propos, je lui demandai:
--C'est le père de votre enfant?
--Oh! non, Monsieur.
--Et le père, il est mort.
--Oh! non, Monsieur. Nous nous voyons encore quelquefois. Il est
gendarme.
--Ah! bah! Alors ce n'était pas le Marseillais, le premier, celui de
l'accouchement?
--Oh! non, Monsieur. Celui-là, c'était une crapule qui m'a volé mes
économies.
--Et le gendarme, le vrai père, connaît-il son enfant?
--Oh! oui, Monsieur, et même il l'aime bien; mais il ne peut pas s'en
occuper parce qu'il en a d'autres, avec sa femme.
_Le Père_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 26 juillet 1887.
MOIRON.
COMME on parlait encore de Pranzini, M. Maloureau, qui avait été
procureur général sous l'Empire, nous dit:
--Oh! j'ai connu, autrefois, une bien curieuse affaire, curieuse par
plusieurs points particuliers, comme vous l'allez voir.
J'étais à ce moment-là procureur impérial en province, et très bien en
cour, grâce à mon père, premier président à Paris. Or j'eus à prendre
la parole dans une cause restée célèbre sous le nom de l'Affaire de
l'instituteur Moiron.
M. Moiron, instituteur dans le nord de la France, jouissait, dans tout
le pays, d'une excellente réputation. Homme intelligent, réfléchi,
très religieux, un peu taciturne, il s'était marié dans la commune
de Boislinot où il exerçait sa profession. Il avait eu trois enfants,
morts successivement de la poitrine. A partir de ce moment, il sembla
reporter sur la marmaille confiée à ses soins toute la tendresse cachée
en son cœur. Il achetait, de ses propres deniers, des joujoux pour
ses meilleurs élèves, pour les plus sages et les plus gentils; il leur
faisait faire des dînettes, les gorgeant de friandises, de sucreries
et de gâteaux. Tout le monde aimait et vantait ce brave homme, ce
brave cœur, lorsque coup sur coup cinq de ses élèves moururent d'une
façon bizarre. On crut à une épidémie venant de l'eau corrompue par la
sécheresse; on chercha les causes sans les découvrir, d'autant plus que
les symptômes semblaient des plus étranges. Les enfants paraissaient
atteints d'une maladie de langueur, ne mangeaient plus, accusaient des
douleurs de ventre, traînaient quelque temps, puis expiraient au milieu
d'abominables souffrances.
On fit l'autopsie du dernier mort sans rien trouver. Les entrailles
envoyées à Paris furent analysées et ne révélèrent la présence d'aucune
substance toxique.
Pendant un an, il n'y eut rien, puis deux petits garçons, les meilleurs
élèves de la classe, les préférés du père Moiron, expirèrent en quatre
jours de temps. L'examen des corps fut de nouveau prescrit et on
découvrit, chez l'un comme chez l'autre, des fragments de verre pilé
incrustés dans les organes. On en conclut que ces deux gamins avaient
dû manger imprudemment quelque aliment mal nettoyé. Il suffisait d'un
verre cassé au-dessus d'une jatte de lait pour avoir produit cet
affreux accident, et l'affaire en serait restée là si la servante de
Moiron n'était tombée malade sur ces entrefaites. Le médecin appelé
constata les mêmes signes morbides que chez les enfants précédemment
atteints, l'interrogea et obtint l'aveu qu'elle avait volé et mangé des
bonbons achetés par l'instituteur pour ses élèves.
Sur un ordre du parquet, la maison d'école fut fouillée, et on
découvrit une armoire pleine de jouets et de friandises destinés aux
enfants. Or presque toutes ces nourritures contenaient des fragments de
verre ou des morceaux d'aiguilles cassées.
Moiron aussitôt arrêté parut tellement indigné et stupéfait des
soupçons pesant sur lui qu'on faillit le relâcher. Cependant les
indices de sa culpabilité se montraient et venaient combattre en mon
esprit ma conviction première basée sur son excellente réputation, sur
sa vie entière et sur l'invraisemblance, sur l'absence absolue de
motifs déterminants d'un pareil crime.
Pourquoi cet homme bon, simple, religieux, aurait-il tué des enfants,
et les enfants qu'il semblait aimer le plus, qu'il gâtait, qu'il
bourrait de friandises, pour qui il dépensait en joujoux et en bonbons
la moitié de son traitement?
