inhérente à son caractère naturellement méfiant; mais il était trop
bon juge pour ne pas apprécier promptement combien le maintien assuré,
quoique modeste, de Colomb, parlait en sa faveur, et il lui témoigna
bientôt de l'intérêt. Le savant marin, se voyant attentivement écouté,
développa son système; et ce fut avec un art infini qui n'avait
cependant rien d'adulateur, qu'il termina son exposé, en cherchant à
exciter l'ambition de Ferdinand par l'assurance que ses découvertes
surpasseraient, en importance, celles que les Portugais avaient déjà
faites sur les côtes méridionales de l'Afrique, et que la gloire qui
en rejaillirait sur sa couronne éclipserait celle que les souverains
du Portugal avaient acquise dans ce vaste champ ouvert à l'activité
humaine, et dont ils tiraient tant de vanité.
Le roi se montra très-satisfait; aussi, ordonna-t-il à Fernando de
Talavera de convoquer les astronomes et les géographes les plus
renommés du royaume, afin qu'il y eût une conférence dans laquelle le
côté scientifique et pratique de la question serait examiné.
Christophe Colomb fut transporté de cette heureuse issue, en pensant
qu'en présence d'hommes instruits, et qu'en s'exprimant lui-même, sa
cause serait facile à gagner; anticipant alors sur la décision des
juges qu'il croyait devoir être autant au-dessus des préjugés
vulgaires que de leur intérêt personnel, il pensa être arrivé au terme
de ses sollicitations et n'avoir plus qu'à se livrer à l'exécution de
ses plans.
La conférence eut lieu à Salamanque dans le couvent des Dominicains de
Saint-Étienne, réputé le plus éclairé de la chrétienté. Colomb y fut
accueilli avec la plus grande distinction, et comme un homme à qui
l'on était fier de donner l'hospitalité. Ces dehors flatteurs
n'inspirèrent aucune vanité à celui qui était l'objet de tant de
déférence; et ce fut avec calme, mais avec une noble chaleur dans le
regard qu'il se présenta au milieu du conseil le plus imposant qu'on
pût imaginer, si l'on était fondé à juger de la sagesse d'un corps par
le rang, par l'âge et par la réputation des membres qui le composent.
Mais les séances du conseil sont trop importantes et présentent trop
d'intérêt, pour que nous ne les reproduisions pas avec une certaine
étendue.
Les professeurs de l'université ne composaient pas seuls ce même
conseil; il y avait en outre plusieurs dignitaires de l'Église et
quelques moines érudits; toutefois, Colomb ne tarda pas à être
convaincu que plusieurs des personnages de la conférence étaient
imbus, à l'avance, de sentiments qui lui étaient défavorables, ainsi
qu'il n'arrive que trop souvent, lorsque des hommes très-élevés dans
l'échelle sociale ont à s'occuper de ceux que leur rang place
infiniment au-dessous d'eux et qu'ils sont, naturellement, enclins à
considérer comme des intrigants ou comme des imposteurs qu'il est de
leur devoir de démasquer. Quelques-uns d'entre eux pensaient, en
effet, que Colomb, navigateur presque inconnu en Espagne et
n'appartenant à aucune institution scientifique, ne pouvait être qu'un
aventurier ou tout au plus qu'un visionnaire; ils avaient, d'ailleurs,
cette aversion naturelle aux pédants contre toute innovation qui
attaque l'échafaudage de leurs doctrines, et ils restèrent sous ces
fâcheuses impressions.
Aussi, Colomb ne fut-il écouté avec attention que par les moines
dominicains de Saint-Étienne: les autres se retranchèrent dans cette
espèce de fin de non-recevoir que, lorsque tant de profonds
philosophes s'étaient occupés de recherches géographiques, lorsque
tant d'habiles marins avaient navigué sur toutes les mers connues
depuis un temps immémorial, et qu'aucun d'eux n'avait laissé seulement
entrevoir la possibilité de terres transatlantiques; que même, à
leurs yeux, l'Océan devenait infranchissable dans cette direction, il
était plus que présomptueux de venir leur affirmer, sans autres
preuves que des assertions imaginaires, que ces terres existaient
positivement, et de demander, pour aller à leur recherche, des navires
et des hommes que ce serait envoyer à une perte infaillible.
