Quand il releva la tête, toute sa face était bouleversée. Il balbutia:

«Ma chère petite, c'est... c'est mon meilleur ami à qui il arrive un

grand, un très grand malheur. Il a besoin de moi tout de suite... tout

de suite... pour une affaire de vie ou de mort. Me permettez-vous de

m'absenter vingt minutes; je reviens aussitôt?»

Elle bégaya, tremblante, effarée: «Allez, mon ami!» n'étant pas encore

assez sa femme pour oser l'interroger, pour exiger savoir. Et il

disparut. Elle resta seule, écoutant danser dans le salon voisin.

Il avait pris un chapeau, le premier trouvé, un pardessus quelconque,

et il descendit en courant l'escalier. Au moment de sauter dans la rue,

il s'arrêta encore sous le bec de gaz du vestibule et relut la lettre.

Voici ce qu'elle disait:

«MONSIEUR,

«Une fille Ravet, votre ancienne maîtresse, paraît-il, vient

d'accoucher d'un enfant qu'elle prétend être à vous. La mère va

mourir et implore votre visite. Je prends la liberté de vous écrire

et de vous demander si vous pouvez accorder ce dernier entretien à

cette femme, qui semble très malheureuse et digne de pitié.

«Votre serviteur,

«Dr BONNARD.»

Quand il pénétra dans la chambre de la mourante, elle agonisait déjà.

Il ne la reconnut pas d'abord. Le médecin et deux gardes la soignaient,

et partout à terre traînaient des seaux pleins de glace et des linges

pleins de sang.

L'eau répandue inondait le parquet; deux bougies brûlaient sur un

meuble; derrière le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant

criait, et, à chacun de ses vagissements, la mère, torturée, essayait

un mouvement, grelottante sous les compresses gelées.

Elle saignait; elle saignait, blessée à mort, tuée par cette naissance.

Toute sa vie coulait; et, malgré la glace, malgré les soins,

l'invincible hémorragie continuait, précipitait son heure dernière.

Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras; elle ne put pas, tant

ils étaient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencèrent

à glisser.

Il s'abattit à genoux près du lit, saisit une main pendante et la baisa

frénétiquement; puis, peu à peu, il s'approcha tout près, tout près du

maigre visage qui tressaillait à son contact. Une des gardes, debout,

une bougie à la main, les éclairait, et le médecin, s'étant reculé,

regardait du fond de la chambre.

Alors d'une voix déjà lointaine, en haletant, elle dit: «Je vais

mourir, mon chéri; promets-moi de rester jusqu'à la fin. Oh! ne me

quitte pas maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!»

Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura:

«Sois tranquille, je vais rester.»

Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle

était oppressée et défaillante. Elle reprit: «C'est à toi, le petit.

Je te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon âme, je te le jure au

moment de mourir. Je n'ai pas aimé d'autre homme que toi... Promets-moi

de ne pas l'abandonner.» Il essayait de prendre encore dans ses bras ce

misérable corps déchiré, vidé de sang. Il balbutia, affolé de remords

et de chagrin: «Je te le jure, je l'élèverai et je l'aimerai. Il ne

me quittera pas.» Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante à

lever sa tête épuisée, elle tendait ses lèvres blanches dans un appel

de baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et

suppliante caresse.

Un peu calmée, elle murmura tout bas: «Apporte-le, que je voie si tu

l'aimes.»

Et il alla chercher l'enfant.

Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit être cessa

de pleurer. Elle murmura: «Ne bouge plus!» Et il ne remua plus. Il

resta là, tenant en sa main brûlante cette main que secouaient des

frissons d'agonie, comme il avait tenu, tout à l'heure, une autre main

que crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait

l'heure, d'un coup d'œil furtif, guettant l'aiguille qui passait

minuit, puis une heure, puis deux heures.

Le médecin s'était retiré; les deux gardes, après avoir rôdé quelque

temps, d'un pas léger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des

chaises. L'enfant dormait, et la mère, les yeux fermés, semblait se

reposer aussi.

Tout à coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croisés,

elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle

faillit jeter à terre son enfant. Une espèce de râle se glissa dans sa

gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte.

Les gardes accourues déclarèrent: «C'est fini.»

