entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris point
garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque étoffe.
Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct,
me fit passer sur la peau un singulier petit frisson désagréable.
C'était tellement bête d'être ému, même à peine, que je ne voulus pas
me retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais alors de découvrir
la seconde des liasses qu'il me fallait; et je trouvais justement la
troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé contre mon épaule,
me fit faire un bond de fou à deux mètres de là. Dans mon élan je
m'étais retourné, la main sur la poignée de mon sabre, et certes, si je
ne l'avais pas senti à mon côté, je me serais enfui comme un lâche.
Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière le
fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt.
Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre
à la renverse. Oh! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir
ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond; on
ne sent plus son cœur; le corps entier devient mou comme une éponge;
on dirait que tout l'intérieur de nous s'écoule.
Je ne crois pas aux fantômes; eh bien! j'ai défailli sous la hideuse
peur des morts; et j'ai souffert, oh! souffert en quelques instants
plus qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible des
épouvantes surnaturelles.
Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être! Mais elle parla;
elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les
nerfs. Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je
retrouvai ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je
faisais; mais cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu
d'orgueil de métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi,
une contenance honorable. Je posais enfin, je posais pour moi, et pour
elle sans doute, pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me
suis rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans
l'instant de l'apparition, je ne songeais à rien. J'avais peur.
Elle dit:
--Oh! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!
Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un
bruit vague sortit de ma gorge.
Elle reprit:
--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre
affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!
Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:
--Voulez-vous?
Je fis: «Oui!» de la tête, ayant encore la voix paralysée.
Alors elle me tendit un peigne de femme en écaille et elle murmura:
--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me guérira; il faut qu'on me
peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils
me font mal!
Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient
par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.
Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce
peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui
me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse
manié des serpents? Je n'en sais rien.
Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y
songeant.
Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace.
Je la tordis, je la renouai et la dénouai; je la tressai comme on
tresse la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête,
semblait heureuse.
Soudain elle me dit: «Merci!» m'arracha le peigne des mains et s'enfuit
par la porte que j'avais remarquée entr'ouverte.
Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré des
réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens, je courus
à la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée furieuse.
Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être était
parti. Je la trouvai fermée et inébranlable.
Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des
batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le
secrétaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai
les marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors
je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je
l'enfourchai d'un bond et partis au galop.
Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride
à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m'enfermai pour
réfléchir.
Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais
pas été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces
incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du
cerveau qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa
puissance.
Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma
poitrine. Mon dolman était plein de cheveux, de longs cheveux de femme
qui s'étaient enroulés aux boutons!
Je les saisis un à un et je les jetai dehors avec des tremblements dans
les doigts.
Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop troublé,
pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais mûrement
réfléchir à ce que je devais lui dire.
Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que
j'avais reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.
Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la
vérité. Il était sorti de la veille au soir et pas rentré.
Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit
rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa
retraite.
Une visite minutieuse fut faite du château abandonné. On n'y découvrit
rien de suspect.
Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée.
L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent interrompues.
Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
plus.»
_Apparition_ a paru dans _le Gaulois_ du mercredi 4 avril 1883.
LA PORTE.
AH! s'écria Karl Massouligny, en voici une question difficile, celle
des maris complaisants! Certes, j'en ai vu de toutes sortes; eh bien,
je ne saurais avoir une opinion sur un seul. J'ai souvent essayé de
déterminer s'ils sont en vérité aveugles, clairvoyants ou faibles. Il
en est, je crois, de ces trois catégories.
Passons vite sur les aveugles. Ce ne sont point des complaisants
d'ailleurs, ceux-là, puisqu'ils ne savent pas, mais de bonnes bêtes
qui ne voient jamais plus loin que leur nez. C'est, d'ailleurs, une
chose curieuse et intéressante à noter que la facilité des hommes, de
tous les hommes, et même des femmes, de toutes les femmes à se laisser
tromper. Nous sommes pris aux moindres ruses de tous ceux qui nous
entourent, de nos enfants, de nos amis, de nos domestiques, de nos
fournisseurs. L'humanité est crédule; et nous ne déployons point pour
soupçonner, deviner et déjouer les adresses des autres, le dixième de
la finesse que nous employons quand nous voulons, à notre tour, tromper
quelqu'un.
