À son retour, il se rendit à Sagres, dans une modeste habita

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VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB.

[Illustration: Navire portugais du XVe siècle en découverte.]

VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB;

PAR LE BARON DE BONNEFOUX,

CAPITAINE DE VAISSEAU.

PARIS,

ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR,

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE,

RUE HAUTEFEUILLE, 21.

À

_M. Alfred Nettement,_

HOMME DE LETTRES, EX-REPRÉSENTANT DU PEUPLE, EX-RÉDACTEUR EN CHEF DE

L'_Opinion publique_.

_Monsieur,_

Je regarderai toujours comme un honneur infini que vous ayez bien

voulu me permettre de publier mon livre sous vos auspices; et c'est à

vous, dont le noble coeur, le loyal caractère et l'esprit élevé

peuvent si bien apprécier en quoi consiste la véritable grandeur, que

je dédie ce récit de la vie de Christophe Colomb.

_Bonnefoux._

PRÉFACE.

Il n'en est pas de Christophe Colomb comme de la plupart des grands

hommes que l'histoire nous présente en exemple, et dont la gloire est

souvent ternie par des actes qui blessent la morale, la justice ou

l'humanité: c'est en vain que leurs admirateurs cherchent à justifier

de tels actes par des motifs spécieux de politique ou d'impérieuse

nécessité; cette prétendue gloire n'en est pas moins contestée, elle

est même niée par les esprits droits qui ne reconnaissent de véritable

grandeur que celle qui est basée sur la vertu.

«_La gloire suit la vertu comme l'ombre suit le corps:_» a dit le

plus éloquent des orateurs romains. Ces belles paroles n'ont jamais pu

s'appliquer à personne mieux qu'à Christophe Colomb; aussi, pendant

que, tous les jours, on compare Annibal à Scipion, pendant qu'on

cherche à décider si César l'emporte sur Alexandre ou sur tel autre

héros des temps anciens ou modernes, on voit Colomb marcher hors ligne

au-dessus de toutes les rivalités; sa gloire n'est seulement pas

effleurée par les attaques que l'ignorance et l'envie ont essayé de

diriger contre lui, et il est proclamé comme un modèle aussi parfait

qu'il est possible de le concevoir d'un simple mortel.

C'est au commencement de 1851 que je pensai à accomplir le projet,

depuis longtemps formé dans mon esprit, d'écrire la vie de Christophe

Colomb. Je ne me fis nullement illusion sur les qualités qui

manquaient à mon style pour traiter un tel sujet avec la supériorité

littéraire qu'il exigeait; mais avant tout et selon moi, les voyages,

la carrière maritime, les théories, les plans, les découvertes de

Christophe Colomb ne pouvaient être bien exposés que par un marin; et

quelle que fût mon infériorité sous d'autres rapports, je crus que

cette qualité de marin devait passer avant toutes les autres, qu'elle

me donnerait des droits à l'indulgence pour celles que je ne possédais

pas; et, en me promettant de chercher à être clair, exact et

véridique, je me mis consciencieusement à l'oeuvre.

Je n'eus cependant pas la présomption d'aborder la critique de front;

j'avais un libre et honorable accès dans un recueil mensuel,

intitulé: _Nouvelles annales de la marine_: ce fut là qu'article par

article, j'obtins que mon histoire de Christophe Colomb serait

imprimée et qu'elle se livrerait aux yeux des lecteurs. Un accueil

bienveillant fut fait à cet essai; enfin, aujourd'hui, il m'a été

permis de trouver un Éditeur qui a réuni en un corps de volume tous

mes articles successifs[1]. Ainsi, l'auteur a déjà reçu quelques

éloges ou plutôt quelques encouragements, et l'on doit regarder ce

livre comme une seconde édition de son oeuvre primitive.

[Note 1: Une des personnes qui s'occupent le plus de

biographie m'avait fait craindre que je ne trouverais pas

d'Éditeur, à cause du caractère sérieux de l'ouvrage. Elle

ajoutait qu'aucun libraire ne voudrait s'en charger, à moins

que je ne consentisse à en varier la lecture par plusieurs

_aventures galantes_ qu'il prétendait facile d'y introduire,

et sans lesquelles il croyait que le livre ne pourrait avoir

aucun succès. J'ai trouvé ce fait caractéristique; et il m'a

semblé curieux ou utile de le consigner ici: mais ce serait à

désespérer du bon goût en France, s'il était vrai, pour que

la vie d'un aussi grand homme que Colomb pût avoir des

lecteurs, qu'il fallût faire subir à son nom une aussi

burlesque profanation!]

Il paraît même que l'ouvrage répond par sa nature au tour ou au

mouvement présent des esprits parmi nous. Ce sujet a, en effet, été

traité, depuis peu, sous diverses formes, et par des hommes de grande

réputation: le _Civilisateur_ de Lamartine contient un brillant résumé

de la vie de l'immortel navigateur, principalement de la période qui a

pour objet la découverte de l'Amérique; Cooper dans son roman de

Mercédès, traduit en français sous le titre de _Christophe Colomb_,

avait déjà décrit la même période; M. Jubinal nous a donné cette

découverte d'après des pièces originales; la musique, enfin, par

l'organe de Félicien David, l'un de ses plus harmonieux interprètes,

en a fait le thème d'un des chants les plus mélodieux qui aient jamais

frappé l'oreille des hommes.

Mon oeuvre moins éloquente, moins fleurie, sans doute, que celles dont

je viens de parler est, cependant, plus complète; elle embrasse toute

la vie du grand homme; enfin, et je le répète puisque c'est son

principal ou même son seul mérite, elle est écrite par un marin.

