_Santa-Fé_ (Sainte-Foi), nom bien en harmonie avec le zèle qu'il avait
fallu déployer dans cette occasion, frappa les Maures de stupeur, car
ils la regardèrent comme une preuve que leurs ennemis étaient
déterminés à ne lever le siége qu'en perdant la vie, et il est
probable qu'elle eut une influence majeure sur la soumission de
Boabdil, qui rendit la fameuse et magnifique mosquée de l'Alhambra,
quelques semaines après l'établissement des Espagnols dans leur
nouvelle résidence. Santa-Fé existe encore; elle est visitée avec
curiosité par les voyageurs, et c'est la seule place de quelque valeur
en Espagne qui n'ait jamais été sous la domination des Maures. Ce fut
le 24 novembre 1491 qu'eut lieu le grand événement qui termina cette
guerre vraiment patriotique, poursuivie avec une constance
inébranlable par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont la
politique ainsi que les intérêts personnels avaient toujours été
dirigés avec l'accord le plus parfait.
Colomb arriva pour être témoin de la reddition de Grenade; il eut le
bonheur de voir Boabdil, le dernier des souverains maures qui aient
régné en Espagne, sortir du palais des Abencérages pour remettre les
clefs de ce séjour favori, qui recelait tant de splendeurs, à
Ferdinand et à Isabelle entourés de leurs mâles guerriers, suivis de
toute la fleur de la chevalerie, et s'avançant d'un pas grave pour
recevoir cette marque de soumission. C'est un des triomphes les plus
éclatants dans l'histoire d'Espagne; l'air retentissait des chants de
triomphe, d'hymnes de reconnaissance envers le Très-Haut; et de toutes
parts on ne voyait que réjouissances militaires ou que cérémonies
religieuses pour célébrer une aussi belle journée. Colomb, perdu dans
la foule et peu remarqué en ce moment, prit cependant une part bien
sincère à cette fête, car il avait plus de confiance en la reine qu'il
n'en avait jamais eu en qui que ce soit, et la victoire qu'il voyait
célébrer lui donnait l'espoir qu'enfin ses sollicitations allaient
toucher à leur terme.
En effet, la promesse fut tenue, et des hommes investis de toute la
confiance de la cour furent désignés pour négocier avec le navigateur
génois: au nombre de ces hommes se trouva Fernando de Talavera, qui
venait d'être nommé archevêque de la ville nouvellement conquise. Mais
dès le premier pas fait dans cette voie, survinrent de graves
difficultés. La stipulation principale de Colomb fut qu'il serait
investi du titre ainsi que des priviléges de grand-amiral, et de
vice-roi des terres ou pays qu'il découvrirait, et qu'il lui serait
accordé la dixième partie de tous les gains ou bénéfices qui
pourraient provenir du commerce ou de la conquête de ces pays.
On se montra fort indigné de prétentions aussi élevées; on demanda
même comment, lorsque Colomb n'exposait rien à lui, lorsqu'il n'avait
rien à perdre, il osait demander que tant d'avantages et d'honneurs
lui fussent garantis. Colomb réduisit alors sa demande, et
s'engageant, sur l'assurance qu'il avait de trouver des amis qui
l'aideraient de leur bourse, il offrit de subvenir à la huitième
partie des frais de l'expédition et à se borner également à la
huitième partie des bénéfices; mais il persista à vouloir être
vice-roi et grand-amiral. Ces propositions ne parurent pas
admissibles; toutefois, l'illustre marin ne voulut pas en changer les
termes, et la négociation fut rompue.
Nous savons qu'on a fort loué Christophe Colomb de persévérer à
vouloir obtenir ce qu'il croyait dû à son mérite, aux périls et à la
grandeur de l'entreprise: nous n'ignorons pas qu'on a dit qu'il
fallait que, par l'étendue, par l'éclat des récompenses ou des
dignités à lui conférées, il fît revenir les esprits mal disposés sur
son compte, qu'il inspirât par là de la confiance à ceux qu'il allait
être appelé à commander. Mais ces raisons et d'autres de même nature
ne nous paraissent que spécieuses, et la preuve, selon nous, qu'il en
était ainsi, c'est qu'elles compromirent vivement son expédition, car
ce n'est que par des circonstances qu'on ne pouvait pas prévoir,
qu'elle fut reprise et décidée plus tard d'une manière définitive.
