L'astrolabe n'était cependant que l'anneau astronomique perfectionné,

et, comme lui, qu'un instrument de suspension qui, à cause de la

mobilité d'un navire, ne pouvait donner à bord que des résultats

approximatifs; il était loin de l'arbalète qui vint ensuite, laquelle

était également loin du quart de nonante, tout à fait mis de côté,

cependant, depuis l'invention des instruments à réflexion, tels que

l'octant, le sextant et le cercle de Borda, qui ne laissent rien à

désirer.

Toutefois, cette mesure eut un grand effet moral; car les équipages,

attribuant à l'astrolabe une perfection qu'il ne possédait pas,

s'imaginèrent qu'ils navigueraient désormais avec plus de sécurité;

sous un autre rapport, elle eut des conséquences du plus haut intérêt.

En effet, Colomb, qui a toujours fait preuve d'une promptitude

d'esprit incomparable pour saisir les différentes phases d'une

question, et pour en tirer le parti le plus favorable à ses vues, ne

manqua pas de préconiser l'astrolabe comme l'instrument destiné à

ouvrir un champ libre à ses découvertes, et de le présenter comme

devant calmer les craintes de tous ceux qui voudraient partager sa

fortune.

Dès lors, et pendant qu'on était sous l'impression favorable de cette

innovation, il ne balança plus un seul instant, et il demanda une

audience au roi afin de lui communiquer son projet. L'audience ne se

fit pas attendre: Colomb se présenta avec une noble assurance; il

exposa sa théorie, montra la carte de Toscanelli, et il assura à Jean

II que s'il voulait lui confier des navires et des hommes pour les

armer, il les conduirait dans les riches contrées de l'Orient en

cinglant directement à l'Ouest, et qu'il aborderait à l'île opulente

de Cipango, d'où il établirait une communication directe avec le grand

Kan, souverain d'un des États les plus riches et les plus splendides

du monde.

Le roi l'écouta avec une attention soutenue, et lui promit d'en

référer à une junte, qui fut en effet nommée et qui était composée de

Rodrigue et de Joseph, dont nous venons de parler, et du confesseur du

roi, Diego Ortiz, évêque de Ceuta, Castillan de naissance,

ordinairement appelé du nom de _Cazadilla_ qui était celui de sa ville

natale, et fort estimé à cause de ses lumières et de son instruction.

La junte, qui n'eut qu'à délibérer sur les plans présentés par Colomb,

sans s'entretenir avec lui-même, déclara qu'ils étaient extravagants,

et que l'auteur de ces plans ne pouvait être qu'un visionnaire; mais

le roi qui avait entendu Colomb, et qui savait, à n'en pas douter,

que, loin d'être un visionnaire, il s'exprimait avec toute la lucidité

d'un homme aussi instruit que sensé, le roi, disons-nous, n'admit pas

cette décision de la junte, et il assembla son conseil privé, qui

était composé des savants les plus éminents du Portugal, pour en

délibérer.

Malheureusement, Cazadilla en faisait partie, et, plus malheureusement

encore, il est dans la nature humaine que nul n'est plus obstiné ni de

plus mauvaise foi qu'un savant qui se trompe; aussi, par son ardente

influence, les théories de Colomb furent-elles qualifiées

d'impraticables, et de chimères sans base et sans raison!

Cazadilla fit plus encore; car, voyant le mécontentement que le roi

Jean II éprouvait de cette nouvelle décision et le penchant qu'il

continuait à manifester pour tenter l'entreprise, il eut recours à une

manoeuvre indigne, qu'il présenta au roi sous le prétexte spécieux, si

souvent invoqué en pareil cas, qu'il était de la dignité de la

couronne de ne pas s'engager à cet égard par une détermination

officielle, et qu'il fallait agir à l'insu de Colomb pour vérifier

jusqu'à quel point ses propositions pouvaient être fondées.

Le roi eut la faiblesse d'adopter ce conseil, qui n'était qu'une ruse

odieuse déguisée sous le semblant de la dignité royale; et, mettant à

profit les cartes et les communications diverses de Colomb, des

instructions furent tracées, et l'ordre fut donné d'expédier

secrètement une caravelle du cap Vert, pour qu'elle fît route

immédiatement, et d'après ces mêmes instructions.

