LIVRE V.

1668-1674.

Montausier est nommé gouverneur du dauphin.--Le marquis de

Montespan insulte la duchesse de Montausier.--Maladie et mort

de la duchesse.--Fléchier.--Travaux de Montausier, de Bossuet

et de Huet.--Campagne de Hollande.--Montausier présente au

Dauphin ses maximes chrétiennes et politiques.

«Le roy après avoir mûrement réfléchi sur le choix important qu'il

avait à faire d'un gouverneur pour monseigneur le dauphin, après avoir

balancé le mérite et les talents des différentes personnes qui se

présentoient à son esprit ou qui lui étoient recommandées, se fixa

enfin sur le duc de Montausier. Il n'ignoroit pas ce qu'en pensoient

la plûpart des courtisans; mais leurs discours malins ne purent

offusquer les lumières ni diminuer en rien l'estime qu'il avoit conçuë

d'un homme que l'expérience lui avoit fait connoître pour un des plus

fidelles, des plus zélez et des plus vertueux serviteurs de sa cour.»

Outre ces motifs allégués par le P. Petit, il en était un autre plus

déterminant, quoique infiniment moins honorable pour la mémoire du

roi Louis XIV. Déjà las de ses amours avec Mlle de La Vallière, ce

prince qui une première fois avait exploité la faiblesse de la

duchesse de Montausier, ne l'avait pas trouvé moins complaisante

lorsqu'il s'était agi de favoriser ses relations adultères avec Mme de

Montespan[105], et cette funeste condescendance avait valu à

l'infortunée duchesse un outrage scandaleux de la part du mari de la

favorite. Le roi devait une réparation solennelle à une personne qui

s'était compromise à ce point à son service, et pour imposer silence

aux propos insolents des courtisans, il n'hésita pas à accorder au duc

une marque éclatante de son estime en lui donnant un poste de

confiance[106]. «Il l'envoya donc chercher[107], et l'ayant fait

entrer secrètement dans son cabinet, il lui dit qu'il le faisoit

gouverneur de son fils, parce qu'il croyoit ne le pouvoir mettre en de

meilleures mains. Le duc se jetta dans le moment aux pieds du roy, le

remercia avec un profond respect, et dit en lui embrassant les genoux:

«Qu'il ne s'arrêteroit pas à représenter à Sa Majesté son peu de

capacité pour remplir dignement l'emploi dont elle l'honoroit,

puisqu'en le choisissant, elle avoit eu sans doute des raisons qu'il

ne lui appartenoit pas de combattre, mais qu'il l'assuroit au moins

qu'il étoit disposé à se rendre moins indigne de ses bontez, par un

zèle et une fidélité inébranlable, qu'au reste, il supplioit Sa

Majesté de songer que la bonne éducation de monseigneur le dauphin ne

dépendoit pas uniquement des soins d'un gouverneur, que les attentions

de Sa Majesté seroient infiniment plus efficaces, et qu'il la

conjuroit de ne les lui pas refuser.--Soyez tranquille, reprit le

prince, je vous seconderai sur cela de façon que vous n'aurez rien à

désirer.» Ensuite il fit relever le duc, et après s'être entretenu

quelque temps avec lui des différents moyens dont il faudroit faire

usage pour former la jeunesse du dauphin, il le renvoya en lui

défendant de découvrir à d'autres qu'à Mme de Montausier et à la

comtesse de Crussol, ce qui venoit de se passer. Le roy pour quelques

raisons, vouloit différer de quelques jours à déclarer son choix, mais

le secret qu'il en fit ayant renouvellé les sollicitations et les

intrigues des prétendants, il s'en trouva tellement importuné que pour

s'en délivrer, il déclara plutôt qu'il n'avoit résolu, que vainement

on briguoit une place qui n'étoit plus à donner, et que celui en

faveur de qui il en avoit disposé, étoit le duc de Montausier. Il ne

restoit plus qu'à installer le nouveau gouverneur; le roy le fit de la

manière la plus obligeante. Le duc étant venu par son ordre, Sa

Majesté le présenta à la reine et à monseigneur, à qui il adressa ces

paroles bien dignes de cet incomparable monarque, et bien glorieuses

pour le duc de Montausier: «Voilà, mon fils, un homme que j'ai choisi

pour avoir soin de votre éducation. Je n'ai pas cru pouvoir rien faire

de meilleur pour vous et pour mon royaume. Si vous suivez ses

instructions et ses exemples, vous serez tel que je vous désire; si

vous n'en profitez pas, vous serez moins excusable que la plûpart des

princes dont on néglige ordinairement les premières années; et moi, je

serai quitte envers tout le monde, le choix que j'ai fait me mettant

à couvert de tout reproche.» M. de Montausier également touché des

bontez de son roy et de la présence du jeune prince qu'il lui confioit

d'une manière si honorable, mit un genou en terre, et dit au dauphin

en lui baisant tendrement la main: «Recevez, Monseigneur, cette marque

de soumission et de respect d'un homme qui pendant plusieurs années ne

vous en donnera pas de pareilles, mais qui en devenant en quelque

sorte votre maître, n'oubliera jamais que vous devez être un jour le

sien, et qui sera toujours prêt à sacrifier son repos, ses intérêts et

sa vie pour votre utilité[108].»

[105] «Mme de Montespan s'en alloit demeurer dans la chambre qui

estoit l'appartement de Mme de Montausier, proche de celle du

roi; et l'on avoit remarqué que l'on avoit ôté une sentinelle que

l'on avoit mise jusque-là dans un degré qui avoit communication

du logement du roi et de celui de Mme de Montespan... «On me

mande, dit la reine, que c'est Mme de Montausier qui conduit

cette intrigue, qu'elle me trompe, que le roi ne bougeoit d'avec

Mme de Montespan chez elle.» Mme de Montausier dit à la reine:

«Puisqu'on a voulu faire savoir à Vostre Majesté que je donne des

maîtresses au roi, que ne peut-on faire contre tout le monde?» La

reine lui répondit en termes équivoques: «J'en sais plus qu'on

ne croit, je ne suis la dupe de personne...» (_Mém. de

Mademoiselle._) Un peu plus loin Mademoiselle ajoute à propos de

l'insulte faite à la duchesse: «Cette affaire fit un grand bruit

dans le monde, parce que l'outrage estoit extraordinaire à

supporter pour une femme qui jusque-là avoit une bonne

réputation. M. de Montausier estoit à Rambouillet; il n'apprit

pas cette affaire, on disoit même qu'on la lui avoit cachée;

d'autres imaginoient qu'il la savoit, qu'habilement il lui estoit

avantageux de l'ignorer. Peu de temps après il fut fait

gouverneur de M. le dauphin. Ses envieux et ses ennemis voulurent

gloser sur ce choix et en établissoient les raisons. Ceux qui

savoient le bon goût du roi, et connoissoient le mérite de M. de

Montausier, étoient persuadés que personne de tout le royaume ne

s'en acquitteroit si bien que lui.» (_Ibid._)--Saint-Simon

confirme en ces termes le récit de Mademoiselle: «Ce qui

surprit... ce fut la protection que Mme de Montespan trouva

auprès de Mme de Montausier au commencement de son éclat avec son

mari pour les amours du roi, et de l'asile que le roi lui-même

lui donna, en choisissant M. et Mme de Montausier pour retirer

Mme de Montespan chez eux au milieu de la cour, et pour l'y

garder contre son mari. Il y pénétra pourtant un jour, et voulant

arracher sa femme d'entre les bras de Mme de Montausier, qui cria

au secours de ses domestiques, il lui dit des choses horribles,

et mêla ses reproches des injures les plus atroces.»--Il faut

noter comme un fait curieux que tous ceux qui nous rapportent

cette anecdote, semblent mettre Montausier hors de cause et

protestent du respect que leur inspirent ses vertus et son

austérité.

