maman, dis, mon enfant? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite sœur
pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends? Et je te défends de toucher aux allumettes.»
Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si
elle eût appelé: «Henriette!» Elle attendait un peu, puis reprenait:
«Dis à ton père de venir me parler avant d'aller à son bureau.» Et
soudain: «Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon chéri; promets-moi
de ne pas revenir tard. Tu diras à ton chef que je suis malade. Tu
comprends qu'il est dangereux de laisser les enfants seuls quand je
suis au lit. Je vais te faire pour le dîner un plat de riz au sucre.
Les petits aiment beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente!»
Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle
n'avait jamais ri: «Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est
barbouillé avec les confitures, le petit sale! Regarde donc, mon chéri,
comme il est drôle!»
Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le
voyage, murmura:
--Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui
commence.
Les deux sœurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.
La petite bonne prononça:
--Faut retirer vos châles et vos chapeaux, voulez-vous passer dans la
salle?
Elles sortirent sans avoir prononcé une parole. Et Colombel les suivit
en boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.
Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le
caresser.
On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure
dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves
eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle.
Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.
Mais tout à coup il rentra, et s'adressant à la bonne:
--Dis donc, ma fille, tu vas nous faire à déjeuner. Qu'est-ce que vous
allez manger, Mesdames?
On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux filet
avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café.
Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrêta; puis, se tournant vers la bonne:
--Tu dois avoir de l'argent?
Elle répondit:
--Oui, Monsieur.
--Combien?
--Quinze francs.
--Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim.
Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de
soleil, et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air
navré:
--C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste circonstance. Il
ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.
Sa sœur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par
la pensée d'une marche:
--Ma jambe me tracasse bougrement.
Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible: l'un
poussant des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à
cache-cache autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre
comme deux fous.
La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait à lire: «Allons! Simon, répète: A B C D. Tu ne dis pas bien,
voyons, D D D, m'entends-tu! Répète alors...»
Cimme prononça: «C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là.»
Mme Colombel alors demanda:
--Il vaudrait peut-être mieux retourner auprès d'elle. Mais Cimme
aussitôt l'en dissuada:
--Pourquoi faire, puisque vous ne pouvez rien changer à son état? Nous
sommes aussi bien ici.
Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts, dits
inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité singulière
et blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit à
rire, regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard: «Tra-la-la.
Tra-la-la-la», comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidélité, à lui, Cimme.
Colombel, pris maintenant de crampes d'estomac, frappait le pavé de sa
canne.
L'autre chat entra la queue en l'air.
On ne se mit à table qu'à une heure.
Dès qu'il eut goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne
boire que du bordeaux de choix, rappela la servante:
--Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans
la cave?
--Oui, Monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.
--Eh bien! va nous en chercher trois bouteilles.
On goûta ce vin qui parut excellent; non pas qu'il provînt d'un cru
remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara:
--C'est du vrai vin de malade.
Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea
de nouveau la bonne:
--Combien en reste-t-il, ma fille?
--Oh! presque tout, Monsieur; Mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le
tas du fond.
Alors il se tourna vers son beau-frère:
--Si vous vouliez, Cimme, je vous reprendrais ce vin-là pour autre
chose, il convient merveilleusement à mon estomac.
La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins; les
deux femmes s'amusaient à lui jeter des miettes.
On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé.
La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de
sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.
Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la
malade. Elle semblait calme.
On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer.
Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute la
vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison.
Cimme s'endormit le ventre au soleil.
La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria.
Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce
qu'elle avait. Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces
choses-là.
Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper
à la poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi
l'agonisante; et, retranché derrière l'oreiller, il regardait
son camarade de ses yeux luisants, prêt à sauter de nouveau pour
recommencer la partie. Il tenait à la gueule une des pantoufles de sa
maîtresse, déchirée à coups de crocs, depuis une heure qu'il jouait
avec.
L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait
immobile en face de la couche.
La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur une
chaise; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient,
effarés, entre les quatre jambes du siège.
La reine Hortense criait d'une voix déchirante: «Non, non, je ne veux
pas mourir, je ne veux pas! je ne veux pas! Qui est-ce qui élèvera mes
enfants? Qui les soignera? Qui les aimera? Non, je ne veux pas!... je
ne...»
Elle se renversa sur le dos. C'était fini.
Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant.
Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère: «Arrivez vite,
arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer.»
Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre
en balbutiant:
--Ça été moins long que je n'aurais cru.
_La Reine Hortense_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 24 avril 1883,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE PARDON.
ELLE avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées
en elles-mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent
les événements politiques, bien qu'on en cause à table; mais les
changements de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de
cela comme d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du
débarquement de Napoléon.
