maison!
Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force
vers la berge, en continuant à hurler; et, dès qu'il eut atteint la
terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou!»
_Mademoiselle Cocotte_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 20 mars
1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LES BIJOUX.
MONSIEUR Lantin ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée,
chez son sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.
C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs
années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier
la jeune personne. Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à
laquelle le jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste
avait un charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses lèvres semblait un reflet de son cœur.
Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
répétaient sans fin: «Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux.»
M. Lantin, alors commis principal au ministère de l'Intérieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'épousa.
Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle
n'eût pour son mari; et la séduction de sa personne était si grande
que, six ans après leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux
premiers jours.
Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et celui des
bijouteries fausses.
Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient à tous moments des loges pour les pièces en vogue, même
pour les premières représentations; et elle traînait, bon gré, mal
gré, son mari à ces divertissements qui le fatiguaient affreusement
après sa journée de travail. Alors il la supplia de consentir à aller
au spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramènerait
ensuite. Elle fut longtemps à céder, trouvant peu convenable cette
manière d'agir. Elle s'y décida enfin par complaisance, et il lui en
sut un gré infini.
Or ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
goût toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible,
humble et souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la
simplicité de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre à ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et
elle portait des colliers de perles fausses, des bracelets en similor,
des peignes agrémentés de verroteries variées jouant les pierres fines.
Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait souvent:
«Ma chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux véritables,
on ne se montre parée que de sa beauté et de sa grâce, voilà encore les
plus rares joyaux.»
Mais elle souriait doucement et répétait: «Que veux-tu? J'aime ça.
C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait
pas. J'aurais adoré les bijoux, moi!»
Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux taillés, en répétant: «Mais regarde donc
comme c'est bien fait. On jurerait du vrai.»
Il souriait en déclarant: «Tu as des goûts de bohémienne.»
Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin du
feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de
maroquin où elle enfermait la «pacotille», selon le mot de M. Lantin;
et elle se mettait à examiner ces bijoux imités avec une attention
passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et
profonde; et elle s'obstinait à passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son cœur en s'écriant: «Comme tu es drôle!»
Puis se jetait dans ses bras et l'embrassait éperdument.
Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.
Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin
au soir, l'âme déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.
Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser,
ses yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait
à sangloter.
Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait tous
les jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements mêmes
demeuraient à leur place comme ils se trouvaient au dernier jour.
Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre
les mains de sa femme, suffisaient à tous les besoins du ménage,
devenaient, à présent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se
demandait avec stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire
boire toujours des vins excellents et manger des nourritures délicates
qu'il ne pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources.
Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens
réduits aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entière avant la fin du mois, il songea à vendre
quelque chose; et tout de suite la pensée lui vint de se défaire de la
«pacotille» de sa femme, car il avait gardé au fond du cœur une sorte
de rancune contre ces «trompe-l'œil» qui l'irritaient autrefois. Leur
vue même, chaque jour, lui gâtait un peu le souvenir de sa bien-aimée.
Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté obstinément,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se décida pour
le grand collier qu'elle semblait préférer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il était vraiment d'un travail très
soigné pour du faux.
Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât
confiance.
Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère
et de chercher à vendre une chose de si peu de prix.
--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.
L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.
M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour
déclarer: «Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur,»--quand le
bijoutier prononça:
--Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs, mais je ne
pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaître exactement la
provenance.
Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant pas.
Il balbutia enfin: «Vous dites?... Vous êtes sûr.» L'autre se méprit
sur son étonnement, et, d'un ton sec: «Vous pouvez chercher ailleurs si
on vous en donne davantage. Pour moi cela vaut, au plus, quinze mille.
Vous reviendrez me trouver si vous ne trouvez pas mieux.»
M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla,
obéissant à un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir.
Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: «L'imbécile! oh! l'imbécile! si je l'avais pris au mot tout de
même! En voilà un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!»
Et il pénétra chez un autre marchand, à l'entrée de la rue de la Paix.
Dès qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria:
--Ah! parbleu, je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi.
M. Lantin, fort troublé, demanda:
--Combien vaut-il?
--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir aux
prescriptions légales, comment vous en êtes détenteur.
Cette fois, M. Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit:
--Mais..., mais, examinez-le bien attentivement, monsieur, j'avais cru
jusqu'ici qu'il était en... en faux.
Le joaillier reprit:
--Voulez-vous me dire votre nom, monsieur?
--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au ministère de
l'Intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs.
Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça:
--Ce collier a été envoyé en effet à l'adresse de Mme Lantin, 16, rue
des Martyrs, le 20 juillet 1876.
Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de
surprise, l'orfèvre flairant un voleur.
Celui-ci reprit:
--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre heures
seulement, je vais vous en donner un reçu.
M. Lantin balbutia:
--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le papier qu'il mit
dans sa poche.
Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il
s'efforçait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter
un objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'était un
cadeau! Un cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?
Il s'était arrêté, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
étaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé
de sentiment.
Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les passants
l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.
Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.
Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller à
son ministère. C'était dur de travailler après de pareilles secousses.
Il réfléchit alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son chef; et il
lui écrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier;
et une honte l'empourpra. Il demeura longtemps à réfléchir. Il ne
pouvait pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et
sortit.
Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.
Lantin se dit, en les regardant passer: «Comme on est heureux quand on
a de la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins,
on va où l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais riche!»
Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis l'avant-veille.
Mais sa poche était vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit
mille francs! Dix-huit mille francs! c'était une somme, cela!
Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arrêtait toujours.
Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se décida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de réfléchir, et il se précipita chez l'orfèvre.
Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec une
politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui regardaient
de côté Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les lèvres.
Le bijoutier déclara:
--Je me suis renseigné, monsieur, et si vous êtes toujours dans les
mêmes dispositions, je suis prêt à vous payer la somme que je vous ai
proposée.
L'employé balbutia:
--Mais certainement.
L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit à Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante
l'argent dans sa poche.
Puis, comme il allait sortir, il se retourna vers le marchand qui
souriait toujours, et, baissant les yeux:
--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me viennent... qui me viennent de
la même succession. Vous conviendrait-il de me les acheter aussi?
Le marchand s'inclina:
--Mais certainement, monsieur. Un des commis sortit pour rire à son
aise; un autre se mouchait avec force.
Lantin impassible, rouge et grave, annonça:
--Je vais vous les apporter.
Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.
Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets pièce à pièce,
évaluant chacun. Presque tous venaient de la maison.
Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait
qu'on lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut
à mesure que s'élevait la somme.
Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize mille, une
parure d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu
à une chaîne d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.
Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse:
--Cela vient d'une personne qui mettait toutes ses économies en bijoux.
Lantin prononça gravement:
--C'est une manière comme une autre de placer son argent. Et il s'en
alla après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une contre-expertise aurait
lieu le lendemain.
Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se
sentait léger à jouer à saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur
perché là-haut dans le ciel.
Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille.
Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les
équipages avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux
passants: «Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!»
Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra
délibérément chez son chef et annonça:
--Je viens, monsieur, vous donner ma démission. J'ai fait un héritage
de trois cent mille francs.
Il alla serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses
projets d'existence nouvelle; puis il dîna au Café Anglais.
Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne
put résister à la démangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hériter de quatre cent mille francs.
Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il
passa sa nuit avec des filles.
Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très
honnête, mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.
_Les Bijoux_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 27 mars 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.
APPARITION.
ON parlait de séquestration à propos d'un procès récent. C'était à la
fin d'une soirée intime, rue de Grenelle, dans un ancien hôtel, et
chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie.
Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-deux
ans, se leva et vint s'appuyer à la cheminée. Il dit de sa voix un peu
tremblante:
--Moi aussi, je sais une chose étrange, tellement étrange, qu'elle
a été l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que
cette aventure m'est arrivée, et il ne se passe pas un mois sans que
je la revoie en rêve. Il m'est demeuré de ce jour-là une marque, une
empreinte de peur, me comprenez-vous? Oui, j'ai subi l'horrible
épouvante, pendant dix minutes, d'une telle façon que depuis cette
heure une sorte de terreur constante m'est restée dans l'âme. Les
bruits inattendus me font tressaillir jusqu'au cœur; les objets que
je distingue mal dans l'ombre du soir me donnent une envie folle de me
sauver. J'ai peur la nuit, enfin.
Oh! je n'aurais pas avoué cela avant d'être arrivé à l'âge où je suis.
Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'être pas brave devant
les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les
dangers véritables, je n'ai jamais reculé, Mesdames.
Cette histoire m'a tellement bouleversé l'esprit, a jeté en moi un
trouble si profond, si mystérieux, si épouvantable, que je ne l'ai même
jamais racontée. Je l'ai gardée dans le fond intime de moi, dans ce
fond où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux, toutes
les inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.
Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher à l'expliquer.
Il est bien certain qu'elle est explicable, à moins que je n'aie eu mon
heure de folie. Mais non, je n'ai pas été fou, et je vous en donnerai
la preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples:
«C'était en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais à Rouen en
garnison.
Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que
je crus reconnaître sans me rappeler au juste qui c'était. Je fis, par
instinct, un mouvement pour m'arrêter. L'étranger aperçut ce geste, me
regarda et tomba dans mes bras.
C'était un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aimé. Depuis cinq ans
que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-siècle. Ses cheveux
étaient tout blancs; et il marchait courbé, comme épuisé. Il comprit ma
surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait brisé.
Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait épousée dans
une sorte d'extase de bonheur. Après un an d'une félicité surhumaine et
d'une passion inapaisée, elle était morte subitement d'une maladie de
cœur, tuée par l'amour lui-même, sans doute.