Colomb demanda que la discussion fût approfondie et que des objections
plus sérieuses lui fussent faites, car, avec les raisonnements
précédents, il n'y aurait jamais lieu au moindre progrès marquant, ni
à la moindre perfectibilité. Alors la Bible et les ouvrages des Pères
de l'Église furent mis en avant comme des arguments irrésistibles.
Ainsi, l'existence des Antipodes, soutenue par les anciens, fut
déclarée impossible en vertu de passages des écrits de saint Augustin
et de Lactance qui les traitent de fables incompatibles avec les
fondements de la foi chrétienne, puisque soutenir qu'il pouvait y
avoir du côté opposé de la terre des lieux qui fussent habités,
c'était avancer qu'Adam n'était pas le père commun de tous les hommes,
ce qui serait contraire aux notions les plus certaines et les plus
respectées, et constituerait une attaque évidente contre les vérités
de la Bible. On ajouta que, puisque saint Paul avait dit, dans son
épître aux Hébreux, que les cieux peuvent être comparés à un
tabernacle ou à une tente étendue sur la terre, on devait en conclure
que la terre était plate comme l'est le dessous d'une tente.
Il y eut, cependant, quelques membres qui admirent l'hypothèse de la
sphéricité de la terre, mais ils posèrent en fait que les ardeurs de
la zone torride ou autres obstacles matériels devaient empêcher qu'on
ne pût aller au delà, et qu'en ce qui concernait une navigation
dirigée vers l'Occident pour atteindre les extrémités orientales de
l'Asie, ce devait être un voyage impraticable, car on allégua qu'il
durerait plus de trois ans; enfin, on objecta encore qu'en voulant
bien supposer qu'on fût assez heureux pour arriver ainsi jusque dans
l'Inde, la rotondité du globe terrestre ferait alors l'effet d'une
longue montagne d'eau qui s'opposerait au retour, quelque fort et
quelque favorable que le vent pût être imaginé!
Colomb commença son plaidoyer scientifique, en démontrant la
sphéricité de la terre par deux faits positifs: le premier, c'est que,
lorsqu'un navire s'éloigne de la côte, le corps du bâtiment disparaît
le premier, ensuite les voiles les plus basses, et successivement
ainsi jusqu'aux plus élevées et jusqu'à la cime des mâts qui disparaît
la dernière à la vue. De même, lorsqu'un bâtiment recommence à
paraître ou que deux bâtiments se rencontrent en mer par un beau
temps, on en voit les parties les plus élevées assez longtemps avant
celles qui le sont le moins, et c'est le corps du navire que les yeux
aperçoivent le dernier. Il en tira la conséquence évidente que ce
phénomène ne pouvait être attribué qu'à la sphéricité de la terre qui
s'interposait entre le spectateur et les points du navire observé qui
se trouvent de plus en plus rapprochés de la surface de la mer. Le
second fait fut que, lors des éclipses de lune, on avait toujours
remarqué que, de quelque côté que commençât l'éclipse, soit qu'elle
fût partielle ou totale, toujours l'ombre que la terre projetait
alors sur le disque lunaire avait une figure circulaire, et il en
conclut qu'il ne pouvait y avoir qu'un corps sphérique qui put ainsi,
dans toutes les positions, projeter invariablement une ombre
circulaire.
Les lois de la gravitation universelle n'étaient pas encore
établies, et la question des Antipodes et des hommes qui pouvaient y
être placés se trouvant réciproquement pieds contre pieds sans
tomber dans les profondeurs de l'abîme, ne pouvait pas être aussi
facilement résolue; mais on pouvait en juger par induction, car si
deux navires, éloignés l'un de l'autre de six lieues, cessent
complètement de s'entre-apercevoir par l'effet de la sphéricité de
la terre, il est manifeste que les verticales passant par le centre
de chacun des deux bâtiments ne sont pas parallèles, que, cependant,
personne à bord ne perd de sa stabilité par l'effet de cette
inclinaison relative; or, ce qui se passe à l'égard de ces deux
navires doit avoir également lieu pour deux autres placés à six
lieues des deux premiers, et l'on arrive ainsi à prouver, par
analogie, que rien d'étrange n'a lieu aux Antipodes, et que l'on
peut et doit y naviguer et y marcher tout aussi naturellement que
nous le faisons nous-mêmes sur nos mers et sur notre sol. Ces
explications réfutaient également l'argument des montagnes d'eau
jugées devoir s'opposer au retour des navires d'un voyage lointain.
