de Saint-Domingue

si justement surnommée alors la Reine des Antilles, ensuite ayant

repris son ancien nom d'Haïti; et qui, depuis lors, ayant vu détruire

la race indigène et celle des Européens qui s'y étaient établis, est

actuellement sous la domination presque exclusive des noirs descendant

des esclaves de la côte d'Afrique que les blancs y avaient introduits,

et qui menacent de plonger ce beau pays dans la barbarie et dans la

désolation.

Ce fut le 6 décembre que Colomb mouilla près de l'île qu'il venait de

découvrir: le port dans lequel il entra est celui qui est situé dans

sa partie occidentale, et il lui donna le nom de Saint-Nicolas qu'il

porte encore en ce moment. Les habitants, effrayés à son approche,

quittèrent soudainement leurs habitations et se réfugièrent dans

l'intérieur: n'ayant donc pu effectuer aucune communication avec eux,

il côtoya l'île dans le Nord, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un autre

port; il nomma celui-ci la Conception; il y prit une connaissance plus

particulière du pays; et lui trouvant quelque ressemblance avec les

plus belles provinces de l'Espagne, voulant aussi le marquer du signe

de sa patrie d'adoption, il lui donna, ainsi que nous venons de le

dire, le nom d'Espagnola, ou, comme on le dit assez fréquemment,

d'Hispaniola.

Les naturels fuyant également lorsque les marins de l'expédition

débarquèrent, ce fut en vain que ceux-ci s'efforcèrent d'opérer un

rapprochement; toutefois, après bien des tentatives, ils parvinrent à

se saisir d'une belle et jeune femme. Le grand-amiral l'accueillit

avec la plus grande déférence et la renvoya parmi ses compatriotes,

bien vêtue, comblée de politesses, d'attentions et de présents. Le

lendemain, présumant bien des rapports que la jeune femme ferait de

son séjour parmi les étrangers, Colomb dépêcha neuf hommes de son

équipage, bien armés, accompagnés d'un insulaire de Cuba pour

interprète, à la recherche du village le plus voisin. Ils en

trouvèrent bientôt un qui était situé dans une charmante vallée, sur

les bords d'une jolie rivière, et qui contenait un millier de maisons.

Les naturels prirent d'abord la fuite; cependant, l'interprète les

ayant joints et rassurés, ils revinrent au nombre de deux mille, mais

ne s'approchant qu'en tremblant, et plaçant souvent leurs mains sur

leur tête, en signe de respect et de soumission.

La jeune femme qui avait été l'objet des soins de Colomb parut bientôt

aussi, portée en triomphe sur les épaules de ses compatriotes, suivie

par une foule innombrable, et précédée de son mari qui montra la

reconnaissance la plus vive du traitement qu'elle avait éprouvé.

Revenus complètement, dès lors, de leurs terreurs, les insulaires

conduisirent les Espagnols dans leurs cabanes, étalèrent devant eux de

la cassave, du poisson, des racines, des fruits, et leur offrirent,

hospitalièrement, tout ce qu'ils possédaient. Le grand-amiral avait

prescrit que les relations avec les insulaires fussent toujours celles

de la politesse et de la prévenance; les mesures prudentes et humaines

qu'il ordonnait toujours à cet égard, étaient fidèlement observées, et

la meilleure intelligence en était le résultat.

Peut-être, à la vérité, pourrait-on considérer comme un acte de

violence l'enlèvement, quoique consenti, des indigènes de

San-Salvador; mais Colomb sera facilement absous à cet égard, quand on

réfléchira qu'il était de toute nécessité d'avoir une preuve

irrécusable à apporter de la découverte de ces nouveaux pays, que

c'était aussi une marque de déférence due à l'autorité des souverains

espagnols, que même, selon les idées du siècle, c'était un grand pas

de fait pour assurer le salut de l'âme de ces mêmes indigènes, et

par-dessus tout, enfin, que la ferme résolution de Colomb était de les

ramener, dans un autre voyage, au sein de leur pays natal.