Il regarda une dernière fois cette femme qu'il avait aimée, puis la

pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus,

en habit noir, avec l'enfant dans ses bras.

Après qu'il l'eût laissée seule, sa jeune femme avait attendu, assez

calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point

reparaître, elle était rentrée dans le salon, d'un air indifférent et

tranquille, mais inquiète horriblement. Sa mère, l'apercevant seule,

avait demandé: «Où donc est ton mari?» Elle avait répondu: «Dans sa

chambre; il va revenir.»

Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua

la lettre et la figure bouleversée de Jacques, et ses craintes d'un

malheur.

On attendit encore. Les invités partirent; seuls, les parents les plus

proches demeuraient. A minuit, on coucha la mariée toute secouée de

sanglots. Sa mère et deux tantes, assises autour du lit, l'écoutaient

pleurer, muettes et désolées... Le père était parti chez le commissaire

de police pour chercher des renseignements.

A cinq heures, un bruit léger glissa dans le corridor; une porte

s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil à un

miaulement de chat courut dans la maison silencieuse.

Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la première,

s'élança malgré sa mère et ses tantes, enveloppée de son peignoir de

nuit.

Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un

enfant dans ses bras.

Les quatre femmes le regardèrent, effarées; mais Berthe, devenue

soudain téméraire, le cœur crispé d'angoisse, courut à lui: «Qu'y

a-t-il? dites, qu'y a-t-il?»

Il avait l'air fou; il répondit d'une voix saccadée: «Il y a... il

y a... que j'ai un enfant, et que la mère vient de mourir...» Et il

présentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.

Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'étreignant

contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: «La

mère est morte, dites-vous?» Il répondit: «Oui, tout de suite... dans

mes bras... J'avais rompu depuis l'été... Je ne savais rien, moi...

c'est le médecin qui m'a fait venir...»

Alors Berthe murmura: «Eh bien, nous l'élèverons, ce petit.»

_L'Enfant_ a paru dans _le Gaulois_ du 24 juillet 1882.

CONTE DE NOËL.

LE docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix: «Un

souvenir de Noël?... Un souvenir de Noël?...»

Et tout à coup, il s'écria:

--Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore; c'est une histoire

fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de

Noël.

Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à

rien. Et pourtant j'ai vu un miracle! Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes

propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.

En ai-je été fort surpris? non pas; car si je ne crois point à

vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu'elle transporte

les montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous

indignerais et je m'exposerais aussi à amoindrir l'effet de mon

histoire.

Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas été convaincu et converti

par ce que j'ai vu, j'ai été du moins fort ému, et je vais tâcher

de vous dire la chose naïvement, comme si j'avais une crédulité

d'Auvergnat.

«J'étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en

pleine Normandie.

L'hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les

neiges arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les

gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commença.

En une nuit, toute la plaine fut ensevelie.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux

de grands arbres poudrés de frimas, semblaient s'endormir sous

l'accumulation de cette mousse épaisse et légère.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les

corbeaux, par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel,

cherchant leur vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs

livides et piquant la neige de leurs grands becs.

On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette

poussière gelée tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arrêta. La terre avait

sur le dos un manteau épais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal

bleu le jour, et, la nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de

givre, tant le vaste espace était rigoureux, s'étendit sur la nappe

unie, dure et luisante des neiges.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort,

tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus: seules les

cheminées des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée,

par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs

membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et, parfois, une

grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant

la sève et cassant les fibres.

Les habitations semées çà et là par les champs semblaient éloignées

de cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul,

j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans

cesse à rester enseveli dans quelque creux.

Je m'aperçus bientôt qu'une terreur mystérieuse planait sur le pays.

Un tel fléau, pensait-on, n'était point naturel. On prétendit qu'on

entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui

passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux

émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers

le sud. Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une

épouvante envahissait les esprits et on s'attendait à un événement

extraordinaire.

La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d'Épivent, sur

la grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens

manquaient de pain, le forgeron résolut d'aller jusqu'au village. Il

resta quelques heures à causer dans les six maisons qui forment le

centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur

épandue sur la campagne.

Et il se remit en route avant la nuit.

Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un œuf sur la neige;

oui, un œuf déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se

pencha, c'était un œuf en effet. D'où venait-il? Quelle poule avait

pu sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron

s'étonna, ne comprit pas; mais il ramassa l'œuf et le porta à sa

femme.

--Tiens, la maîtresse, v'là un œuf que j'ai trouvé sur la route!

La femme hocha la tête:

--Un œuf sur la route? Par ce temps-ci, t'es soûl, bien sûr?

--Mais non la maîtresse, même qu'il était au pied d'une haie, et

encore chaud, pas gelé. Le v'la, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui

n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dîner.

L'œuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron

se mit à raconter ce qu'on disait par la contrée.

La femme écoutait, toute pâle.

--Pour sûr que j'en ai entendu des sifflets l'autre nuit, même qu'ils

semblaient v'nir de la cheminée.

On se mit à table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le

mari étendait du beurre sur son pain, la femme prit l'œuf et l'examina

d'un œil méfiant.

--Si y avait quéque chose dans c't'œuf?

--Qué que tu veux qu'y ait?

--J'sais ti, mé?

--Allons, mange-le, et fais pas la bête.

Elle ouvrit l'œuf. Il était comme tous les œufs, et bien frais.

Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le

reprenant. Le mari disait:

--Eh bien! qué goût qu'il a, c't'œuf?

Elle ne répondit pas et elle acheva de l'avaler; puis, soudain, elle

planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affolés; leva les bras,

les tordit et, convulsée de la tête aux pieds, roula par terre en

poussant des cris horribles.

Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée

de tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions. Le

forgeron, impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable:

--J'l'ai dans l'corps! J'l'ai dans l'corps!

Je fus appelé le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans

obtenir le moindre résultat. Elle était folle.

Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l'obstacle des hautes

neiges, la nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme:

«La femme au forgeron qu'est possédée!» Et on venait de partout, sans

oser pénétrer dans la maison; on écoutait de loin ses cris affreux

poussés d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une créature

humaine.

Le curé du village fut prévenu. C'était un vieux prêtre naïf. Il

accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononça,

en étendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre

hommes maintenaient sur un lit la femme écumante et tordue.

Mais l'esprit ne fut point chassé.

Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.

La veille au matin, le prêtre vint me trouver:

--J'ai envie, dit-il, de faire assister à l'office de cette nuit cette

malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, à

l'heure même où il naquit d'une femme.

Je répondis au curé:

--Je vous approuve absolument, monsieur l'abbé. Si elle a l'esprit

frappé par la cérémonie sacrée (et rien n'est plus propice à

l'émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède.

Le vieux prêtre murmura:

--Vous n'êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas? Vous

vous chargez de l'amener?

Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l'église se mit à sonner,

jetant sa voix plaintive à travers l'espace morne, sur l'étendue

blanche et glacée des neiges.

Des êtres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri

d'airain du clocher. La pleine lune éclairait d'une lueur vive et

blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la pâle désolation des

champs.

J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge.

La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit

proprement malgré sa résistance éperdue, et on l'emporta.

L'église était maintenant pleine de monde, illuminée et froide; les

chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la

petite sonnette de l'enfant de chœur tintait, réglant les mouvements

des fidèles.

J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et

j'attendis le moment que je croyais favorable.

Je choisis l'instant qui suit la communion. Tous les paysans, hommes

et femmes, avaient reçu leur Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand

silence planait pendant que le prêtre achevait le mystère divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportèrent la

folle.

Dès qu'elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le chœur en

feu et le tabernacle doré, elle se débattit d'une telle vigueur,

qu'elle faillit nous échapper, et elle poussa des clameurs si aiguës

qu'un frisson d'épouvante passa dans l'église; toutes les têtes se

relevèrent; des gens s'enfuirent.

Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispée et tordue en nos mains,

le visage contourné, les yeux fous.

On la traîna jusqu'aux marches du chœur et puis on la tint fortement

accroupie à terre.

Le prêtre s'était levé; il attendait. Dès qu'il la vit arrêtée, il prit

en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche

au milieu, et, s'avançant de quelques pas, il l'éleva de ses deux bras

tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards égarés de la

Démoniaque.

