On jasait beaucoup dans les logis. Si l'empereur était priso

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de ce volume

est conforme à celui de l'édition originale_:

Clair de Lune.

_Paris, 1 vol. gr. in-8º ill., Ed. Monnier, éditeur, 1884,

et Ollendorff, Paris, 1888,

avec addition de_:

L'Enfant, En Voyage, Le Bûcher (_inédits_).

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

CLAIR DE LUNE

L'ENFANT--EN VOYAGE

LE BÛCHER

[Illustration]

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

CLAIR DE LUNE.

IL portait bien son nom de bataille, l'abbé Marignan. C'était un grand

prêtre maigre, fanatique, d'âme toujours exaltée, mais droite. Toutes

ses croyances étaient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait

sincèrement connaître son Dieu, pénétrer ses desseins, ses volontés,

ses intentions.

Quand il se promenait à grands pas dans l'allée de son petit presbytère

de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit:

«Pourquoi Dieu a-t-il fait cela?» Et il cherchait obstinément, prenant

en sa pensée la place de Dieu, et il trouvait presque toujours.

Ce n'est pas lui qui eût murmuré dans un élan de pieuse humilité:

«Seigneur, vos desseins sont impénétrables!» Il se disait: «Je suis

le serviteur de Dieu, je dois connaître ses raisons d'agir, et les

deviner si je ne les connais pas.»

Tout lui paraissait créé dans la nature avec une logique absolue et

admirable. Les «Pourquoi» et les «Parce que» se balançaient toujours.

Les aurores étaient faites pour rendre joyeux les réveils, les jours

pour mûrir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour

préparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.

Les quatre saisons correspondaient parfaitement à tous les besoins de

l'agriculture; et jamais le soupçon n'aurait pu venir au prêtre que

la nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est plié,

au contraire, aux dures nécessités des époques, des climats et de la

matière.

Mais il haïssait la femme, il la haïssait inconsciemment, et la

méprisait par instinct. Il répétait souvent la parole du Christ:

«Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» et il ajoutait: «On

disait que Dieu lui-même se sentait mécontent de cette œuvre-là.» La

femme était bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le

poète. Elle était le tentateur qui avait entraîné le premier homme

et qui continuait toujours son œuvre de damnation, l'être faible,

dangereux, mystérieusement troublant. Et plus encore que leur corps de

perdition, il haïssait leur âme aimante.

Souvent il avait senti leur tendresse attachée à lui et, bien qu'il se

sût inattaquable, il s'exaspérait de ce besoin d'aimer qui frémissait

toujours en elles.

Dieu, à son avis, n'avait créé la femme que pour tenter l'homme et

l'éprouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des précautions

défensives, et les craintes qu'on a des pièges. Elle était, en effet,

toute pareille à un piège avec ses bras tendus et ses lèvres ouvertes

vers l'homme.

Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur vœu rendait

inoffensives; mais il les traitait durement quand même, parce qu'il la

sentait toujours vivante au fond de leur cœur enchaîné, de leur cœur

humilié, cette éternelle tendresse qui venait encore à lui, bien qu'il

fût un prêtre.

Il la sentait dans leurs regards plus mouillés de piété que les regards

des moines, dans leurs extases où leur sexe se mêlait, dans leurs élans

d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'était de l'amour

de femme, de l'amour charnel; il la sentait, cette tendresse maudite,

dans leur docilité même, dans la douceur de leur voix en lui parlant,

dans leurs yeux baissés, et dans leurs larmes résignées quand il les

reprenait avec rudesse.

Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en

allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger.

Il avait une nièce qui vivait avec sa mère dans une petite maison

voisine. Il s'acharnait à en faire une sœur de charité.

Elle était jolie, écervelée et moqueuse. Quand l'abbé sermonnait,

elle riait; et quand il se fâchait contre elle, elle l'embrassait

avec véhémence, le serrant contre son cœur, tandis qu'il cherchait

involontairement à se dégager de cette étreinte qui lui faisait goûter

cependant une joie douce, éveillant au fond de lui cette sensation de

paternité qui sommeille en tout homme.

Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant à côté d'elle

par les chemins des champs. Elle ne l'écoutait guère et regardait le

ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait

dans ses yeux. Quelquefois elle s'élançait pour attraper une bête

volante, et s'écriait en la rapportant: «Regarde, mon oncle, comme

elle est jolie; j'ai envie de l'embrasser.» Et ce besoin d'«embrasser

des mouches» ou des grains de lilas inquiétait, irritait, soulevait le

prêtre, qui retrouvait encore là cette indéracinable tendresse qui

germe toujours au cœur des femmes.

Puis, voilà qu'un jour l'épouse du sacristain, qui faisait le ménage

de l'abbé Marignan, lui apprit avec précaution que sa nièce avait un

amoureux.

Il en ressentit une émotion effroyable, et il demeura suffoqué, avec du

savon plein la figure, car il était en train de se raser.

Quand il se retrouva en état de réfléchir et de parler, il s'écria: «Ce

n'est pas vrai, vous mentez, Mélanie!»

Mais la paysanne posa la main sur son cœur: «Que Notre-Seigneur me

juge si je mens, monsieur le curé. J' vous dis qu'elle y va tous les

soirs sitôt qu' votre sœur est couchée. Ils se r'trouvent le long de

la rivière. Vous n'avez qu'à y aller voir entre dix heures et minuit.»