Pour admettre cet acte, il fallait conclure à la folie! Or Moiron
semblait si raisonnable, si tranquille, si plein de raison et de bon
sens, que la folie chez lui paraissait impossible à prouver.
Les preuves s'accumulaient pourtant! Bonbons, gâteaux, pâtes de
guimauve et autres saisis chez les producteurs où le maître d'école
faisait ses provisions furent reconnus ne contenir aucun fragment
suspect.
Il prétendit alors qu'un ennemi inconnu avait dû ouvrir son armoire
avec une fausse clef pour introduire le verre et les aiguilles dans
les friandises. Et il supposa toute une histoire d'héritage dépendant
de la mort d'un enfant décidée et cherchée par un paysan quelconque et
obtenue ainsi en faisant tomber les soupçons sur l'instituteur. Cette
brute, disait-il, ne s'était pas préoccupée des autres misérables
gamins qui devaient mourir aussi.
C'était possible. L'homme paraissait tellement sûr de lui et désolé
que nous l'aurions acquitté sans aucun doute, malgré les charges
révélées contre lui, si deux découvertes accablantes n'avaient été
faites coup sur coup.
La première, une tabatière pleine de verre pilé! sa tabatière, dans un
tiroir caché du secrétaire où il serrait son argent!
Il expliquait encore cette trouvaille d'une façon à peu près
acceptable, par une dernière ruse du vrai coupable inconnu, quand
un mercier de Saint-Marlouf se présenta chez le juge d'instruction
en racontant qu'un monsieur avait acheté chez lui des aiguilles, à
plusieurs reprises, les aiguilles les plus minces qu'il avait pu
trouver, en les cassant pour voir si elles lui plaisaient.
Le mercier, mis en présence d'une douzaine de personnes, reconnut au
premier coup Moiron. Et l'enquête révéla que l'instituteur, en effet,
s'était rendu à Saint-Marlouf, aux jours désignés par le marchand.
Je passe de terribles dépositions d'enfants, sur le choix des
friandises et le soin de les faire manger devant lui et d'en anéantir
les moindres traces.
L'opinion publique exaspérée réclamait un châtiment capital, et
elle prenait une force de terreur grossie qui entraîne toutes les
résistances et les hésitations.
Moiron fut condamné à mort. Puis son appel fut rejeté. Il ne lui
restait que le recours en grâce. Je sus par mon père que l'empereur ne
l'accorderait pas.
Or, un matin, je travaillais dans mon cabinet quand on m'annonça la
visite de l'aumônier de la prison.
C'était un vieux prêtre qui avait une grande connaissance des hommes
et une grande habitude des criminels. Il paraissait troublé, gêné,
inquiet. Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, il
me dit brusquement en se levant:
--Si Moiron est décapité, monsieur le procureur impérial, vous aurez
laissé exécuter un innocent.
Puis, sans saluer, il sortit, me laissant sous l'impression profonde
de ces paroles. Il les avait prononcées d'une façon émouvante et
solennelle, entr'ouvrant, pour sauver une vie, ses lèvres fermées et
scellées par le secret de la confession.
Une heure plus tard, je partais pour Paris, et mon père, prévenu par
moi, fit demander immédiatement une audience à l'empereur.
Je fus reçu le lendemain. Sa Majesté travaillait dans un petit salon
quand nous fûmes introduits. J'exposai toute l'affaire jusqu'à la
visite du prêtre, et j'étais en train de la raconter quand une porte
s'ouvrit derrière le fauteuil du souverain, et l'impératrice, qui le
croyait seul, parut. S. M. Napoléon la consulta. Dès qu'elle fut au
courant des faits, elle s'écria:
--Il faut gracier cet homme. Il le faut, puisqu'il est innocent!
Pourquoi cette conviction soudaine d'une femme si pieuse jeta-t-elle
dans mon esprit un terrible doute?
Jusqu'alors j'avais désiré ardemment une commutation de peine. Et tout
à coup je me sentis le jouet, la dupe d'un criminel rusé qui avait
employé le prêtre et la confession comme dernier moyen de défense.
J'exposai mes hésitations à Leurs Majestés. L'empereur demeurait
indécis, sollicité par sa bonté naturelle et retenu par la crainte de
se laisser jouer par un misérable; mais l'impératrice, convaincue que
le prêtre avait obéi à une sollicitation divine, répétait: «Qu'importe!
Il vaut mieux épargner un coupable que tuer un innocent!» Son avis
l'emporta. La peine de mort fut commuée en celle des travaux forcés.