J'ai nommé Lamartine; ce n'est pas assez de le nommer, je dois encore

le citer, bien que son magnifique style ne puisse que jeter une ombre

défavorable sur le mien; mais il a fait de Christophe Colomb un éloge

si complet, si profondément senti et si vrai, j'éprouve un si grand

charme à voir mon admiration partagée, en tout point, par un homme

d'un talent aussi élevé, que je ne puis résister au désir de

reproduire ici les paroles de l'illustre écrivain:

«Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans le nom

de Christophe Colomb: génie, travail, patience, obscurité du sort

vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable

au but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue

préméditation de pensée dans la solitude, exécution héroïque de la

pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments

dans les tempêtes et contre la mort dans les séditions, confiance dans

l'étoile non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon

et sans regarder derrière lui dans cet Océan inconnu et plein de

fantômes, Rubicon de 1,500 lieues bien plus irrémédiable que celui de

César! Étude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de

son temps, maniement habile mais honnête des cours pour les séduire à

la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures, qui

révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les

coeurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées;

éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de

ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles

de ses découvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent

et actif de l'humanité jusque dans ce lointain où elle ne se souvient

plus de ceux qui la servent; sagesse d'un législateur et douceur d'un

philosophe dans le gouvernement de ses colonies, pitié paternelle pour

ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la

tutelle au vieux monde et non la servitude des oppresseurs; oubli des

injures, magnanimité de pardon envers ses ennemis; piété, enfin, cette

vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce

qu'elle était dans l'âme de Colomb; présence constante de Dieu dans

l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le coeur,

reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration

partout et toujours!

«Tel fut cet homme; nous n'en connaissons pas de plus achevé; il en

contenait plusieurs en un seul!»

VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB

Si jamais l'Europe fut impressionnée par l'accomplissement d'une

grande entreprise, si jamais les esprits y furent frappés d'étonnement

et d'admiration, ce fut, sans contredit, à la nouvelle du retour de

Christophe Colomb après sa découverte d'un monde jusqu'alors inconnu:

malgré la lenteur des moyens de communication usités à cette époque,

le bruit s'en répandit avec la rapidité de l'incendie; et ce n'était

jamais sans enthousiasme qu'on en racontait ou qu'on en entendait

raconter les détails!

On a dit depuis qu'il avait existé des preuves d'une fréquentation qui

aurait eu lieu, à une période reculée, entre l'Europe et les pays que

nous nommons aujourd'hui l'Amérique. Platon parle aussi d'une légende

égyptienne dans laquelle il est question d'une terre fort éloignée

dans l'occident, appelée _Atalantis_, et qui aurait été engloutie lors

d'une grande convulsion du globe, telle que celles qui sont signalées

par des traces du séjour de l'Océan sur de hautes montagnes. On a

encore prétendu que des barques ou des navires européens de pêche ou

autres, poussés, entraînés par la tempête, avaient abordé, longtemps

avant Colomb, sur des côtes vers lesquelles ils avaient été portés par

de longues séries de violents vents d'Est. Enfin, les Scandinaves

avaient, dit-on, dans leurs traditions, une mystérieuse Vinlande qu'on

assure n'être autre chose que le Labrador ou tout au moins

Terre-Neuve.

Mais sont-ce là des faits caractérisés, dignes d'être accueillis par

des hommes instruits? Il n'y a, ainsi que nous le prouverons dans le

cours de nos récits, que l'envie qui puisse feindre de croire à leur

valeur pour chercher à affaiblir le mérite d'un grand succès; il n'y a

que la crédulité la plus aveugle qui puisse les accepter: aucun d'eux,

en effet, n'est ni avéré, ni appuyé sur d'assez fortes bases pour

soutenir un examen sérieux; et si, par le plus grand des hasards, il

est arrivé que quelque Européen ait débarqué sur ces rivages avant

Christophe Colomb, toujours est-il certain qu'il n'en était pas resté

de traces dans ces contrées, et qu'aucun n'en était revenu. Il est

très-positif, au contraire, qu'avant la fin du XVe siècle, on ignorait

complètement quelles étaient les limites occidentales de l'Océan

Atlantique: sa vaste étendue n'était regardée qu'avec effroi, et,

selon l'opinion générale contre laquelle personne n'aurait songé à

s'élever, ces limites étaient un chaos inabordable aux conjectures, et

que l'audace la plus téméraire ne pouvait jamais s'aventurer à vouloir

pénétrer.

On trouve la preuve de cette opinion dans la description que fait de

cette mer l'Arabe Xerif-al-Edrisi, surnommé le Nubien, savant

écrivain qui possédait toutes les connaissances géographiques dont la

science pouvait alors s'enorgueillir: «L'Océan, dit-il, entoure les

dernières limites de la terre habitée; au delà, tout est inconnu, et

nul ne peut le parcourir à cause de sa navigation aussi difficile que

périlleuse, de sa grande obscurité et de ses fréquentes tempêtes.

Aucun pilote n'ose conduire son bâtiment dans ses eaux profondes; les

vagues en sont comme des montagnes; et quand elles brisent, il n'y a

pas de navire qui pourrait leur résister.»

Tels étaient les obstacles présumés qu'avait à vaincre celui qui

réunit la perspicacité de deviner les mystères de ces mers à

l'intrépidité d'en braver les dangers; dont le génie audacieux, la

constance à toute épreuve, le courage inébranlable le mirent à même de

réaliser les plans qui l'avaient longtemps préoccupé, d'accomplir un

projet dont nul n'avait seulement entrevu la possibilité d'exécution,

et qui, par ses travaux hardis, parvint à mettre en communication les

points les plus distants de l'univers. Aucune vie n'a été traversée

d'événements plus variés; aucun homme n'a plus médité, n'a plus agi,

n'a joui d'une gloire plus pure ou plus méritée; aucun n'a plus

souffert!... Et c'est de cette vie si agitée, qui est le lien entre

l'histoire du Nouveau-Monde et celle de l'Ancien, que nous

entreprenons de faire le récit.

Toutefois, les historiens qui, avant nous, ont écrit la vie et raconté

les actes mémorables du marin qui, par le génie, la force d'âme, la

noblesse du caractère, la pureté des sentiments, surpasse les grands

hommes de tous les temps et de toutes les nations, ces historiens,

disons-nous, ont trop négligé d'apprécier cette existence et ces actes

sous le point de vue de l'art nautique et de la navigation: c'est une

grande omission, selon nous; et c'est à essayer de la réparer que nous

nous proposons de consacrer plus spécialement notre attention et nos

efforts.