Les maris clairvoyants appartiennent à trois races. Ceux qui ont
intérêt, un intérêt d'argent, d'ambition, ou autre, à ce que leur
femme ait un amant, ou des amants. Ceux-ci demandent seulement de
sauvegarder, à peu près, les apparences, et sont satisfaits de la chose.
Ceux qui ragent. Il y aurait un beau roman à faire sur eux.
Enfin les faibles! ceux qui ont peur du scandale.
Il y a aussi les impuissants, ou plutôt les fatigués, qui fuient le lit
conjugal par crainte de l'ataxie ou de l'apoplexie et qui se résignent
à voir un ami courir ces dangers.
Quant à moi, j'ai connu un mari d'une espèce assez rare et qui s'est
défendu de l'accident commun d'une façon spirituelle et bizarre.
J'avais fait à Paris la connaissance d'un ménage élégant, mondain, très
lancé. La femme, une agitée, grande, mince, fort entourée, passait
pour avoir eu des aventures. Elle me plut par son esprit et je crois
que je lui plus aussi. Je lui fis la cour, une cour d'essai à laquelle
elle répondit par des provocations évidentes. Nous en fûmes bientôt aux
regards tendres, aux mains pressées, à toutes les petites galanteries
qui précèdent la grande attaque.
J'hésitais cependant. J'estime en somme que la plupart des liaisons
mondaines, même très courtes, ne valent pas le mal qu'elles nous
donnent ni tous les ennuis qui peuvent en résulter. Je comparais donc
mentalement les agréments et les inconvénients que je pouvais espérer
et redouter quand je crus m'apercevoir que le mari me suspectait et me
surveillait.
Un soir, dans un bal, comme je disais des douceurs à la jeune femme,
dans un petit salon attenant aux grands où l'on dansait, j'aperçus
soudain dans une glace le reflet d'un visage qui nous épiait. C'était
lui. Nos regards se croisèrent, puis je le vis, toujours dans le
miroir, tourner la tête et s'en aller.
Je murmurai:
--Votre mari nous espionne.
Elle sembla stupéfaite.
--Mon mari.
--Oui, voici plusieurs fois qu'il nous guette.
--Allons donc! Vous êtes sûr?
--Très sûr.
--Comme c'est bizarre. Il se montre au contraire ordinairement on ne
peut plus aimable avec mes amis.
--C'est qu'il a peut-être deviné que je vous aime?
--Allons donc! Et puis vous n'êtes pas le premier qui me fasse la cour.
Toute femme un peu en vue traîne un troupeau de soupireurs.
--Oui. Mais moi, je vous aime profondément.
--En admettant que ce soit vrai, est-ce qu'un mari devine jamais ces
choses-là?
--Alors, il n'est pas jaloux.
--Non... non...
Elle réfléchit quelques instants, puis reprit:
--Non... Je ne me suis jamais aperçue qu'il fût jaloux.
--Il ne vous a jamais... jamais surveillée.
--Non... Comme je vous le disais, il est très aimable avec mes amis.
A partir de ce jour, je fis une cour plus régulière. La femme ne me
plaisait pas davantage, mais la jalousie probable du mari me tentait
beaucoup.
Quant à elle, je la jugeais avec froideur et lucidité. Elle avait un
certain charme mondain provenant d'un esprit alerte, gai, aimable et
superficiel, mais aucune séduction réelle et profonde. C'était, comme
je vous l'ai dit déjà, une agitée, toute en dehors, d'une élégance un
peu tapageuse. Comment vous bien l'expliquer? C'était... c'était... un
décor... pas un logis.