Il cessa de se gratter le menton, et il se mit à marcher violemment,

comme il faisait toujours en ses heures de grave méditation. Quand il

voulut recommencer à se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez

jusqu'à l'oreille.

Tout le jour, il demeura muet, gonflé d'indignation et de colère.

A sa fureur de prêtre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une

exaspération de père moral, de tuteur, de chargé d'âme, trompé, volé,

joué par une enfant; cette suffocation égoïste des parents à qui leur

fille annonce qu'elle a fait, sans eux et malgré eux, choix d'un époux.

Après son dîner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir;

et il s'exaspérait de plus en plus. Quand dix heures sonnèrent, il prit

sa canne, un formidable bâton de chêne dont il se servait toujours

en ses courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il

regarda en souriant l'énorme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa

poigne solide de campagnard, en des moulinets menaçants. Puis, soudain,

il le leva, et, grinçant des dents, l'abattit sur une chaise dont le

dossier fendu tomba sur le plancher.

Et il ouvrit sa porte pour sortir; mais il s'arrêta sur le seuil,

surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait

presque jamais.

Et comme il était doué d'un esprit exalté, un de ces esprits que

devaient avoir les Pères de l'Église, ces poètes rêveurs, il se sentit

soudain distrait, ému par la grandiose et sereine beauté de la nuit

pâle.

Dans son petit jardin, tout baigné de douce lumière, ses arbres

fruitiers, rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l'allée leurs

grêles membres de bois à peine vêtus de verdure; tandis que le

chèvrefeuille géant, grimpé sur le mur de sa maison, exhalait des

souffles délicieux et comme sucrés, faisait flotter dans le soir tiède

et clair une espèce d'âme parfumée.

Il se mit à respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes

boivent du vin, et il allait à pas lents, ravi, émerveillé, oubliant

presque sa nièce.

Dès qu'il fut dans la campagne, il s'arrêta pour contempler toute

la plaine inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme

tendre et languissant des nuits sereines. Les crapauds à tout instant

jetaient par l'espace leur note courte et métallique, et des rossignols

lointains mêlaient leur musique égrenée qui fait rêver sans faire

penser, leur musique légère et vibrante, faite pour les baisers, à la

séduction du clair de lune.

L'abbé se remit à marcher, le cœur défaillant, sans qu'il sût

pourquoi. Il se sentait comme affaibli, épuisé tout à coup; il avait

une envie de s'asseoir, de rester là, de contempler, d'admirer Dieu

dans son œuvre.

Là-bas, suivant les ondulations de la petite rivière, une grande ligne

de peupliers serpentait. Une buée fine, une vapeur blanche que les

rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait

suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours

tortueux de l'eau d'une sorte de ouate légère et transparente.

Le prêtre encore une fois s'arrêta, pénétré jusqu'au fond de l'âme par

un attendrissement grandissant, irrésistible.

Et un doute, une inquiétude vague l'envahissait; il sentait naître en

lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois.

Pourquoi Dieu avait-il fait cela? Puisque la nuit est destinée au

sommeil, à l'inconscience, au repos, à l'oubli de tout, pourquoi la

rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et que

les soirs, et pourquoi cet astre lent et séduisant, plus poétique que

le soleil et qui semble destiné, tant il est discret, à éclairer des

choses trop délicates et mystérieuses pour la grande lumière, s'en

venait-il faire si transparentes les ténèbres?

Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas

comme les autres et se mettait-il à vocaliser dans l'ombre troublante?

Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde? Pourquoi ces frissons de

cœur, cette émotion de l'âme, cet alanguissement de la chair?

Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point,

puisqu'ils étaient couchés en leurs lits? A qui étaient destinés ce

spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre?

Et l'abbé ne comprenait point.

Mais voilà que là-bas, sur le bord de la prairie, sous la voûte des

arbres trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient

côte à côte.

L'homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en

temps, l'embrassait sur le front. Ils animèrent tout à coup ce paysage

immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils

semblaient, tous deux, un seul être, l'être à qui était destinée

cette nuit calme et silencieuse; et ils s'en venaient vers le prêtre

comme une réponse vivante, la réponse que son Maître jetait à son

interrogation.

Il restait debout, le cœur battant, bouleversé; et il croyait voir

quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz,

l'accomplissement d'une volonté du Seigneur dans un de ces grands

décors dont parlent les livres saints. En sa tête se mirent à

bourdonner les versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur,

les appels des corps, toute la chaude poésie de ce poème brûlant de

tendresse.

Et il se dit: «Dieu peut-être a fait ces nuits-là pour voiler d'idéal

les amours des hommes.»

Et il reculait devant ce couple embrassé qui marchait toujours. C'était

sa nièce pourtant; mais il se demandait maintenant s'il n'allait

pas désobéir à Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il

l'entoure visiblement d'une splendeur pareille?

Et il s'enfuit, éperdu, presque honteux, comme s'il eût pénétré dans un

temple où il n'avait pas le droit d'entrer.

_Clair de Lune_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 19 octobre 1882,

sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

UN COUP D'ÉTAT.

PARIS venait d'apprendre le désastre de Sedan. La République était

proclamée. La France entière haletait au début de cette démence qui

dura jusqu'après la Commune. On jouait au soldat d'un bout à l'autre du

pays.