Colomb fit observer, à ce sujet, qu'il n'avait pour but que
d'arriver aux extrémités de l'Inde ou de l'Asie, ainsi que se le
proposaient les Portugais en contournant par mer le continent
africain; et que la seule différence qu'il y eût, c'est qu'il
chercherait sa route en cinglant directement à l'Ouest; que, dès
lors, ce n'est pas à des pays inconnus ou imaginaires qu'il
aborderait; mais dans des contrées assez voisines du lieu où fut
placé le Paradis terrestre, et que certainement les hommes qui
habitaient ces contrées devaient, tout aussi bien que nous,
descendre d'Adam, ainsi qu'il le croyait religieusement en se
fondant sur les vérités des livres sacrés.
Ce fut alors que, présumant, sans doute, le déconcerter par une
objection sans réplique, on lui demanda comment il pouvait être assuré
que les limites de l'Atlantique dans cette direction fussent les
terres asiatiques. Sans hésiter, il fit aussitôt cette réponse
admirable, et qui, elle seule, équivalait à l'idée de la découverte du
Nouveau-Monde: «Eh bien! si l'Atlantique, dans cette direction, a
d'autres limites que l'Asie, il importe plus encore de découvrir ces
limites, et je les découvrirai!» C'est bien ainsi que l'on s'exprime
lorsque l'on a un grand coeur; c'est bien ainsi que parle le génie
dont les yeux sont plus clairvoyants encore que ceux de notre corps;
et cette réponse sublime qui n'a pas été assez remarquée, suffirait
pour garantir à Colomb la priorité de la découverte de l'Amérique,
lors même que, ainsi que nous le ferons remarquer plus tard, ce ne
serait pas lui qui aurait, le premier, acquis la certitude de
l'existence du continent américain.
Restaient à réfuter les difficultés théologiques qui lui furent
opposées en plus grand nombre et avec le plus d'autorité. Nous avons
déjà fait connaître l'air de grandeur qui était un des traits
caractéristiques de la personne de notre illustre navigateur, son
maintien noble et assuré, le feu de son regard, l'animation de sa voix
et la force de son éloquence. Tout ici se trouva en jeu, lorsque
repoussant, d'un geste véhément, ses plans, ses cartes, ses mémoires,
il prit une intonation inspirée et se lança dans le côté religieux de
la question. Il ne laissa aucune difficulté sans réponse; et
s'exprimant comme le théologien le plus pieux et le plus disert, il
sut trouver, dans les textes eux-mêmes des prédictions des prophètes
et de l'Écriture sainte, des passages qui renversèrent l'échafaudage
de toutes ces difficultés, et qui, selon lui, étaient le type vrai et
l'annonce formelle des magnifiques découvertes que le ciel le
destinait à faire en cette partie de l'univers! Dans cette assemblée
où se trouvait l'élite des hommes de religion et de talent de
l'époque, qui fut le véritable savant, qui se montra le plus grand
théologien? Sans contredit, ce fut notre marin, ce fut Christophe
Colomb!
Mais rendons toute justice à la conférence; non-seulement elle fut
vivement touchée en entendant vibrer à ses oreilles une éloquence
aussi mâle, aussi religieuse et aussi sincère, mais encore plusieurs
des auditeurs se dépouillèrent de leurs préventions et furent
convaincus. Parmi ceux-ci se trouva Diego de Deza, moine dominicain,
professeur de théologie, et qui parvint ensuite à la seconde dignité
ecclésiastique de l'Espagne, celle d'archevêque de Séville. C'était un
homme érudit qui sut apprécier Colomb et lui gagner des partisans,
mais pas assez pour obtenir un résultat favorable. Ce fut même
beaucoup que l'on voulût consacrer encore à ce sujet quelques séances
subséquentes, sans se prononcer. Afin, cependant, d'en finir, la
décision en fut laissée au jugement de Fernando de Talavera qui s'en
occupa fort peu, et qui, entièrement emporté par le tourbillon des
affaires publiques et très-importantes à la vérité du moment, n'y
avait encore donné aucune conclusion à l'époque où il fut obligé de
suivre la cour lorsqu'elle partit de Cordoue au commencement de 1487,
laissant l'affaire dans la plus grande des incertitudes.