Or j'appris, quelques années après, que Moiron, dont la conduite
exemplaire au bagne de Toulon avait été de nouveau signalée à
l'empereur, était employé comme domestique par le directeur de
l'établissement pénitencier.
Et puis, je n'entendis plus parler de cet homme pendant longtemps.
Or, il y a deux ans environ, comme je passais l'été à Lille, chez mon
cousin de Larielle, on me prévint un soir, au moment de me mettre à
table pour dîner, qu'un jeune prêtre désirait me parler.
J'ordonnai de le faire entrer, et il me supplia de venir auprès d'un
moribond qui désirait absolument me voir. Cela m'était arrivé souvent
dans ma longue carrière de magistrat, et, bien que mis à l'écart
par la République, j'étais encore appelé de temps en temps en des
circonstances pareilles.
Je suivis donc l'ecclésiastique qui me fit monter dans un petit logis
misérable, sous le toit d'une haute maison ouvrière.
Là, je trouvai, sur une paillasse, un étrange agonisant, assis, le dos
au mur, pour respirer.
C'était une sorte de squelette grimaçant, avec des yeux profonds et
brillants.
Dès qu'il me vit, il murmura:
--Vous ne me reconnaissez pas?
--Non.
--Je suis Moiron.
J'eus un frisson, et je demandai:
--L'instituteur?
--Oui.
--Comment êtes-vous ici?
--Ce serait trop long. Je n'ai pas le temps... J'allais mourir... on
m'a amené ce curé-là... et comme je vous savais ici je vous ai envoyé
chercher... C'est à vous que je veux me confesser... puisque vous
m'avez sauvé la vie... autrefois.
Il serrait de ses mains crispées la paille de sa paillasse à travers la
toile. Et il reprit d'une voix rauque, énergique et basse:
--Voilà... je vous dois la vérité... à vous... car il faut la dire à
quelqu'un avant de quitter la terre.
C'est moi qui ai tué les enfants... tous... c'est moi... par vengeance!
Écoutez. J'étais un honnête homme, très honnête... très honnête... très
pur--adorant Dieu--ce bon Dieu--le Dieu qu'on nous enseigne à aimer,
et pas le Dieu faux, le bourreau, le voleur, le meurtrier qui gouverne
la terre. Je n'avais jamais fait le mal, jamais commis un acte vilain.
J'étais pur comme on ne l'est pas, monsieur.
Une fois marié, j'eus des enfants et je me mis à les aimer comme jamais
père ou mère n'aima les siens. Je ne vivais que pour eux. J'en étais
fou. Ils moururent tous les trois! Pourquoi? pourquoi? Qu'avais-je
fait, moi? J'eus une révolte, mais une révolte furieuse; et puis tout
à coup j'ouvris les yeux comme lorsque l'on s'éveille; et je compris
que Dieu est méchant. Pourquoi avait-il tué mes enfants? J'ouvris les
yeux, et je vis qu'il aime tuer. Il n'aime que ça, monsieur. Il ne
fait vivre que pour détruire! Dieu, monsieur, c'est un massacreur. Il
lui faut tous les jours des morts. Il en fait de toutes les façons
pour mieux s'amuser. Il a inventé les maladies, les accidents, pour se
divertir tout doucement le long des mois et des années; et puis, quand
il s'ennuie, il a les épidémies, la peste, le choléra, les angines,
la petite vérole; est-ce que je sais tout ce qu'a imaginé ce monstre?
Ça ne lui suffisait pas encore, ça se ressemble, tous ces maux-là! et
il se paye des guerres de temps en temps, pour voir deux cent mille
soldats par terre, écrasés dans le sang et dans la boue, crevés, les
bras et les jambes arrachés, les têtes cassées par des boulets comme
des œufs qui tombent sur une route.
Ce n'est pas tout. Il a fait les hommes qui s'entre-mangent. Et puis,
comme les hommes deviennent meilleurs que lui, il a fait les bêtes
pour voir les hommes les chasser, les égorger et s'en nourrir. Ça
n'est pas tout. Il a fait les tout petits animaux qui vivent un jour,
les mouches qui crèvent par milliards en une heure, les fourmis qu'on
écrase, et d'autres, tant, tant que nous ne pouvons les imaginer. Et
tout ça s'entre-tue, s'entre-chasse, s'entre-dévore, et meurt sans
cesse. Et le bon Dieu regarde et il s'amuse, car il voit tout, lui, les
plus grands comme les plus petits, ceux qui sont dans les gouttes d'eau
et ceux des autres étoiles. Il les regarde et il s'amuse.--Canaille, va!
