longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin
total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries
qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes
seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient
moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.
Mais la vue de ces herbes impressionna différemment les équipages des
trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient
l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient
été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de
la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance
que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment
avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir,
s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.
On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de
Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les
instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la
science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la
vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille
aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe
beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord,
non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même
sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout
selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir
entre deux points du globe et au même instant, une différence de
direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés
et même au delà.
La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été
dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et
il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par
la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soit à son
lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs
comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa
première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en
croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet
d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que
ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.
Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater
ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils
s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les
équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de
la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un
véritable désespoir.
Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande
habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré
avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance
que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire,
comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des
mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à
une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces
différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il
y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais
qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en
faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier
les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux
matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils
avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de
leur chef.
Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette
explication, et il en entretint Christophe Colomb.
«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements
particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la
boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il
paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve,
ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne
cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins
croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il
vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul
ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient
tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer
dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques
oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher
Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par
le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la
variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir
fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier
d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»
L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait
eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les
caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans
un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les
courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord
très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce
ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni
dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le
mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait
jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été
fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune
déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet
argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au
sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait
prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le
voyage serait entravé.
Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des
vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant
entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps
généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver
quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la
pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à
reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient
toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques
quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de
la boussole.
Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et
plus encore étaient variables les sentiments des matelots de
l'expédition, qui passaient successivement de la crainte à l'espérance
et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.
Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence,
se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un
voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.
Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à
souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de
continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus
habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait
impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.
Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne
se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que,
jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait,
cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait
tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire
contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait
aussi calme que confiant.
Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins
du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut
découvert vivant et saisi par un matelot de la _Santa-Maria_. Le
grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le
regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer
qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se
dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal
n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'en
avait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus
aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de
l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en
conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles
l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.
Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes
elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient
quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se
frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui
ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se
crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne
pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce
qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique
qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que
leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses
d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.
Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se
retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux
de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on
n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on
croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a,
sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de
l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»
Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages
épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur
la terre, le coeur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à
espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de
fausses indications.
Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là,
vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment
de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par
essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées,
et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois
sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent
régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour
dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux
limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants
autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son
impuissance, ou que la destruction de tous les corps.
Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à
Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le
grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il
continua à faire route vers l'Ouest.
Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace
d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à
dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que
faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus
en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec
terreur la distance qui les séparait de l'Espagne augmenter à chaque
instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir;
mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été
observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un
peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés
que de quelque point d'une terre peu éloignée.
Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation
de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours
qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se
trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience
des matelots prit un commencement de caractère de révolte.
Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les
endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y
donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant
les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur
audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des
menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux,
d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution
d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer.
Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les
forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance,
puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun
homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs
bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur
d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible! Qui pourrait
les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur
leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du
salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur
désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger,
n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été
condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut
rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne
n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on
s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même
proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de
Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était
lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec
ses instruments nautiques.
Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces
conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier
acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant
toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer
ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi
sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son
équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par
des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de
quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de
richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque
mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs
ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelques
paroles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était
enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa
mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs
coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il
saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se
portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.
Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne
le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants
qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les
couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher
ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni
Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches
étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni
Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son
beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à
l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes
couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce
sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête
paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent
les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare
de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon
les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se
défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation
prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scène
dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se
précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est
toujours fort court.
Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir
les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une
chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre
globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage,
s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement
l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «TERRE! TERRE!»
s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui
la verra le premier!»
Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus
expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le
ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais
sonore, il entonna le _Gloria in excelsis_, que tous les équipages
chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.
«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins
dont les coeurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de
leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons,
répétaient-ils en choeur, nous vous bénissons, nous vous adorons,
grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous
vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»
Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant
que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines,
dans cet hymne sublime qui, pour la première fois retentissait au
milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque
en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la
proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les
caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges
du Créateur.
Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement
assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient
pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les
pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec
attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont;
Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému!
et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le
lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.
Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la
mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun
enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte
de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut
changé en certitude, les coeurs furent glacés d'effroi: on comprit
qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de
l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda,
parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient
de faire éclater.
Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un
oiseau de l'espèce de ceux que nous appelons frégates, et que les
marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima
un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à
respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui
faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers
cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait
entendu le chant du rossignol.
Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en
recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image
pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne
récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en
faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.
Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où
l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes
précurseurs de la terre devenait nombreux!
Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de
l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres
nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de
phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les
voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et
que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme
blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages
d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la
lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit
aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés
qui, quelquefois, ressemblent à une sorte de poussière couleur de
paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y
forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui
simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher,
laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur
désagréable.
Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les
matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle
inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être
transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur
départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie
complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent
murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son
bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer;
Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et
de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et,
quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit
qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec
la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance
qu'on avait momentanément perdue.
Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état
fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus
soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser.
Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus
souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était
pur, l'air doux, et c'étaient des motifs qui empêchaient de
s'abandonner au désespoir.
Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus
long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le
sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais
dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise,
fléchit et ce sillage ne se soutint pas.
À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre,
qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait,
d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de
Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque
terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de
grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme
faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient
deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de
leurs instincts.