Le père de Christophe Colomb, qui n'était qu'un simple cardeur de

laine, avait épousé à Gênes, sa patrie, Suzanne Fontanarossa, jeune

fille d'une condition analogue à la sienne. Christophe, l'aîné de

leurs enfants, naquit dans cette ville en 1435; il eut deux frères,

Barthélemy et Jacques, dont la vie, pendant sa première période, est

peu connue; on sait seulement qu'ils se livrèrent à la construction

des cartes marines et à d'autres travaux utiles; mais il est

incontestable qu'ils étaient des hommes de mérite, car lorsque, après

la découverte de l'Amérique, Christophe les appela auprès de lui, ils

parurent avec beaucoup de distinction sur la scène éclatante où ils se

trouvèrent transportés. Barthélemy surtout, qui avait navigué,

non-seulement déploya alors les qualités d'un excellent marin, mais il

fit preuve d'un caractère de fermeté, de noblesse et de vertu qu'on ne

saurait trop admirer. Enfin, une jeune soeur complétait cette famille,

mais cette soeur vécut ignorée; l'obscurité de sa position l'abrita de

l'éclat et aussi des infortunes de ses frères; tout ce qu'on sait de

son existence, c'est qu'elle eut pour mari un ouvrier de Gênes, nommé

Jacques Bavarello.

Une généalogie aussi modeste n'a pas satisfait plusieurs historiens

qui se sont évertués, même dans les temps contemporains, à en

composer une qui fût plus illustre; mais Fernand, l'un des fils de

Colomb, dit à ce sujet, avec non moins de sens que de véritable

fierté, que «sa plus belle illustration était d'être né le fils d'un

tel père, et qu'il la préférait de beaucoup à celle que peut donner la

plus longue série d'ancêtres nobles et titrés!»

Le nom de Colomb sous lequel est connu, en France, le héros de la

découverte du Nouveau-Monde, n'est cependant pas exactement celui de

son père, qui s'appelait Colombo. De telles abréviations ou

transformations sont assez usitées en Europe, mais elles ont des

inconvénients; et il serait à désirer que les noms propres ne fussent

jamais altérés; on en voit ici un exemple frappant, car, tandis que de

Colombo nous avons fait Colomb, les Anglais, ainsi que plusieurs

autres peuples, disent Columbus, et les Espagnols Colon. Quelque

vicieux que soit cet usage, il est trop général actuellement pour que

nous cherchions à nous y soustraire, et nous maintiendrons ici ce nom

de Colomb qui est devenu si grand et si populaire parmi nous.

Les dispositions intellectuelles du jeune Christophe étaient trop

prononcées pour que son père pût songer à l'élever dans la profession

manuelle qu'il exerçait; Colombo dut s'imposer des sacrifices

pécuniaires pour lui donner une éducation plus libérale, et sa

tendresse paternelle, illuminée peut-être par un rayon de la divine

Providence qui réservait à son fils les plus hautes destinées, ne

recula devant l'accomplissement d'aucun de ces sacrifices. Dans sa

plus tendre enfance, Colomb eut donc des professeurs de grammaire,

d'arithmétique, de dessin et de géographie pour laquelle il avait un

goût décidé. Bientôt il montra un penchant irrésistible vers la

marine; et, pendant toute sa vie, il n'a jamais parlé de ce penchant

précoce sans l'attribuer, avec la véritable piété qui a toujours été

l'un des caractères distinctifs de son esprit, à une impulsion

surhumaine qui le poussait invinciblement dans les seules voies par

lesquelles il pouvait parvenir à exécuter les décrets du ciel dont il

s'est toujours cru destiné à être le passif instrument.

Colombo se garda bien de contrarier des inclinations si formelles; de

nouveaux sacrifices devinrent nécessaires, et il employa résolûment

toutes ses ressources à faire entrer son fils à l'université de Pavie.

Un père aux inspirations vulgaires aurait fait embarquer le jeune

Christophe comme mousse sur quelque navire marchand, et il aurait cru

qu'il n'y avait plus rien à faire: mais Colombo comprit sans doute

qu'il n'en aurait fait ainsi qu'un marin ordinaire, et il pensa, avec

un grand sens, que, pour le lancer avec distinction dans une carrière

aussi difficile, il devait le mettre à même de contempler, de manière

à s'en rendre compte, les grandes scènes auxquelles il allait

assister, les phénomènes imposants qui devaient s'offrir à ses yeux,

et de pouvoir s'élever jusqu'aux plus hautes positions maritimes, par

ses connaissances, ses lumières et son instruction.

À Pavie, Christophe apprit le latin, qui était et qui sera toujours

une excellente base de toute éducation scientifique; c'était

d'ailleurs le langage habituel des écoles du temps, et notre jeune

élève y fut bientôt familiarisé: il y apprit aussi la géométrie et

l'astronomie; il y continua l'étude de la géographie, et ce fut avec

une passion indicible qu'il s'adonna à la théorie de la navigation.

C'est ainsi que se passèrent l'enfance et la première jeunesse de

Christophe; c'est ainsi que son esprit fut préparé à lutter toute sa

vie contre des obstacles multipliés qu'il surmonta tous, et c'est

ainsi que de ses études, de son caractère personnel, de son éducation,

du souvenir des touchants efforts que son père avait faits pour le

placer dignement sur le noble théâtre où il devait se montrer si

supérieur, il acquit l'art difficile d'accomplir de grandes choses

avec de faibles moyens, et de suppléer à l'insuffisance de ceux-ci par

les facultés prodigieuses de son intelligence, par l'énergie de son

caractère: en effet, dans ses entreprises diverses, le mérite de

l'oeuvre est toujours rehaussé par l'exiguïté des ressources avec

lesquelles il sut les exécuter et les faire réussir.

Dès l'âge de quatorze ans, Christophe Colomb, doué d'assez de

connaissances pour donner un libre cours à son inclination

instinctive, s'embarqua sous les ordres d'un de ses parents nommé

Colombo, qui avait une grande réputation de bravoure: actif,

téméraire, impétueux, ce capitaine était toujours prêt pour toutes

sortes d'expéditions maritimes; et, soit qu'il fallût se livrer à

quelque entreprise commerciale, soit qu'il y eût à chercher des

occasions de combattre qu'il préférait par-dessus tout, on pouvait

s'adresser à lui sans hésiter.