Colomb ne se découragea pas, il s'attacha aux mouvements de la cour et
ne cessa de solliciter; il parvint même à faire décider que plusieurs
autres conférences seraient tenues et que le lieu en fût fixé; mais
jamais aucune ne put avoir lieu à cause des changements de résidence
continuels auxquels les mouvements perpétuels de l'armée
assujettissaient les souverains.
Si Colomb se trouva forcé par ces circonstances à accepter le rôle de
solliciteur et peut-être de courtisan, au moins s'y soumit-il avec
noblesse, car il s'associa aux fatigues militaires des guerriers qui
se pressaient en foule pour combattre en faveur de la libération de
l'Espagne; il fut présent au siége ainsi qu'à la reddition de Malaga
et de Baza, il assista à l'affaire importante à la suite de laquelle
El-Zagal, l'un des rois maures établis en Espagne, résigna sa couronne
entre les mains de Ferdinand, et il se distingua par sa bravoure
personnelle dans plusieurs de ces occasions.
Pendant le siége de Baza, deux des religieux préposés à la garde du
Saint-Sépulcre à Jérusalem arrivèrent au camp, avec la mission de
faire connaître que le sultan d'Égypte avait déclaré qu'il ferait
mettre à mort tous les chrétiens qui pouvaient se trouver dans les
États où il commandait, si l'Espagne ne se désistait pas de ses plans
de guerre contre les Maures. Cette menace fit une si grande impression
sur l'âme fière et pieuse de Colomb qu'il conçut, alors, le projet de
consacrer les bénéfices qu'il pensait devoir lui revenir du succès de
ses découvertes, à l'affranchissement complet du Saint-Sépulcre. Avec
sa persévérance naturelle, il ne renonça jamais à cette idée, et il
est mort avec le regret de n'avoir pu la réaliser.
Son nouvel ami Diego de Deza et son zélé partisan Alonzo de
Quintanilla pourvoyaient à une partie de ses dépenses, et ils auraient
plus fait encore, si les souverains espagnols reconnaissants de ses
services et du zèle qu'il montrait en s'associant aux opérations de
l'armée, ne l'eussent, en quelque sorte, attaché à leur personne, en
ordonnant qu'il fût compté parmi les membres de leur maison et
défrayé, comme tel, de sa nourriture et de son logement; ils firent
même plus, car lorsqu'il y avait quelque calme ou quelque repos dans
la poursuite de cette guerre, Ferdinand témoignait le désir que la
question du voyage transatlantique fût remise sur le tapis; mais,
toujours de nouveaux incidents survenaient, qui mettaient obstacle à
la reprise des conférences.
Cet état de choses dura jusqu'à la fin de 1491; c'est l'époque où
l'armée allait se mettre en marche pour attaquer Grenade; Colomb pensa
qu'il pourrait y avoir un trop long ajournement, si le départ avait
lieu sans qu'on prît une décision, et il la demanda avec instance. On
fit droit à sa demande; Fernando de Talavera fut chargé de présider
une nouvelle conférence, mais la majorité condamna les plans de Colomb
comme vains et impossibles, et elle ajouta qu'il était indigne d'aussi
grands souverains de se livrer à une entreprise aussi importante, sur
d'aussi faibles motifs que ceux qui étaient allégués. Le roi et la
reine durent donc s'abstenir; mais telle était la considération
personnelle dont Colomb jouissait dans l'armée, tel était l'intérêt
qu'il avait su inspirer à Ferdinand, que ce roi ne put se résoudre à
rompre définitivement sur ce sujet et que, pensant toujours aux
avantages incalculables dont la réussite devait en être suivie, il fit
informer Colomb que les préoccupations et les dépenses considérables
de la guerre ne lui permettaient pas de prendre des engagements dans
le moment actuel; mais qu'aussitôt qu'il serait libre de tout souci à
cet égard, il se montrerait disposé à reprendre cette affaire et à la
faire traiter. Colomb fut très-désappointé de cette réponse qu'il
considéra comme un refus poli, et il prit le parti de retourner à
Séville, ne comptant plus, à la vérité, sur la protection du trône
pour l'aider à exécuter les plans qui, depuis vingt ans, absorbaient
toutes ses pensées, étaient le mobile de toutes ses démarches, et
faisaient l'objet de toutes ses méditations.
