résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la
grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident,
limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb,
d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers,
comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal,
malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!
Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure
éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect
que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La
nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage,
n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres
chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi
était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés
dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure
avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et
s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des
bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manoeuvres
exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par
enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces
bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de
l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux
se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements
et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord
inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.
Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni
à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils
s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre
la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des
marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des
Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent
d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port
majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun
lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.
Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance
qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur
curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils
n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures
célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons
flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en
avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords
de leur île.
Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt,
qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût
dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de
la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de
chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire
comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île
était nommée _Guanahani_ par les naturels; mais, dans sa prise de
possession, il avait cru devoir lui donner le nom de _San-Salvador_,
qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte
avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers
la Divinité. Cette île de _San-Salvador_ est une de celles qui forment
le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la
bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être
ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers,
cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils
la nomment _Cat-Island_ ou l'_Île du Chat_: si c'est par un effet de
leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait
disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à
propos.
Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen
très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient
complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les
Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs
variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence
fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas
crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous
la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient
coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière
jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs
traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement
beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes
bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne
paraissaient pas avoir plus de trente ans.
Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle
était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres
compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous
appartenir à un peuple simple, sans artifice, de moeurs douces, et
manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes
que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à
l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer,
ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé
leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant
contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets
en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles
qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en
orner, et charmés de les avoir en leur possession.
Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis
longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui
l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques
restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral
aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en
1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans,
quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs
pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur
de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des
deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux,
apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou
autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et
recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la
coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion.
Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que
leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et
dont ils se regardent comme les ennemis naturels.
Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de
l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de
l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris
depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et
d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on
distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes
occidentales et d'Indes orientales.
Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador;
ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les
bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se
désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne
retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient
vu.
Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs
pirogues qu'ils nommaient _canots_, et se transportèrent à bord des
navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la
veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y
arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à
quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui
consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et
en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols
ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient
quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur
demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils
conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un
pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là
régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais
que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait
quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en
esclavage.
Colomb apprit, en outre, qu'une petite île très-voisine, près de
laquelle il avait passé, était habitée: c'était celle qui est connue
actuellement sous le nom de Watling; cette particularité le confirma
dans l'idée qu'il avait eue au commencement de la nuit de la
découverte, que la lumière qu'il avait aperçue pouvait provenir d'une
terre dérobée à ses regards par l'obscurité, tout aussi bien que d'une
barque de pêcheurs.
Le grand-amiral renouvela à San-Salvador son approvisionnement d'eau
douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de
citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des
témoignages de sa reconnaissance; il emmena d'ailleurs avec lui sept
des insulaires, espérant qu'ils s'initieraient bientôt au langage
espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprètes; et il
partit pour se mettre à la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait
dit qu'il trouverait dans le Sud.
Les caravelles furent bientôt en vue d'un nombre considérable d'îles
qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des
Lucayes et des Antilles; toutes étaient belles, d'une verdure
éblouissante, et paraissaient de la plus grande fertilité. Le
grand-amiral en visita trois, dont il prit également possession en sa
qualité de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la première
Sainte-Marie-de-la-Conception; c'était un pieux témoignage de
reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vénèrent
comme leur patronne; la seconde reçut le nom de Fernandina, en
l'honneur du roi Ferdinand; et la troisième fut appelée Isabella,
comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait
pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.
Les habitants de ces îles, comme ceux de San-Salvador, parurent tout à
fait étonnés et émerveillés à la vue des Européens; ils les
regardaient comme des êtres surnaturels, et ils ne les approchaient,
pour se les rendre propices, qu'en leur présentant des offrandes de ce
que leur pauvreté ou la simplicité de leurs moeurs pouvaient leur
faire croire être le plus digne d'être accepté. Si les Espagnols
témoignaient le désir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur
provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les
plus abondantes, les plus fraîches; ils remplissaient eux-mêmes les
barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un
mot, ils n'avaient qu'un désir, c'était d'épargner de la fatigue à
leurs hôtes et de se montrer agréables à leurs yeux.
Colomb était comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se
lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scènes émouvantes
qui se déroulaient devant lui.
«Je ne sais, écrivait-il sur son journal, comment choisir entre tant
de sites délicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le
gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un
ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les
perroquets de l'espèce la plus admirable volent en troupes qui
dérobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus
variés sont chargés de fruits succulents; je rencontre à chaque pas
des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les
teintures, l'épicerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant
vivement de ne pas être botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage,
leur utilité, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les
ressources qu'y trouveront les bâtiments du commerce pour leur
chargement.»
On voit que ce grand homme pensait à tout, et que ses sensations
individuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper des vrais intérêts de
sa nouvelle patrie.
Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expédition,
participait aussi du caractère de nouveauté qui, partout, frappait les
regards; les écailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des
pierres les plus précieuses; on les voyait se presser autour des
caravelles, comme pour faire resplendir l'éclat de leurs couleurs, et
pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de
contempler.
Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les
naturels indiquaient toujours la direction du Sud où était une grande
île qu'ils appelaient Cuba, et où l'on trouverait en abondance de
l'or, des perles, des épiées, et tous les éléments d'un commerce
étendu. Le grand-amiral, quoique guidé d'une manière assez vague par
les indigènes, et après avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents
contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de
cette île si considérable, si belle et si désirée. Il fut
véritablement surpris à l'aspect de cette terre si noblement dotée, de
l'étendue de ses côtes qui dépassaient de beaucoup les bornes de
l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de
forêts vierges aussi anciennes que le commencement de la création, des
riches vallées qui se déployaient en nappes magnifiques devant lui, et
des belles rivières qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des
plus profondes de ces mêmes rivières, située à l'occident du lieu
actuellement nommé Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'île
de la manière la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et
d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, héritier présomptif de la
couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant à la rivière, elle reçut
de lui celui de San-Salvador, ce qui était de sa part un nouvel acte
de piété et d'actions de grâces envers le Tout-Puissant.
Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les côtes étagées de l'île
s'adossant à des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages,
et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivières, ses
forêts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance
avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui
avoisine sa patrie de si près. La nature semblait avoir pris soin,
dans l'une comme dans l'autre de ces contrées, à prodiguer, à leurs
peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité, sans
exiger d'elles presque aucune espèce de travail; c'était pour lui
l'image de l'Éden des poèmes et des livres sacrés.
Notre navigateur côtoya l'île pendant plusieurs jours, afin d'en
explorer les ports et les rivières. Son journal ne tarit pas en
remarques sur la beauté des pays qu'il parcourait, sur les émotions
qu'il éprouvait, et l'on voit évidemment, dans les lignes qu'il a
tracées à ce sujet, les élans d'un coeur et d'un esprit
particulièrement sensibles aux grâces et aux beautés de la nature.
Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, car il devait
tout voir à travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction;
il avait, en effet, réalisé les rêves enchantés de la plus grande
partie de sa vie; il avait devant lui la récompense acquise, après
tant de peines et de contrariétés, de ses travaux, des soucis qu'il
avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne
pourrons jamais nous faire une idée suffisante de l'extase qu'il
devait éprouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que
s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conquête par
sa persévérance, par son génie et par le courage qu'il avait déployé.
Aussi, écrivait-il dans son journal:
«C'est la plus belle terre que jamais l'oeil de l'homme puisse
admirer; on voudrait y vivre à tout jamais; on n'y conçoit ni la
douleur ni la mort!»
Pendant que le grand-amiral côtoyait l'île, il débarquait souvent, et
visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort
effrayés de l'arrivée de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois
et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages étaient construites en
branches de palmiers disposées de manière à former quelque chose comme
les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles étaient
abritées par des arbres très-touffus; elles représentaient ainsi
l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y régnait plus
de propreté et plus de solidité que dans celles qu'on avait vues dans
les îles précédemment visitées. Il y avait même quelques dessins
grossiers et des masques en bois sculptés avec une certaine habileté.
Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingénieux
pour la pêche, ce qui donna à penser que les habitants s'occupaient à
prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires
de l'intérieur.
Après avoir exploré presque toute la bande septentrionale de l'île
dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement
couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il
apprit là que, derrière la baie, était une rivière d'où il n'y avait
que quatre journées de marche pour se rendre à _Cubanacan_, nom par
lequel les indigènes désignaient le _milieu de Cuba_. Pour cette fois,
et à cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait du
_Cublay-Kan_, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la
relation de ses voyages, et il s'imagina être arrivé au continent
d'Asie, but primitif qu'il s'était proposé. Le prince que, d'après
cette relation, il pouvait supposer régner dans cette contrée, était
un monarque très-puissant. Le grand-amiral prit, en conséquence, la
résolution d'envoyer à ce souverain des présents et une des lettres de
recommandation dont, à tout événement, il avait été chargé par la cour
d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes
de l'expédition dont l'un était un juif converti, sachant le chaldéen
et un peu d'hébreu, langages qu'il pensait devoir être connus par le
prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de
guides, et on leur donna pour récompense des grains de verroterie et
autres menus objets d'Europe dont ils se montrèrent fort satisfaits.
Colomb leur prescrivit à tous de s'informer soigneusement de la
situation des provinces, des ports, des rivières et des productions du
pays, surtout en ce qui concernait les épices.