La vie maritime était alors toute de hasards et d'aventures; la

navigation commerciale même ressemblait à des croisières, car la

piraterie était en quelque sorte légale, et les bâtiments marchands

devaient au moins pouvoir et savoir se défendre. Les querelles des

divers États de l'Italie, les courses renommées des intrépides

Catalans, les escadrilles équipées pour les intérêts politiques ou

privés des nobles qui étaient de petits souverains dans leurs

domaines, les armements militaires de gens cherchant fortune, enfin

les guerres religieuses contre les mahométans, tout contribuait à

appeler sur la Méditerranée les hommes des contrées baignées par cette

mer, à y faire dérouler les scènes les plus émouvantes, et à la rendre

la meilleure école où pût se trouver un apprenti navigateur; ce fut

celle à laquelle Colomb se forma comme marin, et qui l'initia aux

moeurs, à la discipline, à l'existence enfin de l'homme de mer.

En 1459, Jean d'Anjou, duc de Calabre, arma une flottille à Gênes pour

faire une descente à Naples, dans l'espoir de reconquérir ce royaume

pour son père René, comte de Provence. Colomb s'embarqua sur cette

flottille afin d'y continuer ses campagnes, et il s'y trouva encore

sous les ordres de son parent. L'expédition dura quatre ans entiers

pendant lesquels elle eut des fortunes diverses: notre jeune marin s'y

distingua souvent par des actes d'intrépidité; aussi obtint-il un

commandement particulier, avec lequel il eut la mission d'aller

attaquer et enlever une galère dans le port même de Tunis, mission

qu'il accomplit avec autant de talent que de bravoure!

Pendant plusieurs années, Colombo et son parent Christophe

naviguèrent dans la Méditerranée, tantôt en épousant les querelles de

quelques-uns des États de l'Italie, tantôt en guerroyant contre les

infidèles. Dans le récit des guerres maritimes de cette époque,

Colombo est quelquefois qualifié du titre d'amiral; or, ce n'est pas

un faible titre de recommandation à l'estime publique que de voir

Colomb affectionné et protégé par un marin aussi renommé.

Colombo avait un neveu du même nom que lui, dont la valeur, les

exploits et l'audace étaient alors si célèbres, que les femmes maures

étaient dans l'habitude d'en faire une sorte d'épouvantail à leurs

enfants, lorsqu'elles voulaient refréner leurs mutineries ou leur

indocilité. C'était un franc corsaire qui ne respirait et ne vivait

que pour faire la guerre de course dans laquelle il excellait.

Christophe eut un commandement dans plusieurs de ses croisières; il ne

sortait d'un combat que pour assister à un autre; et ces deux marins

allèrent même sur les côtes du Portugal pour y attendre quatre fortes

galères vénitiennes qui revenaient de Flandre. La rencontre eut

effectivement lieu; Christophe en attaqua une avec une grande vigueur;

il parvint à l'aborder malgré l'avantage que la galère retirait de ses

avirons pour éviter la jonction; mais la défense fut vive et le

carnage fut grand des deux côtés; cependant le feu prit à bord et les

deux bâtiments turent incendiés. Dans cet affreux désastre, Colomb eut

le bonheur de pouvoir saisir un aviron à l'aide duquel il se soutint

sur l'eau. Ce ne fut qu'après deux heures d'efforts qu'il put

atteindre le rivage: épuisé de fatigue, il fut longtemps à se

remettre; enfin, sa forte constitution prit le dessus, et il se

rendit à Lisbonne où, trouvant plusieurs de ses compatriotes, il fixa

sa résidence.

Nous avons cru devoir raconter ce combat, parce qu'il est attesté par

Fernand, l'un des fils de Colomb, qui l'a lui-même décrit; mais il

paraîtrait, d'après certains documents également dignes de foi, que

Colomb était déjà à Lisbonne lorsque ce même combat eut lieu. Le

Portugal était alors entré dans une voie glorieuse de découvertes:

ainsi, en réfléchissant à l'esprit enthousiaste de Colomb pour tout ce

qui portait le cachet de grandeur maritime, on peut très-bien se

rendre compte comment, au lieu de se trouver transporté à Lisbonne par

l'effet d'un des hasards de la guerre, ce jeune marin y aurait été

conduit par un mouvement de curiosité libérale, et pour chercher à s'y

frayer un chemin à la gloire par son mérite et par ses travaux.

En effet, le Portugal venait d'ouvrir la vaste carrière des voyages de

recherche et d'exploration qui jetèrent un si grand éclat sur ce

royaume. Les îles Canaries, ou les îles Fortunées des anciens, que

l'on ne connaissait plus qu'à peine, tant les traditions en étaient

affaiblies, avaient été retrouvées, dans le quatorzième siècle, par

les Génois et les Catalans; et les voyages fréquents qu'y faisaient

les navigateurs du Portugal ainsi qu'aux côtes voisines de l'Afrique

avaient captivé l'attention publique. Cette impulsion acquit un nouvel

essor par l'influence du prince Henri, fils du roi Jean Ier, qui ayant

accompagné son père à Ceuta dans une expédition contre les Maures, y

entendit parler de la Guinée, et pensa que d'importantes découvertes

étaient probables dans cette direction.

À son retour, il se rendit à Sagres, dans une modeste habitation, près

du cap Saint-Vincent, afin d'y réfléchir, dans le calme de la

retraite, aux idées qui avaient envahi son esprit. Ce fut là, qu'en

pleine vue de l'Océan, il s'adonna à toutes les sciences qui se

rapportent à l'art nautique, surtout à la géographie et à l'astronomie

dont les Arabes avaient apporté en Europe les premières notions, et

dans lesquelles ceux d'entre eux qui résidaient alors en Espagne

excellaient. Il appela des savants auprès de lui, il leur fit part de

ses préoccupations, et ce fut ainsi qu'il se forma l'opinion bien

arrêtée et fort avancée pour l'époque où il vivait, que l'Afrique

était circonnavigable, et qu'on devait arriver dans l'Inde en la

contournant par mer.

