J'avais levé les yeux sur le portrait de la tante Rose, et je regardais

son visage sévère, ridé, un peu méchant, et je songeais à toutes ces

âmes de femmes que nous ne connaissons point, que nous supposons si

différentes de ce qu'elles sont, dont nous ne pénétrons jamais la ruse

native et simple, la tranquille duplicité, et le vers de Vigny me

revint à la mémoire:

Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr.

_Nos Lettres_ ont paru dans _le Gaulois_ du mercredi 29 février 1888.

LA NUIT.

CAUCHEMAR.

J'AIME la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays ou sa

maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je l'aime avec

tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la

respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute

ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans

le soleil, dans l'air bleu, dans l'air chaud, dans l'air léger des

matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à

travers l'espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il

pousse son cri vibrant et sinistre.

Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève

avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec regret, et

chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque

pensée me fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau.

Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon

corps m'envahit. Je m'éveille, je m'anime. A mesure que l'ombre

grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte,

plus heureux. Je la regarde s'épaissir, la grande ombre douce tombée du

ciel: elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable,

elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les

maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.

Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur

les toits comme les chats; et un impétueux, un invincible désir d'aimer

s'allume dans mes veines.

Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans

les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes sœurs les bêtes et

mes frères les braconniers.

Ce qu'on aime avec violence finit toujours par vous tuer. Mais comment

expliquer ce qui m'arrive? Comment même faire comprendre que je puisse

le raconter? Je ne sais pas, je ne sais plus, je sais seulement que

cela est.--Voilà.

Donc hier--était-ce hier?--oui, sans doute, à moins que ce ne soit

auparavant, un autre jour, un autre mois, une autre année,--je ne

sais pas. Ce doit être hier pourtant, puisque le jour ne s'est plus

levé, puisque le soleil n'a pas reparu. Mais depuis quand la nuit

dure-t-elle? Depuis quand?... Qui le dira? qui le saura jamais?

Donc hier, je sortis comme je fais tous les soirs, après mon dîner.

Il faisait très beau, très doux, très chaud. En descendant vers les

boulevards, je regardais au-dessus de ma tête le fleuve noir et plein

d'étoiles découpé dans le ciel par les toits de la rue qui tournait et

faisait onduler comme une vraie rivière ce ruisseau roulant des astres.

Tout était clair dans l'air léger, depuis les planètes jusqu'aux

becs de gaz. Tant de feux brillaient là-haut et dans la ville que

les ténèbres en semblaient lumineuses. Les nuits luisantes sont plus

joyeuses que les grands jours de soleil.

Sur le boulevard, les cafés flamboyaient; on riait, on passait, on

buvait. J'entrai au théâtre, quelques instants, dans quel théâtre?

je ne sais plus. Il y faisait si clair que cela m'attrista et je

ressortis le cœur un peu assombri par ce choc de lumière brutale

sur les ors du balcon, par le scintillement factice du lustre énorme

de cristal, par la barrière du feu de la rampe, par la mélancolie

de cette clarté fausse et crue. Je gagnai les Champs-Élysées où les

cafés-concerts semblaient des foyers d'incendie dans les feuillages.

Les marronniers frottés de lumière jaune avaient l'air peints, un air

d'arbres phosphorescents. Et les globes électriques, pareils à des

lunes éclatantes et pâles, à des œufs de lune tombés du ciel, à des

perles monstrueuses, vivantes, faisaient pâlir sous leur clarté nacrée,

mystérieuse et royale, les filets de gaz, de vilain gaz sale, et les

guirlandes de verres de couleur.

Je m'arrêtai sous l'Arc de Triomphe pour regarder l'avenue, la longue

et admirable avenue étoilée, allant vers Paris entre deux lignes de

feux, et les astres! Les astres là-haut, les astres inconnus jetés au

hasard dans l'immensité où ils dessinent ces figures bizarres, qui font

tant rêver, qui font tant songer.

J'entrai dans le bois de Boulogne et j'y restai longtemps, longtemps.

Un frisson singulier m'avait saisi, une émotion imprévue et puissante,

une exaltation de ma pensée qui touchait à la folie.

Je marchai longtemps, longtemps. Puis je revins.