[106] S'il en faut croire pourtant Mme de Longueville, la

nomination de Montausier eût été antérieure à l'insulte reçue par

sa femme. Voici les paroles de la princesse: «... Que dites-vous

du gouvernement de M. le dauphin, et que dites-vous de la

mortification qui est venue troubler cette joie, j'entends

l'affaire de M. de Montespan? Avez-vous fait des compliments

là-dessus à Mme de Montausier? Pour moi, ma pente alloit à ne lui

en pas faire, car, à mon sens, il ne faut pas la faire souvenir

jamais d'un tel désagrément. Mais pourtant on m'a dit qu'elle

prendroit peut-estre mal mon silence: ainsi je lui ai escrit

trois lignes de galimatias. Quelqu'un a dit là-dessus une chose

que je trouve bien, que c'estoit lui avoir mis de la cendre sur

la teste. En effet, c'est les faire souvenir bien durement qu'ils

sont hommes, cette nouvelle élévation pouvant fort bien leur en

avoir osté la mémoire. Elle a dit que cela faisoit souvenir de

ces gens qui triomphoient jadis, qui avoient après leur char des

esclaves qui leur disoient des injures. Quelque pompeuse que soit

cette comparaison, j'avoue que la première partie ne me

consoleroit pas de la dernière, et que de toutes les aventures

qui peuvent arriver à une vieille dame d'honneur, voilà la plus

humiliante de toutes.»--Ce témoignage impartial, en atténuant les

torts de Mme de Montausier, charge singulièrement le roi Louis

XIV, qui en nommant Montausier gouverneur, n'eût pas cherché à

réhabiliter l'honneur de la duchesse, mais tenté la délicatesse

de cette dernière en l'exposant dans toute hypothèse au reproche

de faiblesse ou à celui d'ingratitude.

[107] La date de cette entrevue fixée par le P. Petit au 18

septembre est évidemment inexacte, puisque dès le 4 du même mois,

Mme de Sévigné annonçait à Bussy la nomination de Montausier.

[108] Petit.

Le choix du roi obtint l'approbation générale[109], et si Montausier

eut quelques envieux, les difficultés qu'il rencontra dans l'exercice

de ses fonctions ne tardèrent pas à diminuer les regrets

qu'éprouvèrent d'abord ses concurrents évincés. Le début s'annonça

pourtant de la façon la plus favorable. Le roi «déclara au duc que son

intention étoit que le dauphin fût accoutumé de bonne heure au travail

et non à l'oisiveté et à la mollesse; que la peine qu'il ressentoit

d'avoir été trop ménagé dans son enfance, le rendroit moins indulgent

pour celle de son fils; qu'il souhaitoit qu'on le fît non-seulement

honnête homme, mais encore sçavant s'il étoit possible, et que pour y

réussir, il permettoit qu'on employât les réprimandes, les reproches,

les punitions même au besoin; qu'au reste, il entendoit que le

gouverneur eût une pleine autorité sur les études, les exercices, les

divertissements, les compagnies et le choix des personnes qui

approcheroient du prince; que tous les autres officiers de sa maison

fussent subordonnez au gouverneur, et que rien ne se fît en ce qui

concerneroit l'éducation de monseigneur le dauphin, que par ses ordres

ou de concert avec lui.»

[109] Bussy y donne la plus franche adhésion. Il écrivait le 7

septembre à Mme de Sévigné: «Je suis fort aise que M. de

Montausier soit gouverneur de M. le dauphin; il n'y a que moi en

France que j'aimasse mieux en cette place que lui. Il est vrai

que le roi s'excite tous les jours à faire des grâces à cette

maison.»

Revêtu de tous ces pouvoirs, le duc de Montausier prêta serment pour

les charges de gouverneur de monseigneur le dauphin, de premier

gentilhomme de la chambre et de grand maître de la garde-robe, et se

décida à commencer les fonctions de son principal emploi. Le président

de Périgny était précepteur du jeune prince depuis un an; M. Millet

fut nommé sous-gouverneur, et Joyeux premier valet de chambre. On

nomma aussi trois jeunes enfants d'une naissance distinguée pour être

habituellement auprès de monseigneur, étudier avec lui, et exciter

dans son cœur cette émulation sans laquelle il est rare qu'on fasse

de grands efforts[110].

[110] Petit.

Ces dispositions arrêtées, Montausier se trouva face à face avec un

élève qui devait faire peu d'honneur à son instituteur, mais

l'incapacité et l'entêtement du dauphin paraissaient beaucoup moins

choquants au début de son éducation, et son gouverneur attribua

d'abord ces défauts à la mauvaise direction qu'il avait reçue jusqu'à

ce jour. Les succès apparents qu'obtinrent les premières mesures

prises par le duc contribuèrent à l'entretenir dans cette agréable

illusion, et pendant un séjour de six semaines que la cour fit au

château de Chambord, la discipline rigoureuse à laquelle l'enfant fut

assujetti opéra sur lui une influence des plus heureuses. Le roi,

charmé de ce changement, trop prompt pour être sérieux, prodigua à

Montausier les plus vives félicitations, et celui-ci songea à s'en

rendre digne par un redoublement de zèle: «Le plan qu'il se traça

rouloit sur deux principes, qui, malgré leur simplicité, contiennent

tout ce que demande l'éducation des enfants, surtout ceux que leur

naissance met au-dessus des autres hommes. Il faut éclairer leur

esprit par des connoissances utiles et agréables; il faut encore plus

former leur cœur, soit en y faisant naître, soit en y entretenant des

sentiments de religion, d'honneur et de probité. M. de Montausier ne

perdit jamais ces deux points de vuë; et l'on ne sçauroit dire à quels

assujettissements il se captiva pour arriver au but qu'il s'étoit

proposé. Toujours occupé du désir d'y atteindre, c'étoit là l'unique

objet de ses réflexions, persuadé que les maximes générales sont d'un

faible secours pour se préserver des vices, si on ne prend soin de les

appliquer dans les occasions, à mesure qu'elles se présentent. Il fut

inséparable de monseigneur le dauphin, et le suivoit en tous ses

mouvements pour étudier son caractère et connoître ses inclinations;

il couchoit dans la chambre du prince, et c'est un devoir dont il ne

se dispensa jamais que pour les raisons les plus fortes; il assistoit

à son lever et à ses prières, il le suivoit à la messe; pendant

l'étude, il redevenoit écolier avec son disciple; il ne le quittoit

pas plus dans les temps destinez au divertissement et au jeu, parce

qu'il n'ignoroit pas que c'est alors que les enfants moins retenus

montrent ordinairement ce qu'ils sont. La manière dont ils prennent le

plaisir, les sentiment qu'excite en eux le gain ou la perte, les

réflexions et les discours que l'un ou l'autre fait naître, décèlent

leur âme sans qu'ils y pensent, et instruisent parfaitement un homme

attentif de ce qu'il doit cultiver ou retrancher dans son élève[111].»

[111] Petit.

Au milieu des occupations assujettissantes que lui imposait la charge

de gouverneur, Montausier n'avait pu s'empêcher d'observer le

douloureux changement qui s'était opéré dans la santé de la duchesse.

Pleine d'amour-propre, Julie avait été cruellement humiliée des

insultes de Montespan: à partir de cette époque sa constitution, déjà

affaiblie, avait paru complétement ébranlée; et en même temps que ses

forces physiques allaient diminuant chaque jour, son intelligence,

autrefois si ferme, était obscurcie par des visions funestes.

