Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent

également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent

au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la _Santa-Maria_

pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le

prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs

équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest

qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder

aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà

refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et

politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a

que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous

devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques

degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que

ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous

conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me

montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a

pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec

l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route,

puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus

promptement possible au terme de nos travaux.»

Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la

condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb

avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle

avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez

qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément

mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi

et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes

obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées

n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai

fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas

plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque

d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait

devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»

Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague,

comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche,

et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette

impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au

bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur

espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna

pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à

l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que

la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne

disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles

pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et

s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert

très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices

favorables augmentèrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand

les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser

au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur

lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent

de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils

s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du

grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les

fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas,

de se porter aux dernières extrémités.

Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute

l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit

bondir leur coeur et réprima leur audace.

«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous

sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de

vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la

découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez

près de nous!»

«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme

ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh

bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons

trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous

conduirez-vous alors en Espagne?»

«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace;

n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu

lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos

souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il

arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai

user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais

je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de

m'irriter!»

Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins,

cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles

de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer,

quoique beaucoup plus sourdement.

«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui,

qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore

manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un

astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant

trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation

de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de

ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»

«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis

contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral;

mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus

d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en

des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une

chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre

partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or,

quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un

gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don

Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je

pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»

Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro,

il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer

avec tant de noblesse et d'énergie.

On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses

subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à

l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le

fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les

mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent

formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand

navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit

jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses

résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec

autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé

dans une rade ou dans un port de la métropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus

nombreux se présentèrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mâture,

qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet

flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux

apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit

pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la

remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les

profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il

fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir

végété que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres

toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe

sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de

ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi

les roches.

La _Pinta_ et la _Niña_ semblaient avoir des ailes; elles se

rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer

leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de

nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu

frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.

«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au

commandant de la _Niña_, que vous me ralliez si vite avec tant

d'émotion?»

«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de

passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses

feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits

fruits.»

«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut

tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous

arriverons bientôt!»

Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et

le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes

les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à

sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou

recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui

existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche

d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement

sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les

embarcations des navires, et portés sur le pont de la _Santa-Maria_.

«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir

la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents;

allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à

l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»

Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le

_Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se

plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit,

après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans

lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait

découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de

l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé

les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus

beau qu'un marin pût désirer.

Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance

qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient

échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les

poitrines; les coeurs étaient émus et même attendris; et la moindre

saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant,

tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient

rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les

yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique

Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul

ne croyait plus à ses mystères.

La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de

toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors

rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes

souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si

fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient

se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis

devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral;

aussi tous se mirent-ils à contempler d'un oeil vigilant la ligne

resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils

s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à

regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes

étincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence,

Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui

n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles

dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car

la terre n'est certainement pas loin!»

Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant

on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était

excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient

faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les

habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et

monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos,

ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en

fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles

dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré

dans l'Orient, et admiré sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de

nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre

les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au

bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne

n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.

À dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fixé vers l'horizon

scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui

veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup,

par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance,

dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de

nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans

la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière.

Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était

l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière,

mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps

après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière

vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le

grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»

Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les

matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la

brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou

milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la

_Santa-Maria_; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et

toujours le cap à l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans

les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays

inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la

_Santa-Maria_, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une

foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur

le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus

impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin

frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation

formidable se fit entendre.

«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me

signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme

si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au

point du jour nous y débarquerons!

La _Pinta_, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en

avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'était un

matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de

la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom

mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de

Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les

théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La

récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut

cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire

l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures;

mais il fut généreusement indemnisé.

La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de

l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors

visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur

du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de

l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en

distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et

il n'était plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le

trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut

lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans

de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en

ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer

aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de

l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de

la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment

douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils

avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait

par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices

incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à

bord les exhalaisons parfumées de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se

révèlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours animé par

la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la

Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à

la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant,

ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile

des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il

ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses

combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.

Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes

riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le

mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité

de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se

répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui

était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir,

rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à

l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient

par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout

entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre

qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le

soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on

reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien

boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez

gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère,

avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont

l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais

quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher

au désespoir?

Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains

sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons

flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils

croyaient être descendues du ciel.

Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles

mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays

qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession

de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le

premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le

signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une

conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son

impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe

dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les

commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_, et il se fit escorter par

les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un

certain nombre de matelots armés.

Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il

portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se

prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à

Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta

parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit

béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de

siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes

serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie

jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en

faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi

par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur

épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix,

symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la

religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour

d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs

souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la

prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses

souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés,

pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient

retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se

précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus

enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô

exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on

avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme

égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de

mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait

de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à

qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de

ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus

d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il

n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il

conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à

la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le

choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais

certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des

prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de

vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes

qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la

société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques

commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la

force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse

de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon

courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement

d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous

parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles,

en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru

le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui

avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement

pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la

terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur

nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire

respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas

encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle

modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage

touchant!

Vie de Christophe Colomb · 第 7 / 31 段