Les habitants de cette île que l'on sut d'eux avoir le nom d'Haïti,

parurent aux Européens plus beaux et plus civilisés que tous ceux

qu'ils avaient vus jusque-là, et ils étaient également doués de cette

docilité dont le vice-roi avait toujours tiré un parti si avantageux;

quelques-uns furent remarqués comme étant parés d'ornements en or, ce

qui donna à supposer que l'île en contenait des mines, d'autant qu'ils

paraissaient y attacher fort peu de prix, car ils les échangèrent

volontiers contre quelques bagatelles que leur donnèrent les

Espagnols.

Dans un des mouillages où le grand-amiral fut retenu par les vents

contraires, un jeune cacique porté par quatre hommes dans une litière

et suivi de deux cents de ses sujets, vint faire une visite à Colomb à

bord de la _Santa-Maria_. Il entra dans la dunette, où le couvert se

trouvait mis et le dîner servi; il s'assit près du grand-amiral avec

beaucoup d'aisance, et deux vieillards qui ne le quittaient pas se

placèrent à ses pieds, les yeux fixés sur ses lèvres comme pour saisir

ses moindres paroles ou prévenir ses moindres désirs. Si Colomb lui

offrait quelques mets, il se contentait de goûter ce qu'on lui

donnait, il remettait le reste aux deux vieillards et conservait

toujours autant de sérieux que de dignité.

Après dîner, il offrit à Colomb une espèce de baudrier assez

habilement travaillé. Le grand-amiral lui fit, en retour, plusieurs

présents, et lui montra une pièce d'or portant l'empreinte des traits

de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut en vain qu'il s'efforça de

chercher à donner au cacique une idée de la puissance de ces

souverains, l'Haïtien ne voulut jamais croire qu'il y eût un pays sur

la terre où l'on pût trouver des choses aussi étonnantes que celles

qu'il voyait ou des êtres aussi merveilleux; il persista donc dans

l'opinion que les Espagnols étaient plus que des mortels, et que les

contrées ainsi que les souverains dont on lui parlait, ne pouvaient

exister que dans les cieux.

Le 20 décembre, Colomb jeta l'ancre dans un port auquel il donna le

nom de Saint-Thomas, qu'on suppose être la baie actuelle d'Acul.

Bientôt, il vit accoster le long de son bord une grande pirogue

portant des messagers d'un grand cacique appelé Guacanagari, dont la

résidence était à quelques lieues plus à l'Est et qui régnait sur

toute cette partie de l'île. Ces messagers lui apportaient, en

présent, un grand baudrier d'un travail fort ingénieux, et un masque

en bois dont les yeux, le nez et la langue étaient d'or. Ils

invitèrent Colomb, au nom de leur souverain, à conduire ses bâtiments

jusqu'au point de la côte qui faisait face à sa résidence; le vent

contraire s'y opposait en ce moment, mais, pour répondre

convenablement à cette invitation, le grand-amiral envoya l'officier

civil de la _Santa-Maria_ dans un canot bien armé et bien installé,

porter sa réponse au cacique, et le remercier de sa politesse.

L'officier civil, à son retour, rendit un compte si favorable des

bonnes dispositions de Guacanagari, de l'accueil qu'il en avait reçu

et de l'aspect du village, que Colomb se promit de partir pour la

résidence du cacique, aussitôt que le vent le permettrait.

Le 24 décembre, les caravelles appareillèrent donc pour se diriger

vers le point de la côte où devait se trouver le village de

Guacanagari; la journée fut belle et le vent était peu fort. À onze

heures du soir, il ne restait guère plus qu'une lieue à faire pour

arriver; Colomb donna ses ordres et il rentra chez lui pour prendre

quelques moments de repos.

On peut avoir remarqué avec quelle vigilance et quelle habileté il

fallait que le grand-amiral eût navigué jusqu'alors, et dans les mers

ainsi que sur des côtes où les courants, les écueils, les calmes, les

variations des brises de terre et de mer rendent encore de nos jours

la navigation difficile, pour avoir toujours dirigé et conduit ses

bâtiments sans que le moindre accident leur fût survenu; mais hélas!

telle est la profession du marin, que la moindre négligence peut avoir

les conséquences les plus funestes; et c'est ce qui arriva en ce

moment à la _Santa-Maria_.