Il réfléchit aussi à la grandeur des républiques de Venise et de

Gênes, qui s'étaient enrichies par le monopole du commerce de l'Asie

qu'elles s'étaient approprié à l'aide des établissements fondés par

elles dans la mer Noire et à Constantinople, où les denrées de

l'Orient, quoique portées par une route longue et dispendieuse, ne

laissaient pas de leur procurer des bénéfices considérables, puisque

les négociants de ces républiques étaient seuls en mesure

d'approvisionner le reste de l'Europe. Le prince Henri pensa donc

qu'il serait très-avantageux pour le Portugal de prendre sa part de la

magnificence des Vénitiens et des Génois, et qu'il ne pouvait y

parvenir qu'en faisant suivre un autre cours au commerce ou qu'en se

rendant directement dans l'Inde par la voie de la navigation.

Mais l'art nautique était alors dans un état de véritable enfance; les

marins n'avaient pas encore osé perdre de vue les côtes de l'Océan;

ils ne parlaient qu'avec effroi de son étendue incommensurable, de

l'agitation de ses flots, ou, à en juger par les courants des marées

aussi bien que des eaux qui avoisinent Gibraltar, du danger qu'il y

aurait à aller s'exposer à ces mêmes courants qu'on supposait encore

plus violents en s'avançant de plus en plus dans l'Atlantique. On

croyait, même que notre planète, dans le voisinage de l'équateur,

était barrée par une zone brûlante qu'une chaleur excessive empêchait

de franchir; enfin, il existait généralement dans les esprits, une

sorte de croyance superstitieuse que quiconque aurait osé s'aventurer

au delà du cap Bojador n'en pourrait pas revenir.

Henri se mit résolûment au-dessus de ces craintes, de ces terreurs ou

de ces scrupules, qu'il combattit avec les armes de la raison, de la

logique et de la science; il fonda un collége naval à Sagres où il

plaça les plus éminents professeurs de l'art de la navigation. Les

cartes marines y furent retouchées, améliorées sous ses yeux à l'aide

des documents les plus authentiques qu'on put se procurer dans tous

les pays; la boussole, assez récemment inventée par Flavio Gioja

d'Amalfi, fut perfectionnée; des livres spéciaux pour la navigation

furent publiés; les méthodes, les calculs nautiques furent simplifiés;

tout enfin ce qui concernait la marine y fut étudié: aussi jaillit-il

de cette retraite un esprit d'entreprise qui s'empara de la nation

tout entière et qui la stimula vers les expéditions les plus hardies.

Par l'effet de cette chaleureuse excitation, Bojador, cet effroi des

marins, fut doublé; les tropiques, où commençait la prétendue ceinture

de feu tant redoutée, furent pénétrés; le cap Vert avait été

découvert; on était allé jusqu'aux îles Açores; et Jean Santarem,

accompagné de Pierre Escovar, découvrit les côtes de la Guinée en

1471.

Pour encourager encore plus les chefs de ces expéditions téméraires,

le roi Jean fit habilement jouer les ressorts de la politique. Rien ne

pouvait calmer davantage les terreurs populaires que la sanction de

l'Église donnée à des voyages qui se trouvaient en complète opposition

avec les opinions dominantes; or, le pape lui-même donna cette

sanction, en dotant, de son autorité spirituelle, la couronne de

Portugal du droit de souveraineté sur tous les pays que ses sujets

découvriraient jusqu'à l'Inde inclusivement.

La publication de la bulle papale exerça une influence magique sur les

masses, qui, dès lors, partagèrent entièrement les idées de Henri, et

ne songèrent plus qu'aux moyens de contourner l'Afrique et d'arriver

dans l'Inde par la voie de la mer. Mais hélas! le jeune prince mourut

en 1473; il ne fut pas témoin de l'accomplissement du projet favori

dont il avait si intelligemment préparé l'exécution; toutefois, il

avait assez vécu pour être assuré que ses idées d'extension et de

prospérité maritimes ne seraient pas frappées de stérilité. Il fut

regretté comme doit l'être un homme aux pensées élevées et dont la

devise, «Faire le bien,» avait été le mobile de toutes les actions.

Cependant, la renommée des découvertes des Portugais fixait

l'attention de l'Europe. Colomb était arrivé à Lisbonne en 1470, et

c'était l'époque où les savants, les curieux, les hommes entreprenants

y accouraient de toutes parts; il avait alors trente-cinq ans; il

était donc dans la force de l'âge; ses qualités morales avaient acquis

leur entier développement; et ce n'est pas sans dessein que nous nous

sommes étendu sur les circonstances diverses de sa carrière maritime,

afin de montrer qu'aucun marin de l'époque ne pouvait le surpasser

dans l'art de la navigation.

Quant à son physique, quant au caractère de ses traits, peut-être

est-ce une puérilité de s'arrêter à ces détails quand il s'agit d'un

homme aussi supérieur que Colomb; nous en donnerons cependant une

description que nous croyons fidèle, car elle a été faite par son fils

Fernand.

«Christophe Colomb avait le front large, le visage long, le nez

aquilin; il avait les yeux clairs; son teint était blanc et embelli de

vives couleurs; ses cheveux avaient été blonds pendant sa jeunesse; sa

taille était au-dessus de la moyenne; son regard était animé, et

l'expression de sa physionomie était grave et noble.»

Il existe un grand nombre de portraits de Colomb; on doit à M. Jomard

une appréciation critique des plus remarquables d'entre eux: il donne

la préférence à celui qui, depuis quelque temps, est entré dans la

galerie de Vicence et où l'on reconnaît la touche du Titien ou au

moins d'un des meilleurs peintres de son école. Celui qui écrit ces

lignes en possède un également, qu'il conserve avec un respect

religieux, car il lui offre deux grandes garanties de ressemblance: la

première est une identité parfaite avec la description de Fernand; la

seconde consiste dans les lignes en langue espagnole qui sont placées

au-dessous, et dont voici la traduction littérale:

«Christophe Colomb, grand-amiral de l'Océan, vice-roi et gouverneur

général des Indes occidentales qu'il découvrit.--Copié d'après un

portrait original conservé dans sa famille.--Ladite copie donnée à M.

le baron de Bonnefoux, préfet maritime, par le vice-amiral Gravina.»