Or, voilà qu'un jour, comme j'avais dîné chez elle, son mari, au moment
où je me retirais, me dit:
--Mon cher ami (il me traitait d'ami depuis quelque temps), nous allons
partir bientôt pour la campagne. Or c'est, pour ma femme et pour moi,
un grand plaisir d'y recevoir les gens que nous aimons. Voulez-vous
accepter de venir passer un mois chez nous. Ce serait très gracieux de
votre part.
Je fus stupéfait, mais j'acceptai.
Donc, un mois plus tard j'arrivais chez eux dans leur domaine de
Vertcresson, en Touraine.
On m'attendait à la gare, à cinq kilomètres du château. Ils étaient
trois, elle, le mari et un monsieur inconnu, le comte de Morterade à
qui je fus présenté. Il eut l'air ravi de faire ma connaissance; et
les idées les plus bizarres me passèrent dans l'esprit pendant que nous
suivions au grand trot un joli chemin profond, entre deux haies de
verdure. Je me disais: «Voyons, qu'est-ce que cela veut dire? Voilà un
mari qui ne peut douter que sa femme et moi soyons en galanterie, et
il m'invite chez lui, me reçoit comme un intime, a l'air de me dire:
«Allez, allez, mon cher, la voie est libre!»
Puis on me présente un monsieur, fort bien, ma foi, installé déjà dans
la maison, et... et qui cherche peut-être à en sortir et qui a l'air
aussi content que le mari lui-même de mon arrivée.
Est-ce un ancien qui veut sa retraite? On le croirait.--Mais alors? Les
deux hommes seraient donc d'accord, tacitement, par une de ces jolies
petites pactisations infâmes si communes dans la société? Et on me
propose, sans rien me dire, d'entrer dans l'association, en prenant la
suite. On me tend les mains, et on me tend les bras. On m'ouvre toutes
les portes et tous les cœurs.
Elle? une énigme. Elle ne doit, elle ne peut rien ignorer. Pourtant?...
pourtant?... voilà... Je n'y comprends rien!
Le dîner fut très gai et très cordial. En sortant de table, le mari
et son ami se mirent à jouer aux cartes tandis que j'allai contempler
le clair de lune, sur le perron, avec Madame. Elle semblait très émue
par la nature; et je jugeai que le moment de mon bonheur était proche.
Ce soir-là vraiment je la trouvai charmante. La campagne l'avait
attendrie, ou plutôt alanguie. Sa longue taille mince était jolie sur
le perron de pierre, à côté du grand vase qui portait une plante.
J'avais envie de l'entraîner sous les arbres et de me jeter à ses
genoux en lui disant des paroles d'amour.
La voix de son mari cria:
--Louise?
--Oui, mon ami.
--Tu oublies le thé.
--J'y vais, mon ami.
Nous rentrâmes; et elle nous servit le thé. Les deux hommes, leur
partie de cartes terminée, avaient visiblement sommeil. Il fallut
monter dans nos chambres. Je dormis très tard et très mal.
Le lendemain une excursion fut décidée dans l'après-midi; et nous
partîmes en landau découvert pour aller visiter des ruines quelconques.
Nous étions, elle et moi, dans le fond de la voiture, et eux en face de
nous, à reculons.
On causait avec entrain, avec sympathie, avec abandon. Je suis
orphelin, et il me semblait que je venais de retrouver ma famille tant
je me sentais chez moi, auprès d'eux.
Tout à coup, comme elle avait allongé son pied entre les jambes de son
mari, il murmura avec un air de reproche: «Louise, je vous en prie,
n'usez pas vous-même vos vieilles chaussures. Il n'y a pas de raison
pour se soigner davantage à Paris qu'à la campagne.»
Je baissai les yeux. Elle portait en effet de vieilles bottines
tournées et je m'aperçus que son bas n'était point tendu.
Elle avait rougi en retirant son pied sous sa robe. L'ami regardait au
loin d'un air indifférent et dégagé des choses.
