ouvertures nouvelles de son voisin.
Une année entière s'écoula. Du haut de son manoir isolé, saint Michel
regardait la terre lointaine et féconde, et voyait le diable dirigeant
les travaux, rentrant les récoltes, battant ses grains. Et il rageait,
s'exaspérant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il
résolut de s'en venger, et il alla le prier à dîner pour le lundi
suivant.
--Tu n'as pas été heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je
le sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je
compte que tu viendras dîner avec moi. Je te ferai manger de bonnes
choses.
Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il
revêtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.
Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d'abord
un vol-au-vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes
de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une
dinde blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de
pré-salé, tendre comme du gâteau, puis des légumes qui fondaient dans
la bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un
parfum de beurre.
On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux,
et, après chaque plat, on faisait un trou avec de la vieille eau-de-vie
de pommes.
Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se
trouva gêné.
Alors saint Michel, se levant formidable, s'écria d'une voix de
tonnerre:
--Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... devant moi...
Satan éperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit.
Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers,
montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches,
sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre
l'âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur
la dernière terrasse, tout en haut, d'où l'on découvre la baie immense
avec ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait
échapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de
pied furieux, le lança comme une balle à travers l'espace.
Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber
lourdement devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les
griffes de ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde
pour l'éternité les traces de cette chute de Satan.
Il se releva boiteux, estropié jusqu'à la fin des siècles; et,
regardant au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil
couchant, il comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte
inégale, et il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des
pays éloignés, abandonnant à son ennemi ses champs, ses plaines, ses
coteaux, ses vallées et ses prés.
Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le
diable.»
Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille.
_La Légende du Mont-Saint-Michel_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi
19 décembre 1882, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
UNE VEUVE.
C'ÉTAIT pendant la saison des chasses, dans le château de Banneville.
L'automne était pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de
craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornières, sous les
lourdes averses.
La forêt, presque dépouillée, était humide comme une salle de bains.
Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettés par les
grains, une odeur moisie, une buée d'eau tombée, d'herbes trempées, de
terre mouillée, vous enveloppait; et les tireurs, courbés sous cette
inondation continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil
collé sur les côtes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap
collante et traversée de pluie, rentraient chaque soir las de corps et
d'esprit.
Dans le grand salon, après dîner, on jouait au loto, sans plaisir,
tandis que le vent faisait sur les volets des poussées bruyantes et
lançait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On
voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres;
mais personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient
des aventures à coups de fusil, des boucheries de lapins; et les
femmes se creusaient la tête sans y découvrir jamais l'imagination de
Scheherazade.
On allait encore renoncer à ce divertissement, quand une jeune femme,
en jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante restée
fille, remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle
avait vue souvent sans jamais y réfléchir.
Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda:
«Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des
cheveux d'enfant...» La vieille demoiselle rougit, pâlit; puis, d'une
voix tremblante: «C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais
parler. Tout le malheur de ma vie vient de là. J'étais toute jeune
alors, et le souvenir m'est resté si douloureux que je pleure chaque
fois en y pensant.»
On voulut aussitôt connaître l'histoire; mais la tante refusait de la
dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se décida.
«Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santèze, éteinte
aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison.
Ils sont morts tous les trois de la même façon; voici les cheveux du
dernier. Il avait treize ans, quand il s'est tué pour moi. Cela vous
paraît étrange, n'est-ce pas?
«Oh! c'était une race singulière, des fous, si l'on veut, mais des
fous charmants, des fous par amour. Tous, de père en fils, avaient
des passions violentes, de grands élans de tout leur être qui les
poussaient aux choses les plus exaltées, aux dévouements fanatiques,
même aux crimes. C'était en eux, cela, ainsi que la dévotion ardente
est dans certaines âmes. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la même
nature que les coureurs de salon. On disait dans la parenté: «Amoureux
comme un Santèze.» Rien qu'à les voir, on le devinait. Ils avaient tous
les cheveux bouclés, bas sur le front, la barbe frisée, et des yeux
larges, larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans
qu'on sût pourquoi.