S'inspirant de son énergie habituelle, elle avait réussi d'abord à

dissimuler ses maux; mais bientôt son état de prostration devint tel,

qu'elle se vit contrainte de chercher la solitude et de se confiner

dans ses appartements. C'est vers le début de cette crise, au

printemps de 1670, que le duc fut obligé de quitter sa femme, pour

accompagner le dauphin, que le roi avait désiré amener en Flandre avec

lui. «Après le voyage, la comtesse de Crussol, qui étoit demeurée

auprès de sa mère, ne la crut pas en état de paroître davantage à la

cour. Le duc, surpris de ne les y pas trouver à son retour de Flandre,

vint promptement à Paris pour en sçavoir la cause. Alors on fut obligé

de lui parler sans réserve, et de lever le voile qui lui cachoit toute

la grandeur du péril où se trouvoit son épouse. Il en fut consterné,

et dans l'affliction extrême qu'il en conçut, il n'auroit pas balancé

à rompre les liens qui l'attachoient à monseigneur le dauphin, pour

demeurer incessamment attaché au lit de la malade; mais il crut que

Dieu demandoit de lui qu'il sacrifiât tout aux devoirs d'une charge à

laquelle il avoit été appellé, plus pour le bonheur des autres que

pour lui-même. D'ailleurs la comtesse de Crussol lui promit de ne

point quitter sa mère, et il connoissoit trop le bon cœur de sa fille

pour ne pas se reposer sur ses soins; il retourna donc à la cour, et

seulement une fois par semaine il venoit voir par lui-même l'état de

la malade, dont la comtesse de Crussol lui mandoit exactement des

nouvelles tous les autres jours. La maladie se tourna en langueur, et

dans le cours de près de deux années, elle causa à la duchesse de

fréquentes défaillances, qui faisoient chaque fois trembler pour sa

vie. M. de Montausier, toujours instruit ou témoin de ces espèces

d'agonies et de ces vicissitudes de mieux ou de pire, étoit sans cesse

entre l'espérance et la crainte. Il est plus facile de sentir que

d'exprimer combien cette situation est douloureuse; il y auroit sans

doute succombé, si sa foi et sa religion ne l'eussent soutenu; mais il

trouva toujours dans ces sources les forces nécessaires pour supporter

en héros chrétien le poids de son affliction. Elle ne put ralentir le

zèle dont il étoit en quelque sorte dévoré pour l'avancement de son

auguste élève, et il en donna vers ce temps-là une preuve bien

signalée[112].»

[112] Petit, I, p. 147.

Le président de Périgny, précepteur du dauphin, était mort le 1er

septembre. Dès 1668, avant que le roi ne l'eût désigné pour cette

charge[113], la voix publique y avait appelé Bossuet, et des amis

puissants avaient agi à l'insu de ce dernier pour fixer le choix de

Louis XIV sur un homme dont la vertu égalait le génie, et qu'une

existence sage, tranquille et retirée défendait suffisamment contre

tout soupçon d'ambition. Péréfixe, archevêque de Paris, qui avait

élevé le roi, désirait ardemment voir le dauphin confié aux soins

d'un instituteur qui serait probablement plus libre qu'il ne l'avait

été lui-même, de donner à l'héritier du trône l'instruction et les

connaissances convenables à son rang; le ministre le Tellier

favorisait aussi de tout son pouvoir cette candidature, mais elle

échoua, Montausier ayant préféré à Bossuet le président de Périgny, et

le roi ayant donné son adhésion à ce choix, au moins singulier. Mais

dans l'intervalle de deux ans qui s'était écoulé entre la nomination

et la mort de Périgny, la renommée de Bossuet avait beaucoup grandi:

on l'avait vu déployer dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre

ces vastes conceptions, ce génie profond et observateur, qui découvre

dans le caractère des rois et des peuples les causes de la grandeur et

de la décadence des empires et de la chute des trônes. Plus récemment

il venait de faire couler les larmes de toute la France, en déplorant

la mort d'Henriette d'Angleterre; tous les cœurs étaient pleins

encore de la douleur qu'il avait répandue sur cette pompe funèbre, et

Bossuet était peut-être en ce moment l'homme qui occupait le plus

l'attention publique. Louis XIV jugea qu'un tel homme était seul digne

d'élever son fils. Aussi dès le jour même où le président de Périgny

mourut, le choix de son successeur fut arrêté dans sa pensée; et si ce

prince mit un intervalle de quelques jours à rendre son choix public,

ce ne fut que par ce sentiment des égards et des convenances dont il

ne s'écartait jamais. Il pouvait craindre que le choix d'un évêque ne

donnât quelque ombrage au duc de Montausier, accoutumé depuis deux

ans à exercer une influence exclusive sur toutes les parties de

l'éducation du dauphin. Il savait, par l'expérience qu'il avait des

hommes et du gouvernement, combien ces petites jalousies de place et

d'amour-propre nuisent au succès des affaires. Cet inconvénient était

surtout à redouter dans le système d'une éducation aussi importante,

et qui demandait le concours de tous les cœurs, de tous les esprits

et de toutes les volontés appelées à remplir les vœux et les

espérances de sa tendresse paternelle. Un exemple récent venait de

l'avertir encore combien ces petites susceptibilités de l'amour-propre

sont communes dans les cours, et c'était parmi les personnes mêmes

attachées à l'éducation de son fils qu'il avait rencontré cette

opposition de caractères, et cette jalousie du pouvoir.

[113] Il est aujourd'hui prouvé que Périgny fut sinon l'unique,

du moins le principal rédacteur des _Mémoires de Louis XIV_, et

cette circonstance suffit pour expliquer la faveur dont cet homme

obscur jouissait à la cour.

Louis XIV, en associant à l'éducation du dauphin tous les hommes de

mérite que la voix publique lui avait indiqués, avait voulu

l'accoutumer de bonne heure à ne voir autour de lui que des exemples

de vertu, et à n'entendre que des leçons présentées par une raison

éclairée, inspirées par un goût pur et délicat. La réputation du

célèbre Huet, depuis évêque d'Avranches, était venue jusqu'à ce

prince, et il avait annoncé au duc de Montausier l'intention de

l'attacher à l'éducation de son fils. Montausier avait applaudi à la

pensée du roi, et il prenait les mesures nécessaires pour s'y

conformer, lorsque Périgny, qui avait appris cette nouvelle

indirectement, vint en porter ses plaintes au duc lui-même; il

prétendit qu'on allait le dégrader en quelque sorte de ses fonctions,

et que c'était moins lui donner un coopérateur qu'un surveillant

inquiet et dangereux. Montausier crut devoir instruire le roi de la

répugnance, et même de l'opposition si animée qu'il avait trouvée dans

le président de Périgny, et il ne lui dissimula pas qu'il valait

encore mieux se priver des avantages que les talents et les

connaissances de Huet pouvaient apporter dans l'éducation du dauphin,

que d'y introduire ce sujet ou ce prétexte de division.

La mort de Périgny suivit de près ce bizarre incident; et cette

expérience si récente encore, dut être un motif de plus pour Louis XIV

de ne nommer Bossuet précepteur qu'après avoir connu les dispositions

de Montausier, et s'être assuré de sa volonté sincère d'agir toujours

dans un parfait concert avec ce prélat. Montausier, qui avait autant

d'élévation dans l'âme que d'austérité dans les principes, voulait

préférablement à tout que le dauphin fût élevé par tout ce que la

France avait de plus vertueux et de plus éclairé; et aussitôt que le

roi lui eut témoigné, avec une délicatesse obligeante, qu'il craignait

que le choix d'un évêque pour la place de précepteur ne pût le

contrarier ou le blesser, il répondit avec autant de candeur que de

dignité: «Sire, ce n'est ni de moi ni des honneurs ou des prérogatives

de ma place que Votre Majesté doit s'occuper; c'est uniquement du

succès de l'éducation de monseigneur le dauphin. Dès que Votre Majesté

est dans l'intention de nommer précepteur un évêque, elle ne peut

faire un choix plus honorable pour elle et plus utile pour monseigneur

le dauphin que M. l'évêque de Condom. J'ose répondre au roi du

parfait accord de nos vues et de nos sentiments pour justifier la

confiance dont Votre Majesté daigne nous honorer[114].»