Selon nous, Colomb devait se dire: «J'ai foi en moi; tout me dit que
j'accomplirai le dessein le plus difficile, le plus grand qu'il ait
été donné à un homme de concevoir et d'exécuter. Depuis plus de vingt
ans, je sollicite en vain un appui et des secours pour y parvenir; je
trouve enfin ces secours, cet appui; et, pour de vains titres, pour de
misérables questions d'argent, j'hésiterais!... Si je ne réussis pas,
rien au monde ne pourra me consoler ni me dédommager; mais si je mène
mon entreprise à bonne fin, quel homme, quel savant, quel génie, quel
potentat pourra se dire au-dessus de moi! et mon nom seul, le nom de
Colomb ne brillera-t-il pas, dans tous les siècles, parmi tous ceux et
plus peut-être que tous ceux dont s'honore l'univers!...»
Quoi qu'il en soit, Colomb pensait que, pour la grandeur elle-même du
présent qu'il allait faire au monde et aux souverains espagnols, que
pour justifier sa foi en Dieu et l'opinion qu'il avait de la dignité
de sa mission, il devait traiter, en quelque sorte, comme un roi, ou
demander des avantages considérables, et il fut inébranlable; ainsi,
il quitta Santa-Fé et il s'achemina vers Cordoue pour y faire ses
adieux à Beatrix Enriquez, et pour se rendre ensuite à Paris.
Mais ses amis les plus fervents ne purent supporter l'idée de ce
départ. De ce nombre étaient Saint-Angel, receveur des revenus
ecclésiastiques de l'Aragon, et Quintanilla. Ils s'empressèrent de se
rendre auprès de la reine; ce fut Saint-Angel qui porta la parole, et
il le fit avec une force, avec une éloquence qui ne laissèrent aucun
point indécis. Le navigateur fut, par lui, loué, vanté, disculpé,
justifié avec une noble chaleur qui partait du coeur le plus
patriotique et le plus dévoué à la gloire de son pays.
Isabelle fut plus que touchée, car la conviction, et une conviction
profonde pénétra cette fois dans son âme; elle s'écria aussitôt:
«Qu'il revienne, faites-le revenir!» Mais se rappelant soudainement
que Ferdinand, dont le trésor épuisé par ses guerres si glorieuses
contre les Maures, craignait de favoriser cette entreprise de peur de
n'y pouvoir suffire, elle se leva remplie d'enthousiasme, et elle
s'écria de nouveau: «Oui, qu'il revienne; je mets l'expédition au
compte de la couronne de Castille, et j'engagerai mes joyaux, mes
diamants et mes bijoux pour en couvrir les frais!» On l'a dit, et nous
le répétons avec attendrissement: ce mouvement inspiré, cette noble
générosité, cette abnégation personnelle marquèrent le plus beau des
moments de la vie déjà si belle de la reine, et le titre de patronne
de l'événement prodigieux de la découverte du Nouveau-Monde demeure
acquis à son nom et à sa volonté.
Saint-Angel ne prit que le temps d'assurer Isabelle qu'il ne serait
pas nécessaire qu'elle engageât ses bijoux, et il se hâta d'aller
expédier un courrier à Colomb pour l'inviter, de la part de la reine,
à retourner sans délai à Santa-Fé.
Pendant que Christophe Colomb s'acheminait vers Cordoue, modestement
monté sur une mule et se livrant aux réflexions les plus amères, il se
trouvait sur le pont de Pinos, qui n'est qu'à deux lieues de Grenade
et qui est célèbre par plusieurs hauts faits de la lutte nationale
contre les Maures, lorsque tout à coup il entend les pas d'un cheval
lancé à tout élan. Il n'a que le temps de se retourner, et il voit ce
cheval et son cavalier qui s'arrêtent auprès de lui: c'était le
courrier expédié par Saint-Angel qui, payé comme s'il se fût agi de la
destinée de la monarchie espagnole, avait fendu l'espace comme un
trait et qui lui remit une lettre en lui disant de tourner bride et de
revenir sur ses pas.