«Le grand-père de celui dont voici le seul souvenir, après beaucoup
d'aventures, et des duels et des enlèvements de femmes, devint
passionnément épris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son
fermier. Je les ai connus tous les deux. Elle était blonde, pâle,
distinguée, avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux,
si doux, qu'on l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit
chez lui, et il fut bientôt si captivé qu'il ne pouvait se passer
d'elle une minute. Sa fille et sa belle-fille, qui habitaient le
château, trouvaient cela naturel, tant l'amour était de tradition
dans la maison. Quand il s'agissait de passion, rien ne les étonnait,
et, si l'on parlait devant elles de penchants contrariés, d'amants
désunis, même de vengeance après des trahisons, elles disaient toutes
les deux, du même ton désolé: «Oh! comme il (ou elle) a dû souffrir
pour en arriver là!» Rien de plus. Elles s'apitoyaient toujours sur les
drames du cœur et ne s'en indignaient jamais, même quand ils étaient
criminels.
«Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invité pour la chasse,
enleva la jeune fille.
«M. de Santèze resta calme, comme s'il ne s'était rien passé; mais, un
matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens.
«Son fils mourut de la même façon, dans un hôtel, à Paris, pendant un
voyage qu'il y fit en 1841, après avoir été trompé par une chanteuse de
l'Opéra.
«Il laissait un enfant âgé de douze ans, et une veuve, la sœur de ma
mère. Elle vint avec le petit habiter chez mon père, dans notre terre
de Bertillon. J'avais alors dix-sept ans.
«Vous ne pouvez vous figurer quel étonnant et précoce enfant était
ce petit Santèze. On eût dit que toutes les facultés de tendresse,
que toutes les exaltations de sa race étaient retombées sur celui-là,
le dernier. Il rêvait toujours et se promenait seul, pendant des
heures, dans une grande allée d'ormes allant du château jusqu'au
bois. Je regardais de ma fenêtre ce gamin sentimental, qui marchait à
pas graves, les mains derrière le dos, le front penché, et, parfois,
s'arrêtait pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et
ressentait des choses qui n'étaient point de son âge.
«Souvent, après le dîner, par les nuits claires, il me disait:
«Allons rêver, cousine...» Et nous partions ensemble dans le parc. Il
s'arrêtait brusquement devant les clairières où flottait cette vapeur
blanche, cette ouate dont la lune garnit les éclaircies des bois; et
il me disait, en me serrant la main: «Regarde ça, regarde ça. Mais tu
ne me comprends pas, je le sens. Si tu me comprenais, nous serions
heureux. Il faut aimer pour savoir.» Je riais et je l'embrassais, ce
gamin, qui m'adorait à en mourir.
«Souvent aussi, après le dîner, il allait s'asseoir sur les genoux de
ma mère: «Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires
d'amour.» Et ma mère, par plaisanterie, lui disait toutes les légendes
de sa famille, toutes les aventures passionnées de ses pères; car on
en citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur
réputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tête
et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renommée
de leur maison.
«Il s'exaltait, le petit, à ces récits tendres ou terribles, et parfois
il battait des mains en répétant: «Moi aussi, moi aussi, je sais aimer
mieux qu'eux tous!»
«Alors il me fit la cour, une cour timide et profondément tendre
dont on riait, tant c'était drôle. Chaque matin, j'avais des fleurs
cueillies par lui, et chaque soir, avant de remonter dans sa chambre,
il me baisait la main en murmurant: «Je t'aime!»
«Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse,
et j'en ai fait pénitence toute ma vie, et je suis restée vieille
fille,--ou plutôt non, je suis restée comme fiancée-veuve, veuve de
lui. Je m'amusai de cette tendresse puérile, je l'excitais même;
je fus coquette, séduisante, comme auprès d'un homme, caressante
et perfide. J'affolai cet enfant. C'était un jeu pour moi, et un
divertissement joyeux pour sa mère et pour la mienne. Il avait douze
ans! Songez! qui donc aurait pris au sérieux cette passion d'atome! Je
l'embrassais tant qu'il voulait; je lui écrivis même des billets doux
que lisaient nos mères; et il me répondait des lettres, des lettres de
feu, que j'ai gardées. Il croyait secrète notre intimité d'amour, se
jugeant un homme. Nous avions oublié qu'il était un Santèze!
«Cela dura près d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit à mes
genoux et, baisant le bas de ma robe avec un élan furieux, il répétait:
«Je t'aime, je t'aime, je t'aime à en mourir. Si tu me trompes jamais,
entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon
père...» Et il ajouta d'une voix profonde à donner un frisson: «Tu sais
ce qu'il a fait!»
«Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la
pointe des pieds pour arriver à mon oreille, car j'étais plus grande
que lui, il modula mon nom, mon petit nom: «Geneviève!» d'un ton si
doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds.
«Je balbutiais: «Rentrons, rentrons!» Il ne dit plus rien et me
suivit; mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il
m'arrêta: «Tu sais, si tu m'abandonnes, je me tue.»
Je compris, cette fois, que j'avais été trop loin, et je devins
réservée. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je répondis:
«Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un
amour sérieux. J'attends.»
«Je m'en croyais quitte ainsi.
«On le mit en pension à l'automne. Quand il revint l'été suivant,
j'avais un fiancé. Il comprit tout de suite et garda pendant huit jours
un air si réfléchi que je demeurais très inquiète.
«Le neuvième jour, au matin, j'aperçus, en me levant, un petit papier
glissé sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus: «Tu m'as
abandonné, et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as
ordonnée. Comme je ne veux pas être trouvé par un autre que par toi,
viens dans le parc, juste à la place où je t'ai dit, l'an dernier, que
je t'aimais, et regarde en l'air.»
«Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus,
je courus à tomber épuisée, jusqu'à l'endroit désigné. Sa petite
casquette de pension était par terre, dans la boue. Il avait plu toute
la nuit. Je levai les yeux et j'aperçus quelque chose qui se berçait
dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent.
«Je ne sais plus, après ça, ce que j'ai fait. J'ai dû hurler d'abord,
m'évanouir peut-être, et tomber, puis courir au château. Je repris ma
raison dans mon lit, avec ma mère à mon chevet.
«Je crus que j'avais rêvé tout cela dans un affreux délire. Je
balbutiai: «Et lui, lui, Gontran?...» On ne me répondit pas. C'était
vrai.
«Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue mèche de ses
cheveux blonds. La... la... voici...»
Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste
désespéré.
Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: «J'ai
rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis restée
toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans.» Puis sa tête
tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives.
Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont
elle avait troublé la quiétude souffla dans l'oreille de son voisin:
--N'est-ce pas malheureux d'être sentimental à ce point-là!
_Une Veuve_ a paru dans _le Gaulois_ du vendredi 1er septembre 1882.
MADEMOISELLE COCOTTE.
NOUS allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler
un chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre:
«Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle»,
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je
demandai au médecin:
--Qu'est-ce que celui-là?
Il me répondit:
--Oh! celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François,
devenu fou après avoir noyé son chien.
J'insistai:
--Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les plus
humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au cœur.
Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un
palefrenier, son camarade.
«Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils
habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine.
Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon
cœur, niais, facile à duper.
Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le
suivre. Il n'y prit point garde d'abord; mais l'obstination de la bête
à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il
connaissait ce chien. Non, il ne l'avait jamais vu.
C'était une chienne d'une maigreur affreuse avec de grandes mamelles
pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air lamentable et
affamé, la queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête,
et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait.
Il voulait chasser ce squelette de bête et cria: «Va-t'en. Veux-tu bien
te sauver! Hou! hou!» Elle s'éloigna de quelques pas et se planta sur
son derrière, attendant; puis, dès que le cocher se remit en marche,
elle repartit derrière lui.
Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus
loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques; mais il
revint aussitôt que l'homme eut tourné le dos.
Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne
s'approcha timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes
soulevant sa peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par
cette misère de bête: «Allons, viens!» dit-il. Aussitôt elle remua la
queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les
mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.
Il l'installa sur la paille dans son écurie; puis il courut à la
cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle
s'endormit, couchée en rond.
Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle,
intelligente et douce.
Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée
d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en quelque
temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent
à rôder autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs
avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait
derrière elle une vraie meute composée des modèles les plus différents
de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands
comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses
interminables, et quand elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe,
ils faisaient cercle autour d'elle, et la contemplaient la langue tirée.
Les gens du pays la considéraient comme un phénomène; jamais on n'avait
vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.
Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens
faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes
les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans
les corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits
entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les
décidât à s'en aller.
Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une
invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres de petits roquets
jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues,
des loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.
On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la
ronde, venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui
disparaissaient ensuite.
Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans
malice, bien qu'elle méritât son nom; et il répétait sans cesse: «Cette
bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole.»
Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge
qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre: «Mademoiselle
Cocotte, au cocher François.»
Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle
était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours
ses longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout d'un coup
et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon
des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt
qu'elle avait essayé de courir.
Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours
pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an
à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de
la race canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait
pour «passer son lait», ramassait les autres dans son tablier d'écurie
et allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.
Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier.
Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans
la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.
Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte.
L'homme, désolé, chercha à la placer. Personne n'en voulut. Alors il
se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait
l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès de
Joinville-le-Pont.
Le soir même, Cocotte était revenue.
Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs,
à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l'arrivée.
Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée,
efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus.
Le maître, apitoyé, n'insista pas.
Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que
jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde
truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa
pas la lui disputer.
Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François,
il lui dit avec colère:
--Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau avant demain matin, je
vous fiche à la porte, entendez-vous?
L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,
préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait entrer
nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête incommode; il
songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri; il
se dit que vraiment un chien ne valait pas ça; il s'excita au nom de
ses propres intérêts; et il finit par prendre résolument le parti de se
débarrasser de Cocotte au point du jour.
Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant
d'une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement,
se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.
Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec tendresse,
flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant
tous les noms tendres qu'il savait.
Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter.
Il ouvrit la porte: «Viens», dit-il. La bête remua la queue, comprenant
qu'on allait sortir.
Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir,
et ramassant une grosse pierre, il l'attacha de l'autre bout. Puis
il saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une
personne qu'on va quitter. Il la tenait serrée sur sa poitrine, la
berçait, l'appelait «ma belle Cocotte, ma petite Cocotte», et elle se
laissait faire en grognant de plaisir.
Dix fois il la voulut jeter, et toujours le cœur lui manquait.
Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le
plus loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait
coup sur coup; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des
regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière
s'agitaient follement hors de l'eau; puis elles disparurent aussi.
Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la
surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner; et François,
hagard, affolé, le cœur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant
dans la vase; et il se disait, dans sa simplicité de paysan: «Qu'est-ce
qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête?»
Il faillit devenir idiot; il fut malade pendant un mois; et, chaque
nuit, il rêvait de sa chienne; il la sentait qui léchait ses mains; il
l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux;
et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans leur propriété
de Biessard, près de Rouen.
Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains.
Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le
fleuve à la nage.
Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François
cria soudain à son camarade:
--Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.
C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les
pattes en l'air en suivant le courant.
François s'en approcha en faisant des brasses; et, continuant ses
plaisanteries:
--Cristi! elle n'est pas fraîche. Quelle prise! mon vieux. Elle n'est
pas maigre non plus.
Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en
putréfaction.
Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention
singulière; puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette
fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit
le cou, fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur
le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré: «Mademoiselle
Cocotte, au cocher François.»