feuillages les fruits brillants restés aux branches. La gorge enserrée
rendait plus pénétrante les senteurs lourdes des fleurs; l'air, là
dedans, en semblait épaissi. Une lassitude me prit et je cherchai à
m'asseoir. Quelques gouttes d'eau glissaient dans l'herbe; je crus
qu'une source était voisine, et je gravis un peu plus haut pour la
trouver. Mais j'arrivai sur les bords d'un de ces grands et profonds
réservoirs.
Je m'assis à la turque, les jambes croisées, et je restai rêvassant
devant ce trou, qui paraissait rempli d'encre tant le liquide en était
noir et stagnant. Là-bas, à travers les branches, j'apercevais, comme
des taches, des morceaux de la Méditerranée, luisante à m'aveugler.
Mais toujours mon regard retombait sur le vaste et sombre puits
qu'aucune bête nageante ne semblait même habiter, tant la surface en
demeurait immobile.
Soudain une voix me fit tressaillir. Un vieux monsieur, qui cherchait
des fleurs (car cette contrée est la plus riche de l'Europe pour les
herborisants), me demandait:
--Est-ce que vous êtes, monsieur, un parent de ces pauvres enfants?
Je le regardai stupéfait.
--Quels enfants? monsieur?
Alors il parut embarrassé et reprit en saluant:
--Je vous demande pardon. En vous voyant ainsi absorbé devant ce
réservoir, j'ai cru que vous pensiez au drame affreux qui s'est passé
là.
Cette fois je voulus savoir et je le priai de me raconter cette
histoire.
Elle est bien sombre et bien navrante, ma chère amie, et bien banale en
même temps. C'est un simple fait-divers. Je ne sais s'il faut attribuer
mon émotion à la manière dramatique dont la chose me fut dite, au décor
des montagnes, au contraste de cette joie du soleil et des fleurs
avec le trou noir et meurtrier, mais j'eus le cœur tordu, tous les
nerfs secoués par ce récit qui, peut-être, ne vous paraîtra point si
terriblement poignant en le lisant dans votre chambre sans avoir sous
les yeux le paysage du drame.
C'était au printemps de l'une des dernières années. Deux petits garçons
venaient souvent jouer au bord de cette citerne, tandis que leur
précepteur lisait quelque livre, couché sous un arbre. Or, par une
chaude après-midi, un cri vibrant réveilla l'homme qui sommeillait,
et un bruit d'eau jaillissant sous une chute le fit se dresser
brusquement. Le plus jeune des enfants, âgé de onze ans, hurlait,
debout près du bassin, dont la nappe, remuée, frémissait, refermée
sur l'aîné qui venait d'y tomber en courant le long de la corniche de
pierre.
Éperdu, sans rien attendre, sans réfléchir aux moyens, le précepteur
sauta dans le gouffre, et ne reparut pas, s'étant heurté le crâne au
fond.
Au même moment, le jeune garçon, revenu sur l'eau, agitait les bras
tendus vers son frère. Alors, l'enfant, resté sur terre, se coucha,
s'allongea, tandis que l'autre essayait de nager, d'approcher du
mur, et bientôt les quatre petites mains se saisirent, se serrèrent,
crispées, liées ensemble. Ils eurent tous deux la joie aiguë de la vie
sauvée, le tressaillement du péril passé.
Et l'aîné essayait de monter, mais il n'y put parvenir, le mur étant
droit; et le frère, trop faible, glissait lentement vers le trou.
Alors ils demeurèrent immobiles, ressaisis par l'épouvante. Et ils
attendirent.
Le plus petit serrait de toute sa force les mains du plus grand, et il
pleurait nerveusement en répétant: «Je ne peux pas te tirer, je ne peux
pas te tirer.» Et soudain il se mit à crier: «Au secours! au secours!»
Mais sa voix grêle perçait à peine le dôme de feuillage sur leurs têtes.
Ils restèrent là longtemps, des heures et des heures, face à face,
ces deux enfants, avec la même pensée, la même angoisse, et la peur
affreuse que l'un des deux, épuisé, desserrât ses faibles mains. Et ils
appelaient, toujours en vain.
Enfin le plus grand qui tremblait de froid dit au petit: «Je ne peux
plus. Je vais tomber. Adieu, petit frère.» Et l'autre, haletant,
répétait: «Pas encore, pas encore, attends.» Le soir vint, le soir
tranquille, avec ses étoiles mirées dans l'eau.