Le premier mouvement de l'illustre voyageur, tant son coeur était
ulcéré! le porta à répondre qu'il ne reviendrait pas; mais quand il
eut lu la lettre, quand il eut appris que la reine le demandait
elle-même et qu'elle prenait l'expédition sur le compte de la couronne
de Castille, ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, et,
en reprenant subitement la route de Santa-Fé, il s'écria: «Dieu soit
loué! c'est lui qui inspire la reine, et je suis sûr du succès!»
Des ordres étaient donnés pour qu'il se présentât immédiatement devant
la reine, et l'audience qu'il reçut est encore un de ces faits qui
méritent d'être rapportés avec quelques développements.
Colomb approchait alors de sa soixantième année; le temps de son
séjour en Espagne lui semblait, tout à l'heure encore, une tache dans
son existence, et la vie paraissait se dérober sous lui sans que le
but de tous ses efforts fût accompli; cependant, si son coeur était
abreuvé de chagrin, il était aussi exempt de faiblesse; si ses cheveux
avaient entièrement blanchi, ses yeux avaient conservé tout leur feu;
et sa contenance, son maintien n'avaient rien perdu de leur noblesse
ou de leur dignité. Tel il était lorsque, introduit devant Isabelle,
il s'avança d'un pas solennel, et que, selon l'étiquette de la cour,
il se prosterna à ses pieds. La reine, qui ne l'avait jamais regardé
ni avec autant d'attention ni avec autant de bienveillance, fut comme
saisie de respect, et elle s'empressa de lui dire:
«Segnor Colomb, vous êtes le bien venu, tous nos malentendus ont
cessé; relevez-vous, et recevez ma parole qui est un gage certain.
Surtout, ajouta-t-elle en se retournant vers les personnes de sa cour,
point de discussion; le résultat est trop beau pour en permettre, et
je n'en veux plus.»
Un long cri de plaisir s'échappa de toutes les poitrines, et Colomb,
avec cette gravité mâle qui donnait tant de prix à ses paroles, lui
répondit:
«Reine, mon coeur vous remercie d'une bienveillance qui m'est d'autant
plus précieuse que ce matin même je n'osais pas l'espérer, et Dieu
vous en récompensera. Mais ne puis-je me flatter que sa Majesté le Roi
consentira à ne pas priver mon entreprise de ses lumières et de son
appui?»
«Vous êtes serviteur de la couronne de Castille, segnor Colomb; mais
rien d'important ne se passe dans mon royaume sans l'approbation du
roi d'Aragon, et son consentement est acquis à vos projets, bien que
sa sagesse et son esprit supérieur ne l'aient pas laissé embrasser
cette cause par les mêmes motifs que ceux qui ont décidé une femme,
naturellement plus confiante et plus prompte à espérer.»
«Qui pourrait, dit alors Colomb, de cet accent de sincérité qui lui
était particulier, qui pourrait désirer un esprit plus élevé et une
foi plus pure que celle de Votre Majesté? Mais si j'ai pris la liberté
de parler du roi, c'est que sa prudence et sa protection détourneront
de moi les sarcasmes ou les railleries des hommes légers, et me
donneront, dans toutes les classes du royaume, un appui moral qui sera
d'une très-haute valeur.»
En ce même moment Ferdinand entra, et la reine lui adressa ces
paroles, accompagnées d'un regard où brillait le plus vif
enthousiasme:
«Nous avons retrouvé notre fugitif; rien, désormais, ne s'oppose à son
voyage, et s'il arrive aux Indes, ce sera pour l'Église un triomphe
aussi grand que la conquête des pays possédés jadis par les Maures.»
«Je suis très-satisfait, répondit le roi, de revoir le segnor Colomb;
et lors même qu'il n'accomplirait que la moitié de nos espérances, la
couronne et lui seraient tellement enrichis, qu'il serait embarrassé
de son opulence.»
«Un chrétien, répliqua le navigateur, saura toujours comment se servir
de son or, aussi longtemps que le Saint-Sépulcre sera au pouvoir des
infidèles.» «Comment, dit le roi d'une voix perçante, le segnor Colomb
s'occupe à la fois de la découverte de nouvelles régions et d'une
croisade contre les infidèles?»
«Sire, tel a toujours été mon projet depuis le moment où j'ai vu deux
frères gardiens du Saint-Sépulcre venir dans votre camp parler des
menaces que Votre Majesté a eu le noble coeur de braver; et mes
richesses, si jamais j'en acquiers, ne sauraient, je pense, trouver un
plus digne emploi.»
