également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent
au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la _Santa-Maria_
pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le
prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs
équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest
qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.
«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder
aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà
refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et
politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a
que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous
devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques
degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que
ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous
conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me
montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a
pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec
l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route,
puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus
promptement possible au terme de nos travaux.»
Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la
condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb
avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle
avec un transport de reconnaissance.
Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez
qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément
mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi
et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes
obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées
n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai
fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas
plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque
d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait
devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»
Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague,
comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche,
et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette
impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au
bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur
espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna
pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à
l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que
la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne
disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles
pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et
s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert
très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices
favorables augmentèrent la joie des matelots.
Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand
les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser
au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur
lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent
de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils
s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du
grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les
fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas,
de se porter aux dernières extrémités.
Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute
l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit
bondir leur coeur et réprima leur audace.
«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous
sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de
vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la
découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez
près de nous!»
«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme
ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh
bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons
trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous
conduirez-vous alors en Espagne?»
«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace;
n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu
lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos
souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il
arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai
user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais
je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de
m'irriter!»
Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins,
cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles
de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer,
quoique beaucoup plus sourdement.
«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui,
qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore
manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un
astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant
trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation
de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de
ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»
«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis
contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral;
mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus
d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en
des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une
chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre
partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or,
quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un
gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don
Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je
pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»
Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro,
il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer
avec tant de noblesse et d'énergie.
On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses
subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à
l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le
fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les
mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent
formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand
navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit
jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses
résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec
autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé
dans une rade ou dans un port de la métropole.
Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus
nombreux se présentèrent aux caravelles.
D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mâture,
qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet
flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux
apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit
pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la
remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les
profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il
fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir
végété que sur une terre voisine.
Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres
toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe
sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de
ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi
les roches.
La _Pinta_ et la _Niña_ semblaient avoir des ailes; elles se
rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer
leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de
nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu
frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.
«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au
commandant de la _Niña_, que vous me ralliez si vite avec tant
d'émotion?»
«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de
passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses
feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits
fruits.»
«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut
tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous
arriverons bientôt!»
Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et
le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes
les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à
sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou
recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui
existaient entre eux et les Indes orientales.
Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche
d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement
sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les
embarcations des navires, et portés sur le pont de la _Santa-Maria_.
«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir
la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents;
allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à
l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»
Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le
_Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se
plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit,
après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans
lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait
découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de
l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé
les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus
beau qu'un marin pût désirer.
Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance
qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient
échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les
poitrines; les coeurs étaient émus et même attendris; et la moindre
saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant,
tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient
rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les
yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique
Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul
ne croyait plus à ses mystères.
La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de
toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors
rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes
souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si
fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient
se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis
devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral;
aussi tous se mirent-ils à contempler d'un oeil vigilant la ligne
resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils
s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à
regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes
étincelantes.
Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence,
Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui
n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles
dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car
la terre n'est certainement pas loin!»
Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant
on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était
excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient
faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les
habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et
monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos,
ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en
fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles
dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré
dans l'Orient, et admiré sa civilisation?
Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de
nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre
les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au
bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne
n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.
À dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fixé vers l'horizon
scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui
veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup,
par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance,
dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de
nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans
la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière.
Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était
l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière,
mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps
après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière
vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le
grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»
Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les
matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la
brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou
milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la
_Santa-Maria_; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et
toujours le cap à l'Ouest.
Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans
les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays
inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la
_Santa-Maria_, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une
foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur
le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus
impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin
frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation
formidable se fit entendre.
«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me
signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme
si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au
point du jour nous y débarquerons!
La _Pinta_, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en
avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'était un
matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de
la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom
mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de
Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les
théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La
récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut
cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire
l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures;
mais il fut généreusement indemnisé.
La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de
l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors
visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur
du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de
l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en
distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et
il n'était plus permis de douter.
Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le
trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut
lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans
de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en
ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer
aussi longtemps que durera l'univers.
Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de
l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de
la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment
douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils
avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait
par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices
incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à
bord les exhalaisons parfumées de la terre!
Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se
révèlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours animé par
la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la
Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à
la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant,
ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile
des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il
ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses
combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.
Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes
riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le
mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité
de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se
répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui
était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir,
rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à
l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient
par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout
entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre
qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le
soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on
reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien
boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez
gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère,
avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.
La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont
l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais
quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher
au désespoir?
Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains
sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons
flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils
croyaient être descendues du ciel.
Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles
mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays
qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession
de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.
Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le
premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le
signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une
conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son
impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe
dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les
commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_, et il se fit escorter par
les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un
certain nombre de matelots armés.
Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il
portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se
prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à
Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:
«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta
parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit
béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de
siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes
serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie
jusqu'ici cachée de notre univers!»
Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en
faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi
par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur
épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix,
symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la
religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour
d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs
souverains, Fernando et Ysabel.
Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la
prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses
souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés,
pour contempler sa découverte.
En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient
retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se
précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus
enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô
exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on
avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme
égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de
mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait
de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à
qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de
ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus
d'exagération!
Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il
n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il
conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à
la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le
choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais
certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:
«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des
prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de
vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes
qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la
société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques
commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la
force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse
de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon
courage, à ma persévérance que je le dois!»
Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement
d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous
parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles,
en parlera la postérité.
Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru
le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui
avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement
pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la
terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur
nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire
respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas
encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle
modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage
touchant!