Cependant, Colomb était tenu en suspens par plusieurs assurances qu'on

lui donnait, que le conseil, ne pouvant agir avec trop de maturité,

prenait du temps pour mieux asseoir son jugement. Quant à la

caravelle, elle partit; mais elle éprouva des contrariétés; et, comme

le capitaine et l'équipage ne rencontrèrent que des mers agitées par

des vents impétueux, qu'ils ne virent devant eux que des horizons

menaçants et que l'espace succédant à l'espace, sans l'aspect d'aucune

terre pour les encourager ou les guider, ils faillirent à l'oeuvre

comme des hommes non stipulés par l'aiguillon de la gloire ou manquant

de conviction, et ils retournèrent au cap Vert, d'où ils firent voile

pour Lisbonne; là, ils s'excusèrent de leur manque de résolution, en

ridiculisant le projet comme étant déraisonnable et même extravagant.

Cette insigne duplicité indigna Colomb au point qu'il ne voulut plus

entendre à rien, même, dit-on, à une disposition que montra le roi à

renouer la négociation. Sa femme était morte depuis quelque temps, il

ne tenait donc plus au Portugal par aucun lien, et il en serait parti

immédiatement, si ses affaires pécuniaires, dérangées par le peu de

soins que ses préoccupations scientifiques lui avaient permis d'y

donner, lui en avait laissé la faculté. Il fit alors tous ses efforts

pour rétablir ses finances; et finalement, il quitta ce royaume en

1484, emmenant avec lui son jeune fils Diego.

Quelque fâcheux pour notre illustre navigateur qu'aient pu être les

événements que nous venons de décrire, ils ont eu, toutefois, le

résultat de démontrer invinciblement la fausseté des allégations par

lesquelles on a cherché à insinuer que l'idée première de ses projets

ne lui appartenait pas en propre, et qu'elle lui avait été suggérée

par des révélations qui lui avaient été faites dans ses voyages à la

côte de Guinée, ou par la connaissance de faits empreints de

caractères tellement vraisemblables qu'ils avaient dû être acceptés

par lui comme des preuves. Ainsi, cette prétendue statue qui, sur le

cap le plus avancé de la plus occidentale des Açores, avait un doigt

mystérieusement dirigé vers l'occident; ainsi, ces vues de terres que

l'on croyait, en certains temps, apercevoir du sommet des montagnes

des îles Canaries; ces pièces de bois grossièrement travaillées,

apportées par des vents d'Ouest; ces arbres d'espèces étrangères à

l'Europe ou à l'Afrique, dont les troncs avaient été roulés par les

vagues jusques à notre continent; ces cadavres parvenus sur nos côtes,

et dont les traits ou les formes n'appartenaient à aucune race alors

connue dans nos pays!... tout cela était évidemment des fables; car,

s'il y avait eu la moindre certitude, s'il avait existé le moindre

prétexte à en retirer des inductions favorables, il est certain que le

roi Jean, que Cazadilla, que la junte, que le conseil privé, que les

marins de la caravelle expédiée du cap Vert en auraient eu

connaissance, qu'ils n'auraient pas traité Colomb de visionnaire, et

qu'ils n'auraient point déclaré que ses projets étaient extravagants.

Il est donc bien démontré que, dans le Portugal, pays où l'art de la

navigation était le plus avancé, et qui était le mieux situé pour

connaître l'exactitude de ces bruits ou de tous ceux qui pouvaient

alors circuler sur l'existence de contrées transatlantiques, rien qui

eût un caractère authentique n'y existait; que les théories de Colomb,

touchant ces mêmes contrées, y furent unanimement qualifiées

d'impraticables ou d'insensées, et qu'à lui seul revient l'honneur

tout entier non-seulement d'avoir conçu de si vastes projets, mais

encore de les avoir exécutés!

Il règne quelque obscurité sur la vie de Colomb pendant l'année 1485;

nous allons en rapporter ce qui paraît le moins vague dans le récit

des historiens qui ont traité ce sujet.