Quelle heure était-il quand je repassai sous l'Arc de Triomphe? Je ne

sais pas. La ville s'endormait, et des nuages, de gros nuages noirs

s'étendaient lentement sur le ciel.

Pour la première fois je sentis qu'il allait arriver quelque chose

d'étrange, de nouveau. Il me sembla qu'il faisait froid, que l'air

s'épaississait, que la nuit, que ma nuit bien-aimée, devenait lourde

sur mon cœur. L'avenue était déserte, maintenant. Seuls, deux sergents

de ville se promenaient auprès de la station des fiacres, et, sur

la chaussée à peine éclairée par les becs de gaz qui paraissaient

mourants, une file de voitures de légumes allait aux Halles. Elles

allaient lentement, chargées de carottes, de navets et de choux. Les

conducteurs dormaient, invisibles; les chevaux marchaient d'un pas

égal, suivant la voiture précédente, sans bruit, sur le pavé de bois.

Devant chaque lumière du trottoir, les carottes s'éclairaient en rouge,

les navets s'éclairaient en blanc, les choux s'éclairaient en vert; et

elles passaient l'une derrière l'autre, ces voitures rouges, d'un rouge

de feu, blanches d'un blanc d'argent, vertes d'un vert d'émeraude.

Je les suivis, puis je tournai par la rue Royale et revins sur les

boulevards. Plus personne, plus de cafés éclairés, quelques attardés

seulement qui se hâtaient. Je n'avais jamais vu Paris aussi mort, aussi

désert. Je tirai ma montre, il était deux heures.

Une force me poussait, un besoin de marcher. J'allai donc jusqu'à

la Bastille. Là, je m'aperçus que je n'avais jamais vu une nuit si

sombre, car je ne distinguais pas même la colonne de Juillet, dont le

Génie d'or était perdu dans l'impénétrable obscurité. Une voûte de

nuages, épaisse comme l'immensité, avait noyé les étoiles, et semblait

s'abaisser sur la terre pour l'anéantir.

Je revins. Il n'y avait plus personne autour de moi. Place du

Château-d'Eau, pourtant, un ivrogne faillit me heurter, puis il

disparut. J'entendis quelque temps son pas inégal et sonore. J'allais.

A la hauteur du faubourg Montmartre un fiacre passa, descendant vers la

Seine. Je l'appelai. Le cocher ne répondit pas. Une femme rôdait près

de la rue Drouot: «Monsieur, écoutez donc.» Je hâtai le pas pour éviter

sa main tendue. Puis plus rien. Devant le Vaudeville, un chiffonnier

fouillait le ruisseau. Sa petite lanterne flottait au ras du sol. Je

lui demandai: «Quelle heure est-il, mon brave?»

Il grogna: «Est-ce que je sais! J'ai pas de montre.»

Alors je m'aperçus tout à coup que les becs de gaz étaient éteints. Je

sais qu'on les supprime de bonne heure, avant le jour, en cette saison,

par économie; mais le jour était encore loin, si loin de paraître!

«Allons aux Halles, pensai-je, là au moins je trouverai la vie.»

Je me mis en route, mais je n'y voyais même pas pour me conduire.

J'avançais lentement, comme on fait dans un bois, reconnaissant les

rues en les comptant.

Devant le Crédit Lyonnais, un chien grogna. Je tournai par la rue de

Grammont, je me perdis; j'errai, puis je reconnus la Bourse aux grilles

de fer qui l'entourent. Paris entier dormait, d'un sommeil profond,

effrayant. Au loin pourtant un fiacre roulait, un seul fiacre, celui

peut-être qui avait passé devant moi tout à l'heure. Je cherchais à

le joindre, allant vers le bruit de ses roues, à travers les rues

solitaires et noires, noires, noires comme la mort.

Je me perdis encore. Où étais-je? Quelle folie d'éteindre sitôt le gaz!

Pas un passant, pas un attardé, pas un rôdeur, pas un miaulement de

chat amoureux. Rien.

Où donc étaient les sergents de ville? Je me dis: «Je vais crier, ils

viendront.» Je criai. Personne ne répondit.

J'appelai plus fort. Ma voix s'envola, sans écho, faible, étouffée,

écrasée par la nuit, par cette nuit impénétrable.