Les mœurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en aperçoit
guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls,
le père et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus,
mais à mi-voix, à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et,
discrètement, le père dit:
--Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil?
Et la mère répond:
--Qui aurait jamais cru cela? C'est affreux.
Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre
à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans
soupçonner les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas
comme on parle, et qu'on ne parle point comme on agit; sans savoir
qu'il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix
armée, sans deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué
quand on est sincère, maltraité quand on est bon.
Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de
loyauté, d'honneur; tellement intègres que rien ne leur ouvre les yeux.
Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus,
désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité
exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et
d'hommes particulièrement criminels.
Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle épousa
un jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires à la
Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors probes
qu'il fallait; mais, au fond du cœur, il se moquait un peu de ses
beaux-parents attardés, qu'il appelait entre amis: «Mes chers fossiles.»
Il appartenait à une bonne famille; et la jeune fille était riche. Il
l'emmena vivre à Paris.
Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est
nombreuse. Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde
élégant, de ses plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée
ignorante de la vie, de ses perfidies et de ses mystères.
Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et quand
elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un
voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle disait le soir:
--J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui.
Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre. C'étaient
des fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on reparlait
sans cesse.
Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à
rire, et s'écriait:
--Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant
du coq?
Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour
elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder
leur nom de l'article «les»--les Martinet et les Michelint.
Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour
levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que jamais un
soupçon n'effleurerait cette âme candide.
Mais un matin elle reçut une lettre anonyme.
Elle demeura éperdue, ayant le cœur trop droit pour comprendre
l'infamie des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur
se disait inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et
l'amour de la vérité.
On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse, une
jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées.
Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il
revint pour déjeuner, elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.
Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla
frapper à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le
regarder. Il souriait; il s'assit, l'attira sur ses genoux; et d'une
voix douce, un peu moqueuse:
--Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais
depuis dix ans et que j'aime beaucoup; j'ajouterai que je connais
vingt autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que tu ne
recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles. Mais,
pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations infâmes, je
te prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons faire une
visite à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas.
Elle embrassa à pleins bras son mari; et, par une de ces curiosités
féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout,
un peu suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est
presque évité.
Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots,
orné avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de
cinq minutes d'attente dans un salon assombri par des tentures, des
portières, des rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et
une jeune femme apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et
souriante.
Georges fit les présentations.
--Ma femme, madame Julie Rosset.
La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et
s'élança, les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle,
avoir ce bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne; mais elle
était si heureuse, si heureuse! Elle aimait tant Georges! (elle disait
Georges tout court avec une fraternelle familiarité) qu'elle avait une
envie folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi.
Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus.
Elles se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous
les soirs ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges
maintenant ne sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires,
adorant, disait-il, son coin du feu.
Enfin, un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée par
Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se
réunir encore davantage.
Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage,
une amitié de cœur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse.
Berthe ne pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie, qui
représentait pour elle la perfection.
Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.
Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle
passait les nuits, se désolait; son mari lui-même était désespéré.
Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part Georges
et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état de leur
amie.
Dès qu'il fut parti, les jeunes gens, atterrés, s'assirent l'un en face
de l'autre; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils veillèrent, la
nuit, tous les deux ensemble auprès du lit; et Berthe, à tout instant,
embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les
pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance
acharnée.
Le lendemain, elle allait plus mal encore.
Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et
contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.
Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger, quand
la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide
et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange: «Attends-moi, il
faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes.
Surtout ne sors pas.»
Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.
Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais, docile
en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fût
revenu.
Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait
entrer quelque part.
Elle les aperçut du premier coup d'œil. Près d'eux un papier froissé
gisait, jeté là.
Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à
Georges.
Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire,
de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une
curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une
écriture tremblée, au crayon. Elle lut: «Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir.»
Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout
par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée; et
ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant
toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle
comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa
confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'œil
à la fin des pages.
Et son cœur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans
un désespoir sans bornes.
Des pas retentirent; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.
Son mari, bientôt, l'appela.
--Viens vite, Mme Rosset va mourir.
Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante:
--Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi.
Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit:
--Vite, vite, elle meurt.
Berthe répondit:
--Vous aimeriez mieux que ce fût moi.
Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de
l'agonisante.
Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la douleur
de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait
seule murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait Dieu
matin et soir.
Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et
désespérés.
Puis il s'apaisa peu à peu; mais elle ne lui pardonnait point.
Et la vie continua, dure pour tous les deux.
Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils
ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.
Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit heures
portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses
blanches, toutes blanches.
Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler.
Il vint inquiet, troublé.
--Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle; prenez ces fleurs, elles
sont trop lourdes pour moi.
Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui
partit dès qu'ils furent montés.
Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les
yeux s'emplissaient de larmes, dit à Georges:
--Conduisez-moi à sa tombe.
Il tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre
blanc et le désigna sans rien dire.
Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le déposa
sur les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière inconnue et
suppliante!
Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait.
Elle se releva et lui tendit les mains.
--Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.
_Le Pardon_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 16 octobre 1882.
LA LÉGENDE DU MONT-SAINT-MICHEL.
JE l'avais vu d'abord de Cancale, ce château de fées planté dans la
mer. Je l'avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux.
Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensité des sables
était rouge, l'horizon était rouge, toute la baie démesurée était
rouge; seule, l'abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre,
comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve,
invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les
pourpres du jour mourant.
J'allai vers elle le lendemain dès l'aube, à travers les sables, l'œil
tendu sur ce bijou monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme
un camée et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je
me sentais soulevé d'admiration, car rien au monde peut-être n'est plus
étonnant et plus parfait.
Et j'errai, surpris comme si j'avais découvert l'habitation d'un dieu
à travers ces salles portées par des colonnes légères ou pesantes, à
travers ces couloirs percés à jour, levant mes yeux émerveillés sur ces
clochetons qui semblent des fusées parties vers le ciel et sur tout
cet emmêlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements
sveltes et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit,
chef-d'œuvre d'architecture colossale et délicate.
Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m'aborda et me
raconta l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.
Un sceptique de génie a dit: «Dieu a fait l'homme à son image, mais
l'homme le lui a bien rendu.»
Ce mot est d'une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire
dans chaque continent l'histoire de la divinité locale, ainsi que
l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a
des idoles féroces, mangeuses d'hommes; le mahométan polygame peuple
son paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé
toutes les passions.
Chaque village de France est placé sous l'invocation d'un saint
protecteur, modifié à l'image des habitants.
Or saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange
radieux et victorieux, le porte-glaive, le héros du ciel, le
triomphant, le dominateur de Satan.
Mais voici comment le Bas-Normand, rusé, cauteleux, sournois et
chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable:
«Pour se mettre à l'abri des méchancetés du démon, son voisin, saint
Michel construisit lui-même, en plein Océan, cette habitation digne
d'un archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se créer une
semblable résidence.
Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son
domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.
Le diable habitait une humble chaumière sur la côte; mais il possédait
les prairies baignées d'eau salée, les belles terres grasses où
poussent les récoltes lourdes, les riches vallées et les coteaux
féconds de tout le pays; tandis que le saint ne régnait que sur les
sables. De sorte que Satan était riche, et saint Michel était pauvre
comme un gueux.
Après quelques années de jeûne, le saint s'ennuya de cet état de choses
et pensa à passer un compromis avec le diable; mais la chose n'était
guère facile, Satan tenant à ses moissons.
Il réfléchit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la
terre. Le démon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperçut le
saint; aussitôt il se précipita à sa rencontre, baisa le bas de sa
manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraîchir.
Après avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole:
--Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.
Le diable, candide et sans défiance, répondit:
--Ça me va.
--Voici. Tu me céderas toutes tes terres.
Satan, inquiet, voulut parler:
--Mais...
Le saint reprit:
--Écoute d'abord. Tu me céderas toutes tes terres. Je me chargerai de
l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de
tout enfin, et nous partagerons la récolte par moitié. Est-ce dit?
Le diable, naturellement paresseux, accepta.
Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces délicieux surmulets
qu'on pêche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.
Ils se tapèrent dans la main, crachèrent de côté pour indiquer que
l'affaire était faite, et le saint reprit:
--Tiens, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi. Choisis ce
que tu préfères: la partie des récoltes qui sera sur terre ou celle qui
restera dans la terre.
Satan s'écria:
--Je prends celle qui sera sur terre.
--C'est entendu, dit le saint.
Et il s'en alla.
Or, six mois après, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que
des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes
dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille
inutile sert tout au plus à nourrir les bêtes.
Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de
«malicieux».
Mais le saint avait pris goût à la culture; il retourna trouver le
diable:
--Je t'assure que je n'y ai point pensé du tout; ça s'est trouvé comme
ça; il n'y a point de ma faute. Et, pour te dédommager, je t'offre de
prendre, cette année, tout ce qui se trouvera sous terre.
--Ça me va, dit Satan.
Au printemps suivant, toute l'étendue des terres de l'Esprit du mal
était couverte de blés épais, d'avoines grosses comme des clochetons,
de lins, de colzas magnifiques, de trèfles rouges, de pois, de choux,
d'artichauts, de tout ce qui s'épanouit au soleil en graines ou en
fruits.
Satan n'eut encore rien et se fâcha tout à fait.