De Lisbonne il se rendit à Gênes où il renouvela ses propositions de

découvertes dans l'Occident; la république, alors occupée de guerres

ruineuses qui minaient sa prospérité, ne crut pas pouvoir accepter

des offres qui auraient ajouté beaucoup d'éclat à sa puissance, et

dont les conséquences avantageuses pour son opulence auraient pendant

longtemps établi sa suprématie commerciale. Il s'adressa ensuite à

Venise qui, se trouvant en ce moment dans une période critique pour

ses affaires, refusa également ses propositions. L'Angleterre, à cette

même époque, était gouvernée par Henri VII, dont Colomb avait entendu

vanter la sagesse et la magnificence; il crut donc devoir engager son

frère Barthélemy à s'embarquer pour cette île, afin de faire connaître

ses plans à ce souverain, et de chercher à les lui faire approuver.

Quant à lui, après avoir embrassé son vieux père qui vivait encore, et

après avoir satisfait, autant qu'il était en lui, à sa piété filiale,

par les mesures qu'il prit pour subvenir aux besoins de sa vieillesse,

il partit pour l'Espagne avec l'espoir d'y recevoir un accueil plus

favorable que celui que lui avaient fait jusqu'alors les gouvernements

auxquels il s'était adressé.

À une demi-lieue de Palos, sur une éminence solitaire qui avoisine la

mer, se trouvait, et se trouve même encore aujourd'hui, un ancien

couvent de Franciscains, entouré d'un bois de pins, et qui est dédié à

Sainte-Marie de la Rabida. À la porte de ce couvent, en l'année 1486,

s'arrêta, un jour, un étranger qui venait de débarquer sur les côtes

de l'Espagne, et qui, exténué de fatigue, conduisant par la main un

jeune enfant également épuisé, frappa et demanda un peu d'eau et de

pain pour ranimer les forces défaillantes de cet enfant qui était son

fils. Cet étranger, qui devait, plus tard, doter la couronne d'Espagne

de possessions innombrables, et qui, en ce moment, faisait un humble

appel à la charité du frère gardien d'un simple couvent de ce royaume,

c'était Christophe Colomb, qui se rendait à Huelva dans l'espoir d'y

trouver son beau-frère Correo!

Le supérieur du couvent entrait en ce même moment: c'était un homme

instruit, intelligent, qui, après avoir accompli les premiers devoirs

de l'hospitalité, fut tellement frappé de l'air de noblesse et de

dignité de son hôte, qu'il lia conversation avec lui et qu'il

l'engagea à faire quelque séjour au couvent.

Ce supérieur, qui se nommait Jean Perez de Marchena, ne put, sans un

sentiment de sympathie extrême, entendre le récit de la vie de

l'étranger qui lui en confia toutes les particularités et se garda

bien d'omettre les pensées de découvertes dont il était le plus

préoccupé; mais, se méfiant de son propre jugement, le supérieur en

référa à Garcia Fernandez, médecin de Palos, qui était un de ses amis.

Fernandez fut séduit, comme l'avait été Jean Perez; il en conversa

avec des marins, avec des pilotes de l'endroit qui parurent frappés de

la grandeur de l'idée; mais ce qui acheva de déterminer la conviction

du supérieur du couvent, fut l'approbation décidée qui fut donnée aux

théories de Colomb par Martin Alonzo Pinzon, de Palos, l'un des plus

habiles capitaines de la marine marchande espagnole, et chef d'une

famille de marins aussi riche que distinguée. Pinzon fit même plus

qu'approuver; car il offrit, spontanément, une forte somme pour

contribuer à un armement, et sa personne pour accompagner Colomb afin

de le seconder dans le voyage.

Jean Perez, qui avait été confesseur de la reine, donna alors un libre

cours à ses bonnes intentions; il conseilla à Colomb de se rendre

immédiatement à la cour; il lui remit une lettre pressante de

recommandation pour Fernando de Talavera, prieur du couvent du Prado,

confesseur actuel de la reine, homme ayant une grande influence

politique et qu'il connaissait très-particulièrement; il lui promit

aussi de garder au couvent son fils Diego, et de veiller

paternellement en tout à sa personne ainsi qu'à son éducation. Pinzon

offrit les moyens pécuniaires pour subvenir au voyage; enfin, au

printemps de l'année 1486, Colomb, enthousiasmé, Colomb, le coeur ravi

de ces encouragements et de ces secours inespérés, s'éloigna du

couvent de la Rabida pour se rendre à la cour de Castille réunie en ce

moment, à Cordoue où les souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle,

se trouvaient pour hâter la conquête de Grenade qui appartenait encore

aux Maures.