Je hurlai: «Au secours! au secours! au secours!»

Mon appel désespéré resta sans réponse. Quelle heure était-il donc?

Je tirai ma montre, mais je n'avais point d'allumettes. J'écoutai le

tic-tac léger de la petite mécanique avec une joie inconnue et bizarre.

Elle semblait vivre. J'étais moins seul. Quel mystère! Je me remis en

marche comme un aveugle, en tâtant les murs de ma canne, et je levais

à tout moment mes yeux vers le ciel, espérant que le jour allait enfin

paraître; mais l'espace était noir, tout noir, plus profondément noir

que la ville.

Quelle heure pouvait-il être? Je marchais, me semblait-il, depuis

un temps infini, car mes jambes fléchissaient sous moi, ma poitrine

haletait, et je souffrais de la faim horriblement.

Je me décidai à sonner à la première porte cochère. Je tirai le

bouton de cuivre, et le timbre tinta dans la maison sonore; il tinta

étrangement comme si ce bruit vibrant eût été seul dans cette maison.

J'attendis, on ne répondit pas, on n'ouvrit point la porte. Je sonnai

de nouveau; j'attendis encore,--rien!

J'eus peur! Je courus à la demeure suivante, et vingt fois de suite je

fis résonner la sonnerie dans le couloir obscur où devait dormir le

concierge. Mais il ne s'éveilla pas,--et j'allai plus loin, tirant de

toutes mes forces les anneaux ou les boutons, heurtant de mes pieds, de

ma canne et de mes mains les portes obstinément closes.

Et tout à coup, je m'aperçus que j'arrivais aux Halles. Les Halles

étaient désertes, sans un bruit, sans un mouvement, sans une voiture,

sans un homme, sans une botte de légumes ou de fleurs.--Elles étaient

vides, immobiles, abandonnées, mortes!

Une épouvante me saisit,--horrible. Que se passait-il? Oh! mon Dieu!

que se passait-il?

Je repartis. Mais l'heure? l'heure? qui me dirait l'heure? Aucune

horloge ne sonnait dans les clochers ou dans les monuments. Je pensai:

«Je vais ouvrir le verre de ma montre et tâter l'aiguille avec mes

doigts.» Je tirai ma montre... elle ne battait plus... elle était

arrêtée. Plus rien, plus rien, plus un frisson dans la ville, pas une

lueur, pas un frôlement de son dans l'air. Rien! plus rien! plus même

le roulement lointain du fiacre,--plus rien!

J'étais aux quais, et une fraîcheur glaciale montait de la rivière.

La Seine coulait-elle encore?

Je voulus savoir, je trouvai l'escalier, je descendis... Je n'entendais

pas le courant bouillonner sous les arches du pont... Des marches

encore... puis du sable... de la vase... puis de l'eau... j'y trempai

mon bras... elle coulait... elle coulait... froide... froide...

froide... presque gelée... presque tarie... presque morte.

Et je sentais bien que je n'aurais plus jamais la force de remonter...

et que j'allais mourir là... moi aussi, de faim--de fatigue--et de

froid.

_La Nuit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 14 juin 1887.

L'ENFANT.

ON parlait, après le dîner, d'un avortement qui venait d'avoir lieu

dans la commune. La baronne s'indignait: Était-ce possible, une chose

pareille! La fille, séduite par un garçon boucher, avait jeté son

enfant dans une marinière! Quelle horreur! On avait même prouvé que le

pauvre petit être n'était pas mort sur le coup.

Le médecin, qui dînait au château ce soir-là, donnait des détails

horribles d'un air tranquille, et il paraissait émerveillé du courage

de la misérable mère, qui avait fait deux kilomètres à pied, ayant

accouché toute seule, pour assassiner son enfant. Il répétait: «Elle

est en fer, cette femme! Et quelle énergie sauvage il lui a fallu

pour traverser le bois, la nuit, avec son petit qui gémissait dans

ses bras! Je demeure éperdu devant de pareilles souffrances morales.

Songez donc à l'épouvante de cette âme, au déchirement de ce cœur!