Il avait quitté son château le jour même de l'enterrement, et il était
venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré,
rongé par la douleur, si misérable qu'il ne pensait qu'au suicide.
--Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me
rendre un grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le
secrétaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j'ai
un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un
homme d'affaires, car il me faut une impénétrable discrétion et un
silence absolu. Quant à moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans
cette maison.
Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai fermée moi-même en
partant, et la clef de mon secrétaire. Tu remettras en outre un mot de
moi à mon jardinier qui t'ouvrira le château.
Mais viens déjeuner avec moi demain, et nous causerons de cela.
Je lui promis de lui rendre ce léger service. Ce n'était d'ailleurs
qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situé à cinq lieues
de Rouen environ. J'en avais pour une heure à cheval.
A dix heures, le lendemain, j'étais chez lui. Nous déjeunâmes en tête à
tête; mais il ne prononça pas vingt paroles. Il me pria de l'excuser;
la pensée de la visite que j'allais faire dans cette chambre, où gisait
son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en effet
singulièrement agité, préoccupé, comme si un mystérieux combat se fût
livré dans son âme.
Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'était bien
simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse
de papiers enfermés dans le premier tiroir de droite du meuble dont
j'avais la clef. Il ajouta:
--Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux.
Je fus presque blessé de cette parole, et je le lui dis un peu
vivement. Il balbutia:
--Pardonne-moi, je souffre trop.
Et il se mit à pleurer.
Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.
Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot à travers les
prairies, écoutant des chants d'alouettes et le bruit rythmé de mon
sabre sur ma botte.
Puis j'entrai dans la forêt et je mis au pas mon cheval. Des branches
d'arbres me caressaient le visage; et parfois j'attrapais une feuille
avec mes dents et je la mâchais avidement, dans une de ces joies de
vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un bonheur tumultueux
et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de force.
En approchant du château, je cherchais dans ma poche la lettre que
j'avais pour le jardinier, et je m'aperçus avec étonnement qu'elle
était cachetée. Je fus tellement surpris et irrité que je faillis
revenir sans m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais
montrer là une susceptibilité de mauvais goût. Mon ami avait pu
d'ailleurs fermer ce mot sans y prendre garde, dans le trouble où il
était.
Le manoir semblait abandonné depuis vingt ans. La barrière, ouverte
et pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe emplissait les
allées; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon.
Au bruit que je fis en tapant à coups de pied dans un volet, un vieil
homme sortit d'une porte de côté et parut stupéfait de me voir. Je
sautai à terre et je remis ma lettre. Il la lut, la relut, la retourna,
me considéra en dessous, mit le papier dans sa poche et prononça:
--Eh bien! qu'est-ce que vous désirez?
Je répondis brusquement:
--Vous devez le savoir, puisque vous avez reçu là dedans les ordres de
votre maître; je veux entrer dans ce château.
Il semblait atterré. Il déclara:
--Alors, vous allez dans... dans sa chambre?
Je commençais à m'impatienter.
--Parbleu! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger, par
hasard?
Il balbutia:
--Non... Monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas été
ouverte depuis... depuis la... mort. Si vous voulez m'attendre cinq
minutes, je vais aller... aller voir si...
Je l'interrompis avec colère:
--Ah! ça, voyons, vous fichez-vous de moi? Vous n'y pouvez pas entrer,
puisque voici la clef.
Il ne savait plus que dire.
--Alors, Monsieur, je vais vous montrer la route.
--Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans
vous.
--Mais... Monsieur... cependant...
Cette fois, je m'emportai tout à fait:
--Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas? ou vous aurez affaire à moi.
Je l'écartai violemment et je pénétrai dans la maison.
Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pièces que cet homme
habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je
montai l'escalier et je reconnus la porte indiquée par mon ami.
Je l'ouvris sans peine et j'entrai.
L'appartement était tellement sombre que je n'y distinguai rien
d'abord. Je m'arrêtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pièces
inhabitées et condamnées, des chambres mortes. Puis, peu à peu, mes
yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis assez nettement une grande
pièce en désordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et
ses oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou
d'une tête comme si on venait de se poser dessus.
Les sièges semblaient en déroute. Je remarquai qu'une porte, celle
d'une armoire sans doute, était demeurée entr'ouverte.
J'allai d'abord à la fenêtre pour donner du jour et je l'ouvris; mais
les ferrures du contrevent étaient tellement rouillées que je ne pus
les faire céder.
J'essayai même de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je
m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'étaient enfin
parfaitement accoutumés à l'ombre, je renonçai à l'espoir d'y voir plus
clair et j'allai au secrétaire.
Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir
indiqué. Il était plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois
paquets, que je savais comment reconnaître, et je me mis à les chercher.