On sait que Gravina commandait en second l'armée navale espagnole aux

ordres de l'amiral Mazzaredo, que l'amiral Bruix amena à Brest en

1799; et qu'il commandait en chef les forces navales de sa nation

réunies aux nôtres à Trafalgar où il fut tué en combattant

vaillamment. Gravina était, en outre, chambellan de Sa Majesté

Catholique.

Colomb avait beaucoup d'éloquence naturelle alliée à une vive clarté

dans la discussion; quoique ayant mené une vie fort aventureuse et

ayant longtemps fréquenté des hommes aux moeurs très-libres, les

siennes étaient irréprochables, et nul ne savait mieux que lui se

respecter et se faire respecter; aussi le voyait-on affable,

affectueux et d'une douceur extrême envers les personnes qui

l'approchaient; il était même parvenu à corriger une tendance

naturelle à l'irritabilité en s'habituant à un maintien digne et

grave, en ne se permettant aucun écart de langage et en vivant avec

simplicité. Enfin, pendant sa vie entière, il fit preuve d'une piété

sincère, qui, par la suite, lorsqu'il déroula ses théories devant des

théologiens qui les trouvaient en contradiction ouverte avec ce

qu'ils croyaient être des vérités incontestables, ne permit jamais

qu'on pût le soupçonner d'attaquer volontairement la religion, et lui

servit plus, peut-être, qu'aucune de ses autres qualités à faire

adopter ses plans. Tout concourait donc à en faire un homme hors ligne

et propre à exécuter le projet inouï qu'il conçut depuis, celui de

_découvrir les limites de l'Atlantique_; car ce n'est pas assez

d'avoir un mérite éminent, si l'on ne possède en même temps les

qualités qui peuvent mettre ce mérite en évidence et lui faire porter

ses fruits.

À Lisbonne, Colomb se maria avec une des deux filles d'un Italien

nommé Palestrello, mort après avoir été l'un des marins les plus

distingués du temps du prince Henri; il avait été le colonisateur et

l'un des gouverneurs de l'île de Porto-Santo, qui, avec Madère, avait

été découverte en 1418 et 1419, par Tristan Vaz et par Zarco.

Toutefois, et malgré cette position avantageuse, il n'avait laissé

qu'une modique fortune. L'autre fille de Palestrello avait épousé

Correo, autre marin qui avait également été gouverneur de Porto-Santo.

Après son mariage, Colomb fit plusieurs voyages en Guinée; il alla

même à Porto-Santo pour des intérêts de famille. Ce fut pendant le

séjour qu'il fit en cette île que naquit Diego, son fils ainé. Dans

l'intervalle de ses campagnes, Colomb dressait des cartes marines dont

la vente lui servait à soulager l'existence de son vieux père à qui il

pensait toujours avec une tendre reconnaissance, et à aider ses frères

lors de leur début dans le monde.

Les conversations que, dans cette période, il eut avec Correo,

l'application qu'il portait à la construction de ses cartes qui était

une de ses occupations favorites, l'étude qu'il fit des journaux,

manuscrits et plans de son beau-père, furent pour lui des motifs

incessants d'examen; ces motifs, joints à l'enthousiasme avec lequel

les découvertes multipliées des Portugais le long du continent

d'Afrique étaient accueillies, transportèrent son imagination et lui

firent concevoir le dessein de tenter plus encore, et d'aller dans

l'Inde en se dirigeant vers l'Occident.

Bientôt ses pensées ne purent plus se détacher de ce dessein, et plus

il s'en préoccupait, plus il trouvait des raisons pour y persister.

On a dit que plusieurs entretiens, plusieurs fables, plusieurs redites

ou rapports recueillis par Colomb, soit sur la côte de Guinée, soit

surtout aux Açores et à Porto-Santo, sur l'existence d'une terre

étendue située de l'autre côté de l'Atlantique, avaient été le point

de départ de la grande idée de Colomb; mais si ces bruits, qu'on a

cités depuis lors, avaient eu quelque consistance, le prince Henri les

aurait connus, et il n'aurait certainement laissé à aucun autre la

gloire de l'entreprise.

On ne peut donc attribuer ce point de départ à d'autres causes qu'à

celles qui sont assignées par Fernand, et qui sont le fruit de la

réflexion la plus persévérante et la mieux mûrie. Suivons, en effet,

Colomb pas à pas; nous verrons ainsi se confirmer l'opinion de

Fernand, et il sera impossible de ne pas reconnaître avec lui, que des

rapports vagues, des bruits incohérents, des contes chimériques, des

faits peu concluants, tels que ceux que l'envie a inventés ou

amplifiés après l'événement, n'eurent aucune influence sur l'esprit

vigoureux de Colomb, et que ses idées reposaient sur ses recherches

mentales et sur les convictions les mieux fondées.

Toscanelli, Italien très-versé dans la cosmographie, habitait alors la

ville de Florence; or, il existe une correspondance entre Colomb et

Toscanelli qui remonte à l'année 1474; mais on doit penser que le

sujet abordé par Colomb était mûri déjà depuis longtemps dans son

jugement, lorsqu'il entra en communication épistolaire avec ce savant.

Il y posa en principe que la terre est un corps sphérique dont on

pouvait faire le tour dans le sens de l'équateur, et que les hommes

placés aux antipodes les uns des autres, y marchaient et s'y tenaient

_debout pieds contre pieds_, ce qui était une des assertions les plus

téméraires qu'on pût alors avancer: il divisait l'équateur, comme

toutes les circonférences de cercle, en 360 degrés, et, s'appuyant sur

le globe de Ptolémée et sur la carte plus nouvelle de Marinus de Tyr,

il accordait aux anciens la connaissance géographique de 225 de ces

degrés, qui comprenaient tout l'espace renfermé de l'Est à l'Ouest,

entre la ville de Thiné, extrémité orientale de l'Asie, et les îles

Fortunées ou Canaries, extrémités occidentales du monde alors connu.

Depuis ce temps-là, les Portugais avaient découvert les Açores; ainsi,

il fallait ajouter environ 15 degrés aux 225 des anciens, ce qui

donnait une somme de 240 degrés, équivalente aux deux tiers de

l'étendue circulaire de la terre.