Des bonnetiers étaient colonels faisant fonctions de généraux;

des revolvers et des poignards s'étalaient autour de gros ventres

pacifiques enveloppés de ceintures rouges; des petits bourgeois devenus

guerriers d'occasion commandaient des bataillons de volontaires

braillards et juraient comme des charretiers pour se donner de la

prestance.

Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils à système

affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici manié que des balances,

et les rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On

exécutait des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait,

en rôdant par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens

errants, les vaches ruminant en paix, les chevaux malades pâturant dans

les herbages.

Chacun se croyait appelé à jouer un grand rôle militaire. Les cafés des

moindres villages, pleins de commerçants en uniforme, ressemblaient à

des casernes ou à des ambulances.

Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de

l'armée et de la capitale; mais une extrême agitation le remuait depuis

un mois, les partis adverses se trouvant face à face.

Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux déjà,

légitimiste rallié à l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir

un adversaire déterminé dans le docteur Massarel, gros homme sanguin,

chef du parti républicain dans l'arrondissement, vénérable de la loge

maçonnique du chef-lieu, président de la Société d'agriculture et du

banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait

sauver la contrée.

En quinze jours, il avait trouvé le moyen de décider à la défense du

pays soixante-trois volontaires mariés et pères de famille, paysans

prudents et marchands du bourg, et il les exerçait, chaque matin, sur

la place de la mairie.

Quand le maire, par hasard, venait au bâtiment communal, le commandant

Massarel, bardé de pistolets, passant fièrement, le sabre en main,

devant le front de sa troupe, faisait hurler à son monde: «Vive la

patrie!» Et ce cri, on l'avait remarqué, agitait le petit vicomte, qui

voyait là sans doute une menace, un défi, en même temps qu'un souvenir

odieux de la grande Révolution.

Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa

table, donnait une consultation à un couple de vieux campagnards, dont

l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que

sa femme en eût aussi pour venir trouver le médecin, quand le facteur

apporta le journal.

M. Massarel l'ouvrit, pâlit, se dressa brusquement, et, levant les deux

bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit à vociférer de toute

sa voix devant les deux ruraux affolés:

--Vive la République! vive la République! vive la République!

Puis il retomba sur son fauteuil, défaillant d'émotion.

Et comme le paysan reprenait: «Ça a commencé par des fourmis qui me

couraient censément le long des jambes,» le docteur Massarel s'écria:

--Fichez-moi la paix; j'ai bien le temps de m'occuper de vos bêtises.

La République est proclamée, l'empereur est prisonnier, la France est

sauvée. Vive la République! Et courant à la porte, il beugla: Céleste,

vite, Céleste!

La bonne épouvantée accourut; il bredouillait tant il parlait

rapidement.

--Mes bottes, mon sabre, ma cartouchière et le poignard espagnol qui

est sur ma table de nuit: dépêche-toi!

Comme le paysan obstiné, profitant d'un instant de silence, continuait:

--Ça a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant.

Le médecin exaspéré hurla:

--Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous étiez lavé les

pieds, ça ne serait pas arrivé.

Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure:

--Tu ne sens donc pas que nous sommes en république, triple brute?

Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitôt, et il poussa

dehors le ménage abasourdi, en répétant:

--Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps

aujourd'hui.

Tout en s'équipant des pieds à la tête, il donna de nouveau une série

d'ordres urgents à sa bonne:

--Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel,

et dis-leur que je les attends ici immédiatement. Envoie-moi aussi

Torchebeuf avec son tambour, vite, vite.

Et quand Céleste fut sortie, il se recueillit, se préparant à surmonter

les difficultés de la situation.

Les trois hommes arrivèrent ensemble, en vêtement de travail. Le

commandant, qui s'attendait à les voir en tenue, eut un sursaut.

--Vous ne savez donc rien, sacrebleu? L'empereur est prisonnier, la

République est proclamée. Il faut agir. Ma position est délicate, je

dirai plus, périlleuse.

Il réfléchit quelques secondes devant les visages ahuris de ses

subordonnés, puis reprit:

--Il faut agir et ne pas hésiter; les minutes valent des heures dans

des instants pareils. Tout dépend de la promptitude des décisions.

Vous, Picart, allez trouver le curé et sommez-le de sonner le tocsin

pour réunir la population que je vais prévenir. Vous, Torchebeuf,

battez le rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie

et de Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous,

Pommel, revêtez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le

képi. Nous allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot

de me remettre ses pouvoirs. C'est compris?

--Oui.

--Exécutez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous,

Pommel, puisque nous opérons ensemble.

Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, armés

jusqu'aux dents, apparaissaient sur la place juste au moment où le

petit vicomte de Varnetot, les jambes guêtrées comme pour une partie

de chasse, son lefaucheux sur l'épaule, débouchait à pas rapides par

l'autre rue, suivi de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur

la cuisse et le fusil en bandoulière.

Pendant que le docteur s'arrêtait, stupéfait, les quatre hommes

pénétrèrent dans la mairie dont la porte se referma derrière eux.

--Nous sommes devancés, murmura le médecin, il faut maintenant attendre

du renfort. Rien à faire pour le quart d'heure.

Le lieutenant Picart reparut:

--Le curé a refusé d'obéir, dit-il; il s'est même enfermé dans

l'église avec le bedeau et le suisse.