La reine intervint en cet instant, car elle crut que la conversation
prenait un tour fâcheux, et la changeant avec autant d'adresse que de
bonté, elle parla à Colomb de ses espérances, de ses projets, de ses
voyages passés, des tempêtes qu'il avait essuyées, des combats
auxquels il avait assisté et des périls qu'il avait courus. Colomb
répondit à tout ce qui concernait ses projets et ses espérances avec
une modeste assurance, avec une netteté qui ne laissèrent rien à
désirer, qui charmèrent le roi et qui le firent revenir de quelques
préventions que le zèle pour le Saint-Sépulcre lui avait inspirées.
Quant à ses naufrages, à ses combats, aux dangers auxquels il avait
été exposé:
«Depuis que le pouvoir de Dieu, ajouta Colomb, a mis mon esprit en
éveil pour des objets plus importants, depuis qu'il m'a choisi pour
que sa volonté soit faite, pour que sa parole soit répandue sur toute
la terre, ma mémoire a cessé de s'arrêter sur mes périls passés.»
De plus en plus enthousiasmée, Isabelle voulut lui donner une preuve
plus convaincante de l'intérêt qu'il lui inspirait, et sachant, en
femme d'un naturel exquis, qu'elle allait électriser son coeur
paternel, en lui accordant une faveur que les enfants seuls des plus
puissantes familles obtenaient, elle lui dit:
«Segnor, vous avez un fils déjà grand, mais qui ne saurait vous suivre
sur les mers; il restera donc avec nous, il sera livré à nos soins, et
nous le nommons page de don Juan, héritier présomptif de la couronne.»
Christophe Colomb crut rêver; cette bonté l'attendrit jusqu'aux
larmes, et l'émotion lui ravissant presque l'usage de la parole, il
s'inclina devant la reine, et il lui répondit:
«Je suis à tout jamais le serviteur de Votre Majesté; je suis le sujet
et le serviteur des souverains de l'Espagne, mon coeur, mon bras leur
sont dévoués et ma vie leur appartient.»
Les formalités légales suivirent cet entretien. Jean de Coloma,
secrétaire royal, fut chargé de rédiger la convention écrite qui
devait avoir lieu; il s'en entendit avec Colomb, et un traité fut
souscrit par lequel il fut convenu:
1º Que Colomb, pour lui-même, pendant sa vie, et dans l'avenir, pour
ses héritiers et successeurs, devait jouir du titre de grand-amiral de
toutes les mers, de toutes les terres ou continents qu'il pourrait
découvrir, et avoir droit aux mêmes honneurs, aux mêmes priviléges que
ceux dont le grand-amiral de Castille était en possession;
2º Qu'il serait vice-roi et gouverneur général de toutes les susdites
terres ou continents, avec le droit de nommer trois candidats pour le
gouvernement de chaque île ou province où il ne siégerait pas en
personne, sur lequel nombre de trois, la couronne choisirait le
titulaire;
3º Qu'il aurait droit à la dixième partie de tous les bénéfices faits
sur les denrées ou les produits des pays placés sous la juridiction de
son amirauté;
4º Que lui ou son représentant serait seul juge dans les différends ou
contestations qui pourraient s'élever entre le commerce de ce pays et
celui de l'Espagne;
5º Qu'il lui serait enfin permis d'entrer, pour la huitième partie,
dans les frais de toutes les expéditions qui seraient dirigées vers
ces mêmes pays, et qu'en conséquence il aurait droit à la huitième
partie des profits faits par ces expéditions.
Ces stipulations furent signées par Ferdinand et par Isabelle à
Santa-Fé, le 17 avril 1492; et furent également revêtus de leur
signature tous les documents, ordres, mandements et pièces qui firent
suite aux stipulations; mais la couronne de Castille demeura isolément
chargée de tous les frais de l'expédition, qui fut mise entièrement
sous les ordres de Colomb.