Cependant, son frère Barthélemy n'était pas resté inactif; il s'était
rendu en France et en Angleterre, il y avait exposé les projets de
Colomb, et il était parvenu à intéresser les souverains de ces
royaumes à l'entreprise de tenter le voyage de l'Inde, en cinglant
directement à l'Ouest. Ces nouvelles favorables arrivèrent à Colomb
en même temps qu'une invitation du roi de Portugal de retourner à
Lisbonne. Il en fut très-ému, mais, à la réflexion, et peut-être aussi
pour ne pas trop s'éloigner de ses enfants, il pensa qu'étant devenu
un personnage très-connu en Espagne, il lui serait facile et
avantageux de trouver aide et protection auprès de quelques-uns des
puissants seigneurs de ce pays qui avaient de vastes possessions, de
grandes fortunes, beaucoup de crédit, qui jouissaient des priviléges
de plusieurs droits féodaux, et pouvaient être comptés comme des
petits souverains dans leurs domaines; sous l'influence de ces idées,
il ne s'arrêta pas longtemps à la pensée de quitter l'Espagne, et il
s'adressa successivement à deux des plus opulents seigneurs dont nous
venons de parler: le duc de Médina-Sidonia et celui de Médina-Celi,
qui avaient des propriétés étendues sur le bord de la mer où se
trouvaient plusieurs ports, et de qui dépendaient de nombreux vassaux.
Le duc de Médina-Sidonia entra, parfaitement d'abord, dans les vues
qui lui furent communiquées, et fut ébloui de la perspective qu'elles
offraient devant lui; mais, à la réflexion, il pensa qu'il devait y
avoir beaucoup d'exagération; et, après plusieurs conversations sur ce
sujet, il finit par se désister.
Le duc de Médina-Celi se montra également favorable au projet, il fut
même sur le point d'accorder trois caravelles mouillées au port de
Sainte-Marie et dont il disposait; mais il lui survint la crainte
d'être taxé d'avoir voulu empiéter sur les droits de la couronne, et
il se désista aussi.
Vivement contrarié, Christophe Colomb résolut de quitter l'Espagne:
analysant alors les diverses propositions faites par le roi de
Portugal et par son frère Barthélemy, il s'étudia à choisir celle qui
semblait lui offrir le plus de chances. Sous la pression permanente de
l'indignité qui avait été commise contre lui par la cour de Portugal,
il écarta, tout d'abord, l'offre qui lui venait de ce côté, et il se
détermina à se rendre à Paris pour, ensuite, continuer sa route
jusques à Londres si la France le repoussait; mais, auparavant, il
voulut retourner au couvent de la Rabida où il avait laissé son fils
Diego livré aux soins tendres et paternels de Jean Perez de Marchena,
supérieur de ce couvent, et d'où il comptait repartir pour conduire
Diego à Cordoue où résidaient toujours Beatrix Enriquez et son second
fils Fernand.
Le digne supérieur laissa éclater toute la peine qu'il ressentait, en
voyant son ami venir frapper encore une fois à la porte du couvent
après une absence de sept ans écoulés dans les angoisses de la
sollicitation, et en s'apercevant, par son extérieur peu satisfait et
par ses humbles vêtements, qu'il était loin d'être heureux ou opulent;
mais, quand il eut appris que c'était un adieu définitif qu'il venait
faire à l'Espagne et à lui, il s'enflamma d'une noble et patriotique
indignation, et il s'y opposa par tous les moyens que son attachement
et que l'intérêt de son pays purent lui suggérer. Il avait été
confesseur de la reine, il la connaissait comme une femme d'une
imagination remarquable et particulièrement accessible aux personnes
qui pouvaient lui donner des avis fondés sur la religion et sur la
gloire de son royaume; dans cette persuasion, il prit sur lui de lui
écrire directement à elle-même, pour la conjurer de ne pas refuser son
approbation à une affaire aussi importante. Il montra ensuite cette
lettre à son hôte, et il obtint de lui qu'il ne partirait pas avant de
connaître quelle serait la suite de cette nouvelle démarche dont il
espérait infiniment. C'est ainsi que la Providence avait caché le
ressort de la fortune de Colomb dans le coeur de l'amitié.
