postérité Garcia Fernandez, médecin de Palos, ce même ami de Jean
Perez de Marchena qui, consulté par lui sur la validité des théories
de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la portée, et
qui resta inébranlable dans ses opinions, au point de solliciter la
faveur de partir avec le grand homme, en sa qualité de médecin.
Lorsque les apprêts du voyage furent à peu près terminés, Colomb,
entouré de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la
bénédiction du père supérieur, et pour se mettre, lui, son équipage et
ses bâtiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le
seuil de l'église, ses matelots se rangèrent avec déférence pour le
laisser passer le premier: «Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il
n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agréable à
Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.»
Tous communièrent, tous furent bénis; le village entier s'était rendu
à cette cérémonie imposante dans laquelle régna le plus auguste
recueillement; quant à Colomb, son air de calme et d'attention
prouvait que ses pensées avaient toutes pour objet la bonté de Dieu et
la fragilité des choses humaines. Un peu avant que les assistants
quittassent l'église, le père supérieur leur fit une allocution qui
toucha vivement leurs coeurs, et qui se termina ainsi:
«Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans
vos rangs, vint, pour la première fois, frapper à la porte du couvent,
Dieu m'inspira la pensée de l'interroger: sa science, son élocution
eurent bientôt frappé mon esprit; mais s'il gagna mon âme, ce fut par
sa piété que je n'ai jamais vue surpassée chez aucun mortel: ses plus
zélés partisans en Espagne sont également ceux qui ont été le plus
convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui
l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se
servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a
révélés à son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la même
confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les décrets du Ciel,
vous reviendrez comblés de gloire, et vous serez éternellement
honorés, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de
résolution!»
Cette cérémonie, dans la petite église d'un couvent jusqu'alors
presque ignoré, sans pompe, sans éclat, mais remarquable par une
componction sincère, et servant de prélude à l'un des plus grands
événements de ce monde, eut un effet moral considérable dans le
village ainsi que sur les navires de l'expédition; et réellement, on y
trouve un cachet de grandeur et de majesté qui efface, par sa
simplicité, tout ce que le faste aurait pu imaginer.
Enfin, les navires étant complètement armés, le départ fut fixé au 3
du mois d'août 1492; ce même jour, Colomb, après avoir écrit une
dernière dépêche à la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui
voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait
définitivement se rendre à bord de la _Santa-Maria_.
La route fut d'abord silencieuse car les deux amis étaient absorbés.
Le digne ecclésiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou
à l'existence de terres transatlantiques, ou à la possibilité
d'atteindre les côtes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au
moment de se séparer d'un hôte qu'il affectionnait si tendrement, il
ne pouvait penser sans terreur à la longueur du voyage, aux dangers de
mers inexplorées qui pouvaient être semées d'écueils et où les
navires de l'expédition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour
se réfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec
l'immensité de l'Océan, avec les difficultés incalculables de
l'entreprise, et il frémissait intérieurement de la témérité d'un
projet qui semblait braver les lois de la nature. De son côté, Colomb
se recueillait pour mieux se préparer à remplir ses devoirs; son
esprit goûtait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacité,
et il paraissait, il était d'autant plus tranquille, que l'heure de
l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui
commença ce dernier entretien par ces mots:
«Mon père, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans
nourriture, voyageant à pied, je vins, exténué de fatigue, implorer
pour mon fils et pour moi la charité du couvent que vous m'y
accordâtes avec tant de libéralité! Les temps sont bien changés, et ma
position s'est considérablement améliorée; mais le passé reste
ineffaçablement gravé dans mon coeur. Vous avez été pour moi l'ami le
plus généreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre
auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque
l'obscur Génois n'était rien, c'est vous qui avez commencé à modifier
l'opinion des hommes à mon égard. L'avenir est dans les mains de Dieu,
et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espère
en Dieu: espérez comme moi et modérez votre affliction, car je sens
que le succès de mon entreprise est dans les desseins de la
Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inébranlable, et
rien ne le fera dévier de son but!»
«Mon fils, lui répondit le père supérieur avec émotion, ta confiance
est digne de ton grand coeur; mais il est possible que tu reviennes
frustré dans tes espérances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du
couvent de la Rabida où tu seras toujours reçu à bras ouverts.»