À peine le grand-amiral était-il couché et, selon son habitude, tout

habillé sur son lit de repos, que le maître de l'équipage, à qui il

venait lui-même de transmettre ses instructions et de recommander de

veiller à la route et de faire fréquemment sonder, avec injonction de

le faire avertir s'il se présentait quelque circonstance

extraordinaire, que ce même maître d'équipage descendit lui-même dans

l'entre-pont, et se livra au sommeil, laissant le gouvernail aux mains

d'un jeune homme assez inexpérimenté, sans autre guide que lui-même.

Chacun était à bord dans la plus parfaite sécurité et dans le repos le

plus complet, d'autant que la brise était fort légère et que la

vitesse du navire paraissait peu considérable. Toutefois, il n'en

était pas ainsi, car la caravelle se trouva bientôt sous l'influence

d'un courant aussi vif qui, sans se manifester par aucun signe,

l'entraîna rapidement sur un banc de sable où elle toucha: le choc fut

assez fort pour ébranler la mâture et pour réveiller tout l'équipage

qui monta précipitamment sur le pont où Colomb fut le premier rendu.

Le grand-amiral, voyant que son bâtiment se couchait de plus en plus

sur ce banc, et qu'il menaçait de s'y briser à la levée des lames, fit

immédiatement mettre la chaloupe à la mer et y embarqua une ancre,

qu'il envoya mouiller au large afin d'essayer de se remettre à flot en

faisant force sur le câble de cette ancre. Mais les chaloupiers

étaient si effrayés, qu'au lieu d'aller mouiller l'ancre, ils se

rendirent à bord de la _Niña_ pour y chercher refuge. Vincent Pinzon,

qui la commandait, les reçut très-rudement, et, en brave marin qui

connaissait ses devoirs, il s'embarqua lui-même dans un de ses canots,

et se hâta d'aller offrir ses services à son chef.

Cependant, le courant et la houle continuèrent à charger la

_Santa-Maria_ sur le banc; quand l'ancre fut mouillée et le câble

roidi, on allégea le navire en jetant à la mer plusieurs objets de

poids et en coupant la mâture; mais tout fut inutile, la carène

s'entr'ouvrit, l'eau gagna l'intérieur, et il n'y eut de parti

possible que celui de sauver l'équipage, en le conduisant à bord de la

_Niña_. Un exprès fut aussitôt envoyé au cacique pour l'informer de ce

désastre.

Au point du jour, ce fut un bien douloureux spectacle que de voir la

_Santa-Maria_ qui, quelques heures auparavant, flottait encore toutes

voiles dehors et dans l'éclat d'un navire parfaitement en état de

dominer l'élément où il se trouvait, gisant actuellement sur le sable,

démâtée, remplie d'eau, ayant les flancs déchirés et offrant les

tristes caractères d'un naufrage irrémédiable. La _Niña_ était

intacte, il est vrai, et mouillée dans le voisinage, mais un sentiment

d'isolement et d'abandon s'emparait des assistants, en pensant à ce

navire dont le nom seul indiquait l'exiguïté, car _Niña_ (prononcez

_Nigna_), en espagnol, signifie _Petite_; en pensant, disons-nous, à

ce navire qui n'était guère qu'une simple felouque, élevée au rang de

bâtiment-amiral et devenue la seule ressource de l'expédition, au

moment où l'on allait avoir à affronter la rude épreuve d'un retour en

Europe. Ce fut en faisant ces pénibles réflexions, que chacun sentit

plus vivement encore le grave préjudice qu'occasionnait la désertion

coupable de la _Pinta_.

Lorsque le cacique apprit ce naufrage, il s'en montra affligé au point

de verser des larmes, et il se disposa à remplir les devoirs de

l'hospitalité, de la manière la plus généreuse. Il rassembla ses

sujets, fit armer toutes leurs pirogues, les envoya au secours des

Européens, et mit tout ce qu'il possédait au service de Colomb. Ce

qu'on put retirer de la _Santa-Maria_ fut transporté à terre et déposé

près de l'habitation de Guacanagari, sous les soins de gardes

vigilants; des cabanes furent préparées pour les marins et l'on n'eut

à se plaindre d'aucun manque d'égards, d'aucune soustraction de la

part des naturels, quelque précieux que pussent leur paraître les

objets qui se trouvaient comme sous leurs mains. Ils manifestèrent, au

contraire, un chagrin profond, et s'attachèrent à démontrer combien

ils avaient à coeur de se rendre utiles aux naufragés et de les

consoler.