Un pilote du pays fut chargé de partir pour la cour, et de faire tous
ses efforts pour remettre la lettre à la reine elle-même, qui se
trouvait en ce moment au camp royal de Santa-Fé devant la ville de
Grenade, dernière forteresse des Maures et qu'on assiégeait. Il
s'acquitta fidèlement de sa mission et il revint au bout de quatorze
jours rapportant une réponse de cette noble princesse, dans laquelle
des remercîments étaient adressés au supérieur pour sa communication,
et pour l'inviter lui-même à se rendre à la cour, mais non sans donner
les plus vives espérances à Colomb.
Dans l'exaltation de la joie que cette nouvelle causa à Perez, une
seule minute ne fut pas perdue, il partit immédiatement. Son
empressement à voir la reine fut satisfait dès son arrivée à la cour.
On comprend la chaleur qu'il mit à plaider la cause de son ami; il
invoqua la terre et le ciel; il chercha à intéresser la gloire de la
reine autant que sa conscience à une entreprise qui transporterait des
nations entières de l'idolâtrie à la foi, et il trouva de la
persuasion et de la vivacité dans la passion de la grandeur de sa
patrie et dans les sentiments de la plus vive amitié. Isabelle, qui,
à ce qu'il paraît, n'avait jamais entendu parler de Colomb que d'une
manière peu sérieuse, et dont le coeur était toujours ouvert à ce qui
portait l'empreinte de la noblesse et de la grandeur, ne put que se
rendre à l'éloquence honnête et zélée d'un tel avocat. Elle ordonna
sans délai que Colomb fût mandé devant elle, et qu'une somme d'argent
lui fût envoyée pour son voyage afin qu'il pût se présenter
convenablement à la cour. Colomb apprit ce résultat des démarches de
Perez de Marchena avec enthousiasme, et il se mit aussitôt en route
pour le camp de Santa-Fé.
L'expulsion des Maures était, à cette époque, presque complétée par
suite des efforts incessants des Espagnols pour recouvrer
l'indépendance du royaume; mais Grenade tenait encore, et elle était
défendue par le roi Boabdil-el-Chico qui s'y soutenait avec une rare
vigueur.
Dans le courant de l'été de 1491, pendant que les forces assiégeantes
campaient devant la ville et qu'Isabelle et ses enfants suivaient avec
anxiété les progrès du siége, un accident faillit être funeste à la
famille royale et détruire une grande partie de l'armée chrétienne: la
tente de la reine prit feu et fut réduite en cendres, ainsi que les
pavillons d'un grand nombre de gentilshommes. Des richesses
considérables en bijoux et en vaisselle d'argent furent perdues! Afin
de prévenir le retour d'un semblable désastre, et considérant sans
doute la soumission de Grenade qui renfermait dans ses murs l'Alhambra
si renommé, comme l'acte le plus important de leur règne, car l'avenir
cachait encore dans ses profondeurs le plus remarquable des
événements de cette période, les deux royaux époux résolurent
d'entreprendre une oeuvre qui suffirait, seule, pour rendre le siége
mémorable: ils firent faire le plan d'une cité qui contiendrait de
vastes édifices pour loger les troupes, et qui aurait ses avenues, ses
rues, ses places, ses remparts ainsi que ses fortifications; élevant
ainsi ville contre ville, et annonçant le dessein bien arrêté de ne
laisser aux assiégés ni trêve ni répit. Trois mois suffirent pour
achever cette merveilleuse entreprise; or, pour exécuter en si peu de
temps ces travaux si rudes sous un ciel ardent, il fallut toute la
confiance en Dieu et tout le dévouement qui animait l'armée
chrétienne.