Ce calcul de Colomb était rigoureux dans la supposition de

l'exactitude du globe et de la carte dont il se servait comme base;

mais il est évident pour nous aujourd'hui, que l'extrémité orientale

de l'Asie y était portée beaucoup trop loin, et cette erreur, qu'on ne

pouvait attribuer à Colomb, fut très-heureuse, car elle ne lui

permettait de compter que sur un parcours de 120 degrés ou de 2,400

lieues marines entre les Açores et le point le plus rapproché de

l'Asie. Il devait donc, après avoir franchi l'espace occupé par ces

120 degrés, ou arriver aux confins orientaux de l'Asie, ou découvrir

les terres qui pouvaient s'interposer. Si même on s'en rapportait aux

calculs de l'Arabe Alfragan, fondés sur l'opinion d'Aristote, de

Sénèque, de Pline et de Strabon, ces 120 degrés auraient été loin de

valoir 2,400 lieues, car ce mathématicien supposait la terre moins

étendue qu'elle ne l'est réellement; selon lui, chaque degré de

l'équateur était inférieur à 20 lieues marines d'une assez grande

quantité.

La réponse de Toscanelli fut un vif encouragement pour Colomb; il y

était même fait mention du fameux Marco Paolo, voyageur vénitien qui

avait établi, dans une narration de ses voyages par terre et dans

l'Orient pendant le quatorzième siècle, que les parties les plus

éloignées du continent asiatique et dans lesquelles il avait pénétré,

étaient bien au delà de l'espace assigné par Ptolémée. Toscanelli

avait compris immédiatement la portée extraordinaire du projet de

Colomb; il s'en montra émerveillé et il le conjura ardemment de le

mettre à exécution, l'assurant qu'en partant de Lisbonne même, il

aurait tout au plus 1,350 lieues marines à franchir pour arriver à la

province de Mangi, près du Cathai par lequel on doit supposer qu'il

désignait ce que nous appelons la Chine. Pour enflammer davantage son

imagination, il lui retraça les détails prodigieux donnés par Marco

Paolo sur le Cathai, sur la puissance et la grandeur du grand kan ou

du souverain de ces contrées opulentes, sur la splendeur de Cambalu et

de Quinsai, capitales de son empire, et sur les richesses

incalculables de l'île de Cipango qui avoisinait le Cathai, et qui,

probablement, était le Japon. Toscanelli joignit à ces renseignements

une carte sur laquelle étaient portées, soit les côtes occidentales de

l'Europe et de l'Afrique, soit les parties orientales de l'Asie

séparées les unes des autres de la faible distance de 1,350 lieues

marines (environ 7,500 kilomètres). On y voyait aussi, à diverses

distances et convenablement placées, Cipango, Antilla, ainsi que

d'autres îles de moindre importance.

Cette lettre fit sur l'esprit de Colomb une impression qui

non-seulement fut vive, mais encore très-durable, car, dans ses

préoccupations, ses voyages ou ses propositions, on voit souvent

reparaître les territoires du grand kan, le Cathai et l'île de

Cipango, qui lui avaient été offerts en perspective par son savant

correspondant.

L'approbation qui fut donnée par Toscanelli aux plans de Colomb acheva

de le confirmer dans leur excellence; il s'occupa dès lors à compléter

sa théorie; lorsque les diverses parties en furent bien concertées, il

s'y fixa avec une fermeté inébranlable; jamais il n'en parla avec

l'accent du doute ni de l'hésitation, et ce fut pour lui chose aussi

authentique que si de ses yeux il avait aperçu, que si de ses pieds il

avait foulé la terre qu'il voyait par l'effet de son imagination. Un

sentiment religieux, qui avait une teinte de sublimité, se mêla à ses

pensées; on eût dit, en l'entendant parler, qu'on avait devant soi un

homme inspiré par un effet de la puissance divine, qui entre tous

l'avait choisi pour accomplir une oeuvre excédant les facultés

intellectuelles d'un simple mortel, et des volontés de laquelle il

reconnaissait n'être que le docile agent!

Et quand il ajoutait, avec une conviction intime, que le moment était

venu où les extrémités les plus distantes de la terre devaient entrer

en communication les unes avec les autres, et où toutes les nations,

toutes les îles, tous les langages allaient se réunir sous la bannière

du divin rédempteur des hommes, on ne savait ce qu'on devait admirer

le plus, ou de la science profonde de ses arguments, ou de l'éloquence

avec laquelle il les prononçait, ou, enfin, de la foi vive et

religieuse dont il était animé.

Il en résulta pour son esprit une élévation nouvelle; pour son regard,

un plus grand air d'autorité; pour son maintien, une noblesse et une

dignité qui frappaient tous ceux qui l'approchaient. L'envie et le

dénigrement se tenaient même loin de lui, pour répandre les fables ou

les calomnies par lesquelles on cherchait quelquefois à lui ravir

l'honneur de l'idée première, ou à entraver ses projets; mais, dans le

libre cours d'une discussion calme et sérieuse, il avait toujours la

supériorité. On pouvait donc se refuser à l'aider dans ses projets;

mais il était difficile de répondre à ses discours, de réfuter ses

opinions, et surtout de ne pas estimer l'homme qui disait: «Voilà mon

plan; s'il est dangereux à exécuter, je ne suis pas un simple

théoricien qui laisse aux autres la chance de succomber sous les

périls; mais je suis un homme d'action; je suis prêt à sacrifier ma

vie pour servir d'exemple aux autres; et finalement, si je n'aborde

pas aux rivages de l'Asie par mer, c'est que l'Atlantique a d'autres

limites dans l'Occident, _et ces limites je les découvrirai!_»

Cependant, Colomb quitta le Portugal pour un nouveau voyage, qu'il

entreprit vers la partie des régions septentrionales, où les pêcheurs

anglais avaient coutume d'aller exercer leur industrie: il nous

apprend lui-même que, dépassant ces latitudes d'une centaine de

lieues, il franchit le cercle polaire, afin de s'assurer jusqu'à quel

point ces parages étaient habitables; il mentionne l'île de Thulé,

c'est-à-dire probablement l'Islande, et non point l'_Ultima Thule_ des

anciens qui, selon eux, était bien moins loin dans l'Ouest. Dans la

relation de ce voyage, on trouve encore la preuve du violent désir

qu'il avait de sortir des limites étroites de l'Ancien-Monde, pour se

lancer vers les points occidentaux et extrêmes de l'Océan.