Ce cortége pénétra douze lieues dans l'intérieur, où ce qu'on trouva
de plus considérable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et
d'un millier d'habitants. Les envoyés y furent reçus avec beaucoup
d'égards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de
toutes sortes furent placées devant eux et mises à leur disposition;
après quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en
posture d'écouter ce qui allait leur être communiqué.
Un des insulaires qui servait d'interprète porta la parole; il fit un
discours très-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il
vanta très-haut la puissance, la richesse, la générosité de la race
blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Dès qu'il eut
fini sa harangue, les indigènes s'approchèrent en foule des Espagnols,
touchèrent, examinèrent leur peau ainsi que leurs vêtements, et ils
furent tellement émerveillés, qu'ils se pressaient pour baiser leurs
mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration à leur égard.
Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur
montra quelques échantillons d'épices, ils répondirent qu'il n'en
existait pas dans leur contrée, mais que fort loin, en désignant le
Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.
N'apercevant aucune apparence ni de ville opulente, ni de souverain
puissant, ni de cour splendide, et n'en soupçonnant pas la possibilité
dans le voisinage, les envoyés prirent le sage parti de retourner vers
la côte, où ils furent accompagnés par les indigènes avec beaucoup
d'égards. Ils rendirent un compte exact au vice-roi de ce qu'ils
avaient vu, fait ou entendu, et Colomb pensa qu'il fallait renoncer à
l'idée de trouver en ces pays rien qui ressemblât à un peuple
civilisé.
Mais, avant d'aller plus loin, nous n'omettrons pas de rapporter un
épisode qui ne laisse pas d'avoir quelque importance par ses
résultats. Un Indien, croyant faire un présent agréable à l'un des
matelots de la _Santa-Maria_, lui présenta quelques feuilles
desséchées de couleur brune, et pour lui en indiquer l'usage, il en
fit un _rouleau_ qu'il appela _Tobacco_ et qu'il remit au matelot:
celui-ci, au grand étonnement des insulaires présents, prit le rouleau
ou tobacco et le mit dans sa poche, montrant un air de satisfaction en
signe de remercîment: alors le sauvage lui redemanda le tobacco,
l'alluma, le porta à sa bouche, et se mit à lancer des bouffées d'une
fumée légère mais qui saisissait l'odorat; les Européens en furent
fort réjouis; le matelot, voulant imiter l'Indien, eut d'abord
quelques nausées qui ne l'empêchèrent pourtant pas d'y trouver un
certain plaisir et il continua à humer son rouleau. Bref, il fut le
premier fumeur chrétien, mais il eut bientôt des émules, des rivaux;
surtout il a eu beaucoup de successeurs, et de nos jours on se montre
encore de plus en plus empressé à suivre son exemple. Toutefois le nom
du rouleau ou du tobacco a prévalu, et définitivement c'est par ce
même mot de tobacco (_tabac_) que la plante qui produit ces feuilles
est toujours désignée parmi nous. Qui aurait pu prévoir, dès lors, que
l'usage seul de cette même plante, l'un des premiers résultats des
découvertes de Colomb, serait un jour l'élément d'une des branches les
plus considérables du commerce maritime de toutes les nations de
l'univers?
Cependant Colomb ne voulait pas quitter ces parages sans être fixé
d'une manière moins vague sur l'existence des mines d'or dont il
entendait souvent parler aux indigènes; d'après les renseignements
aussi clairs qu'il fut possible d'obtenir d'eux, il se détermina à
faire voile vers l'Est à la recherche d'un pays qu'ils appelaient, les
uns Bobèque, les autres Bohio, où ses voeux devaient être satisfaits.
Ce fut pendant ces explorations que des sentiments de jalousie
commencèrent à se faire jour dans l'âme d'Alonzo Pinzon: il paraît
qu'il enviait à Colomb une gloire qu'il se donna l'importance et qu'il
avait la présomption de croire qu'il aurait pu acquérir lui-même;
quelques paroles assez vives furent même échangées entre eux, mais,
pour le moment, les choses en restèrent là; cependant leurs relations
en prirent un caractère beaucoup plus froid.
Les caravelles longèrent la côte pendant plusieurs jours en s'avançant
vers l'Orient; elles doublèrent, dans cette route, un grand cap qui
fut nommé cap Cuba, mais elles étaient vivement contrariées par les
vents d'Est contre lesquels elles avaient à lutter. Le 21 novembre, au
point du jour, Colomb, en montant sur le pont, ne vit pas la _Pinta_.
La nuit, il s'était aperçu qu'elle s'éloignait de lui, et il lui avait
fait de fréquents signaux de ralliement auxquels elle n'avait pas
répondu; aussi, le grand-amiral ne fut-il que médiocrement surpris de
son absence; mais il n'en fut pas moins très-vivement désappointé, car
la _Pinta_ était la meilleure voilière de l'expédition et c'était une
diminution notable dans ses moyens d'exécution.