[114] Si l'on en croit Huet, il paraît que le premier vœu de

Montausier n'avait pas été pour Bossuet. Il rapporte dans ses

mémoires latins comme le tenant de Montausier lui-même, _qui le

lui avait souvent raconté_, «qu'à la mort du président de

Périgny, le roi le chargea de lui proposer le sujet qu'il

jugerait le plus digne de la place de précepteur de monseigneur

le dauphin; que M. de Montausier dans la vue de faire tomber le

choix du roi sur M. Huet, imagina de lui présenter une liste

composée de tous ceux qui la lui avaient demandée et lui avaient

exprimé le désir de voir leur nom placé sous les yeux de Sa

Majesté. Le nombre des prétendants montait à _près de cent_, et

M. de Montausier les comprit tous sur la liste, sans aucune

exception et sans aucune distinction. A la suite de cette

première liste, il en avait ajouté une seconde, où il n'avait

compris que ceux qui ne lui avaient manifesté ni désir ni

prétention, et qu'il jugeait cependant les plus dignes et les

plus capables de remplir cette place selon les vues de Sa

Majesté. Il faisait valoir leurs titres, leurs vertus et leurs

talents, et il finissait son mémoire par ces mots: _Si Votre

Majesté me demande actuellement mon opinion sur ceux que je crois

le plus dignes de fixer son attention, je prendrai la liberté de

lui dire avec confiance que parmi ceux qui n'ont formé aucune

demande, M. Ménage, M. de Condom et M. Huet, me paraissent

mériter la préférence. Je laisse à la sagesse de Votre Majesté le

choix de celui des trois qui pourra lui être le plus agréable._

Le roi prit la liste de M. de Montausier sans s'expliquer, pour

se donner le temps de réfléchir mûrement sur un choix si

important. M. de Montausier ajoutait que, d'après cet exposé, il

ne devait pas douter que le roi ne se portât de lui-même à nommer

M. Huet précepteur de monseigneur le dauphin. Le nom de Ménage

était presque inconnu à ce prince. L'évêque de Condom, qui avait

consumé jusqu'alors toute sa vie dans des controverses de

théologie ou dans l'exercice du ministère évangélique, ne devait

point paraître assez familiarisé avec les belles-lettres, dont

l'étude allait occuper les premières années de l'éducation de

monseigneur le dauphin; et d'après toutes ces considérations, il

était d'autant plus vraisemblable que le roi laisserait tomber

son choix sur M. Huet, que Sa Majesté avait paru désirer

elle-même peu de mois auparavant de le voir associé à l'éducation

de monseigneur le dauphin. Mais les choses tournèrent tout

autrement; le roi était accoutumé à entendre prêcher M. l'évêque

de Condom, il lui était agréable, il était frappé de son mérite,

_les murs mêmes de son palais retentissaient encore de son

éloquence_, et il nomma M. de Condom précepteur, mais il nomma en

même temps M. Huet sous-précepteur.» (Huetii, _Commentarius de

rebus ad eum pertinentibus_.)

Louis XIV déclara Bossuet précepteur le 13 septembre 1670, et ce fut

Péréfixe, archevêque de Paris, qui vint lui en apporter la nouvelle au

doyenné de Saint-Thomas-du-Louvre, où il logeait constamment depuis

tant d'années.

Touché de l'abnégation qu'avait montrée Montausier en cette

circonstance, le roi lui laissa toute latitude pour le choix du

sous-précepteur et le duc proposa Huet, qu'il avait vu souvent

autrefois chez Mme de Rambouillet, qu'il avait retrouvé plus tard en

Normandie et dont il admirait l'étonnante érudition non moins que la

délicatesse avec laquelle il maniait les idiomes de Rome et de la

Grèce, dont il avait fait une étude particulière et approfondie.

Bossuet lié depuis longues années avec le futur évêque d'Avranches ne

se montra pas hostile à sa nomination, et le prince après avoir

sanctionné ce dernier choix, put se flatter d'avoir mis son fils en

des mains excellentes. Chacun de ces trois hommes remarquables, était

en effet employé de la façon qui convenait le mieux à sa spécialité.

Montausier, austère et même un peu rude, offrait des garanties

surabondantes pour le maintien de la discipline; l'esprit élevé de

Bossuet était merveilleusement approprié à la direction morale de

celui qui devait occuper le premier trône de l'univers, tandis que

l'érudition patiente et minutieuse de Huet devenait d'un prix

inestimable pour le détail des études, alors qu'un génie supérieur en

surveillait l'ensemble. Mais les efforts de ces trois hommes

incomparables devaient échouer devant l'apathie profonde d'un enfant

peu intelligent et que l'ennui de deux années de travail avait déjà

complétement rebuté[115]. Ses précepteurs, surtout Bossuet et

Montausier, lui inspiraient une sorte d'horreur, et les châtiments

fréquents que lui attirait son incurable paresse, ne faisaient que

l'aigrir sans le corriger[116]. Ces deux personnages illustres

apportaient pourtant à leur tâche un zèle surhumain: le duc et

l'évêque s'étaient remis l'un et l'autre à leurs études classiques,

et ce dernier avec tant de goût, qu'il lui arrivait de réciter en

dormant des vers d'Homère[117], qu'il préférait à tous les autres

écrivains de l'antiquité. Du reste, la poésie ne l'absorbait pas

tellement qu'il dédaignât les travaux même les plus arides lorsqu'il

s'agissait de l'intérêt de son élève, et l'abbé Ledieu affirme qu'il

avait composé une grammaire latine à l'usage du dauphin. Bien

qu'occupé spécialement de l'éducation religieuse du jeune prince pour

lequel il avait rédigé un catéchisme particulier et le recueil connu

sous le titre de: _Prières ecclésiastiques du diocèse de Meaux_, il

n'en surveillait pas moins les autres travaux du dauphin sur la

géographie, l'histoire et la littérature latine, travaux confiés à la

direction spéciale de Huet et de M. de Cordemoy, lecteur du prince.

Rien ne se faisait toutefois sans l'aveu de Montausier, qui, libre de

s'en rapporter aux lumières de ses coopérateurs, ne s'occupait pas

moins activement de l'éducation de son élève que si le roi n'en eût

chargé que lui. Huet nous apprend que le duc eut le premier l'idée

des célèbres éditions _Ad usum Delphini_. Comme on l'a vu, Montausier

avait été passionné dès sa jeunesse pour les grands écrivains des

beaux siècles de la littérature latine. Mais souvent il s'était vu

arrêté dans leur explication par l'obscurité de quelques mots, et par

le défaut d'une connaissance suffisante des mœurs, des usages et des

détails de la vie habituelle des anciens. Les devoirs du service

militaire l'appelant souvent aux armées, il lui était impossible

d'avoir toujours à sa disposition tous les ouvrages des commentateurs

qui s'étaient livrés à ces utiles recherches d'érudition et de

critique. A peine fut-il nommé gouverneur du dauphin, qu'il conçut le

projet d'un monument utile et honorable à la gloire de l'éducation qui

lui était confiée. Il crut devoir inviter les hommes de son temps les

plus familiarisés avec les beautés et les difficultés de la langue

latine, à donner des éditions des principaux auteurs classiques, qui

pussent réunir le mérite d'offrir l'explication littérale du texte

original, d'éclaircir les difficultés qu'il peut souvent présenter, et

de faire connaître, dans des notes critiques et historiques, les

usages et les détails domestiques auxquels les anciens font souvent

allusion dans leurs écrits. Montausier fit part de cette idée à Huet.

Il était peu d'hommes qui possédassent au même degré toutes les

connaissances nécessaires pour diriger avec succès une pareille

entreprise. Ce fut Huet qui en choisit tous les collaborateurs, et qui

distribua à chacun d'eux les auteurs latins qui devaient être l'objet

de leur travail particulier. Huet venait tous les quinze jours de

Saint-Germain à Paris pour examiner leur travail, en accélérer les

progrès et leur communiquer ses observations. Mais ce fut Huet seul

qui eut l'heureuse pensée de placer à la fin des ouvrages de chaque

auteur, le vocabulaire de tous les mots employés dans chaque ouvrage.