Quel navigateur, alors, pouvait être comparé à Colomb? Il avait fait

de belles études préparatoires; il avait débuté jeune dans la marine,

avait fait beaucoup de campagnes, et avait, pendant plus de vingt ans,

parcouru toutes les mers fréquentées; il s'était trouvé dans un grand

nombre de combats et il s'y était distingué; il n'avait négligé aucune

occasion d'accroître son savoir; il parlait plusieurs langues; il

avait construit des cartes marines qui lui faisaient prendre place

parmi les premiers hydrographes; aussi pouvait-il se présenter avec

assurance et dire que s'il proposait une expédition périlleuse et

difficile, nul n'avait ni plus d'expérience, ni plus de courage, ni

plus de talents pour la commander et pour la faire réussir.

Quelques années s'écoulèrent sans que cet homme si supérieur eût rien

décidé sur les moyens de mettre ses projets à exécution; il lui

fallait un grand protecteur pour lui en procurer les moyens, et il se

rendait parfaitement compte de la difficulté de trouver, pour faire

accueillir ses vues, un personnage haut placé: il ne croyait même pas

que ce fût trop d'un souverain; tant il pensait qu'il fallait de

puissance pour ranger sous sa domination les terres où il devait

aborder, et pour lui décerner les dignités et les récompenses que ses

découvertes futures lui semblaient devoir mériter!

D'ailleurs, il devait aussi trouver des marins qui consentissent à le

suivre; or, ceux du Portugal eux-mêmes, malgré l'usage plus général de

la boussole améliorée par les soins du prince Henri, ne s'avançaient

vers le midi de l'Afrique qu'avec crainte, circonspection, et ils

osaient à peine perdre la terre de vue. Qu'eût-ce été si on leur avait

proposé de s'embarquer pour un voyage dirigé vers l'Ouest jusqu'aux

extrémités redoutées de l'Atlantique? Rien, sans doute, ne leur aurait

semblé moins praticable ni plus dangereux.

Il paraît que ce fut alors que Colomb s'adressa au gouvernement de

Gênes, sa patrie, pour lui faire part de ses plans et pour les placer

sous sa protection. Il regardait cette démarche comme un devoir de

coeur et comme la dette sacrée d'un citoyen dévoué avant tout à la

gloire, à la prospérité de son pays; il s'y serait rendu

immédiatement, si ces offres avaient été acceptées: il n'en fut pas

ainsi.

En Portugal, Alphonse avait succédé au roi Jean Ier; mais ses guerres

avec l'Espagne l'occupaient trop pour qu'on pût croire qu'il

s'engagerait dans une expédition qu'il jugerait probablement devoir

être aussi coûteuse qu'incertaine; aussi, dans la supposition d'un

refus, rien ne fut tenté auprès de lui.

Ce fut en 1480 que Jean II succéda à son tour au roi Alphonse. La

passion du prince Henri pour les découvertes remplissait son coeur;

sous son règne, l'activité des navigateurs portugais, un moment

assoupie, se réveilla; et ce nouvel essor fut secondé par l'imprimerie

qui, récemment inventée, abrégeait les communications, propageait les

connaissances scientifiques et favorisait les progrès; mais

l'impatience de Jean II lui faisait trouver trop de lenteur dans les

tentatives de ses navires pour parvenir à l'extrémité Sud de

l'Afrique.

Il était difficile, pourtant, qu'il en fût autrement; car, pour

s'avancer vers les parties méridionales de ce continent, il fallait

lutter sans cesse, et avec des bâtiments fort imparfaitement

installés, contre des calmes prolongés, des courants assez rapides et

des vents presque toujours contraires ou même quelquefois violents

tels que ceux qui règnent dans ces parages. Aujourd'hui que les

navires sont éclairés par l'étude des localités, dès qu'ils ont

traversé l'équateur, ils ne luttent pas, en louvoyant, contre les

vents dits _généraux_ qui soufflent du Sud-Est, pour se rendre au cap

de Bonne-Espérance; mais ils se servent de ce vent pour courir une

longue bordée qui les rapproche beaucoup de l'Amérique méridionale, et

semble leur faire faire un grand détour, il est vrai, mais qui les

porte au delà du tropique du Capricorne; ils trouvent, bientôt alors,

des vents d'Ouest; et, en peu de jours, ils arrivent à ce cap renommé,

l'ancien _Cabo-Tormentoso_ (cap des Tempêtes) des Portugais, qu'il

leur aurait fallu des mois entiers pour atteindre en côtoyant

l'Afrique. Au surplus, le nom de _cap de Bonne-Espérance_, qui fut

donné plus tard au _Cabo-Tormentoso_, pour indiquer l'espoir que l'on

avait, et que _Diaz_ et _Vasco de Gama_ réalisèrent en 1486 et 1498,

de trouver, en le doublant, une voie de mer pour aller dans l'Inde,

n'en est pas moins encore celui d'un point du globe fréquemment battu

par d'effroyables tempêtes et assailli par des flots courroucés.

Mécontent de la lenteur des découvertes de ses navires, Jean II voulut

que la science lui vînt en aide, et il appela des hommes instruits

auprès de lui pour aviser sur ce point. Ces savants, au nombre

desquels se trouvait le célèbre Martin Behem, se joignirent à ses deux

médecins, Rodrigue et le juif Joseph, qui étaient aussi des astronomes

et des géographes renommés. Plusieurs décisions furent prises par eux:

la plus importante fut celle de l'application de l'astrolabe à la

navigation, afin de procurer aux marins les moyens de régler leur

marche par l'observation de la hauteur des astres, et de leur donner

un surcroît de confiance ou de hardiesse, qui leur manquait dans l'art

de diriger leur route et de conduire leurs bâtiments.

Vie de Christophe Colomb · 第 1 / 31 段