Et, de l'autre côté de la place, en face de la mairie blanche et close,

l'église, muette et noire, montrait sa grande porte de chêne garnie de

ferrures de fer.

Alors, comme les habitants intrigués mettaient le nez aux fenêtres

ou sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et

Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups précipités du

rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le

chemin des champs.

Le commandant tira son sabre, s'avança seul, à moitié distance environ

entre les deux bâtiments où s'était barricadé l'ennemi et, agitant son

arme au-dessus de sa tête, il mugit de toute la force de ses poumons:

--Vive la République! Mort aux traîtres!

Puis il se replia vers ses officiers.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrochèrent leurs

volets et fermèrent leurs boutiques. Seul l'épicier demeura ouvert.

Cependant les hommes de la milice arrivaient peu à peu, vêtus

diversement et tous coiffés d'un képi noir à galon rouge, le képi

constituant tout l'uniforme du corps. Ils étaient armés de leurs vieux

fusils rouillés, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les

cheminées des cuisines, et ils ressemblaient assez à un détachement de

gardes champêtres.

Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en

quelques mots, les mit au fait des événements; puis, se tournant vers

son état-major: «Maintenant, agissons,» dit-il.

Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient.

Le docteur eut vite arrêté son plan de campagne:

--Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fenêtres de

cette mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la République, de me

remettre la maison de ville.

Mais le lieutenant, un maître maçon, refusa:

--Vous êtes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de

fusil, merci. Ils tirent bien, ceux qui sont là dedans, vous savez.

Faites vos commissions vous-même.

Le commandant devint rouge.

--Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline.

Le lieutenant se révolta:

--Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi.

Les notables, rassemblés en un groupe voisin, se mirent à rire. Un

d'eux cria:

--T'as raison, Picart, c'est pas l' moment!

Le docteur, alors, murmura:

--Lâches!

Et, déposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il

s'avança d'un pas lent, l'œil fixé sur les fenêtres, s'attendant à en

voir sortir un canon de fusil braqué sur lui.

Comme il n'était qu'à quelques pas du bâtiment, les portes des deux

extrémités donnant entrée dans les deux écoles s'ouvrirent, et un flot

de petits êtres, garçons par-ci, filles par-là, s'en échappèrent et se

mirent à jouer sur la grande place vide, piaillant, comme un troupeau

d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre.

Aussitôt les derniers élèves sortis, les deux portes s'étaient

refermées.

Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une

voix forte:

--Monsieur de Varnetot?

Une fenêtre du premier étage s'ouvrit. M. de Varnetot parut.

Le commandant reprit:

--Monsieur, vous savez les grands événements qui viennent de changer la

face du gouvernement. Celui que vous représentiez n'est plus. Celui

que je représente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses,

mais décisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle

République, de remettre en mes mains les fonctions dont vous avez été

investi par le précédent pouvoir.

M. de Varnetot répondit:

--Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nommé par

l'autorité compétente, et je resterai maire de Canneville tant que je

n'aurai pas été révoqué et remplacé par un arrêté de mes supérieurs.

Maire, je suis chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus,

essayez de m'en faire sortir.

Et il referma la fenêtre.

Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer,

toisant du haut en bas le lieutenant Picart.

--Vous êtes un crâne, vous; un fameux lapin, la honte de l'armée. Je

vous casse de votre grade.

Le lieutenant répondit:

--Je m'en fiche un peu.

Et il alla se mêler au groupe murmurant des habitants.

Alors le docteur hésita. Que faire? Donner l'assaut? Mais ses hommes

marcheraient-ils? Et puis, en avait-il le droit?

Une idée l'illumina. Il courut au télégraphe dont le bureau faisait

face à la mairie, de l'autre côté de la place. Et il expédia trois

dépêches:

A MM. les membres du gouvernement républicain, à Paris;

A M. le nouveau préfet républicain de la Seine-Inférieure, à Rouen;

A M. le nouveau sous-préfet républicain de Dieppe.

Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune

demeurée aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services

dévoués, demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de

tous ses titres.

Puis il revint vers son corps d'armée et, tirant dix francs de sa

poche: «Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup; laissez

seulement ici un détachement de dix hommes pour que personne ne sorte

de la mairie.»

Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit;

il se mit à ricaner et prononça: «Pardi, s'ils sortent, ce sera une

occasion d'entrer. Sans ça, je ne vous vois pas encore là dedans, moi!»

Le docteur ne répondit pas, et il alla déjeuner.

Dans l'après-midi, il disposa des postes tout autour de la commune,

comme si elle était menacée d'une surprise.

Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de

l'église sans rien remarquer de suspect; on aurait cru vides ces deux

bâtiments.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques.

On jasait beaucoup dans les logis. Si l'empereur était prisonnier, il y

avait quelque traîtrise là-dessous. On ne savait pas au juste laquelle

des républiques était revenue.

La nuit tomba.

Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entrée

du bâtiment communal, persuadé que son adversaire était parti se

coucher; et, comme il se disposait à enfoncer la porte à coups de

pioche, une voix forte, celle d'un garde, demanda tout à coup:

--Qui va là?

Et M. Massarel battit en retraite à toutes jambes.

Le jour se leva sans que rien fût changé dans la situation.

La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'étaient

réunis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des

villages voisins arrivaient pour voir.