Alors, moi, monsieur, j'en ai tué aussi, des enfants. Je lui ai joué le
tour. Ce n'est pas lui qui les a eus, ceux-là. Ce n'est pas lui, c'est
moi. Et j'en aurais tué bien d'autres encore; mais vous m'avez pris.
Voilà!
J'allais mourir, guillotiné. Moi! comme il aurait ri le reptile! Alors
j'ai demandé un prêtre et j'ai menti. Je me suis confessé. J'ai menti;
et j'ai vécu.
Maintenant, c'est fini. Je ne peux plus lui échapper. Mais je n'ai pas
peur de lui, monsieur, je le méprise trop.
Il était effrayant à voir ce misérable qui haletait, parlait par
hoquets, ouvrant une bouche énorme pour cracher parfois des mots à
peine entendus, et râlait, et arrachait la toile de sa paillasse, et
agitait, sous une couverture presque noire, ses jambes maigres comme
pour se sauver.
Oh! l'affreux être et l'affreux souvenir!
Je lui demandai:
--Vous n'avez plus rien à dire?
--Non, monsieur.
--Alors, adieu.
--Adieu, monsieur, un jour ou l'autre...
Je me tournai vers le prêtre, livide et dressant contre le mur sa haute
silhouette sombre:
--Vous restez, monsieur l'abbé?
--Je reste.
Alors le moribond ricana:
--Oui, oui, il envoie ses corbeaux sur les cadavres.
Moi, j'en avais assez; j'ouvris la porte et je me sauvai.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Moiron_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 27 septembre 1887.
NOS LETTRES.
HUIT heures de chemin de fer déterminent le sommeil chez les uns et
l'insomnie chez les autres. Quant à moi, tout voyage m'empêche de
dormir, la nuit suivante.
J'étais arrivé vers cinq heures chez mes amis Muret d'Artus pour passer
trois semaines dans leur belle propriété d'Abelle. C'est une jolie
maison bâtie à la fin du dernier siècle par un de leurs grands-pères,
et restée dans la famille. Elle a donc ce caractère intime des demeures
toujours habitées, meublées, animées, vivifiées par les mêmes gens.
Rien n'y change; rien ne s'évapore de l'âme du logis, jamais démeublé,
dont les tapisseries n'ont jamais été déclouées, et se sont usées,
pâlies, décolorées sur les mêmes murs. Rien ne s'en va des meubles
anciens, dérangés seulement de temps en temps pour faire place à un
meuble neuf, qui entre là comme un nouveau-né au milieu de frères et de
sœurs.
La maison est sur un coteau, au milieu d'un parc en pente, jusqu'à la
rivière qu'enjambe un pont de pierre en dos d'âne. Derrière l'eau, des
prairies s'étendent où vont, d'un pas lent, de grosses vaches nourries
d'herbe mouillée, et dont l'œil humide semble plein des rosées, des
brouillards et de la fraîcheur des pâturages. J'aime cette demeure
comme on aime ce qu'on désire ardemment posséder. J'y reviens tous les
ans, à l'automne, avec un plaisir infini; je la quitte avec regret.
Après que j'eus dîné dans cette famille amie, si calme, où j'étais reçu
comme un parent, je demandai à Paul Muret, mon camarade:
--Quelle chambre m'as-tu donnée, cette année?
--La chambre de tante Rose.
Une heure plus tard, Mme Muret d'Artus, suivie de ses trois enfants,
deux grandes fillettes et un galopin de garçon, m'installait dans cette
chambre de la tante Rose, où je n'avais point encore couché.
Quand j'y fus seul, j'examinai les murs, les meubles, toute la
physionomie de l'appartement, pour y installer mon esprit. Je le
connaissais, mais peu, seulement pour y être entré plusieurs fois et
pour avoir regardé, d'un coup d'œil indifférent, le portrait au pastel
de tante Rose, qui donnait son nom à la pièce.
Elle ne me disait rien du tout, cette vieille tante Rose en papillotes,
effacée derrière le verre. Elle avait l'air d'une bonne femme
d'autrefois, d'une femme à principes et à préceptes, aussi forte sur
les maximes de morale que sur les recettes de cuisine, d'une de ces
vieilles tantes qui effraient la gaieté et qui sont l'ange morose et
ridé des familles de province.
Je n'avais point entendu parler d'elle, d'ailleurs; je ne savais rien
de sa vie ni de sa mort. Datait-elle de ce siècle ou du précédent?