La guerre opiniâtre que les Espagnols faisaient aux Maures et la

situation politique du pays, se lient trop étroitement à l'exécution

des projets de Christophe Colomb, pour que nous n'entrions pas, à cet

égard, dans quelques détails qui expliquent les retards qu'il éprouva

pour faire accueillir favorablement ces mêmes projets.

Ferdinand, roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, régnaient à

cette époque en Espagne: ils avaient uni leurs destinées et leur

politique par un mariage qui, en satisfaisant à leur bonheur

personnel, leur permettait de combiner leurs efforts pour la gloire de

l'Espagne et pour achever d'en expulser les Maures qui, depuis

longtemps, y avaient établi leur domination. C'était, en ce moment,

l'unique objet de leur ambition; et tous leurs voeux, toutes leurs

ressources étaient concentrés et dirigés vers ce noble but.

Cependant, les deux royaumes d'Aragon et de Castille étaient, en

particulier, dans une indépendance complète l'un vis-à-vis de l'autre.

Grâce à l'accord aussi parfait que désintéressé de ces deux souverains

en tout ce qui touchait aux intérêts de l'Espagne, jamais aucun

empiétement ne se fit remarquer sur leurs droits respectifs: ainsi,

dans chacun des deux royaumes, les impôts étaient levés selon les lois

de chacun de ces pays; la justice était rendue au nom de chacun des

souverains; mais, dans les actes généraux, leurs deux noms étaient

joints pour la signature, leurs têtes figuraient ensemble sur la

monnaie nationale, et le sceau royal portait déployées les armes

confondues de la Castille et de l'Aragon.

On a dit, à l'étranger, que Ferdinand était fanatique, ambitieux,

égoïste, perfide même; mais, en Espagne, il a toujours été cité comme

possédant un esprit étendu, une intelligence pénétrante, un caractère

égal, et comme un homme d'une politique consommée, doué d'un grand

talent d'observation, et sans rival pour les travaux du cabinet.

Quant à Isabelle, les écrivains contemporains n'en ont jamais parlé

qu'avec un enthousiasme extrême. Le temps a confirmé ce langage, et il

a été ratifié par les écrivains de tous les autres pays. Lorsque

Colomb arriva à Cordoue, il y avait dix-sept ans qu'Isabelle était

mariée, et on la dépeint alors comme réunissant l'activité et la

résolution d'un homme à la douceur féminine la plus accomplie,

accompagnant son mari dans les camps, assistant à tous les conseils,

animée par les idées les plus pures de la gloire, et adoucissant

toujours, par les élans de son caractère généreux, les rigueurs

parfois trop sévères de la politique calculatrice du roi. Dans la

direction des affaires de son royaume, on nous la montre comme

uniquement occupée à améliorer la législation, à guérir les plaies

engendrées par de longues guerres intérieures, à encourager les arts,

les sciences, la littérature, et ce fut par ses soins que l'université

de Salamanque acquit l'illustration dont elle a joui pendant

longtemps, parmi les nations. Enfin, sa prudence semblait, en tout,

être inspirée par une sagesse infinie, elle veillait sans cesse aux

intérêts de tous, et elle était la mère du peuple dans toute

l'acception de ce mot.