A la faveur de ce vocabulaire, il suffit au lecteur de se rappeler un

seul mot d'un vers ou d'une phrase, pour retrouver par une simple

indication toutes les parties du texte original où l'auteur l'a

employé. Un travail du même genre avait déjà été entrepris et exécuté

avec succès par des savants étrangers sur les principaux écrivains de

l'antiquité grecque et latine. L'expérience de tous les avantages que

l'on recueillait des célèbres _Concordances de la Vulgate_ et des

bibles grecque et hébraïque, justifiait suffisamment l'utilité du plan

de Huet; et tous les amateurs de la latinité lui doivent de la

reconnaissance pour le service qu'il a rendu à la république des

lettres, en faisant participer la France à la gloire d'un genre

d'érudition dont les écrivains étrangers paraissaient s'être emparés

exclusivement. Huet avait même voulu donner à sa première pensée une

exécution bien plus vaste, et dont les avantages auraient été

incalculables. Il s'était proposé de composer de tous les vocabulaires

particuliers un vocabulaire général, où l'on aurait trouvé, pour ainsi

dire, l'histoire de la naissance, de la faveur et de la _disgrâce_ de

chaque mot latin, depuis l'époque où la langue latine avait commencé à

se former, jusqu'à celle où elle avait atteint toute sa perfection. Ce

vocabulaire aurait pu servir à préserver la langue latine d'une

nouvelle décadence, semblable à celle qu'elle éprouva successivement

dans les siècles qui suivirent celui d'Auguste. Mais les

collaborateurs de Huet furent effrayés de la grandeur de l'entreprise

et des dépenses qu'elle exigeait. Cependant, il est à croire qu'une

pareille difficulté n'aurait pas arrêté Louis XIV, toujours porté à

favoriser avec sa magnificence accoutumée tout ce qui pouvait

accroître la prospérité des sciences et des lettres. Huet nous

apprend, en effet, que les éditions _ad usum delphini_ avec de simples

vocabulaires particuliers, coûtèrent à ce prince plus de _deux cent

mille francs_. Ces éditions parurent successivement pendant toute la

durée de l'éducation du dauphin, et dès l'année 1671, peu après que

Bossuet eut été nommé précepteur du jeune prince. On en a publié

plusieurs sous le même titre longtemps après que le dauphin fut sorti

des mains de ses instituteurs. Huet ne dissimule pas que, malgré toute

l'attention qu'il apporta dans le choix des gens de lettres qui

concoururent à ce travail, tous ne répondirent pas aux intentions

qu'on s'était proposées; quelques-uns par lassitude, d'autres par

légèreté, plusieurs même par le défaut d'une connaissance assez

approfondie des beautés et des difficultés de la langue latine. Ce fut

peut-être aussi par une négligence inexcusable qu'ils ne remplirent

point ce que l'on attendait de cette noble association. Il ne craint

pas en effet d'avouer que quelques jeunes présomptueux, trop confiants

en leurs lumières et leurs talents, ne firent que montrer d'une

manière affligeante qu'ils s'étaient trop pressés de vouloir apprendre

aux autres ce qu'ils ne savaient pas eux-mêmes. Le jugement de la

postérité a été plus sévère encore que celui de Huet sur le résultat

défectueux de cette intéressante tentative, mais si l'exécution fut

mauvaise, le plan du moins était excellent, et l'honneur de l'idée

première en revient à Montausier seul.

[115] «Si on considère le mérite et la vertu de M. de Montausier,

l'esprit et le savoir de M. de Meaux, quelle idée n'aura-t-on

pas, et du roi, qui fit élever si dignement son fils, et du

dauphin, qu'on croira savant et habile, parce qu'il le devoit

être! On ignorera les détails qui nous ont fait connoître

l'humeur de M. de Montausier et qui l'ont fait voir plus propre à

rebuter un enfant tel que Monseigneur, né doux, paresseux et

opiniâtre, qu'à lui inspirer les sentiments qu'il devoit avoir.

La manière rude avec laquelle on le forçoit d'étudier, lui donna

un si grand dégoût pour les livres, qu'il prit la résolution de

n'en jamais ouvrir quand il seroit son maître, et il a tenu

parole.» (_Souvenirs de Mme de Caylus._)

[116] La vérité de cette assertion est plus que confirmée par les

mémoires du valet de chambre Dubois, et les extraits suivants

suffiront à donner une idée de ces luttes de chaque jour entre le

prince et ses précepteurs: «... En priant Dieu il lui prit une

faiblesse; au lieu de le remettre dans son lit, on le pressa de

s'habiller. Il eut besoin d'aller à la chaise percée où il lui

prit une faiblesse..... il tomba entre mes bras. Nous luy fismes

prendre du vin, il revint. Le voyant dans cet estat, je dis à M.

de Montausier et à ceux qui estoyent là, que j'allois raccommoder

son lit et qu'il falloit l'y remettre. Le lit raccommodé, ils se

mocquèrent de moy, et me dirent que je ne cognoissois pas M. le

dauphin, et que tout ce que je voyois n'estoit que pour éviter

les estudes, et l'y poussèrent et ne luy firent non plus de

quartier que les autres jours..... Le 29 (juillet) toute la cour

partit pour Versailles, où j'arrivai fort à propos pour les

estudes de monseigneur le dauphin. Le 30, estant allé manger, à

mon retour, Monseigneur fut à la chaise percée et là me fit

l'honneur de me dire: Dubois, pendant vostre absence, M. de

Montausier m'a donné un si grand coup de férulle par le bras que

je l'ay encore tout engourdy. Il me maltraite si fort qu'il n'y a

plus moyen de durer..... Le mardy 4, au matin, à l'estude, M. de

Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férulles

cruelles, au point qu'il estropioit ce cher enfant. L'après-dînée

fut encore pire. Point de collation, point de promenade; et le

soir, comme la planète cruelle dominoit toujours l'esprit de M.

de Montausier, au prier Dieu, où estoit tout le monde à

l'ordinaire, ce précieux enfant disoit l'oraison dominicale en

françois, il manqua un mot, M. de Montausier se jetta dessus luy

à coups de poing de toute sa force, je croyois qu'il

l'assommeroit. M. de Joyeuse dit seulement: Eh! monsieur de

Montausier? Cela fait, il le fit recommencer, et ce cher enfant

fit encore la mesme faute, qui n'estoit rien. M. de Montausier se

leva, luy prit les deux mains dans sa droite, le traîna dans le

grand cabinet où il faisoit ses estudes, et là luy donna cinq

férulles de toute sa force dans chacune de ses belles mains.....

M. de Montausier l'avoit tiré de force, au travers de la presse

qui estoit dans la chambre, au point que mon camarade de la

Chesnardière m'a dit qu'en passant, il l'avoit heurté et qu'il

luy avoit fait grand mal..... M. de Crussol, gendre de M. de

Montausier, qui avoit esté témoin de ce cruel emportement, et

d'autres dirent leur sentiment à M. de Montausier, qui ne dormit

point... et le lendemain, ne vit personne, au matin; ayant connu

qu'il avoit fait une très-grande faute, il employa tous ceux qui

le pouvoient servir, comme MM. de Condom, Millet, Huet,

particulièrement M. de Joyeuse, qui persuadèrent sy bien ce

précieux enfant, qu'il résolut de n'en rien dire..... Ce quy

sauva la vie à ce cher enfant, ce fut un corps piqué de

balleines, pour luy tenir la taille ferme, qui para les coups de

poing de la force et de la colère de M. de Montausier..... Le 6,

monseigneur le dauphin, à la fin de la messe se trouva tout en

sueur et se plaignit d'un grand mal de reins et par bonheur il

luy prit un dévoiement. Nonobstant, il fallut estudier, quoiqu'on

vît qu'il se trouvoit mal.... Le 23, il y eut différent entre

Monseigneur et Monsieur de Condom qui me dit par deux fois

d'aller chercher M. de Montausier, ce que je n'ay jamais voulu

faire. Il rompit un feuillet du thême; Monseigneur le pria de luy

montrer, ce qu'il ne voulut pas faire: à peu de temps M. de

Montausier arriva: M. de Condom luy ayant dit ce qui s'estoit

passé, M. de Montausier luy dit: «Monsieur, vous pouvez tout;

pour moy, je ne suis que l'exécuteur des hautes-œuvres.....»

«... Monsieur avoit eu le pain bénit, il en envoya à Monseigneur.

Comme il estoit interdit des menaces qu'on venoit de luy faire, il

ne répondit pas au gentilhomme et reçut une ou deux férulles... il

estoit toujours gourmandé et traité de fripon et de gallopin... Ce

dernier jour, M. de Montausier estant party pour Paris, ce cher

enfant montra quelque joye. Ils rappelèrent M. de Montausier, qui

revint et luy donna trois férulles... Le 17... il y eut un peu

d'offense à la dernière leçon... au soir, M. de Montausier luy

donna dans son lit deux férulles... Le 29, entrant à l'estude du

matin, Monseigneur estant très gay pour l'absence de M. de

Montausier, tenoit sa petite chienne, qu'il fit baiser à M. de

Condom. Son chapeau tomba dans cette carresse innocente, ce que M.

de Condom ne trouva pas bon et luy en garda une dent de lait.»