Avait-elle quitté cette terre après une existence plate ou agitée?
Avait-elle rendu au ciel une âme pure de vieille fille, une âme calme
d'épouse, une âme tendre de mère ou une âme remuée par l'amour? Que
m'importait? Rien que ce nom: «tante Rose», me semblait ridicule,
commun, vilain.
Je pris un des flambeaux pour regarder son visage sévère, haut
suspendu dans un ancien cadre de bois doré. Puis, l'ayant trouvé
insignifiant, désagréable, antipathique même, j'examinai l'ameublement.
Il datait, tout entier, de la fin de Louis XVI, de la Révolution et du
Directoire.
Rien, pas une chaise, pas un rideau, n'avait pénétré depuis lors dans
cette chambre, qui sentait le souvenir, odeur subtile, odeur du bois,
des étoffes, des sièges, des tentures, en certains logis où des cœurs
ont vécu, ont aimé, ont souffert.
Puis je me couchai, mais je ne dormis pas. Au bout d'une heure ou deux
d'énervement, je me décidai à me relever et à écrire des lettres.
J'ouvris un petit secrétaire d'acajou à baguettes de cuivre, placé
entre les deux fenêtres, en espérant y trouver du papier et de l'encre.
Mais je n'y découvris rien qu'un porte-plume très usé, fait d'une
pointe de porc-épic et un peu mordu par le bout. J'allais refermer le
meuble quand un point brillant attira mon œil: c'était une sorte de
tête de pointe, jaune, et qui faisait une petite saillie ronde, dans
l'encoignure d'une tablette.
L'ayant grattée avec mon doigt, il me sembla qu'elle remuait. Je la
saisis entre deux ongles et je tirai tant que je pus. Elle s'en vint
tout doucement. C'était une longue épingle d'or, glissée et cachée en
un trou du bois.
Pourquoi cela? Je pensai immédiatement qu'elle devait servir à faire
jouer un ressort qui cachait un secret, et je cherchai. Ce fut long.
Après deux heures au moins d'investigations, je découvris un autre trou
presque en face du premier, mais au fond d'une rainure. J'enfonçai
dedans mon épingle: une petite planchette me jaillit au visage, et je
vis deux paquets de lettres, de lettres jaunies, nouées avec un ruban
bleu.
Je les ai lues. Et j'en transcris deux ici:
«Vous voulez donc que je vous rende vos lettres, ma si chère amie;
les voici, mais cela me fait une grande peine. De quoi donc avez-vous
peur? que je les perde? mais elles sont sous clef. Qu'on me les vole?
mais j'y veille, car elles sont mon plus cher trésor.
«Oui, cela m'a fait une peine extrême. Je me suis demandé si vous
n'aviez point, au fond du cœur, quelque regret? Non point le regret
de m'avoir aimé, car je sais que vous m'aimez toujours, mais le
regret d'avoir exprimé sur du papier blanc cet amour vif, en des
heures où votre cœur se confiait non pas à moi, mais à la plume que
vous teniez à la main. Quand nous aimons, il nous vient des besoins
de confidence, des besoins attendris de parler ou d'écrire, et nous
parlons, et nous écrivons. Les paroles s'envolent, les douces paroles
faites de musique, d'air et de tendresse, chaudes, légères, évaporées
aussitôt que dites, qui restent dans la mémoire seule, mais que nous
ne pouvons ni voir, ni toucher, ni baiser, comme les mots qu'écrivit
votre main. Vos lettres? Oui, je vous les rends! Mais quel chagrin!
«Certes, vous avez eu, après coup, la délicate pudeur des termes
ineffaçables. Vous avez regretté, en votre âme sensible et craintive
et que froisse une nuance insaisissable, d'avoir écrit à un homme que
vous l'aimiez. Vous vous êtes rappelé des phrases qui ont ému votre
souvenir, et vous vous êtes dit: «Je ferai de la cendre avec ces
mots.»
«Soyez contente, soyez tranquille. Voici vos lettres. Je vous aime.»
«MON AMI,
«Non, vous n'avez pas compris, vous n'avez pas deviné. Je ne regrette
point, je ne regretterai jamais de vous avoir dit ma tendresse.
Je vous écrirai toujours, mais vous me rendrez toutes mes lettres,
aussitôt reçues.