Comme la vie est odieuse et misérable! D'infâmes préjugés, oui, madame,

d'infâmes préjugés, un faux honneur, plus abominable que le crime,

toute une accumulation de sentiments factices, d'honorabilité odieuse,

de révoltante honnêteté poussent à l'assassinat, à l'infanticide, de

pauvres filles qui ont obéi sans résistance à la loi impérieuse de la

vie. Quelle honte pour l'humanité d'avoir établi une pareille morale et

fait un crime de l'embrassement libre de deux êtres!

La baronne était devenue pâle d'indignation.

Elle répliqua: «Alors, docteur, vous mettez le vice au-dessus de la

vertu, la prostituée avant l'honnête femme! Celle qui s'abandonne à ses

instincts honteux vous paraît l'égale de l'épouse irréprochable qui

accomplit son devoir dans l'intégrité de sa conscience!»

Le médecin, un vieux homme qui avait touché à bien des plaies, se leva,

et, d'une voix forte:

--Vous parlez, madame, de choses que vous ignorez, n'ayant point connu

les invincibles passions. Laissez-moi vous dire une aventure récente

dont je fus témoin.

Oh! madame, soyez toujours indulgente, et bonne, et miséricordieuse;

vous ne savez pas! Malheur à ceux à qui la perfide nature a donné des

sens inapaisables! Les gens calmes nés sans instincts violents, vivent

honnêtes, par nécessité. Le devoir est facile à ceux que ne torturent

jamais les désirs enragés. Je vois des petites bourgeoises au sang

froid, aux mœurs rigides, d'un esprit moyen et d'un cœur modéré,

pousser des cris d'indignation quand elles apprennent les fautes des

femmes tombées.

Ah! vous dormez tranquille dans un lit pacifique que ne hantent point

les rêves éperdus. Ceux qui vous entourent sont comme vous, font comme

vous, préservés par la sagesse instinctive de leurs sens. Vous luttez

à peine contre des apparences d'entraînement. Seul, votre esprit suit

parfois des pensées malsaines, sans que tout votre corps se soulève

rien qu'à l'effleurement de l'idée tentatrice.

Mais chez ceux-là que le hasard a faits passionnés, madame, les sens

sont invincibles. Pouvez-vous arrêter le vent, pouvez-vous arrêter la

mer démontée? Pouvez-vous entraver les forces de la nature? Non. Les

sens aussi sont des forces de la nature, invincibles comme la mer et

le vent. Ils soulèvent et entraînent l'homme et le jettent à la volupté

sans qu'il puisse résister à la véhémence de son désir. Les femmes

irréprochables sont les femmes sans tempérament. Elles sont nombreuses.

Je ne leur sais pas gré de leur vertu, car elles n'ont pas à lutter.

Mais jamais, entendez-vous, jamais une Messaline, une Catherine ne sera

sage. Elle ne le peut pas. Elle est créée pour la caresse furieuse!

Ses organes ne ressemblent point aux vôtres, sa chair est différente,

plus vibrante, plus affolée au moindre contact d'une autre chair; et

ses nerfs travaillent, la bouleversent et la domptent alors que les

vôtres n'ont rien ressenti. Essayez donc de nourrir un épervier avec

les petits grains ronds que vous donnez au perroquet? Ce sont deux

oiseaux pourtant qui ont un gros bec crochu. Mais leurs instincts sont

différents.

Oh! les sens! Si vous saviez quelle puissance ils ont. Les sens qui

vous tiennent haletant pendant des nuits entières, la peau chaude, le

cœur précipité, l'esprit harcelé de visions affolantes! Voyez-vous,

madame, les gens à principes inflexibles sont tout simplement des gens

froids, désespérément jaloux des autres, sans le savoir.

Écoutez-moi:

«Celle que j'appellerai Mme Hélène avait des sens. Elle les avait eus

dès sa petite enfance. Chez elle ils s'étaient éveillés alors que

la parole commence. Vous me direz que c'était une malade. Pourquoi?

N'êtes-vous pas plutôt des affaiblis? On me consulta lorsqu'elle avait

douze ans. Je constatai qu'elle était femme déjà et harcelée sans repos

par des désirs d'amour. Rien qu'à la voir on le sentait. Elle avait des

lèvres grasses, retournées, ouvertes comme des fleurs, un cou fort, une

peau chaude, un nez large, un peu ouvert et palpitant, de grands yeux

clairs dont le regard allumait les hommes.