Colomb fut attendri de tant de bienveillance; dans son journal, qui

était destiné à être vu par les souverains de l'Espagne, on ne peut

lire sans émotion la phrase suivante, dans laquelle il rend compte de

l'impression qu'il en reçut. «Ces insulaires aiment leurs voisins

comme eux-mêmes, leurs paroles sont toujours aussi aimables que

douces; le sourire ne quitte pas leurs lèvres, et j'affirme à Leurs

Majestés qu'il n'y a pas au monde une terre plus belle, ni un peuple

meilleur.»

Ces sentiments, si noblement exprimés, font le plus grand honneur à la

sensibilité de Colomb; mais son âme magnanime ne se laissait-elle pas

abuser par des apparences souvent trompeuses?

Tel fut le sort fatal de la _Santa-Maria_, de ce navire qui eut

l'insigne honneur de porter le plus illustre des navigateurs,

lorsqu'il montra la route du Nouveau-Monde à l'Espagne si longtemps

incrédule, et à l'Europe émerveillée: elle périt tristement; mais son

nom vivra, ainsi que celui de la _Pinta_ et de la _Niña_, jusqu'à la

postérité la plus reculée; et la marine espagnole est toujours fière

de compter, parmi ses bâtiments, trois d'entre eux qui portent ces

noms glorieux, afin qu'ils soient sans cesse présents au souvenir de

ses marins.

Lors de la première entrevue du grand-amiral avec le cacique,

l'insulaire témoigna encore la plus touchante sympathie, et offrit à

Colomb tout ce qu'il pouvait posséder; il avait fait préparer, pour le

mieux recevoir, un grand banquet pendant lequel un millier de naturels

entourèrent le lieu du festin, et se livrèrent à des jeux et à des

danses de leur pays. Le grand-amiral, pour se montrer reconnaissant de

cet accueil, voulut également animer la scène, mais, en même temps, il

désira frapper l'esprit des Indiens par l'impression de la puissance

formidable des Espagnols.

Un Castillan qui avait assisté au siége de Grenade simula un combat

acharné contre un Maure, et fut fort admiré par le cacique; ensuite

une arquebuse et, finalement, un canon, furent déchargés avec fracas.

Au bruit de ces détonations inattendues, les naturels tombèrent la

face contre terre comme s'ils avaient été frappés de la foudre; leur

frayeur redoubla encore quand ils virent les effets des balles et du

boulet dans le feuillage et parmi les arbres dont quelques-uns furent

coupés en deux. Colomb les rassura en leur disant qu'il avait voulu

leur faire juger la force irrésistible de ses armes, pour leur faire

voir de quel secours il pourrait leur être contre les Caraïbes, dont

il avait entendu parler comme étant leurs ennemis les plus terribles.

Dès lors, et dans cette confiance, les naturels passèrent de l'effroi

à la joie la plus immodérée, se considérant comme invincibles tant

qu'ils seraient sous la protection des enfants du ciel qui portaient

le tonnerre et les éclairs dans leurs mains.

Guacanagari, lui-même, parut si ravi, qu'il se fit apporter une

couronne d'or, la plaça sur la tête de Colomb, attacha autour de son

cou plusieurs pièces ou plaques du même métal, et fit des cadeaux

considérables aux hommes de la suite du grand-amiral. Tout ce qu'il

reçut en retour des Européens fut regardé par lui comme des présents

de la Divinité, et les naturels ne se lassaient pas de dire que tous

ces objets, qui au fond n'étaient que des bagatelles, venaient

indubitablement du ciel.

Le cacique ne manqua pas de remarquer le plaisir que les Espagnols

prenaient à la vue de l'or; aussi informa-t-il le grand-amiral que

plus loin, dans les montagnes, ce métal était si abondant qu'on ne l'y

voyait qu'avec indifférence. Christophe Colomb nota ces renseignements

avec soin, et il en joignit quelques autres qui lui parurent aussi

utiles à recueillir.