«Je vais vous choquer beaucoup, mon ami, si je vous dis la raison de
cette exigence. Elle n'est pas poétique, comme vous le pensiez, mais
pratique. J'ai peur, non de vous, certes, mais du hasard. Je suis
coupable. Je ne veux pas que ma faute atteigne d'autres que moi.
«Comprenez-moi bien. Nous pouvons mourir, vous ou moi. Vous pouvez
mourir d'une chute de cheval, puisque vous montez chaque jour; vous
pouvez mourir d'une attaque, d'un duel, d'une maladie de cœur, d'un
accident de voiture, de mille manières, car, s'il n'y a qu'une mort,
il y a plus de façons de la recevoir que nous n'avons de jours à
vivre.
«Alors, votre sœur, votre frère et votre belle-sœur trouveront mes
lettres?
«Croyez-vous qu'ils m'aiment? Moi, je ne le crois guère. Et puis,
même s'ils m'adoraient, est-il possible que deux femmes et un homme,
sachant un secret,--un secret pareil,--ne le racontent pas?
«J'ai l'air de dire une très vilaine chose en parlant d'abord de
votre mort et ensuite en soupçonnant la discrétion des vôtres.
«Mais nous mourrons tous, un jour ou l'autre, n'est-ce pas? et il
est presque certain qu'un de nous deux précédera l'autre sous terre.
Donc, il faut prévoir tous les dangers, même celui-là.
«Quant à moi, je garderai vos lettres à côté des miennes, dans le
secret de mon petit secrétaire. Je vous les montrerai là, dans leur
cachette de soie, côte à côte dormant, pleines de notre amour, comme
des amoureux dans un tombeau.
«Vous allez me dire: «Mais, si vous mourez la première, ma chère,
votre mari les trouvera, ces lettres.»
«Oh! moi, je ne crains rien. D'abord, il ne connaît point le secret
de mon meuble, puis il ne le cherchera pas. Et même s'il le trouve,
après ma mort, je ne crains rien.
«Avez-vous quelquefois songé à toutes les lettres d'amour trouvées
dans les tiroirs des mortes? Moi, depuis longtemps j'y pense, et
ce sont mes longues réflexions là-dessus qui m'ont décidée à vous
réclamer mes lettres.
«Songez donc que jamais, vous entendez bien, jamais une femme ne
brûle, ne déchire, ne détruit les lettres où on lui dit qu'elle
est aimée. Toute notre vie est là, tout notre espoir, toute notre
attente, tout notre rêve. Ces petits papiers, qui portent notre nom
et nous caressent avec de douces choses, sont des reliques, et
nous adorons les chapelles, nous autres, surtout les chapelles dont
nous sommes les saintes. Nos lettres d'amour, ce sont nos titres de
beauté, nos titres de grâce et de séduction, notre orgueil intime
de femmes, ce sont les trésors de notre cœur. Non, non, jamais une
femme ne détruit ces archives secrètes et délicieuses de sa vie.
«Mais nous mourons, comme tout le monde, et alors... alors ces
lettres, on les trouve? Qui les trouve? l'époux? Alors que
fait-il?--Rien. Il les brûle, lui.
«Oh! j'ai beaucoup songé à cela, beaucoup. Songez que tous les jours
meurent des femmes qui ont été aimées, que tous les jours les traces,
les preuves de leur faute tombent entre les mains du mari, et que
jamais un scandale n'éclate, que jamais un duel n'a lieu.
«Pensez, mon cher, à ce qu'est l'homme, le cœur de l'homme. On se
venge d'une vivante; on se bat avec l'homme qui vous déshonore, on
le tue tant qu'elle vit, parce que... oui, pourquoi? Je ne le sais
pas au juste. Mais, si on trouve, après sa mort, à elle, des preuves
pareilles, _on_ les brûle, et _on_ ne sait rien, et _on_ continue à
tendre la main à l'ami de la morte, et _on_ est fort satisfait que
ces lettres ne soient pas tombées en des mains étrangères et de
savoir qu'elles sont détruites.
«Oh! que j'en connais, parmi mes amis, des hommes qui ont dû brûler
ces preuves, et qui feignent ne rien savoir, et qui se seraient
battus avec rage s'ils les avaient trouvées quand elle vivait
encore. Mais elle est morte. L'honneur a changé. La tombe c'est la
prescription de la faute conjugale.
«Donc je peux garder nos lettres qui sont, entre vos mains, une
menace pour nous deux.
«Osez dire que je n'ai pas raison.
«Je vous aime et je baise vos cheveux.
«ROSE.»