Qui donc aurait pu calmer le sang de cette bête ardente? Elle passait

des nuits à pleurer sans cause. Elle souffrait à mourir de rester sans

mâle.

A quinze ans, enfin, on la maria. Deux ans plus tard, son mari mourait

poitrinaire. Elle l'avait épuisé. Un autre en dix-huit mois eut le même

sort. Le troisième résista quatre ans, puis la quitta. Il était temps.

Demeurée seule, elle voulut rester sage. Elle avait tous vos

préjugés. Un jour enfin elle m'appela, ayant des crises nerveuses qui

l'inquiétaient. Je reconnus immédiatement qu'elle allait mourir de son

veuvage. Je le lui dis. C'était une honnête femme, madame; malgré les

tortures qu'elle endurait, elle ne voulut pas suivre mon conseil de

prendre un amant.

Dans le pays on la disait folle. Elle sortait la nuit et faisait des

courses désordonnées pour affaiblir son corps révolté. Puis elle

tombait en des syncopes que suivaient des spasmes effrayants.

Elle vivait seule en son château proche du château de sa mère et de

ceux de ses parents. Je l'allais voir de temps en temps, ne sachant que

faire contre cette volonté acharnée de la nature ou contre sa volonté à

elle.

Or, un soir, vers huit heures, elle entra chez moi comme je finissais

de dîner. A peine fûmes-nous seuls, elle me dit:

--Je suis perdue. Je suis enceinte!

Je fis un soubresaut sur ma chaise.

--Vous dites?

--Je suis enceinte.

--Vous?

--Oui, moi.

Et brusquement, d'une voix saccadée, en me regardant bien en face:

--Enceinte de mon jardinier, docteur. J'ai eu un commencement

d'évanouissement en me promenant dans le parc. L'homme, m'ayant vue

tomber, est accouru et m'a prise en ses bras pour m'emporter. Qu'ai-je

fait? Je ne le sais plus! L'ai-je étreint, embrassé? Peut-être. Vous

connaissez ma misère et ma honte. Enfin il m'a possédée! Je suis

coupable, car je me suis encore donnée le lendemain de la même façon et

d'autres fois encore. C'était fini. Je ne savais plus résister!...

Elle eut dans la gorge un sanglot, puis reprit d'une voix fière:

--Je le payais, je préférais cela à l'amant que vous me conseilliez

de prendre. Il m'a rendue grosse. Oh! je me confesse à vous sans

réserve et sans hésitations. J'ai essayé de me faire avorter. J'ai

pris des bains brûlants, j'ai monté des chevaux difficiles, j'ai fait

du trapèze, j'ai bu des drogues, de l'absinthe, du safran, d'autres

encore. Mais je n'ai point réussi. Vous connaissez mon père, mes

frères? Je suis perdue. Ma sœur est mariée à un honnête homme. Ma

honte aussi rejaillira sur eux. Et songez à tous nos amis, à tous nos

voisins, à notre nom..., ma mère...

Elle se mit à sangloter. Je lui pris les mains et je l'interrogeai.

Puis je lui donnai le conseil de faire un long voyage et d'aller

accoucher au loin.

Elle répondait: «Oui... oui... oui... c'est cela..., sans avoir l'air

d'écouter.

Puis elle partit.

J'allai la voir plusieurs fois. Elle devenait folle. L'idée de

cet enfant grandissant dans son ventre, de cette honte vivante lui

était entrée dans l'âme comme une flèche aiguë. Elle y pensait sans

repos, n'osait plus sortir le jour, ni voir personne de peur qu'on ne

découvrît son abominable secret. Chaque soir elle se dévêtait devant

son armoire à glace et regardait son flanc déformé; puis elle se jetait

par terre une serviette dans la bouche, pour étouffer ses cris. Vingt

fois par nuit elle se relevait, allumait sa bougie et retournait devant

le large miroir qui lui renvoyait l'image bosselée de son corps nu.

Alors, éperdue, elle se frappait le ventre à coups de poing pour le

tuer, cet être qui la perdait. C'était entre eux une lutte terrible.