Le mari m'offrit un cigare que j'acceptai. Pendant plusieurs jours, il
me fut impossible de rester seul avec elle deux minutes, tant il nous
suivait partout. Il était délicieux pour moi d'ailleurs.
Or, un matin, comme il m'était venu chercher pour faire une promenade
à pied, avant déjeuner, nous en vînmes à parler du mariage. Je dis
quelques phrases sur la solitude et quelques autres sur la vie commune
rendue charmante par la tendresse d'une femme. Il m'interrompit tout à
coup: «Mon cher, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez point. Une
femme qui n'a plus d'intérêt à vous aimer, ne vous aime pas longtemps.
Toutes les coquetteries qui les font exquises, quand elles ne nous
appartiennent pas définitivement, cessent dès qu'elles sont à nous. Et
puis d'ailleurs... les femmes honnêtes... c'est-à-dire nos femmes...
sont... ne sont pas... manquent de... enfin ne connaissent pas assez
leur métier de femme. Voilà... je m'entends.»
Il n'en dit pas davantage et je ne pus deviner au juste sa pensée.
Deux jours après cette conversation il m'appela dans sa chambre, de
très bonne heure, pour me montrer une collection de gravures.
Je m'assis dans un fauteuil, en face de la grande porte qui séparait
son appartement de celui de sa femme, et derrière cette porte
j'entendais marcher, remuer, et je ne songeais guère aux gravures, tout
en m'écriant: «Oh! délicieux! exquis! exquis!»
Il dit soudain:
--Oh! mais, j'ai une merveille, à côté. Je vais vous la chercher.
Et il se précipita sur la porte, dont les deux battants s'ouvrirent
comme pour un effet de théâtre.
Dans une grande pièce en désordre, au milieu de jupes, de cols, de
corsages semés par terre, un grand être sec, dépeigné, le bas du corps
couvert d'une vieille jupe de soie fripée qui collait sur sa croupe
maigre, brossait devant une glace des cheveux blonds, courts et rares.
Ses bras formaient deux angles pointus; et comme elle se retournait
effarée, je vis sous une chemise de toile commune un cimetière de côtes
qu'une fausse gorge de coton dissimulait en public.
Le mari poussa un cri fort naturel, rentra en refermant les portes, et
d'un air navré: «Oh! mon Dieu! suis-je stupide! Oh! vraiment, suis-je
bête! Voilà une bévue que ma femme ne me pardonnera jamais!»
Moi j'avais envie, déjà, de le remercier.
Je partis trois jours plus tard, après avoir vivement serré les mains
des deux hommes et baisé celle de la femme, qui me dit adieu froidement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Karl Massouligny se tut.
Quelqu'un demanda:
--Mais l'ami, qu'était-ce?
--Je ne sais pas... Cependant... cependant il avait l'air désolé de me
voir partir si vite...
_La Porte_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 3 mai 1887.
LE PÈRE.
JEAN DE VALNOIX est un ami que je vais voir de temps en temps. Il
habite un petit manoir, au bord d'une rivière, dans un bois. Il s'était
retiré là après avoir vécu à Paris, une vie de fou, pendant quinze ans.
Tout à coup il en eut assez des plaisirs, des soupers, des hommes, des
femmes, des cartes, de tout, et il vint habiter ce domaine où il était
né.
Nous sommes deux ou trois qui allons passer, de temps en temps, quinze
jours ou trois semaines avec lui. Il est certes enchanté de nous revoir
quand nous arrivons, et ravi de se retrouver seul quand nous partons.
Donc j'allai chez lui, la semaine dernière, et il me reçut à bras
ouverts. Nous passions les heures tantôt ensemble, tantôt isolément.
En général, il lit, et je travaille pendant le jour; et chaque soir
nous causons jusqu'à minuit.