Trois grandes cabanes furent préparées pour les naufragés qui, vivant

ainsi au milieu des naturels et se mêlant librement avec eux, furent

fascinés par leurs habitudes de vie douces et commodes. Il était

difficile, d'ailleurs, de rester indifférent à l'éclat naturel du

pays, où, comme sur les bords de la Méditerranée, la hardiesse des

sites est tempérée par la douceur d'une latitude peu élevée qui répand

autour des lacs, sur le bord des fleuves, et même sur les

promontoires, des charmes pareils à ceux que, comme on l'a dit

poétiquement, la beauté d'une femme emprunte à un sourire radieux!

Quand il arrivait à ces navigateurs de remonter une rivière, ils

parvenaient alors dans quelque vallée où la nature semblait avoir

épuisé tous ses moyens de séduction. Le paysage avait un aspect hardi,

mais que la présence de l'homme avait dépouillé de sa rudesse. Ainsi,

ces lieux possédaient une grâce naturelle parfaite, que n'avait pas

affaiblie la régularité trop étudiée des travaux des peuples

civilisés. Les cases, quoique simples comme les besoins de leurs

propriétaires, n'étaient pas dépourvues d'élégance; les fleurs

s'épanouissaient, quoique le soleil se trouvât à l'extrémité du

tropique opposé, et les branches fécondes de la plupart des arbres

fléchissaient sous le poids de fruits exquis, dont quelques-uns

étaient fort nourrissants. Ajoutez à cela qu'une grande partie de la

journée se passait dans le repos, dans la jouissance de sensations

inspirées par un climat voluptueux, et que, le soir, avaient lieu les

danses du pays au son de leurs rustique tambours.

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs Espagnols, comparant les

rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle

des Indiens, aient, eux-mêmes, représenté au grand-amiral les

inconvénients d'embarquer tout le personnel de la _Santa-Maria_ sur la

_Niña_, et qu'ils se soient offerts à rester dans l'île jusqu'au

retour de Colomb sur un plus grand bâtiment. Il est certain qu'il y

avait de grands dangers à courir en retraversant l'Océan sur un aussi

frêle navire que la _Niña_; il pouvait bien en exister aussi à rester

à Hispaniola, mais ils devaient paraître moindres; aussi, le

grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut

pourvoir ceux dont il se séparait presque forcément, d'une garantie de

sécurité, et il ordonna que l'on élevât une forteresse pour les

recevoir: c'était, selon lui, un commencement de colonisation; les

débris de la _Santa-Maria_ devaient en fournir amplement les

matériaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'île,

apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramènerait

d'Europe compléteraient l'oeuvre. Telles étaient les pensées de

Colomb, elles souriaient à son imagination et il faut convenir que

c'était ce qu'il y avait de mieux dans la situation où il se trouvait.

Guacanagari, à qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort

satisfait que les Espagnols laissassent auprès de lui un détachement

qui pourrait le défendre contre les Caraïbes, il se réjouit aussi de

l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb,

et il ordonna à ses sujets de travailler de concert avec les marins de

l'expédition à l'érection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait à ces travaux, quelques Indiens du voisinage

qui se rendirent sur les lieux, donnèrent l'assurance qu'ils avaient

vu, au mouillage, à quelques lieues dans l'Est, un autre bâtiment que

Colomb pensa ne pouvoir être que la _Pinta_. Aussitôt, il dépêcha un

bon canot à sa recherche, avec un ordre formel adressé à Alonzo Pinzon

de venir le joindre immédiatement. Ce canot parcourut un espace de

trente lieues; n'ayant pas vu la _Pinta_, il se trouva à court de

provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que

si la _Pinta_ elle-même était aussi perdue, tout le succès de

l'expédition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait à refaire

une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'était pas

improbable que quelque sinistre accident vînt faire ensevelir, dans

le profond abîme des mers, toutes les circonstances de son voyage et

de ses découvertes.

C'était le jour de Noël 1492, que la _Santa-Maria_ avait fait

naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse était finie et Colomb

put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse était une

tour en bois, élevée solidement sur une voûte et entourée d'un fossé:

des canons, des munitions, des provisions de toute espèce y furent

laissés, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la

Natividad, c'est-à-dire de la Nativité, ce qui était une allusion au

jour de Noël qui, comme nous venons de le dire, était celui de son

naufrage, et en même temps une action de grâces à la Providence, pour

avoir permis qu'en ce fatal événement aucune personne de son équipage

n'eût péri.

Vie de Christophe Colomb · 第 9 / 31 段