Alors, le docteur, comprenant qu'il jouait sa réputation, résolut d'en

finir d'une manière ou d'une autre; et il allait prendre une résolution

quelconque, énergique assurément, quand la porte du télégraphe s'ouvrit

et la petite servante de la directrice parut, tenant à la main deux

papiers.

Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des

dépêches; puis, traversant le milieu désert de la place, intimidée par

tous les yeux fixés sur elle, baissant la tête et trottant menu, elle

alla frapper doucement à la maison barricadée, comme si elle eût ignoré

qu'un parti armé s'y cachait.

L'huis s'entre-bâilla; une main d'homme reçut le message, et la

fillette revint, toute rouge, prête à pleurer, d'être dévisagée ainsi

par le pays entier.

Le docteur commanda d'une voix vibrante:

--Un peu de silence, s'il vous plaît.

Et comme le populaire s'était tu, il reprit fièrement:

--Voici la communication que je reçois du gouvernement. Et, élevant sa

dépêche, il lut:

«Ancien maire révoqué. Veuillez aviser au plus pressé. Recevrez

instructions ultérieures.

«_Pour le sous-préfet_,

«SAPIN, conseiller.»

Il triomphait; son cœur battait de joie; ses mains tremblaient, mais

Picart, son ancien subalterne, lui cria d'un groupe voisin:

--C'est bon, tout ça; mais si les autres ne sortent pas, ça vous fait

une belle jambe, votre papier.

Et M. Massarel pâlit. Si les autres ne sortaient pas, en effet, il

fallait aller de l'avant maintenant. C'était non seulement son droit,

mais aussi son devoir.

Et il regardait anxieusement la mairie, espérant qu'il allait voir la

porte s'ouvrir et son adversaire se replier.

La porte restait fermée. Que faire? la foule augmentait, se serrait

autour de la milice. On riait.

Une réflexion surtout torturait le médecin. S'il donnait l'assaut, il

faudrait marcher à la tête de ses hommes; et comme, lui mort, toute

contestation cesserait, c'était sur lui, sur lui seul que tireraient

M. de Varnetot et ses trois gardes. Et ils tiraient bien, très bien;

Picart venait encore de le lui répéter. Mais une idée l'illumina et, se

tournant vers Pommel:

--Allez vite prier le pharmacien de me prêter une serviette et un bâton.

Le lieutenant se précipita.

Il allait faire un drapeau parlementaire, un drapeau blanc dont la vue

réjouirait peut-être le cœur légitimiste de l'ancien maire.

Pommel revint avec le linge demandé et un manche à balai. Au moyen

de ficelles, on organisa cet étendard que M. Massarel saisit à deux

mains; et il s'avança de nouveau vers la mairie en le tenant devant

lui. Lorsqu'il fut en face de la porte, il appela encore «Monsieur de

Varnetot.» La porte s'ouvrit soudain, et M. de Varnetot apparut sur le

seuil avec ses trois gardes.

Le docteur recula par un mouvement instinctif; puis il salua

courtoisement son ennemi et prononça, étranglé par l'émotion: «Je

viens, Monsieur, vous communiquer les instructions que j'ai reçues.»

Le gentilhomme, sans lui rendre son salut, répondit: «Je me retire,

Monsieur, mais sachez bien que ce n'est ni par crainte, ni par

obéissance à l'odieux gouvernement qui usurpe le pouvoir.» Et, appuyant

sur chaque mot, il déclara: «Je ne veux pas avoir l'air de servir un

seul jour la République. Voilà tout.»

Massarel, interdit, ne répondit rien; et M. de Varnetot, se mettant en

marche d'un pas rapide, disparut au coin de la place, suivi toujours de

son escorte.

Alors le docteur, éperdu d'orgueil, revint vers la foule. Dès qu'il

fut assez près pour se faire entendre, il cria: «Hurrah! hurrah! La

République triomphe sur toute la ligne.»

Aucune émotion ne se manifesta.

Le médecin reprit: «Le peuple est libre, vous êtes libres,

indépendants. Soyez fiers!»

Les villageois inertes le regardaient sans qu'aucune gloire illuminât

leurs yeux.

A son tour, il les contempla, indigné de leur indifférence, cherchant

ce qu'il pourrait dire, ce qu'il pourrait faire pour frapper un grand

coup, électriser ce pays placide, remplir sa mission d'initiateur.

Mais une inspiration l'envahit et, se tournant vers Pommel:

«Lieutenant, allez chercher le buste de l'ex-empereur qui est dans la

salle des délibérations du conseil municipal, et apportez-le avec une

chaise.»

Et bientôt l'homme reparut portant sur l'épaule droite le Bonaparte de

plâtre, et tenant de la main gauche une chaise de paille.

M. Massarel vint au-devant de lui, prit la chaise, la posa par terre,

plaça dessus le buste blanc, puis se reculant de quelques pas,

l'interpella d'une voix sonore:

«Tyran, tyran, te voici tombé, tombé dans la boue, tombé dans la fange.

La patrie expirante râlait sous ta botte. Le Destin vengeur t'a frappé.

La défaite et la honte se sont attachées à toi; tu tombes vaincu,

prisonnier du Prussien; et, sur les ruines de ton empire croulant, la

jeune et radieuse République se dresse, ramassant ton épée brisée...»