Mais il ne mourait pas; et, sans cesse, il s'agitait comme s'il se fût

défendu. Elle se roulait sur le parquet pour l'écraser contre terre;

elle essaya de dormir avec un poids sur le corps pour l'étouffer. Elle

le haïssait comme on hait l'ennemi acharné qui menace votre vie.

Après ces luttes inutiles, ces impuissants efforts pour se débarrasser

de lui, elle se sauvait par les champs, courant éperdument, folle de

malheur et d'épouvante.

On la ramassa un matin, les pieds dans un ruisseau, les yeux égarés; on

crut qu'elle avait un accès de délire, mais on ne s'aperçut de rien.

Une idée fixe la tenait. Oter de son corps cet enfant maudit.

Or sa mère, un soir, lui dit en riant: «Comme tu engraisses, Hélène; si

tu étais mariée, je te croirais enceinte.»

Elle dut recevoir un coup mortel de ces paroles. Elle partit presque

aussitôt et rentra chez elle.

Que fit-elle? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre

enflé; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles

des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit,

nu-pieds, à la cuisine, ouvrit l'armoire et prit le grand couteau qui

sert à couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et

s'assit, sur une chaise d'osier tressé, devant sa glace.

Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable,

le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains,

étrangler et jeter au loin, elle pressa la place où remuait cette larve

et d'un seul coup de la lame aiguë elle se fendit le ventre.

Oh! elle opéra, certes, très vite et très bien, car elle le saisit, cet

ennemi qu'elle n'avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe,

l'arracha d'elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il

tenait par des liens qu'elle n'avait pu trancher, et, avant qu'elle

eût compris peut-être ce qui lui restait à faire pour se séparer de

lui, elle tomba inanimée sur l'enfant noyé dans un flot de sang.

Fut-elle bien coupable, madame?»

Le médecin se tut et attendit. La baronne ne répondit pas.

_L'Enfant_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 18 septembre 1883.

EN VOYAGE.

Sainte-Agnès, 6 mai.

MA CHÈRE AMIE,

VOUS m'avez demandé de vous écrire souvent et de vous raconter surtout

des choses que j'aurai vues. Vous m'avez aussi prié de fouiller dans

mes souvenirs de voyages pour y retrouver ces courtes anecdoctes qui,

apprises d'un paysan qu'on a rencontré, d'un hôtelier, d'un inconnu qui

passait, laissent dans la mémoire comme une marque sur un pays. Avec

un paysage brossé en quelques lignes, et une petite histoire dite en

quelques phrases, on peut donner, croyez-vous, le vrai caractère d'un

pays, le faire vivant, visible, dramatique. J'essayerai, selon votre

désir. Je vous enverrai donc, de temps en temps, des lettres où je

ne parlerai ni de vous ni de moi, mais seulement de l'horizon, et des

hommes qui s'y meuvent. Et je commence.

Le printemps est une époque où il faut, me semble-t-il, boire et manger

du paysage. C'est la saison des frissons, comme l'automne est la saison

des pensées. Au printemps la campagne émeut la chair, à l'automne elle

pénètre l'esprit.

J'ai voulu, cette année, respirer de la fleur d'oranger et je suis

parti pour le Midi, à l'heure où tout le monde en revient. J'ai franchi

Monaco, la ville des pèlerins, rivale de la Mecque et de Jérusalem,

sans laisser d'or dans la poche d'autrui; et j'ai gravi la haute

montagne sous un plafond de citronniers, d'orangers et d'oliviers.

Avez-vous jamais dormi, mon amie, dans un champ d'orangers fleuris?

L'air qu'on aspire délicieusement est une quintessence de parfums.

Cette senteur violente et douce, savoureuse comme une friandise, semble

se mêler à nous, nous imprègne, nous enivre, nous alanguit, nous verse

une torpeur somnolente et rêvante. On dirait un opium préparé par la

main des fées et non par celle des pharmaciens.

C'est ici le pays des ravins. Les croupes de la montagne sont

tailladées, échancrées partout, et dans ces replis sinueux poussent de

vraies forêts de citronniers. De place en place, quand le val rapide

s'arrête à une espèce de marche, les hommes ont maçonné un réservoir

qui retient l'eau des orages. Ce sont de grands trous aux murailles

lisses, où rien de saillant ne s'offre à la main de celui qui tomberait

là.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 07 · 第 8 / 9 段