L'aîné, défaillant, reprit: «Lâche-moi une main, je vais te donner
ma montre.» Il l'avait reçue en cadeau quelques jours auparavant; et
c'était, depuis lors, la plus grande préoccupation de son cœur. Il
put la prendre, la tendit, et le petit, qui sanglotait, la déposa sur
l'herbe auprès de lui.
La nuit était complète. Les deux misérables êtres, anéantis, ne se
tenaient plus qu'à peine. Le grand, enfin, se sentant perdu, murmura
encore: «Adieu, petit frère, embrasse maman et papa.» Et ses doigts
paralysés s'ouvrirent. Il plongea et ne reparut plus...
Le petit, resté seul, se mit à l'appeler furieusement: «Paul! Paul!»;
mais l'autre ne revenait point.
Alors il s'élança dans la montagne, tombant dans les pierres,
bouleversé par la plus effroyable angoisse qui puisse étreindre un
cœur d'enfant, et il arriva, avec une figure de mort, dans le salon où
attendaient ses parents. Et il se perdit de nouveau en les amenant au
sombre réservoir. Il ne retrouvait plus sa route. Enfin il reconnut la
place. «C'est là, oui, c'est là.»
Mais il fallut vider cette citerne; et le propriétaire ne le voulait
point permettre, ayant besoin d'eau pour ses citronniers.
Enfin on retrouva les deux corps, le lendemain seulement.
Vous voyez, ma chère amie, que c'est là un simple fait-divers. Mais si
vous aviez vu le trou lui-même, vous auriez été comme moi déchirée
jusqu'au cœur, à la pensée de cette agonie d'un enfant pendu aux
mains de son frère, de l'interminable lutte de ces gamins accoutumés
seulement à rire et à jouer et de ce tout simple détail: la montre
donnée.
Et je me disais: «Que le Hasard me préserve de jamais recevoir une
semblable relique!» Je ne sais rien de plus épouvantable que ce
souvenir attaché à l'objet familier qu'on ne peut quitter. Songez que
chaque fois qu'il touchera cette montre sacrée, le survivant reverra
l'horrible scène, la mare, le mur, l'eau calme, et la face décomposée
de son frère vivant et aussi perdu que s'il était mort déjà. Et durant
toute sa vie, à toute heure, la vision sera là, réveillée dès que du
bout du doigt il touchera seulement son gousset.
Et je fus triste jusqu'au soir. Je quittai, montant toujours, la région
des orangers pour la région des seuls oliviers, et celle des oliviers
pour la région des pins; puis je passai dans une vallée de pierres,
puis j'atteignis les ruines d'un antique château, bâti, affirme-t-on,
au Xe siècle, par un chef sarrasin, homme sage, qui se fit baptiser
par amour d'une jeune fille.
Partout des montagnes autour de moi, et, devant moi, la mer, la mer
avec une tache presque indistincte: la Corse, ou plutôt l'ombre de la
Corse.
Mais sur les cimes ensanglantées par le couchant, dans le vaste ciel et
sur la mer, dans tout cet horizon superbe que j'étais venu contempler,
je ne voyais que deux pauvres enfants, l'un couché au bord d'un trou
plein d'eau noire, l'autre plongeant jusqu'au cou, liés par les mains,
pleurant face à face, éperdus; et il me semblait sans cesse entendre
une faible voix épuisée qui répétait: «Adieu, petit frère, je te donne
ma montre.»
Cette lettre vous semblera bien lugubre, ma chère amie. Je tâcherai, un
autre jour, d'être plus gai.
_En Voyage_ a paru dans _le Gaulois_ du 10 mai 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.
LE BÛCHER.
Lundi dernier est mort à Étretat un prince indien, Bapu Sahib
Khanderao Ghatgay, parent de Sa Hautesse le Maharaja Gaikwar, prince
de Baroda, dans la province de Gujarath, présidence de Bombay.
Depuis trois semaines environ, on voyait passer par les rues une
dizaine de jeunes Indiens, petits, souples, tout noirs de peau,
vêtus de complets gris et coiffés de toques de palefreniers anglais.
C'étaient de hauts seigneurs, venus en Europe pour étudier les
institutions militaires des principales nations de l'Occident. La
petite troupe se composait de trois princes, d'un noble ami, d'un
interprète et de trois serviteurs.
Le chef de la mission était celui qui vient de mourir, _vieillard de
quarante-deux ans_ et beau-père de Sampatrao Kashivao Gaikwar, frère
de Sa Hautesse le Gaikwar de Baroda.
Le gendre accompagnait le beau-père.
Les autres Indiens s'appelaient Ganpatrao Shrâvanrao Gaikwar, cousin
de Sa Hautesse Khâsherao Gadhav, Vasudev Madhav Samarth, interprète
et secrétaire.