Il attendait des applaudissements. Aucun cri, aucun battement de mains

n'éclata. Les paysans effarés se taisaient; et le buste aux moustaches

pointues qui dépassaient les joues de chaque côté, le buste immobile

et bien peigné comme une enseigne de coiffeur, semblait regarder M.

Massarel avec son sourire de plâtre, un sourire ineffaçable et moqueur.

Ils demeuraient ainsi face à face, Napoléon sur sa chaise, le médecin

debout, à trois pas de lui. Une colère saisit le commandant. Mais que

faire? que faire pour émouvoir ce peuple et gagner définitivement cette

victoire de l'opinion?

Sa main, par hasard, se posa sur son ventre, et il rencontra, sous sa

ceinture rouge, la crosse de son revolver.

Aucune inspiration, aucune parole ne lui venaient plus. Alors, il tira

son arme, fit deux pas et, à bout portant, foudroya l'ancien monarque.

La balle creusa dans le front un petit trou noir, pareil à une tache,

presque rien. L'effet était manqué. M. Massarel tira un second coup,

qui fit un second trou, puis un troisième, puis, sans s'arrêter, il

lâcha les trois derniers. Le front de Napoléon volait en poussière

blanche, mais les yeux, le nez et les fines pointes des moustaches

restaient intacts.

Alors exaspéré, le docteur renversa la chaise d'un coup de poing

et, appuyant un pied sur le reste du buste, dans une posture de

triomphateur, il se tourna vers le public abasourdi en vociférant:

«Périssent ainsi tous les traîtres!»

Mais comme aucun enthousiasme ne se manifestait encore, comme les

spectateurs semblaient stupides d'étonnement, le commandant cria aux

hommes de la milice: «Vous pouvez maintenant regagner vos foyers.» Et

il se dirigea lui-même à grands pas vers sa maison, comme s'il eût fui.

Sa bonne, dès qu'il parut, lui dit que des malades l'attendaient depuis

plus de trois heures dans son cabinet. Il y courut. C'étaient les deux

paysans aux varices, revenus dès l'aube, obstinés et patients.

Et le vieux aussitôt reprit son explication: «Ça a commencé par des

fourmis qui me couraient censément le long des jambes...»

LE LOUP.

VOICI ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville à la fin du dîner

de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait forcé un cerf dans le jour. Le marquis était le seul des

convives qui n'eût point pris part à cette poursuite, car il ne

chassait jamais.

Pendant toute la durée du grand repas, on n'avait guère parlé que de

massacres d'animaux. Les femmes elles-mêmes s'intéressaient aux récits

sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les

attaques et les combats d'hommes contre les bêtes, levaient les bras,

contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poésie un peu ronflante,

mais pleine d'effet. Il avait dû répéter souvent cette histoire, car

il la disait couramment, n'hésitant pas sur les mots choisis avec

habileté pour faire image.

--«Messieurs, je n'ai jamais chassé, mon père non plus, mon grand-père

non plus, et, non plus, mon arrière-grand-père. Ce dernier était fils

d'un homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous

dirai comment.

Il se nommait Jean, était marié, père de cet enfant qui fut mon

trisaïeul, et il habitait avec son frère cadet, François d'Arville,

notre château de Lorraine, en pleine forêt.

François d'Arville était resté garçon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout à l'autre de l'année, sans repos,

sans arrêt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient

pas autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au cœur cette passion terrible, inexorable. Elle les

brûlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien

autre.

Ils avaient défendu qu'on les dérangeât jamais en chasse, pour aucune

raison. Mon trisaïeul naquit pendant que son père suivait un renard, et

Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: «Nom d'un

nom, ce gredin-là aurait bien pu attendre après l'hallali!»

Son frère François se montrait encore plus emporté que lui. Dès son

lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des

oiseaux autour du château jusqu'au moment de partir pour forcer quelque

grosse bête.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles

d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,

qui veut établir dans les titres une hiérarchie descendante; car le

fils d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron,

que le fils d'un général n'est colonel de naissance. Mais la vanité

mesquine du jour trouve profit à cet arrangement.

Je reviens à mes ancêtres.

Ils étaient, paraît-il, démesurément grands, osseux, poilus, violents

et vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'aîné, avait une voix

tellement forte que, suivant une légende dont il était fier, toutes les

feuilles de la forêt s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse,

ce devait être un spectacle superbe de voir ces deux géants enfourcher

leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette année 1764, les froids furent

excessifs et les loups devinrent féroces.

Ils attaquaient même les paysans attardés, rôdaient la nuit autour des

maisons, hurlaient du coucher du soleil à son lever et dépeuplaient les

étables.

Et bientôt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage

gris, presque blanc, qui avait mangé deux enfants, dévoré le bras d'une

femme, étranglé tous les chiens de garde du pays et qui pénétrait sans

peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les

habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller

la flamme des lumières. Et bientôt une panique courut par toute la

province. Personne n'osait plus sortir dès que tombait le soir. Les

ténèbres semblaient hantées par l'image de cette bête.

Les frères d'Arville résolurent de la trouver et de la tuer, et ils

convièrent à de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forêts, fouiller les buissons,

on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-là.

Et, chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,

attaquait quelque voyageur ou dévorait quelque bétail, toujours loin du

lieu où on l'avait cherché.

Une nuit enfin, il pénétra dans l'étable aux porcs du château d'Arville

et mangea les deux plus beaux élèves.