(_Mémoires de Dubois_, année 1671)

[117] Son biographe, le cardinal de Bausset, assure même qu'à

demi éveillé il avait composé ce beau vers grec:

[Grec: Tois dystychousin achthos panta kai goos.]

L'entreprise était encore à ses débuts lorsque le gouverneur «eut à

essuyer les plus rudes coups dont un cœur comme le sien pût être

frappé. La maladie de Mme de Montausier, après plus de deux années de

langueur et de défaillances presque continuelles, l'avoit enfin

tellement épuisée de forces, que l'on vit approcher de bien près le

moment qui termineroit sa belle vie. Le danger prochain de perdre ce

qu'il avoit de plus cher au monde, fit frémir le duc de Montausier; il

quitta la cour pour quelque temps, et accourut auprès de la malade,

résolu de ne s'en plus éloigner qu'il n'eût recueilli ses derniers

soupirs. En effet, il se tint constamment attaché auprès de son lit,

moins encore pour lui procurer tous les soulagements dont il étoit

capable, que pour nourrir sa piété et entretenir sa foi par des

discours ou des lectures édifiantes. La duchesse dont la patience ne

se démentit jamais au milieu de ses souffrances, n'écoutoit personne

plus volontiers que son époux lui parler de Dieu et de l'éternité,

parce que personne ne lui en parloit mieux que lui; mais ces

entretiens qui consoloient la malade, renouvelloient les alarmes du

duc et le mettoient souvent dans un état qui le rendoit aussi digne de

compassion que la malade même. Il faisoit réflexion qu'il préparoit à

la mort une personne dont il eût de bon cœur racheté la vie au prix

de la sienne; cette pensée l'attendrissoit de telle sorte qu'il étoit

obligé de se faire violence pour retenir ses larmes, et cette

contrainte lui ôtoit quelquefois la respiration et le sentiment. Si

cependant quelque chose est capable d'adoucir l'amertume qu'il est si

naturel de ressentir, quand on voit une personne chérie prête à nous

quitter pour jamais, c'est une assurance bien fondée qu'en nous

quittant, elle va entrer en possession d'une éternelle félicité. Une

assurance si consolante pour un chrétien ne manquoit pas à M. de

Montausier; son illustre épouse n'étoit pas moins distinguée par ses

vertus que par les agréments du corps et les talents de l'esprit; sa

piété, toujours égale, fut pour elle un antidote invincible contre le

poison flatteur des passions, et l'air contagieux de la cour et du

grand monde; dans la rude épreuve où le Seigneur la voulut mettre, sa

vertu devint encore plus pure et la rendit enfin mûre pour le ciel.

Dieu content de sa patience inaltérable, l'appella pour lui en donner

la récompense et pour lui mettre sur la tête une couronne bien plus

précieuse que la fameuse guirlande dont elle avoit été couronnée

pendant sa vie. Elle mourut le quinzième de novembre 1671, âgée de

soixante-quatre ans, quittant le monde sans regret, et laissant sa

famille dans la plus accablante affliction. En effet, le duc fut

frappé de cette mort comme s'il ne s'y fut pas attendu. Dès que la

duchesse eut expiré, il fut presque impossible de le détacher de ce

douloureux objet pour lui faire prendre un peu de repos. Bientôt, il

se déroba à la vigilance de ceux qui l'avoient pour ainsi dire forcé

de s'en séparer pour quelque temps; il alla malgré eux jetter de l'eau

bénite sur le corps de la défunte, et cette cérémonie ayant renouvellé

sa douleur, il se jetta à genoux, les bras et la tête appuyés contre

le cercueil, et resta plus de deux heures dans cette touchante

situation. Le triste appareil des obsèques fit encore plus éclater les

sentiments de son cœur; plus d'une fois il mêla des sanglots aux

chants funèbres des prêtres, et lorsqu'on déposa le corps de la

duchesse dans le lieu destiné à sa sépulture[118], il eut besoin que

sa raison, ou plutôt celle des personnes qui l'accompagnoient,

l'arrêtât et l'empêchât de suivre jusques dans le tombeau cette chère

partie de lui-même. A ces premiers transports succéda une tristesse

plus modérée en apparence; son courage et sa résignation aux volontez

du ciel le calmèrent un peu; mais son silence, ses soupirs et les

larmes qui lui échappoient, cette soumission même aux ordres divins

dont il s'armoit sans cesse pour se consoler, ne laissoient pas

ignorer combien sa blessure étoit profonde. Il porta tout le reste de

sa vie le trait dont il fut percé en ce funeste jour; la duchesse fut

toujours présente à son esprit, et pour s'en retracer incessamment la

mémoire, ses domestiques ne parurent plus qu'avec une livrée triste et

lugubre, faible indice de la douleur toujours récente dont leur

maître étoit pénétré.

[118] Aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.

«Deux sœurs de la duchesse de Montausier, dont l'une étoit abbesse de

Saint-Estienne de Reims, et l'autre abbesse d'Hière, lui rendirent des

honneurs funèbres conformes à la dignité de la personne qu'elles

pleuroient, et à la vive douleur que leur causoit cette perte.

L'église d'Hière fut choisie pour cette triste cérémonie[119], et au

milieu des saints mystères l'éloge de l'illustre morte fut prononcé

par cet orateur fameux[120], que sa douce éloquence rendit un des plus

beaux ornements de son siècle, que son rare mérite éleva au rang sacré

des premiers pasteurs, et que le ciel avoit favorisé d'un talent

admirable pour louer les grands du monde dans la chaire de vérité,

sans rien devoir à la flatterie, et sans intéresser la sainteté de son

ministère. Au moins dans cette rencontre il eut la consolation d'être

à couvert des plus légers soupçons, et il n'eut pas de peine à donner

des preuves de la sagesse, de la modération et de la patience

chrétienne que la duchesse avoit fait constamment paroître dans les

différents états de sa vie. On prévenoit l'orateur, et en suivant

l'ordre de son discours, _on admiroit_, sans surprise, _cette femme

forte, qui, toujours fidèle à sa religion, avoit résisté aux

foiblesses de son sexe dès son enfance, à l'orgueil, dans sa plus

grande élévation, et au milieu des applaudissements les plus

flatteurs, enfin à la douleur dans le temps de son abattement et de sa

mort même_[121]. Le roi, les princes, les seigneurs, toute la cour

prit part à l'affliction de la famille désolée[122]; et la célèbre

Julie fut regrettée aussi universellement après sa mort, qu'elle avoit

été généralement estimée pendant sa vie. Ces regrets publics ne

servoient qu'à perpétuer ceux de M. de Montausier, et à entretenir sa

douleur; mais il la surmonta en héros, et après avoir rendu à son

épouse les derniers devoirs, il reprit l'exercice de son emploi et

travailla à l'éducation de Monseigneur le Dauphin, avec cette sérénité

et cette tranquillité d'esprit que rien ne fut jamais capable

d'altérer[123].»

[119] Elle eut lieu le 2 janvier.

[120] Fléchier.

[121] Montausier ne fut pas ingrat envers le panégyriste de sa

femme. On lit dans le _Journal de Dangeau_ à la date du 1er

novembre 1684: «M. de Montausier obtint pour l'abbé Fléchier

l'abbaye et le prieuré qu'avoit le P. de Sainte-Maure, son cousin

germain. L'abbaye et le prieuré sont l'un et l'autre dans la

terre de Montausier; cela peut valoir 6,000 livres de rente...»

[122] Voir, dans l'excellente édition que M. Ludovic Lalanne

vient de donner de la correspondance de Bussy, la lettre que le

comte écrit à Montausier sur la mort de sa femme et la réponse du

duc.

[123] Petit.