Mais si nous nous reportons à la plus tendre jeunesse d'Isabelle, à ce

qu'elle était avant d'unir son sort à celui du roi d'Aragon, rien

n'égale les descriptions qui ont été faites des charmes de sa

personne, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer le portrait

qui en a été tracé par un auteur étranger:

«La plus poétique imagination de l'Espagne, pays renommé pour la

beauté des femmes, n'aurait pu concevoir une beauté plus régulière:

ses mains, ses pieds, son buste et tous ses contours, portaient

l'empreinte de la grâce la plus accomplie. Sa taille, quoique moyenne,

était remplie de noblesse et de dignité. Celui qui la contemplait ne

savait, au premier abord, s'il était fasciné par la perfection du

corps ou par l'expression que l'âme communiquait à un extérieur, pour

ainsi dire, irréprochable. Née sous le soleil de l'Espagne, elle

descendait, cependant, par une longue suite de rois, des monarques

goths, et leurs fréquentes alliances avec des princesses étrangères

avaient produit, sur sa physionomie, un mélange de l'éclatante

fraîcheur du Nord avec la séduisante vivacité des femmes du Midi. Son

teint était blanc, et son épaisse chevelure d'un brun clair; ses yeux

bleus, d'une douceur ravissante, rayonnaient d'intelligence et de

sincérité. Pour ajouter à tant d'attraits, quoique élevée à la cour,

une franchise austère, mais inoffensive, régnait dans son langage

comme dans ses regards, et, en étincelant sur son visage, à l'éclat de

la jeunesse ajoutait celui de la vérité.»

Telle était, telle avait été la noble femme qui contribua, plus

peut-être que son mari, à l'expulsion définitive des Maures du

territoire espagnol; et qui, quelque grande et patriotique que fût

cette oeuvre, était destinée à acquérir la gloire plus grande encore,

puisqu'elle la rend immortelle dans l'histoire, d'avoir une influence

décisive sur la découverte du Nouveau-Monde. Enfin, ce qui prouve

clairement l'extrême supériorité de l'esprit d'Isabelle, c'est que,

destinée à gouverner l'Espagne conjointement avec Ferdinand; dans ce

règne à deux qui lui présentait tant d'écueils, elle sut constamment,

tout en maintenant intactes l'étendue de son autorité, la plénitude de

ses droits, se faire aimer et respecter par le plus ombrageux des

maris, le plus inquiet des hommes et le plus absolu des souverains.

Toutefois, la guerre sainte, ainsi qu'on l'appelait en Espagne, que

Ferdinand et Isabelle avaient entreprise contre les Maures, occupait

trop les esprits, lors de l'arrivée de Colomb à Cordoue, pour que le

moment fût propice à l'examen de ses plans. Fernando de Talavera,

lui-même, à qui il remit la lettre de Jean Perez et qui devait être

son introducteur auprès de Leurs Majestés, prit à peine le temps de

lire la lettre ou de l'écouter, et trouva plus commode de lui dire que

ce qu'il proposait était inacceptable. Rien n'annonce même que

Talavera en ait entretenu les souverains, ou s'il le fit, ce dut être

en termes tellement froids qu'ils ne purent y prendre aucun intérêt.

La campagne fut ouverte en 1486 par le roi et la reine en personnes,

et elle fut poursuivie avec vigueur. Quant à Colomb, il attendit à

Cordoue des circonstances plus favorables, espérant tout du temps

ainsi que des efforts qu'il faisait pour faire goûter ses théories par

les hommes éclairés avec lesquels il pouvait entrer en relations. Il

se remit à son travail de faire des cartes afin de subvenir à son

existence, et, dans cette humble position, il eut souvent à braver les

railleries de ceux qui, n'ayant pas le don de le comprendre, se

laissaient parfois aller au malin plaisir de le tourner en ridicule,

soit à cause de l'état de pénurie où il se trouvait, ou, plus encore,

à cause des préoccupations de son esprit que l'on qualifiait de

fantasques et d'insensées.

Ce fut dans cette ville qu'il s'attacha à dona Beatrix Enriquez;

toutefois, les particularités de cette liaison sont enveloppées

d'obscurité: on sait seulement que c'était une dame de bonne famille

et qu'elle fut la mère de Fernand, son second fils, qu'il aima

toujours à l'égal de son aîné Diego et qui fut l'historien de son

père; mais les autres détails de cette partie de la vie de Colomb

restent ignorés; on doute même que l'attachement mystérieux qu'il eut

pour dona Enriquez ait jamais été légitimé par le mariage.