«Merci, mon père, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques
mois, excepté dans vos prières; quand vous me reverrez, j'aurai
accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que
la conquête de Grenade ne tiendra qu'un rang très-secondaire dans le
règne de Ferdinand et d'Isabelle.»
Alors, le grand-amiral et l'excellent prêtre se pressèrent longtemps
dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais
père tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une
entreprise périlleuse, n'a senti son coeur tressaillir plus que le
père supérieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et
se diriger vers son bâtiment.
En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Océan alors ignoré, ce
vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous
voiles. Sans être précisément disposés à désobéir, les matelots ne
purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de
leurs terreurs à peine assoupies, et il y eut un moment d'hésitation
qu'ils expliquèrent en alléguant, comme le font, même quelquefois
encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fixé pour le
départ avait été mal choisi, car il se trouvait être un vendredi,
qu'on était habitué, disaient-ils, à considérer comme un jour de
malheur et de mauvais augure.
«Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir réfléchi que
j'ai choisi un vendredi. C'est le jour où le fils de Dieu a bien voulu
se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rédemption; et
loin d'être une annonce de malheur, c'est au contraire un présage de
succès. Calmez donc vos inquiétudes et partons remplis d'espoir!»
Ces paroles prononcées avec assurance, la physionomie pénétrée de
Colomb, l'attitude décidée d'Alonzo Pinzo et de ses frères calmèrent
cette légère effervescence, et les caravelles se mirent en mesure
d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouillées sous Saltès, petite
île placée devant Palos, à l'embouchure des petites rivières Odiel et
Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne
politique de faire connaître qu'il voulait d'abord se rendre aux îles
Canaries, d'où il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest,
jusqu'à ce qu'il eût connaissance des terres transatlantiques. Or,
rien ne pouvait être plus judicieux que cette route, car les îles
Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizés qui
soufflent toujours de la partie du Nord-Est à l'Est, et qui sont si
favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur
entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents
était presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir,
mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guinée, ce que sa
sagacité lui en faisait présumer, furent probablement ce qui le
détermina dans le plan de son itinéraire qui ne pouvait être tracé
avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'île de
Cipango, telle qu'elle était portée sur la carte de Toscanelli,
existait, il devait l'atteindre après un trajet seulement d'environ
800 lieues marines (4560 kilomètres à peu près).
Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se
trouvèrent soudainement entourées de barques et de chaloupes portant
la population presque entière de Palos qui, sous prétexte de venir
faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de désespoir. Les hommes
et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations
lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens,
disaient que les caravelles couraient à une destruction certaine dans
les abîmes de l'Océan, et répétèrent ces fables que l'on avait tant de
fois débitées sur les projets de Colomb et sur la soi-disante
absurdité de ses plans.
Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait établie sur l'arrière
du pont pour lui servir de logement particulier, était alors occupé à
commander la manoeuvre, et son ami, le médecin Garcia Fernandez était
auprès de lui. «Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles
ne sont pas plus déraisonnables, elles sont même plus excusables que
plusieurs des discours que, depuis près de vingt ans, j'ai été
condamné à entendre sortir de la bouche de prétendus savants: quand la
nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les pensées entassent des
arguments absolument semblables à ceux-ci. Dans leur ressentiment, les
entendez-vous qui excitent à la révolte, et qui me maudissent parce
que je suis né en pays étranger? Mais viendra le jour où Gênes ne se
croira nullement déshonorée pour avoir donné le jour à Christophe
Colomb, où votre fière Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et où
elle s'efforcera de la revendiquer.»
Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laissât accoster une
de ces chaloupes où il avait remarqué une jeune femme portant un
enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa
jeunesse et sa beauté que par la vivacité de son exaspération. Il
demanda son nom; on lui dit que c'était Monica, femme de Pépé, l'un
des matelots de son bâtiment. Il la fit monter à bord et il s'avança
jusqu'à l'escalier pour la recevoir et pour la mettre à même de faire
ses adieux à son mari. Il lui parla avec douceur en présence de tout
l'équipage; son regard, qui était d'une sévérité voisine de la rudesse
quand il était mécontent, s'empreignit d'un caractère de bénignité qui
toucha tous les coeurs et attendrit même celui de Monica qui ne put
que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: «Et moi aussi,
je laisse derrière moi des êtres qui me sont plus chers que la vie;
j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mère, et
qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous
devons tous obéir à la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu,
qui nous protégera, puisque nous partons pour accomplir sa volonté.»