Tandis que Bossuet, Huet et Cordemoi enseignaient au dauphin la

théorie de la morale, Montausier se chargeait de son éducation

pratique: une parole bien ou mal dite, une action louable ou

irrégulière, un emportement, un caprice, une saillie d'humeur, la

prière, l'étude, les repas: rien n'échappait à ce maître habile, qui

savait alterner à propos le blâme et la louange, et ne laissait passer

aucune occasion qui pût tourner au perfectionnement moral de son

élève. Malheureusement l'entourage du prince contrariait souvent les

efforts du gouverneur. «L'autre jour, dit Mme de Sévigné, M. le

dauphin tiroit au blanc; il tira fort loin du but: M. de Montausier se

moqua de lui, et dit tout de suite au marquis de Créqui, qui est fort

adroit, de tirer, et à M. le dauphin: «Voyez comme celui-ci tire

droit; le petit pendard tire un pied plus loin que M. le dauphin. Ah!

petit corrompu, s'écria M. de Montausier, il faudroit vous étrangler.»

«La première fois que M. le dauphin monta à cheval, étant sorti du

parc de Versailles, il demanda ce que c'étoit que des chaumines qui se

présentoient à ses yeux; on lui répondit que c'étoient des maisons de

païsans, et comme il témoignoit avoir peine à le croire, M. de

Montausier le fit descendre de cheval, et l'ayant fait entrer dans la

première cabane qui se rencontra: «Voyez, dit-il, monseigneur, c'est

sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la

mère et les enfans, qui travaillent sans cesse pour payer l'or dont

vos palais sont ornez, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais

de votre table.»

«La piété étant la première règle de conduite du gouverneur, il

vouloit aussi qu'elle fût la base de toutes les vertus qu'il inspiroit

au dauphin, et il eut toujours le courage de lui en faire pratiquer

les devoirs avec toute l'exactitude que pouvoit comporter son âge et

son tempérament. Les médecins du prince, plus attachez aux maximes de

leur art qu'aux loix de la religion et de l'Église, décidèrent qu'il

devoit être dispensé du carême pendant sa jeunesse; mais le gouverneur

s'opposa à l'ordonnance, et dit que le dauphin étoit d'un âge assez

avancé et d'une santé assez forte pour observer l'abstinence

prescrite. En vain, pour le gagner, on allégua la qualité d'héritier

présomptif de la couronne; le duc, inébranlable sur son principe,

répliqua que les enfants des rois et les rois eux-mêmes étoient

assujettis aux loix de l'Église, et qu'ils devoient y être encore plus

soumis que les autres par l'obligation que leur impose leur rang, de

donner l'exemple aux peuples. Pour terminer le différend, on proposa

de s'en rapporter au jugement d'un prélat. Je le veux bien, répondit

le gouverneur, mais s'il décide contre moi, on ne trouvera pas mauvais

que je m'en tienne à la parole de Jésus-Christ qui dit que si un

aveugle mène un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le

précipice. On crut l'ébranler en lui remontrant que si le prince

tomboit malade on ne manqueroit pas de s'en prendre à lui; mais il

représenta à son tour qu'on auroit tort de le faire responsable des

accidents qu'il ne lui étoit pas possible de prévoir, et qu'une

crainte fondée sur un avenir incertain, ne l'engageroit jamais à

parler contre la justice et contre sa conscience; il fallut plier

enfin et abandonner l'affaire à la discrétion du zélé gouverneur, et

l'on n'eut pas sujet de s'en repentir. Le dauphin, sous sa conduite,

fut élevé sans délicatesse; il alloit souvent à la chasse, sans avoir

trop égard ni au froid ni au chaud; il étoit occupé les journées

presqu'entières à des exercices qui se succédoient les uns aux autres;

ses repas étoient sobres, les divertissemens ordinaires étoient

courts, et ne tardoient pas à être remplacez par le travail; il

observoit toutes les abstinences de l'Église, et tout cela ne servit

qu'à confirmer sa santé, et à le rendre plus robuste à quinze ans

qu'on ne l'est communément à vingt-cinq. Il ne tomba que deux fois

malade pendant tout le temps qu'il fut entre les mains de M. de

Montausier, et le duc lui-même, que le zèle pour le bien de son

disciple avoit rendu plus éclairé que personne sur le tempérament du

dauphin, contribua aussi plus que les médecins de profession au prompt

rétablissement d'une santé si précieuse. Quelques gens trompez ou mal

intentionnez voulurent profiter de ces petites maladies pour décrier

le gouverneur dans l'esprit du roy; la reine prévenuë par la tendresse

maternelle, se laissa aisément persuader, et prêta l'oreille aux

discours de ceux qui pour la flatter attribuoient les incommoditez du

jeune prince, tantôt à une étude outrée, tantôt à des exercices trop

violents, toujours à la sévérité excessive dont ils prétendoient que

le duc de Montausier usoit envers son élève. Le roy étoit père, mais

l'amour paternel ne l'aveugla jamais; il méprisa ces plaintes

frivoles, et pour en arrêter le cours il dit une parole bien digne de

sa grandeur d'âme et de sa piété: Je n'ai qu'un fils, mais j'aimerois

mieux qu'il mourût, que s'il n'étoit pas honnête homme, et qu'il

devînt par là nuisible à ses peuples[124].»

[124] Petit.

Montausier ne faisait pourtant rien pour se concilier la faveur d'un

monarque habitué à la flatterie, et l'anecdote suivante, que rapporte

Mme de Sévigné, atteste qu'après douze ans de résidence à la cour le

duc n'avait rien perdu de sa roideur de caractère: «Dès que le vieux

Bourdeille fut mort, M. de Montausier écrivit au roi pour lui demander

la charge de sénéchal du Poitou pour M. de Laurière son beau-frère. Le

roi la lui accorda. Un peu après le jeune Matha la demanda, et dit au

roi qu'il y avoit très-long-temps que cette charge étoit dans leur

maison. Le roi écrivit à M. de Montausier, et le pria de la lui

rendre, en l'assurant qu'il donneroit autre chose à M. de Laurière. M.

de Montausier répondit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir

faire; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la

province, il étoit impossible, et que Sa Majesté pouvoit faire

d'autres biens au petit Matha. Le roi en parut piqué, et, se mordant

les lèvres: Hé bien! dit-il, je lui laisse la charge pour trois ans;

mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. Ce contre-temps

a été fâcheux pour M. de Montausier.» Ceci se passait dans le courant

de mai; à la fin du même mois, le roi partant pour la guerre de

Hollande, Montausier alla en Normandie pour garantir cette province

d'une attaque, sinon probable, du moins possible, des forces

maritimes hollandaises qui sous Ruyter et malgré le développement de

notre flotte étaient encore en état de tenir la mer. Il inspecta

soigneusement les côtes et fit exécuter des travaux de défense, qui ne

furent pas même insultés; les armements formidables de Louis XIV ayant

déjoué toute tentative de diversion de la part de l'ennemi, qui

pendant cette campagne et celle de 1673, se vit obligé de consacrer

toutes ses ressources à la défense de sa frontière maritime attaquée

par les forces combinées de France et d'Angleterre.

Au retour du roi, qui, secondé par Vauban, avait tenu à diriger

lui-même les opérations de la seconde campagne de Hollande, les

ennemis de Montausier recommencèrent leurs intrigues pour ébranler

l'immense crédit dont jouissait le duc, et pour en arriver à leurs

fins ils saisirent avec empressement le prétexte qu'il leur offrit, en

présentant au dauphin la première partie d'un recueil de sa

composition, qui sous forme de maximes morales et politiques,

contenait comme un résumé des instructions que le prince avait reçues

jusque-là de la bouche de son gouverneur. Ce livre irréprochable dans

le fond, portait partout l'empreinte de cette sincérité intrépide, qui

après avoir fait la fortune de l'auteur fut souvent sur le point de la

compromettre: «Cette instruction est divisée en trois parties. La

première traite des devoirs d'un prince à l'égard de Dieu, la seconde

comprend ses obligations à l'égard de ses sujets, et la troisième

prescrit les règles de sa conduite à l'égard des princes et des États

voisins. Les réflexions qui font tout le corps de l'ouvrage sont

simples, courtes et naturelles; un grand sens, un fonds de raison

admirable, une longue expérience dont on voit qu'elles sont le fruit,

un désir sincère d'être utile aux peuples en instruisant celui qui

doit les gouverner, en font tout l'éloge et tout le prix. Sans faire

le prédicateur ou le prophète, le duc ne touche ce qui regarde la

religion et la conscience que par rapport à la politique: «Un prince

qui a des chrétiens pour sujets, doit, dit-il, par cette seule raison

vivre chrétiennement. Quand la piété ne devroit pas par elle-même

tenir le premier rang, il ne seroit pas moins obligé par intérêt d'en

faire profession; tant il est impossible de gouverner sagement et

heureusement sans elle.» De ce principe une fois établi, suivent

naturellement tous les devoirs d'un souverain à l'égard de Dieu. «Ce

Maître suprême exige les hommages et la soumission des rois de la

terre, comme ils ont droit eux-mêmes d'exiger des peuples l'obéissance

et le respect. Comment un prince trouve-t-il mauvais qu'on ose violer

ses ordres, tandis qu'il ose lui-même violer les loix de son Dieu?