Les deux frères furent enflammés de colère, considérant cette attaque

comme une bravade du monstre, une injure directe, un défi. Ils prirent

tous leurs forts limiers habitués à poursuivre les bêtes redoutables,

et ils se mirent en chasse, le cœur soulevé de fureur.

Depuis l'aurore jusqu'à l'heure où le soleil empourpré descendit

derrière les grands arbres nus, ils battirent les fourrés sans rien

trouver.

Tous deux enfin, furieux et désolés, revenaient au pas de leurs chevaux

par une allée bordée de broussailles, et s'étonnaient de leur science

déjouée par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystérieuse.

L'aîné disait:

--Cette bête-là n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un

homme.

Le cadet répondit:

--On devrait peut-être faire bénir une balle par notre cousin l'évêque,

ou prier quelque prêtre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil, s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque

malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra; celui de

François se mit à ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes

s'ouvrit devant eux, et une bête colossale, toute grise, surgit, qui

détala à travers le bois.

Tous deux poussèrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant

sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetèrent en avant

d'une poussée de tout leur corps, les lançant d'une telle allure, les

excitant, les entraînant, les affolant de la voix, du geste et de

l'éperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes bêtes

entre leurs cuisses, et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre à terre, crevant les fourrés, coupant les

ravins, grimpant les côtes, dévalant dans les gorges, et sonnant du cor

à pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voilà que soudain, dans cette course éperdue, mon aïeul heurta

du front une branche énorme qui lui fendit le crâne; et il tomba

raide mort sur le sol, tandis que son cheval affolé s'emportait,

disparaissait dans l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arrêta net, sauta par terre, saisit dans ses bras

son frère, et il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit auprès du corps, posa sur ses genoux la tête défigurée

et rouge, et il attendit en contemplant cette face immobile de l'aîné.

Peu à peu une peur l'envahissait, une peur singulière qu'il n'avait

jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la

peur du bois désert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de

tuer son frère pour se venger d'eux.

Les ténèbres s'épaississaient, le froid aigu faisait craquer les

arbres. François se leva, frissonnant, incapable de rester là plus

longtemps, se sentant presque défaillir. On n'entendait plus rien, ni

la voix des chiens ni le son des cors, tout était muet par l'invisible

horizon; et ce silence morne du soir glacé avait quelque chose

d'effrayant et d'étrange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa

et le coucha en travers sur sa selle pour le reporter au château; puis

il se remit en marche doucement, l'esprit troublé comme s'il était

gris, poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande

forme passa. C'était la bête. Une secousse d'épouvante agita le

chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le

long des reins, et il fit, ainsi qu'un moine hanté du diable, un grand

signe de croix, éperdu à ce retour brusque de l'effrayant rôdeur. Mais

ses yeux retombèrent sur le corps inerte couché devant lui, et soudain,

passant brusquement de la crainte à la colère, il frémit d'une rage

désordonnée.

Alors il piqua son cheval et s'élança derrière le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant

des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'œil fixé sur la tache blanche

qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait animé d'une force et d'une ardeur inconnues.

Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux

rochers, la tête et les pieds du mort jeté en travers sur la selle. Les

ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs énormes,

les éclaboussait de sang; les éperons déchiraient des lambeaux d'écorce.

Et, soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la forêt et se

ruèrent dans un vallon, comme la lune apparaissait au-dessus des monts.

Ce vallon était pierreux, fermé par des roches énormes, sans issue

possible; et le loup acculé se retourna.

François alors poussa un hurlement de joie que les échos répétèrent

comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas à

la main.

La bête hérissée, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme

deux étoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,

empoignant son frère, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des

pierres sa tête qui n'était plus qu'une tache de sang, il lui cria dans

les oreilles, comme s'il eût parlé à un sourd: «Regarde, Jean, regarde

ça!»

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une

montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bête le voulut

mordre, cherchant à lui fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par

le cou, sans même se servir de son arme, et il l'étranglait doucement,

écoutant s'arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son

cœur. Et il riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa

formidable étreinte, criant, dans un délire de joie: «Regarde, Jean,

regarde!» Toute résistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il

était mort.

Alors François, le prenant à pleins bras, l'emporta et le vint jeter

aux pieds de l'aîné en répétant d'une voix attendrie: «Tiens, tiens,

tiens, mon petit Jean, le voilà!»

Puis il replaça sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il

se remit en route.

Il rentra au château, riant et pleurant, comme Gargantua à la naissance

de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trépignant d'allégresse

en racontant la mort de l'animal, et gémissant et s'arrachant la barbe

en disant celle de son frère.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononçait,

les larmes aux yeux: «Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir

étrangler l'autre, il serait mort content, j'en suis sûr!»

La veuve de mon aïeul inspira à son fils orphelin l'horreur de la

chasse, qui s'est transmise de père en fils jusqu'à moi.»

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une légende, n'est-ce pas?

Et le conteur répondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout à l'autre.

Alors une femme déclara d'une petite voix douce:

--C'est égal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.

_Le Loup_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 14 novembre 1882.

L'ENFANT.

APRÈS avoir longtemps juré qu'il ne se marierait jamais, Jacques

Bourdillère avait soudain changé d'avis. Cela était arrivé brusquement,

un été, aux bains de mer.