Donc, mardi dernier, après une journée étouffante, nous étions assis
tous les deux, vers neuf heures du soir, à regarder couler l'eau de la
rivière, contre nos pieds: et nous échangions des idées très vagues
sur les étoiles qui se baignaient dans le courant et semblaient nager
devant nous. Nous échangions des idées très vagues, très confuses,
très courtes, car nos esprits sont très bornés, très faibles, très
impuissants. Moi je m'attendrissais sur le soleil qui meurt dans la
Grande Ourse. On ne le voit plus que par les nuits claires, tant il
pâlit. Quand le ciel est un peu brumeux, il disparaît, cet agonisant.
Nous songions aux êtres qui peuplent ces mondes, à leurs formes
inimaginables, à leurs facultés insoupçonnables, à leurs organes
inconnus, aux animaux, aux plantes, à toutes les espèces, à tous les
règnes, à toutes les essences, à toutes les matières, que le rêve de
l'homme ne peut même effleurer.
Tout à coup une voix cria dans le lointain:
--Monsieur, monsieur!
Jean répondit:
--Ici, Baptiste.
Et quand le domestique nous eut trouvés, il annonça:
--C'est la bohémienne de Monsieur.
Mon ami se mit à rire, d'un rire fou bien rare chez lui, puis il
demanda:
--Nous sommes donc au 19 juillet?
--Mais oui, Monsieur.
--Très bien. Dites-lui de m'attendre. Faites-la souper. Je rentrerai
dans dix minutes.
Quand l'homme eut disparu, mon ami me prit le bras.
--Allons doucement, dit-il, je vais te conter cette histoire.
«Il y a maintenant sept ans, c'était l'année de mon arrivée ici, je
sortis un soir pour faire un tour dans la forêt. Il faisait beau
comme aujourd'hui; et j'allais à petits pas sous les grands arbres,
contemplant les étoiles à travers les feuilles, respirant et buvant à
pleine poitrine le frais repos de la nuit et du bois.
Je venais de quitter Paris pour toujours. J'étais las, las, écœuré
plus que je ne saurais dire par toutes les bêtises, toutes les
bassesses, toutes les saletés que j'avais vues et auxquelles j'avais
participé pendant quinze ans.
J'allai loin, très loin, dans ce bois profond, en suivant un chemin
creux qui conduit au village de Crouzille, à quinze kilomètres d'ici.
Tout à coup mon chien, Bock, un grand saint-germain qui ne me quittait
jamais, s'arrêta net et se mit à grogner. Je crus à la présence
d'un renard, d'un loup ou d'un sanglier; et j'avançai doucement, sur
la pointe des pieds, afin de ne pas faire de bruit; mais soudain
j'entendis des cris, des cris humains, plaintifs, étouffés, déchirants.
Certes, on assassinait quelqu'un dans un taillis, et je me mis à
courir, serrant dans ma main droite une lourde canne de chêne, une
vraie massue.
J'approchais des gémissements qui me parvenaient maintenant plus
distincts, mais étrangement sourds. On eût dit qu'ils sortaient d'une
maison, d'une hutte de charbonnier peut-être. Bock, trois pas devant
moi, courait, s'arrêtait, repartait, très excité, grondant toujours.
Soudain un autre chien, un gros chien noir, aux yeux de feu, nous barra
la route. Je voyais très bien ses crocs blancs qui semblaient luire
dans sa gueule.
Je courus sur lui la canne levée, mais déjà Bock avait sauté dessus
et les deux bêtes se roulaient par terre, les gueules refermées sur
les gorges. Je passai et je faillis heurter un cheval couché dans le
chemin. Comme je m'arrêtais, fort surpris, pour examiner l'animal,
j'aperçus devant moi une voiture, ou plutôt une maison roulante, une de
ces maisons de saltimbanques et de marchands forains qui vont dans nos
campagnes de foire en foire.
Les cris sortaient de là, affreux, continus. Comme la porte donnait
de l'autre côté, je fis le tour de cette guimbarde et je montai
brusquement les trois marches de bois, prêt à tomber sur le malfaiteur.