Qu'il sçache que s'il est au-dessus des loix par l'élévation de son

rang, il doit y être soumis par piété et par raison; que les loix

divines assujettissent également le berger dans sa cabane, et le

monarque sur le trône; que quant aux loix humaines, si elles sont

mauvaises, il ne doit pas forcer ses sujets à les observer, et que si

elles sont bonnes, il doit s'y conformer le premier; qu'il doit

employer l'autorité qu'il a sur elles à les corriger et à les

redresser, mais non pas à les enfreindre. Qu'il n'oublie jamais que

son indépendance ne l'exempte pas de rendre compte un jour de son

administration au Roy des rois, et que ce compte sera d'autant plus

rigoureux, que pendant sa vie il n'aura rendu compte à personne.

Quelqu'absolu que soit le pouvoir des souverains, ils sont pourtant

forcés de subir le jugement de deux tribunaux incorruptibles qui ne

leur passeront rien, celui de Dieu, et celui de la renommée. Dieu

punira leurs mauvaises actions avec la dernière rigueur dans l'autre

monde, et la renommée qui en publiera la honte dans celui-ci,

imprimera sur leur mémoire une tache que la suite des siècles ne

pourra jamais effacer. Pour éviter ce malheur, les rois doivent

étudier leur religion, s'instruire de ce qui est proposé à leur foy,

acquérir quelqu'intelligence des divines écritures et une connoissance

raisonnable de l'histoire ecclésiastique: par là, ils seront en état

de juger de la capacité de ceux qu'ils consultent; ils sçauront

consulter comme il faut, et discerner les jugements et les juges. Il

doivent se persuader que ce n'est point le sceptre et la couronne,

mais la vigilance, l'activité, la justice, l'amour des peuples qui

font les rois; que comme Dieu a produit les campagnes, les arbres, et

les plantes pour fournir aux hommes par leur fertilité, de quoi

subvenir à leurs différens besoins, il a de même établi les rois pour

le bien des peuples, pour maintenir la vigueur des loix, châtier les

méchans, récompenser les bons, protéger les innocens et soulager les

malheureux; que semblables à l'astre du jour qui ne refuse à personne

sa chaleur et sa lumière bienfaisante, ils doivent aussi répandre

partout leurs grâces et leurs bienfaits, plus sensibles au nom aimable

de _pères du peuple_ et de _bien-aimé_, qu'aux titres pompeux

_d'invincible_ et de _conquérant_. Images vivantes de la Divinité sur

la terre, c'est par une application constante à procurer le repos, la

tranquilité, l'abondance et la régularité des mœurs dans leurs États,

que les princes peuvent approcher de leur adorable modèle. Un roy est

mis sur le trône de la main de Dieu, pour être le premier chef de la

justice, le premier directeur des finances, le premier général des

armées, le gouverneur de toutes les provinces, le tuteur de tous les

pupilles, le protecteur de toutes les veuves, le père de toutes les

familles, le défenseur de tous les opprimez, le refuge de tous les

misérables, le vengeur de tous les crimes. Sous le fardeau de tant

d'affaires dont il est incontestablement responsable, pourroit-il,

sans offenser le Seigneur dont il est le ministre, se laisser endormir

dans le sein de la mollesse et d'une honteuse oisiveté?»

Après ces réflexions, M. de Montausier examine en quoi précisément

doit consister la piété d'un prince sur le trône: «Ce n'est point,

dit-il excellemment, par une scrupuleuse observance de certaines

pratiques de dévotion usitées dans les cloîtres, qu'un roy doit

montrer sa religion et sa foy. Assister chaque jour avec respect à la

célébration des divins mystères, se jetter de tems en tems aux pieds

du Roy des rois, et implorer son secours par des prières courtes, mais

ferventes; maintenir l'honneur des autels, contribuer par ses

libéralitez à la décoration des temples, et à faire subsister

honorablement les ministres du Dieu vivant; ne donner les bénéfices

ecclésiastiques qu'à des sujets d'une vertu et d'une capacité

éprouvée; avoir soin que ceux qu'il en aura pourvûs s'acquittent

exactement des devoirs qui y sont attachez, et qu'ils ne deshonorent

pas leur ministère par une vie scandaleuse ou par un usage prophane du

patrimoine des pauvres; respecter cependant leur caractère, et par son

exemple inspirer aux peuples la vénération qui leur est dûë; se servir

de tout son pouvoir pour réprimer les novateurs en matière de

religion; les regarder comme des ennemis dangereux qui, animez par

l'esprit de cabale, sont toujours prêts à secoüer aussi-bien le joug

de l'autorité royale, que celui des pasteurs du troupeau de

Jésus-Christ; se souvenir pourtant que ce n'est point par le glaive,

mais par la persuasion, et si cette voye ne réüssit point, par la

privation de toutes charges[125], distinctions, graces et

prérogatives, qu'il doit ramener à la vérité ceux qui l'on abandonnée,

et punir ceux qui demeurent opiniâtrément attachez à l'erreur; vaincre

ses passions; se défendre contre les amorces de la volupté, et, pour

exciter son courage dans ce genre de combat, se remettre sans cesse

devant les yeux le funeste exemple d'un David, d'un Salomon et de

tant d'autres princes, qui distinguez par une sagesse et une valeur

extraordinaire, sont tombez, faute de constance, dans les plus honteux

excès; se déclarer hautement contre les impies et les libertins; faire

une guerre ouverte aux hypocrites et aux flatteurs; bannir de la cour

la corruption et les scandales; servir Dieu dans la sincérité de son

cœur, et ne rien omettre pour le faire servir de même par tous ses

sujets; voilà ce qui fait un roy vrayement chrétien, et c'est ainsi

qu'un saint Louis, sans rien perdre de sa grandeur et de son courage

héroïque, a sçu se rendre sur le trône aussi respectable par sa piété,

que terrible par ses armes.»

[125] C'était le système provisoirement adopté par Louis XIV, en

attendant la révocation de l'Édit de Nantes.

«Telle est l'idée des maximes contenuës dans le recüeil dont nous

venons de parler; ce n'est que la première partie du dessein que le

duc de Montausier s'étoit proposé d'exécuter pour l'instruction de son

auguste élève; mais le temps et sa santé ne lui permirent pas de

mettre la main aux deux dernières parties d'un ouvrage dont il ne

s'est trouvé dans ses papiers que des lambeaux détachez et mal

assortis[126].»

[126] Montausier travaillait encore à ces notes en 1679; ce que

le P. Petit nous dit de la confusion où il les a trouvées, donne

à penser que le texte définitif de Montausier avait été égaré et

que son biographe ne put en prendre connaissance.

Comme tous les ouvrages écrits au milieu d'une cour envieuse[127], le

livre de Montausier pouvait prêter matière à de fâcheuses

interprétations, et il fournit un prétexte spécieux à de nouvelles

cabales qui faillirent ruiner le duc dans l'esprit du roi, ainsi qu'on

le verra dans le livre suivant.

[127] On sait combien alors était générale la manie de ces

prétendues _clefs_, qu'on regardait comme l'indispensable

complément des ouvrages même où l'esprit d'allusion satirique

était le moins à présumer.

Un Misanthrope à la Cour de Louis XIV: Montausier, sa vie et son temps · 第 12 / 47 题