Les esclaves: Râmchandra Bajâji, Ganu bin Pukâram Kokate, Rhambhaji
bin Favji.
Au moment de quitter sa patrie, celui qui est mort l'autre jour
fut saisi d'une crise affreuse de chagrin, et, persuadé qu'il ne
reviendrait pas, il voulut renoncer à ce voyage, mais il dut obéir
aux volontés de son noble parent, le prince de Baroda, et il partit.
Ils vinrent passer la fin de l'été à Étretat, et on allait les voir
curieusement, chaque matin, prendre leur bain à l'établissement des
Roches-Blanches.
Voici cinq ou six jours, Bapu Sahib Khanderao Ghatgay fut atteint
de douleurs aux gencives; puis l'inflammation gagna la gorge et
devint une ulcération. La gangrène s'y mit, et, lundi, les médecins
déclarèrent à ses jeunes compagnons que leur parent allait mourir.
L'agonie commença presque aussitôt, et comme le malheureux ne
respirait plus qu'à peine, ses amis le saisirent, l'arrachèrent de
son lit et le déposèrent sur les _pavés_ de la chambre, afin qu'il
rendît l'âme étendu sur la terre, notre mère, selon les ordres de
Brahma.
Puis ils firent demander au maire, M. Boissaye, l'autorisation de
brûler, le jour même, le cadavre pour obéir toujours aux formelles
prescriptions de la religion hindoue. Le maire, hésitant, télégraphia
à la préfecture pour solliciter des instructions, en annonçant,
toutefois, qu'une absence de réponse équivaudrait pour lui à un
consentement. Aucune réponse n'étant venue à 9 heures du soir, il
fut donc décidé, en raison de la nature infectieuse du mal qui avait
emporté l'Indien, que la crémation du corps aurait lieu la nuit même,
sous la falaise, au bord de la mer, à la marée descendante.
On reproche aujourd'hui cette décision au maire qui a agi en homme
intelligent, résolu et libéral, soutenu d'ailleurs et conseillé par
les trois médecins qui avaient suivi la maladie et constaté le décès.
On dansait au Casino, ce soir-là. C'était un soir d'automne prématuré,
un peu froid. Un vent assez fort soufflait du large sans que la mer
fût encore soulevée, et des nuages rapides couraient déchiquetés,
effiloqués. Ils arrivaient du bout de l'horizon, sombres sur le fond du
ciel, puis à mesure qu'ils approchaient de la lune ils blanchissaient,
et, passant vivement sur elle, la voilaient quelques instants sans la
cacher tout à fait.
Les grandes falaises droites qui forment la plage arrondie d'Étretat
et se terminent aux deux célèbres arcades qu'on nomme _Les Portes_,
restaient dans l'ombre et faisaient deux grandes taches noires dans le
paysage doucement éclairé.
Il avait plu toute la journée.
L'orchestre du Casino jouait des valses, des polkas et des quadrilles.
Un bruit passa tout à coup dans les groupes. On racontait qu'un prince
indien venait de mourir à l'hôtel des Bains, et qu'on avait demandé au
Ministre l'autorisation de le brûler. On n'en crut rien, ou du moins on
ne supposa pas la chose prochaine tant cet usage est encore contraire
à nos mœurs, et, comme la nuit s'avançait, chacun rentra chez soi.
A minuit, l'employé du gaz, courant de rue en rue, éteignait, l'une
après l'autre, les flammes jaunes qui éclairaient les maisons
endormies, la boue et les flaques d'eau. Nous attendions, guettant
l'heure où la petite ville serait muette et déserte.
Depuis midi, un menuisier coupait du bois en se demandant avec stupeur
ce qu'on allait faire de toutes ces planches sciées par petits bouts,
et pourquoi perdre tant de bonne marchandise. Ce bois fut entassé
dans une charrette qui s'en alla, par des rues détournées jusqu'à la
plage, sans éveiller les soupçons des attardés qui la rencontraient.
Elle s'avança sur le galet, au pied même de la falaise, et ayant versé
son chargement à terre, les trois serviteurs indiens commencèrent à
construire un bûcher un peu plus long que large. Ils travaillaient
seuls, car aucune main profane ne devait aider à cette besogne sainte.
Il était une heure du matin quand on annonça aux parents du mort qu'ils
pouvaient accomplir leur œuvre.
La porte de la petite maison qu'ils occupaient fut ouverte; et nous
aperçûmes, couché sur une civière, dans le vestibule étroit, à peine
éclairé, le cadavre enveloppé de soie blanche. On le voyait nettement
étendu sur le dos, bien dessiné sous ce voile pâle.