Ce que je vis me parut si étrange que je ne compris rien d'abord. Un
homme, à genoux, semblait prier, tandis que dans le lit que contenait
cette boîte, quelque chose d'impossible à reconnaître, un être à
moitié nu, contourné, tordu, dont je ne voyais pas la figure, remuait,
s'agitait et hurlait.
C'était une femme en mal d'enfant.
Dès que j'eus compris le genre d'accident provoquant ces plaintes, je
fis connaître ma présence, et l'homme, une sorte de Marseillais affolé,
me supplia de le sauver, de la sauver, me promettant avec des paroles
innombrables une reconnaissance invraisemblable. Je n'avais jamais
vu d'accouchement, jamais secouru un être femelle, femme, chienne
ou chatte, en cette circonstance, et je le déclarai ingénument en
regardant avec stupeur ce qui criait si fort dans le lit.
Puis quand j'eus repris mon sang-froid, je demandai à l'homme atterré
pourquoi il n'allait pas jusqu'au prochain village. Son cheval tombant
dans une ornière avait dû se casser la jambe et ne pouvait plus se
lever.
--Eh bien! mon brave, lui dis-je, nous sommes deux, à présent, nous
allons traîner votre femme jusque chez moi.
Mais les hurlements des chiens nous forcèrent à sortir, et il fallut
les séparer à coups de bâton, au risque de les tuer. Puis, j'eus l'idée
de les atteler avec nous, l'un à droite, l'autre à gauche dans nos
jambes, pour nous aider. En dix minutes tout fut prêt, et la voiture se
mit en route lentement, secouant aux cahots des ornières profondes la
pauvre femme au flanc déchiré.
Quelle route, mon cher! Nous allions, haletant, râlant, en sueur,
glissant et tombant parfois, tandis que nos pauvres chiens soufflaient
comme des forges dans nos jambes.
Il fallut trois heures pour atteindre le château. Quand nous arrivâmes
devant la porte, les cris avaient cessé dans la voiture. La mère et
l'enfant se portaient bien.
On les coucha dans un bon lit, puis je fis atteler pour chercher un
médecin, tandis que le Marseillais, rassuré, consolé, triomphant,
mangeait à étouffer et se grisait à mort pour célébrer cette heureuse
naissance.
C'était une fille.
Je gardai ces gens-là huit jours chez moi. La mère, Mlle Elmire, était
une somnambule extra-lucide qui me promit une vie interminable et des
félicités sans nombre.
L'année suivante, jour pour jour, vers la tombée de la nuit, le
domestique qui m'appela tout à l'heure vint me trouver dans le fumoir
après dîner, et me dit: «C'est la bohémienne de l'an dernier qui vient
remercier Monsieur.»
J'ordonnai de la faire entrer et je demeurai stupéfait en apercevant
à côté d'elle un grand garçon, gros et blond, un homme du Nord qui,
m'ayant salué, prit la parole, comme chef de la communauté. Il avait
appris ma bonté pour Mlle Elmire, et il n'avait pas voulu laisser
passer cet anniversaire sans m'apporter leurs remerciements et le
témoignage de leur reconnaissance.
Je leur offris à souper à la cuisine et l'hospitalité pour la nuit. Ils
partirent le lendemain.
Or, la pauvre femme revient tous les ans, à la même date avec l'enfant,
une superbe fillette, et un nouveau... seigneur chaque fois. Un seul,
un Auvergnat qui me «remerchia» bien, reparut deux ans de suite. La
petite fille les appelle tous papa, comme on dit «monsieur» chez nous.»
Nous arrivions au château et nous aperçûmes vaguement, debout devant le
perron, trois ombres qui nous attendaient.
La plus haute fit quatre pas, et avec un grand salut:
--Monsieur le comte, nous sommes venus ce jour, savez-vous, vous
témoigner de notre reconnaissance...
C'était un Belge!
Après lui, la plus petite parla, avec cette voix apprêtée et factice
des enfants qui récitent un compliment.