La convention dont nous venons de transcrire les termes ne semble
avoir, au premier coup d'oeil, qu'une importance légale destinée à
fixer les priviléges et les droits de l'une des parties intéressées;
mais en la lisant attentivement, on y trouve des mots qui ont une
immense portée scientifique, et qui prouvent invinciblement que ce
n'était pas en aveugle que le savant marin cherchait, par
l'Atlantique, une route vers les rivages de l'Inde, mais en homme
profond qui croyait très-probable qu'avant d'y arriver, il trouverait
des terres interposées.
Dans les temps contemporains, plus tard même et encore aujourd'hui, il
s'est trouvé et il se trouve des esprits envieux qui ont cherché à
rabaisser la gloire de l'illustre navigateur qui a découvert le
Nouveau-Monde, et qui l'ont traité de rêveur ne pensant obstinément
qu'au Cathai, qu'à l'île de Cipango, et ne s'étant rendu en Amérique
que par l'effet du hasard ou en cherchant des contrées imaginaires.
Ces personnes ignorent donc ou feignent d'ignorer la fameuse parole de
Colomb qui, pressé d'arguments par un des docteurs de la conférence
de Salamanque, lui répondit que si, dans la direction de l'Ouest,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, _ces limites, il les
découvrirait!_ Mais cette réponse, fût-elle apocryphe, il n'en saurait
être de même des stipulations officielles textuellement reproduites
quelques lignes plus haut, et qui furent écrites sous la dictée de
Colomb par Jean de Coloma; or, on y voit, à deux reprises différentes,
les mots «_terres ou continents_;» on y voit que Colomb s'y réserve
des priviléges, des droits sur ces «_terres ou continents_» qu'il
pourra découvrir, et c'est une preuve incontestable qu'il prévoyait
parfaitement que quelque _terre ou continent_ pouvait, devait même
exister entre l'Asie et la partie occidentale de l'Europe. La
découverte de l'Amérique était donc dans ses combinaisons, et l'on
peut affirmer, sur le témoignage des stipulations, qu'il l'avait
trouvée par ses prévisions longtemps avant qu'il l'eût vue
matériellement.
L'expédition destinée à l'entreprise si chanceuse et si hardie de
cette découverte ne fut cependant pas préparée dans l'un des ports
principaux de l'Espagne, mais simplement à Palos de Moguer, ce même
petit port de l'Andalousie où nous avons vu Colomb aborder en Espagne
et aller demander des secours au couvent de la Rabida qui
l'avoisinait. Deux raisons le firent choisir: la première, c'est qu'il
se trouvait situé en dehors du détroit de Gibraltar, et conséquemment,
mieux en position de permettre de prendre le large sans avoir à lutter
contre les contrariétés que les navires éprouvent souvent en voulant
sortir de la mer Méditerranée; la seconde fut que ce port était frappé
d'une condamnation judiciaire par laquelle il était obligé de fournir
deux caravelles armées lorsque la couronne d'Espagne l'en requérait.
Il a été d'usage, en Turquie, d'appeler caravelles des bâtiments d'un
assez fort tonnage; mais en Espagne et en Portugal, ce nom n'est
ordinairement donné qu'à de très-petits navires ne portant que des
voiles latines et naviguant assez bien. Telles n'étaient pourtant pas
exactement celles qui durent être armées pour le voyage. Les
renseignements manquent sur leur grandeur précise, sur leur forme, sur
leur grément; les versions sont même très-contradictoires sur ce
point, et il est à regretter qu'aucune recherche n'ait pu l'éclaircir
complètement; on en est donc réduit à des conjectures, et voici ce
qu'on peut en déduire de plus vraisemblable.
Les deux caravelles que Palos pouvait alors équiper pour la couronne
étaient deux navires de la dimension de quelques-uns de nos grands
caboteurs actuels; l'une s'appelait la _Santa-Maria_, et l'autre la
_Niña_; une troisième leur fut bientôt adjointe, et son nom était la
_Pinta_. La _Santa-Maria_ seule était pontée ou recouverte en planches
ou bordages de bout en bout; les deux autres n'avaient que des ponts
partiels à l'arrière et à l'avant. Ces parties, dans les trois
caravelles, étaient très-relevées au-dessus de l'eau.
La _Santa-Maria_, qui devait être montée par Christophe Colomb, était
du port de 100 tonneaux et elle était gréée pour porter des voiles
carrées; la _Niña_ et la _Pinta_ n'avaient que des voiles latines;
elles se trouvaient ainsi dans de très-mauvaises conditions pour
pouvoir profiter des vents favorables qu'elles pourraient avoir dans
le cours de leur navigation. Le personnel entier n'en excédait pas
cent vingt hommes pour les trois navires.