Elle hurlait toujours, l'œil fixé, tendu sur cet objet rayonnant.

Et le prêtre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une

statue.

Et cela dura longtemps, longtemps.

La femme semblait saisie de peur, fascinée; elle contemplait fixement

l'ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers,

et criant toujours, mais d'une voix moins déchirante.

Et cela dura encore longtemps.

On eût dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils étaient

rivés sur l'hostie; elle ne faisait plus que gémir; et son corps raidi

s'amollissait, s'affaissait.

Toute la foule était prosternée le front par terre.

La Possédée maintenant baissait rapidement les paupières, puis les

relevait aussitôt, comme impuissante à supporter la vue de son

Dieu. Elle s'était tue. Et puis soudain, je m'aperçus que ses yeux

demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée,

pardon, vaincue par la contemplation persistante de l'ostensoir aux

rayons d'or, terrassée par le Christ victorieux.

On l'emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l'autel.

L'assistance bouleversée entonna un _Te Deum_ d'actions de grâces.

Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se

réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance.

Voilà, Mesdames, le miracle que j'ai vu.»

Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d'une voix contrariée:

--Je n'ai pu refuser de l'attester par écrit.

_Conte de Noël_ a paru dans _le Gaulois_ du 25 décembre 1882.

LA REINE HORTENSE.

ON l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut

jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un

officier qui commande? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse,

impérieuse? Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes

domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces

bêtes chères aux vieilles filles? Mais elle n'avait pour ces animaux

familiers ni gâteries, ni mots mignards, ni ces puériles tendresses qui

semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui

ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait.

C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à

la voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait

toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux

aux brusques volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni

réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais

on ne l'avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier

n'importe qui. Elle disait «Chacun sa part» avec une conviction de

fataliste. Elle n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne

croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la

«marchandise à pleureurs».

Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un

petit jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses

habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles

prenaient vingt et un ans.

Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et

ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle

enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une

petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied

indifférents.

Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles

d'employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps

en temps, on l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle

s'endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller

pour qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de

l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas

aimer les enfants.

Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant, jardinant,

coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison vieillie,

maçonnant même quand il le fallait.

Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an: les Cimme

et les Colombel, ses deux sœurs ayant épousé l'une un herboriste,

l'autre un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants; les

Colombel en possédaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait

vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, étant venu

alors qu'il semblait impossible que sa mère fût encore fécondée.

Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.

Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à

coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un

prêtre s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour

le jeter dehors.

La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.

Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le

tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité

dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.

Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les

Colombel ayant amené le petit Joseph.

Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent

d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.

Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée, sous

une brûlante tombée de soleil; deux chats, qu'on eût crus morts,

étaient allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les

pattes et la queue tout au long étendues.

Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vêtus

de duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit jardin;

et une grande cage accrochée au mur, couverte de mouron, contenait un

peuple d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de cette chaude

matinée de printemps.

Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient

bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.

M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours le

premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le

fallait, demanda:

--Eh bien! Céleste, ça ne va donc pas?

La petite bonne gémit à travers ses larmes:

--Elle ne me reconnaît seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.

Tout le monde se regarda.

Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire un

mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des bandeaux

plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants comme des

brasiers.

Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre,

ravagé par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il

prononça d'un ton sérieux:

--Bigre! il était temps.

Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante située au

rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut Colombel qui se

décida le premier, et il entra en se balançant comme un mât de navire,

faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.

Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.

Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.

Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les

mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se refermant sans

cesse. Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme

s'ils eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une

intelligence. Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La

figure anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient

fermés.

Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder, sans

dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite bonne

les avait suivis et larmoyait toujours.

A la fin, Cimme demanda:

--Qu'est-ce que dit au juste le médecin?

La servante balbutia:

--Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a plus rien à faire.

Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.

Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans

cette tête de mourante; et ses mains précipitaient leur mouvement

singulier.

Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui

connaissait pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce

cœur toujours fermé peut-être?

Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce spectacle.

Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.

Les deux femmes restaient debout.

La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprît

rien à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms,

appelait tendrement des personnes imaginaires.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 07 · 第 2 / 9 段