Les manoeuvres de l'appareillage n'avaient pas été discontinuées; les
ancres furent mises en place et saisies le long du bâtiment, les
embarcations furent toutes hissées à bord; alors on força de voiles;
les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre
les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant
leur chef toujours très-décidé, sachant d'ailleurs qu'ils devaient
relâcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, espérant
peut-être que quelque circonstance mettrait obstacle à leur grand
voyage, se soumirent à la nécessité et prirent leur parti sur le
départ de Palos.
Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de
mer, et de prescrire comment les relations entre son équipage et lui
seraient réglées, et comment on honorerait sa dignité. En effet, il
connaissait trop bien quelle était la manière d'être des bâtiments,
pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier
avec ses subordonnés, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du
prestige qu'il savait, par la suite, devoir être si utiles au succès
de sa mission, il était convenable qu'il agît, en général, par
l'intermédiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des
formes et du décorum retînt dans leurs positions respectives des
hommes qui pourraient se laisser aller à leurs passions, et qui
étaient réunis dans un espace aussi resserré.
Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se
passait ou se disait à bord, car il comprenait fort bien l'importance
d'être averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y
obvier à propos. Or, il était parfaitement en mesure sous ce rapport,
car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait
le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui
pourraient se tenir ou se discuter dans l'équipage. Il y avait aussi à
bord un jeune homme d'un esprit très-chevaleresque qui lui était
dévoué: c'était don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi,
qui avait voulu se distinguer parmi les habitués du palais en briguant
l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait même qu'il espérait,
par là, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande
beauté attachée à la personne de la reine et qui, comme la reine,
avait montré le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.
En accueillant don Pedro Guttierez à bord, le grand-amiral lui avait
dit: «Vous avez raison de croire à ma fortune, quoique j'aie été
souvent raillé comme un insensé qui n'avait aucun précédent sur lequel
il pût s'étayer; il est vrai que, d'un autre côté, j'ai été encouragé
par des princes, des hommes d'État, des ecclésiastiques d'un profond
jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est
un fait constant: c'est que depuis le jour où j'ai été illuminé par
l'idée de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de
l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir
l'étoile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil
lui-même, lorsqu'il se lève, n'est pas plus évident à mes yeux.»
C'était le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro
Guttierez pût le mieux apprécier et qu'il comprenait le mieux; aussi,
s'embarqua-t-il rempli d'espérance et de gaieté.
Le troisième jour du voyage, _la Pinta_ mit en panne et signala des
avaries; la _Santa-Maria_ s'en approcha et apprit que le gouvernail,
dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'était démonté et qu'on
travaillait à le remettre en place. Cette opération qui demande une
mer très-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait
alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher à fixer
cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit,
en effet, ce parti, mais il éprouva beaucoup de difficulté à
l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer
leur route, et elles arrivèrent aux Canaries où un autre bâtiment fut
cherché, mais en vain, pour remplacer la Pinta.
On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidité du gouvernail de
cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe
Quintero, qui en étaient les propriétaires, afin qu'elle ne pût pas
tenir la mer et qu'elle revînt à Palos pour qu'ils rentrassent en sa
possession; mais ce furent de simples suppositions dont il était
impossible de justifier la validité. Ce n'en fut pas moins la cause
d'un retard de quinze jours qui furent employés à aller de l'une des
îles de cet archipel à l'autre, soit pour chercher un autre navire,
soit pour réparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais.
Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mâts et aux
voiles latines de la Niña un grément disposé pour porter des voiles
carrées, amélioration importante pour une longue navigation, dans
laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de
chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut
même satisfait que le démontage du gouvernail eût lieu avant
l'arrivée aux Canaries, puisque, subséquemment, c'eût été un
contre-temps capital; et, à l'équipage qui avait considéré cet
événement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement
comprendre qu'il en résultait un surcroît de garanties pour la sûreté
de la navigation.