Voilà quelles furent les ressources exiguës qui furent mises à la
disposition de Christophe Colomb, et avec lesquelles, aujourd'hui, on
ne tenterait pas la plus mince entreprise de ce genre; voilà les
éléments avec lesquels il devait exécuter le plus téméraire des
voyages, et qu'il accepta sans hésitation, pensant probablement que
son expérience, son habileté, sa vigilance pourraient compenser tout
ce que ces éléments avaient d'insuffisant ou de défectueux.
Mais il n'en fut pas de même dans la population de Palos ni parmi les
marins ou les familles des marins qui devaient s'embarquer sur ces
caravelles; la nouvelle de cet armement y fit l'effet d'un coup de
foudre: là, comme partout ailleurs, on croyait qu'au delà de certaines
limites, même assez rapprochées, l'Océan n'était qu'une espèce de
chaos; l'imagination s'y représentait des courants et des tourbillons
prêts à entraîner les navires à leur perdition, et l'on était même
persuadé qu'une fois arrivé à un certain point, on devait
immanquablement tomber dans le vide.
Aussi, un premier ordre de la cour pour armer les caravelles
demeura-t-il sans effet; la terreur était si profonde qu'un second
ordre plus impératif, autorisant Colomb à agir avec rigueur, fut
également méconnu quoiqu'on eût infligé une amende de 200 maravédis
par jour de retard. Colomb aurait pu sévir; mais, avec sa sagesse
habituelle, il voulut laisser agir le temps; il temporisa donc
jusqu'à l'arrivée de Martin-Alonzo Pinzon, qui l'avait si bien compris
lors de sa première arrivée à Palos et qu'il attendait prochainement.
Alonzo devait, en effet, commander la _Pinta_, et ce fut avec joie que
Colomb le vit se rendre auprès de lui. Les choses commencèrent alors à
prendre une tournure plus favorable; les esprits ne revinrent pas
entièrement à la vérité, mais ils ne purent être que très-émus en
voyant Alonzo, se montrant franc, loyal et résolu comme un vrai marin,
fournir à Colomb les fonds nécessaires pour payer, ainsi qu'il s'y
était engagé, la huitième partie des frais de l'expédition, accepter
le commandement de la _Pinta_, prendre son frère Francisco-Martin pour
second, et solliciter de Colomb le commandement de la _Niña_ pour un
autre de ses frères nommé Vincent-Yanez Pinzon.
Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour
à Palos, s'était établi au couvent de la Rabida où il reçut l'accueil
le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas à lui prodiguer les soins
de l'hospitalité; il présida, en quelque sorte, aux détails de
l'expédition: prenant un intérêt excessif à en voir les voiles se
déployer vers un monde inconnu qu'il apercevait déjà des yeux de la
foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du génie, il s'appliqua, par
ses exhortations, à changer les dispositions des esprits parmi les
matelots destinés à faire partie des équipages, à calmer les terreurs
de leurs familles, à dissiper les préjugés sous l'influence desquels
ils étaient; et sa parole persuasive secondant les actes dévoués
d'Alonzo Pinzon, on put bientôt remarquer qu'un sentiment favorable
commençait à se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui étaient le plus
opposés au voyage se trouvaient en présence de Colomb, le calme,
l'énergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entraînaient
ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur
coeur.
C'était le 12 mai qu'il avait quitté la cour avec de pleins pouvoirs
pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient être prêtes à
prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins nécessaires à
l'armement, pour fréter ou équiper une troisième caravelle; et la
seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder,
soit à la côte de Guinée, soit à toute autre possession des Portugais
récemment découverte. Cependant, ce fut à peine si ses navires purent
être prêts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles à
surmonter pour déjouer le mauvais vouloir et les sourdes menées qui
venaient à l'encontre de ses opérations! Parmi ceux qui se montrèrent
le plus récalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero,
propriétaires de la _Niña_ et de la _Pinta_; mais en opposition à ces
noms, l'histoire a enregistré ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo
Niño et de Barthélemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus
empressés à se rallier à Colomb.