Les Indiens, graves, debout devant ses pieds, demeuraient immobiles,
tandis que l'un d'eux accomplissait les cérémonies prescrites en
murmurant d'une voix basse et monotone des paroles inconnues. Il
tournait autour du corps, le touchait parfois, puis, prenant une urne
suspendue au bout de trois chaînettes, il l'aspergea longtemps avec
l'eau sacrée du Gange que les Indiens doivent toujours emporter avec
eux, où qu'ils aillent.
Puis la civière fut enlevée par quatre d'entre eux qui se mirent en
marche lentement. La lune s'était couchée, laissant obscures les rues
boueuses et vides, mais le cadavre sur la civière semblait lumineux,
tant la soie blanche jetait d'éclat; et c'était une chose saisissante
de voir passer dans la nuit la forme claire de ce corps, porté par ces
hommes à la peau si noire, qu'on ne distinguait point dans l'ombre leur
visage et leurs mains de leurs vêtements.
Derrière le mort, trois Indiens suivaient, puis, les dominant de toute
la tête, se dessinait, enveloppée dans un grand manteau de voyage,
d'un gris tendre, la haute silhouette d'un Anglais, homme aimable et
distingué qui est leur ami, qui les guide et les conseille à travers
l'Europe.
Sous le ciel brumeux et froid de cette petite plage du Nord, je croyais
assister à une sorte de spectacle symbolique. Il me semblait qu'on
portait là, devant moi, le génie vaincu de l'Inde, que suivait, comme
on suit les morts, le génie victorieux de l'Angleterre, habillé d'un
ulster gris.
Sur le galet roulant, les quatre porteurs s'arrêtèrent quelques
secondes pour reprendre haleine, puis repartirent; ils allaient
maintenant à tout petits pas, pliant sous la charge. Ils atteignirent
enfin le bûcher. Il était construit dans un repli de la falaise, à son
pied même. Elle se dressait au-dessus, toute droite, haute de cent
mètres, toute blanche, mais sombre dans la nuit.
Le bûcher était haut d'un mètre environ; on disposa dessus le corps,
puis un des Indiens demanda qu'on lui indiquât l'étoile polaire. On
la lui montra, et le Rajah mort fut étendu les pieds tournés vers sa
patrie. Puis on versa sur lui douze bouteilles de pétrole, et on le
recouvrit entièrement avec des planchettes de sapin. Pendant près d'une
heure encore, les parents et les serviteurs surélevèrent le bûcher qui
ressemblait à ces piles de bois que gardent les menuisiers dans leurs
greniers. Puis on répandit sur le faîte vingt bouteilles d'huile, et on
vida, tout au sommet, un sac de menus copeaux. Quelques pas plus loin,
une lueur tremblotait dans un petit réchaud de bronze qui demeurait
allumé depuis l'arrivée du cadavre.
L'instant était venu. Les parents allèrent chercher le feu. Comme il ne
brûlait qu'à peine, on versa dessus un peu d'huile et, brusquement, une
flamme s'éleva, éclairant de haut en bas la grande muraille de rochers.
Un Indien, penché sur le réchaud, se releva, les deux mains en l'air,
les coudes repliés; et nous vîmes tout à coup surgir, toute noire sur
l'immense falaise blanche, une ombre colossale, l'ombre de Bouddha dans
sa pose hiératique. Et la petite toque pointue que l'homme avait sur la
tête simulait elle-même la coiffure du dieu.
L'effet fut tellement saisissant et imprévu que je sentis mon cœur
battre comme si quelque apparition surnaturelle se fût dressée devant
moi.
C'était bien elle, l'image antique et sacrée, accourue du fond de
l'Orient à l'extrémité de l'Europe, et veillant sur son fils qu'on
allait brûler là.
Elle disparut. On apportait le feu. Les copeaux, au sommet du bûcher,
s'allumèrent, puis l'incendie gagna le bois, et une clarté violente
illumina la côte, le galet, et l'écume des lames brisées sur la plage.
Elle grandissait de seconde en seconde, éclairant au loin sur la mer la
crête dansante des vagues.
La brise du large soufflait par rafales, accélérant l'ardeur de la
flamme, qui se couchait, tournoyait, se relevait, jetait des milliers
d'étincelles. Elles montaient le long de la falaise avec une vitesse
folle et, se perdant au ciel, se mêlaient aux étoiles dont elles
multipliaient le nombre. Des oiseaux de mer réveillés poussaient leur
cri plaintif, et, décrivant de longues courbes, venaient passer avec
leurs ailes blanches étendues dans le rayonnement du foyer, puis
rentraient dans la nuit.