Lorsque les caravelles arrivèrent à Ténériffe qui est la principale
des Canaries, les commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_ s'en
croyaient encore assez éloignés; mais la vue de ces îles eut lieu à
l'heure fixe annoncée par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs
fut remarquée par les marins qui y virent une preuve authentique de
l'habileté de leur chef, et de la supériorité de son instruction sur
celle des autres officiers ou pilotes de l'expédition.
Colomb appareilla de ces îles le 6 septembre: toutefois il était
vivement préoccupé, car il avait reçu l'avis formel que trois
bâtiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'île de
Fer, qui est l'île située le plus à l'Occident de cet archipel, et que
ces bâtiments avaient ordre de s'opposer à son voyage. Trois mortelles
journées de calme survinrent après son appareillage, aussi son
impatience à franchir le voisinage de ces îles était-elle extrême;
mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut même porté par
les courants jusqu'en vue de l'île si redoutée, et il s'en approchait
constamment au point de n'en être plus qu'à huit lieues, lorsqu'une
brise favorable se leva et lui permit de s'en éloigner sans avoir vu
aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.
Il gouverna alors à l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais
tandis que ses anxiétés évanouies lui permettaient de se livrer à la
joie, le coeur manquait entièrement aux matelots qui, en perdant la
terre de vue, crurent avoir dit un adieu éternel à leur pays, à leurs
familles, à leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que
dangers, mystère et chaos; les plus intrépides versèrent eux-mêmes des
larmes et firent éclater de désolantes lamentations. Colomb crut
convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard
d'arrière, et, du haut de sa dunette, la tête découverte, le regard
serein, le maintien assuré, la parole grave et convaincue, il leur
dit:
«Braves marins, mes compagnons, mes frères, l'île de Fer a disparu et
avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent
nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait
assuré devoir être si orageuses, si menaçantes, sont calmes et unies
comme la Méditerranée dans ses plus beaux jours: il en sera de même
des autres terreurs qu'on a cherché à répandre dans vos esprits!
Voguons donc sans inquiétudes et sans soucis comme de vrais marins;
avançons-nous avec résolution vers les contrées inconnues où nous
envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux
générations futures la route qui conduit aux extrémités de l'univers,
et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les
honneurs, de toutes les prospérités!»
Présumant, toutefois, que les dispositions des équipages de la _Pinta_
et de la _Niña_ étaient semblables à celles des marins de la
_Santa-Maria_, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et
Vincent Pinzon de se rendre à son bord. Ils y vinrent et ils lui
dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractère alarmant, au
point de leur faire craindre un soulèvement.
«Vous devez assez connaître les hommes, leur répondit Colomb, pour
savoir que si une trop grande familiarité nuit au respect, un peu de
condescendance employée à propos contribue beaucoup à gagner les
coeurs; tâchez donc d'agir selon les circonstances, tantôt avec
fermeté, tantôt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux,
soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur
moral par l'espoir de récompenses non moins que par la perspective de
la gloire ou des honneurs qui les attendent.»
Les deux commandants s'engagèrent à suivre cette ligne de conduite,
mais en exprimant la crainte qu'il leur fût bien difficile de
s'opposer à la volonté que leurs matelots commençaient à exprimer de
s'emparer des bâtiments et de retourner à Palos.
«N'y consentez jamais, leur répondit Colomb avec véhémence: ce serait
un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter à
quelques excès, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets
et que je les menace de toute ma sévérité, de toute la rigueur des
lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils
venaient, par malheur pour eux, à céder à leurs folles terreurs, ils
feraient acte de lâche pusillanimité, et qu'au lieu de l'illustration
et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidèles à leur
devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugés, condamnés comme des
traîtres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le
reste de leurs jours déshonorés. En un mot, soyez vigilants, soyez
fermes, résistez à propos; surtout ne transigez jamais avec la
révolte, et gardez-vous de pactiser avec la sédition.»
Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien:
«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi
d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance
fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à
l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille
lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance,
sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à
vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant
la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du
jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez
immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces
points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous,
mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes
projets!»
Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du
grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria
par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue,
ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont
l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.
Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité
accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière
qui fut mêlée de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce
moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la
_Santa-Maria_, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles
suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel
découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là.
L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent
accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle
apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette
direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes
marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb
s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était
toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne
devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et
que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans
l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants
de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en
avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de
nouvelles appréhensions.