Un matin, comme il était étendu sur le sable, tout occupé à regarder

les femmes sortir de l'eau, un petit pied l'avait frappé par sa

gentillesse et sa mignardise. Ayant levé les yeux plus haut, toute la

personne le séduisit. De toute cette personne, il ne voyait d'ailleurs

que les chevilles et la tête émergeant d'un peignoir de flanelle

blanche, clos avec soin. On le disait sensuel et viveur. C'est donc par

la seule grâce de la forme qu'il fut capté d'abord; puis il fut retenu

par le charme d'un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais

comme les joues et les lèvres.

Présenté à la famille, il plut et il devint bientôt fou d'amour. Quand

il apercevait Berthe Lannis de loin, sur la longue plage de sable

jaune, il frémissait jusqu'aux cheveux. Près d'elle, il devenait

muet, incapable de rien dire et même de penser, avec une espèce

de bouillonnement dans le cœur, de bourdonnement dans l'oreille,

d'effarement dans l'esprit. Était-ce donc de l'amour, cela?

Il ne le savait pas, n'y comprenait rien, mais demeurait, en tout cas,

bien décidé à faire sa femme de cette enfant.

Les parents hésitèrent longtemps, retenus par la mauvaise réputation

du jeune homme. Il avait une maîtresse, disait-on, une _vieille

maîtresse_, une ancienne et forte liaison, une de ces chaînes qu'on

croit rompues et qui tiennent toujours.

Outre cela, il aimait, pendant des périodes plus ou moins longues,

toutes les femmes qui passaient à portée de ses lèvres.

Alors il se rangea, sans consentir même à revoir une seule fois

celle avec qui il avait vécu longtemps. Un ami régla la pension de

cette femme, assura son existence. Jacques paya, mais ne voulut pas

entendre parler d'elle, prétendant désormais ignorer jusqu'à son

nom. Elle écrivit des lettres sans qu'il les ouvrît. Chaque semaine,

il reconnaissait l'écriture maladroite de l'abandonnée; et, chaque

semaine, une colère plus grande lui venait contre elle, et il déchirait

brusquement l'enveloppe et le papier, sans ouvrir, sans lire une

ligne, une seule ligne, sachant d'avance les reproches et les plaintes

contenus là dedans.

Comme on ne croyait guère à sa persévérance, on fit durer l'épreuve

tout l'hiver, et c'est seulement au printemps que sa demande fut agréée.

Le mariage eut lieu à Paris, dans les premiers jours de mai.

Il était décidé qu'ils ne feraient point le classique voyage de

noce. Après un petit bal, une sauterie de jeunes cousines qui ne se

prolongerait point au delà de onze heures, pour ne pas éterniser les

fatigues de cette journée de cérémonies, les jeunes époux devaient

passer leur première nuit commune dans la maison familiale, puis partir

seuls, le lendemain matin, pour la plage chère à leurs cœurs, où ils

s'étaient connus et aimés.

La nuit était venue, on dansait dans le grand salon. Ils s'étaient

retirés tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies

éclatantes, à peine éclairé, ce soir-là, par les rayons alanguis d'une

grosse lanterne de couleur, pendue au plafond comme un œuf énorme.

La fenêtre entr'ouverte laissait entrer parfois des souffles frais du

dehors, des caresses d'air qui passaient sur les visages, car la soirée

était tiède et calme, pleine d'odeurs de printemps.

Ils ne disaient rien; ils se tenaient les mains en se les pressant

parfois de toute leur force. Elle demeurait, les yeux vagues, un peu

éperdue par ce grand changement dans sa vie, mais souriante, remuée,

prête à pleurer, souvent prête aussi à défaillir de joie, croyant le

monde entier changé par ce qui lui arrivait, inquiète sans savoir

de quoi, et sentant tout son corps, toute son âme envahis d'une

indéfinissable et délicieuse lassitude.

Lui la regardait obstinément, souriant d'un sourire fixe. Il voulait

parler, ne trouvait rien et restait là, mettant toute son ardeur en

des pressions de mains. De temps en temps, il murmurait: «Berthe!» et

chaque fois elle levait les yeux sur lui d'un mouvement doux et tendre;

ils se contemplaient une seconde, puis son regard à elle, pénétré et

fasciné par son regard à lui, retombait.

Ils ne découvraient aucune pensée à échanger. On les laissait seuls;

mais, parfois, un couple de danseurs jetait sur eux, en passant, un

coup d'œil furtif, comme s'il eût été témoin discret et confident d'un

mystère.

Une porte de côté s'ouvrit, un domestique entra, tenant sur un plateau

une lettre pressée qu'un commissionnaire venait d'apporter. Jacques

prit en tremblant ce papier, saisi d'une peur vague et soudaine, la

peur mystérieuse des brusques malheurs.

Il regarda longtemps l'enveloppe dont il ne connaissait point

l'écriture, n'osant pas l'ouvrir, désirant follement ne pas lire,

ne pas savoir, mettre en poche cela, et se dire: «A demain. Demain,

je serai loin, peu m'importe!» Mais, sur un coin, deux grands mots

soulignés: TRÈS URGENT, le retenaient et l'épouvantaient. Il demanda:

«Vous permettez, mon amie?» déchira la feuille collée et lut. Il lut le

papier, pâlissant affreusement, le parcourut d'un coup et, lentement,

sembla l'épeler.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 07 · 第 1 / 9 段