Bientôt, le bûcher ne fut plus qu'une masse ardente, non point rouge,
mais jaune, d'un jaune aveuglant, une fournaise fouettée par le vent.
Et tout à coup sous une bourrasque plus forte, il chancela, s'écroula
en partie en se penchant vers la mer, et le mort découvert apparut tout
entier, noir sur sa couche de feu, et brûlant lui-même avec de longues
flammes bleues.
Et le brasier s'étant encore affaissé sur la droite, le cadavre se
retourna comme un homme dans son lit. Il fut aussitôt recouvert avec
du bois nouveau, et l'incendie recommença plus furieux que tout à
l'heure.
Les Indiens, assis en demi-cercle sur le galet, regardaient avec des
visages tristes et graves. Et nous autres, comme il faisait très froid,
nous nous étions rapprochés du foyer jusqu'à recevoir dans la figure la
fumée et les étincelles. Aucune odeur autre que celle du sapin brûlant
et du pétrole ne nous frappa.
Et des heures se passèrent; et le jour apparut. Vers cinq heures
du matin, il ne restait plus qu'un tas de cendres. Les parents les
recueillirent, en jetèrent une partie au vent, une partie à la mer,
et en gardèrent un peu dans un vase d'airain qu'ils rapporteront aux
Indes. Ils se retirèrent ensuite pour pousser des gémissements dans
leur demeure.
Ces jeunes princes et leurs serviteurs, disposant des moyens les plus
insuffisants, ont pu achever ainsi la crémation de leur parent d'une
façon parfaite, avec une adresse singulière et une remarquable dignité.
Tout s'est accompli suivant le rite, suivant les prescriptions absolues
de leur religion. Leur mort repose en paix.
Ce fut, dans Étretat, au jour levant, une indescriptible émotion. Les
uns prétendaient qu'on avait brûlé un vivant, les autres qu'on avait
voulu cacher un crime, ceux-ci que le maire serait emprisonné, ceux-là
que le prince indien avait succombé à une attaque de choléra.
Des hommes s'étonnaient, des femmes s'indignaient. Une foule passa
la journée sur l'emplacement du bûcher, cherchant des fragments d'os
dans les galets encore chauds. On en ramassa de quoi reconstituer
dix squelettes, car les fermiers de la côte jettent souvent à la mer
leurs moutons morts. Les joueurs enfermaient avec soin dans leur
porte-monnaie ces fragments divers. Mais aucun d'eux ne possède une
parcelle véritable du prince indien.
Le soir même, un délégué du gouvernement venait ouvrir une enquête.
Il semblait d'ailleurs juger ce cas singulier en homme d'esprit et de
raison. Mais que dira-t-il dans son rapport?
Les Indiens ont déclaré que, si on les avait empêchés en France de
brûler leur mort, ils l'auraient emporté dans une terre plus libre, où
ils auraient pu se conformer à leurs usages.
J'ai donc vu brûler un homme sur un bûcher et cela m'a donné le désir
de disparaître de la même façon.
Ainsi, tout est fini tout de suite. L'homme hâte l'œuvre lente de la
nature, au lieu de la retarder encore par le hideux cercueil où l'on
se décompose pendant des mois. La chair est morte, l'esprit a fui. Le
feu qui purifie disperse en quelques heures ce qui fut un être; il le
jette au vent, il en fait de l'air et de la cendre, et non point de la
pourriture infâme.
Cela est propre et sain. La putréfaction sous terre, dans cette boîte
close où le corps devient bouillie, une bouillie noire et puante, a
quelque chose de répugnant et d'atroce. Le cercueil qui descend dans ce
trou fangeux serre le cœur d'angoisse; mais le bûcher qui flambe sous
le ciel a quelque chose de grand, de beau et de solennel.
_Le Bûcher_ a paru dans _le Figaro_ du dimanche 7 septembre 1884.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Clair de Lune. 1
Un Coup d'État. 13
Le Loup. 33
L'Enfant. 45
Conte de Noël. 59
La Reine Hortense. 71
Le Pardon. 87
La Légende du Mont-Saint-Michel. 101
Une Veuve. 113
Mademoiselle Cocotte. 125
Les Bijoux. 137
Apparition. 153
La Porte. 169
Le Père. 181
Moiron. 191
Nos Lettres. 205
La Nuit (cauchemar). 217
L'Enfant (_inédit_). 229
En voyage (_inédit_). 241
Le Bûcher (_inédit_). 253
* * * * *
Modification:
Page 232: «marinière» remplacé par «marnière» (avait jeté son enfant
dans une marnière!)