Quoi qu'il en soit, les idées de Colomb se répandirent peu à peu et

obtinrent quelque crédit. Entre autres, Alonzo de Quintanilla,

contrôleur des finances du royaume de Castille, fut frappé de la force

de ses raisonnements, et il ne put voir, sans en être ému, tant de

dignité dans le langage, tant de noblesse dans les manières et tant de

foi dans les convictions; aussi, fut-il bientôt un de ses approbateurs

les plus chaleureux, un de ses avocats les plus puissants, et il lui

donna asile dans sa maison.

Antoine Geraldini, nonce du pape, et son frère Alexandre Geraldini,

précepteur des plus jeunes enfants de Ferdinand et d'Isabelle,

devinrent aussi ses partisans zélés. Ils le présentèrent à Gonzalez de

Mendoza, archevêque de Tolède et grand cardinal d'Espagne; c'était un

personnage très-considéré à la cour où l'on ne prenait jamais un parti

de quelque importance sans le consulter, à tel point qu'il avait reçu

le surnom de _Troisième Roi d'Espagne_! Sa science n'avait rien de

froid; son intelligence était vive, et son habileté prompte et décidée

dans l'examen ainsi que dans l'exécution ou la pratique des affaires;

aussi fut-il charmé de l'éloquence lucide et du noble maintien de

Colomb. Il l'écouta avec une attention progressivement croissante; il

comprit bientôt la portée infinie de ses projets, la vigueur de ses

arguments; et, dès sa première conversation, il devint l'ami le plus

dévoué et le plus inébranlable de son interlocuteur: il en parla

aussitôt au roi, et le fruit de son intercession ne se fit pas

longtemps attendre, car l'audience qu'il demanda fut accordée à

l'instant.

Colomb avait alors cinquante et un ans; mais cet âge, déjà assez

avancé pour affronter les fatigues de la navigation et les périls d'un

voyage sans données positives, sans terme prévu, sans autre guide que

sa confiance et que son génie, cet âge, disons-nous, n'avait ni

ébranlé ses résolutions, ni affaibli l'ardeur de son courage. Les

soucis de son esprit, les méditations fréquentes auxquelles il se

livrait, la crainte de ne pouvoir être agréé pour l'accomplissement de

ses desseins avaient blanchi sa chevelure, mais sa taille était

toujours droite, sa tournure imposante, et son air grave et digne

était rehaussé par la mâle simplicité de ses actions. Son costume

n'était ni celui d'un riche, ni celui d'un gentilhomme, mais il le

portait avec l'aisance d'un homme supérieur; enfin, il y avait dans sa

personne quelque chose de respectable allié à une noble fierté qu'on

ne saurait rencontrer chez ceux que le ciel n'a pas formés pour le

commandement. On savait, on voyait facilement d'ailleurs qu'il

possédait une instruction prodigieuse; il avait la réputation d'avoir

beaucoup navigué, d'avoir, soit en sous-ordre, soit en chef, visité

tous les parages connus et d'avoir vaillamment combattu; pour tout

dire en un mot, il était le marin le plus savant, le plus habile de

son temps; son érudition surpassait celle des ecclésiastiques les plus

renommés, et l'on disait de lui qu'il n'existait pas en Espagne un

chrétien qui fût plus pieux, ni plus attaché à ses devoirs religieux.

Des lettres de Colomb apprennent que, lorsqu'il se rendit à l'audience

obtenue par le crédit de Gonzalez de Mendoza, ce fut avec le sentiment

de l'importance et de la dignité du motif qui l'animait, et comme s'il

avait été mû par une inspiration divine qui lui donnait la confiance

d'un homme qui se considère comme l'instrument dont Dieu voulait se

servir pour accomplir de grands desseins. Voici, en effet, comment

dans ces lettres qui existent encore, il s'exprime sur cet épisode

remarquable de sa vie:

«En pensant à ce que j'étais je me sentais prêt à succomber sous la

conscience de mon humilité; mais en songeant à ce que j'apportais, je

me trouvais l'égal des têtes couronnées; je n'étais plus moi, j'étais

l'agent de Dieu, choisi et marqué pour exécuter ses volontés!»

Vie de Christophe Colomb · 第 2 / 31 段